Lapidation : un épouvantail ?

Chicago_Race_Riot_1919_stoningPourquoi lapide-t-on des femmes et des hommes ? S’agit-il d’une menace creuse ou passe-ton régulièrement à l’acte ? Retour sur une pratique contestée.

Commençons par prévenir tout malentendu : tuer des gens à coups de pierres est une pratique abjecte qui n’a pas sa place dans la société à laquelle j’appartiens ; et la possibilité d’une lapidation, même lorsqu’on ne passe pas à l’acte, constitue une menace inadmissible à mes yeux.

C’est tout ? En fait non : la lapidation, aussi révoltante qu’elle puisse être, est un phénomène qui mérite notre attention car elle nous apprend quelque chose sur la manière dont nous appliquons nos normes sociales.

Depuis des temps immémoriaux, lorsqu’un individu commettait certains actes considérés comme choquants pour la société dans laquelle il vivait, il arrivait que la réaction de son entourage soit très violente : un attroupement se formait, on lui jetait des pierres et la personne en mourait.

L’avantage – si l’on peut dire – de la lapidation, c’est que les pierres proviennent d’une multitude de personnes : impossible d’identifier le lanceur de la pierre qui finit par tuer la victime. Dans le récit biblique de la femme adultère, la réponse attribuée à Jésus est très habile : « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. » (Évangile de Jean 8.7) Isoler le premier lanceur de pierre, c’est court-circuiter la dimension collective de la lapidation et faire porter la responsabilité du châtiment sur une seule personne. Personne ne sortira du rang pour lancer la première pierre.

Dans la tradition juive, on prescrivait de lapider les femmes adultères. À Athènes, au Ve s. av. J.‑C., la pratique est attestée pour les traîtres, comme on va le voir. Il est toutefois surprenant de constater que, le plus souvent, on se contentait de menacer des individus. Passer à l’acte, c’était une autre histoire.

Voici donc un cas – rarissime – où toute une famille se fait lapider par les Athéniens. Le récit se trouve dans les Enquêtes d’Hérodote. Dans le cadre des guerres médiques, les Athéniens ont remporté une victoire navale à Salamine en 480 av. J.‑C. Les Perses ont pris une vilaine raclée. En 479, leur commandant Mardonios envoie un délégué auprès des Athéniens, qui sont réfugiés sur l’île de Salamine, en face d’Athènes. Ce délégué s’appelle Mourychidès ; c’est un Grec originaire de la région de l’Hellespont, région sous contrôle perse.

« [Mourychidès] se rendit auprès du Conseil et leur rapporta le message de Mardonios. Parmi les membres du Conseil, Lycidès émit l’avis qu’il lui semblait préférable d’accepter la proposition soumise par Mourychidès et d’en faire rapport au peuple. Tel fut l’avis qu’il exprima, soit parce qu’il se fût laissé corrompre par Mardonios, soit parce que cette idée lui parût bonne. Mais les Athéniens, lorsqu’ils apprirent l’affaire, réagirent aussitôt très vivement, aussi bien les membres du Conseil que les autres citoyens.  Ils cernèrent Lycidès et le tuèrent à coups de pierres, tout en renvoyant sain et sauf Mourychidès l’Hellespontin.

À Salamine, l’affaire de Lycidès provoqua une émeute. Les femmes athéniennes apprirent ce qui s’était passé. Elles se passèrent le mot de l’une à l’autre et se rendirent spontanément à la maison de Lycidès, où elles lapidèrent son épouse et ses enfants. »

[Hérodote 9.5]

Si l’on en croit Hérodote, Lycidès aurait donc été lapidé par ses concitoyens pour avoir envisagé de parlementer avec l’ennemi. Considéré comme un traître, il est victime de ce que l’on appellerait aujourd’hui un lynchage. Sa famille subit le même sort, en dehors de tout cadre légal, sous la main des femmes athéniennes.

Au fil du temps, les Athéniens ont pris quelques libertés avec les événements : ils en sont venus à croire que la mort de Lycidès et de sa famille résultait d’une condamnation en bonne et due forme. Autrement dit, il y aurait eu une loi à l’encontre des traîtres à la patrie ; quiconque envisagerait de collaborer avec l’ennemi serait lapidé. Nous n’avons toutefois aucune trace concrète d’une telle loi. De plus, les Athéniens n’ont plus jamais lapidé un de leurs concitoyens, à l’exception d’une exécution sommaire dans le cadre d’une opération militaire un peu confuse au large d’Éphèse, en Asie Mineure, en 409 av. J.‑C.

Que faut-il penser de tout cela ? Les deux seuls cas de lapidation dans le cadre de l’Athènes classique, en 479 et en 409 av. J.-C., correspondent en fait à un lynchage hors de tout cadre légal. En ce qui concerne Lycidès, cette lapidation sauvage est camouflée plus tard par un simulacre de cadre légal. Néanmoins, les cas de menaces de lapidation abondent dans nos sources. On promettait donc la lapidation aux traîtres présumés, mais on passait rarement à l’acte.

Si l’on observe la situation qui prévaut de nos jours dans les pays qui pratiquent encore la lapidation, on peut constater un phénomène assez similaire : les menaces de lapidation sont fréquentes, les condamnations à la lapidation pleuvent, mais le châtiment est rarement appliqué.

Alors, la lapidation, un simple épouvantail ? Ne soyons pas naïfs : ce châtiment, qu’il soit effectivement appliqué ou qu’il constitue une simple menace théorique, est de toute manière répugnant. Il n’a pas sa place dans un État de droit. La lapidation montre cependant que, lorsqu’un individu enfreint une norme considérée comme sensible par l’opinion publique, les réactions peuvent être aussi soudaines qu’imprévisibles. Un groupe de personnes en colère peut rapidement s’enflammer. Lorsque les actes individuels sont noyés dans un mouvement de foule, un groupe ira jusqu’à tuer celui qui a eu l’imprudence de s’écarter de la norme.

Image : des hommes blancs tuent à coups de pierre un homme noir lors d’émeutes raciales à Chicago en 1919.

Si la question de la lapidation à Athènes vous intéresse, ne manquez pas le bel article de Vincent Rosivach, ‘Execution by stoning in Athens’, Classical Antiquity 6 (1987) 232-248.

Reconstruire Palmyre et oublier ?

palmyraFaut-il reconstruire rapidement les merveilles de Palmyre et tourner la page ? Maintenant que la ville est en passe d’échapper à Daech, la question se pose avec une acuité nouvelle.

Les troupes de Daech sont sur le point de perdre le contrôle sur la cité syrienne  de Palmyre. L’enjeu stratégique de cette ville d’étape au milieu du désert semble faible ; mais la portée symbolique de ce basculement n’échappe pas aux observateurs. Il s’agit en effet d’un site archéologique de première importance qui a connu ses heures les plus brillantes sous l’Empire romain, entre le Ier et le IIIe siècle ap. J.-C. Nombreux sont les visiteurs qui ont pu admirer la splendide colonnade romaine, ainsi que le temple de Baal.

Le choc a été d’autant plus grand lorsque les soldats de Daech ont fait sauter aux explosifs plusieurs des joyaux de Palmyre, en guise de provocation à l’égard de l’Occident. Or, maintenant qu’il paraît inévitable que Palmyre va échapper à l’emprise de Daech, il se pose la question de la reconstruction de ces merveilles. Un archéologue de renom, le Professeur Rolf Stucky (Université de Bâle) est intervenu dans la Neue Zürcher Zeitung à ce propos. Pour ceux qui ne goûtent pas les délices de la langue de Goethe, il suffira de retenir la mise en garde émise par l’éminent savant : on ne saurait reconstruire à la hâte les bâtiments détruits par cette bande de sauvages. Il faudrait procéder de manière méticuleuse afin de restaurer, autant que possible, les structures dans leur état original.

L’intervention de Rolf Stucky soulève cependant une autre question : faut-il vraiment reconstruire comme avant ? et ne risque-t-on pas d’oublier un peu trop vite ce qui s’est passé ? Il faudra des décennies pour que l’on puisse envisager de pardonner aux soldats de Daech le crime qu’ils ont perpétré, non seulement le saccage des bâtiments mais surtout l’assassinat répugnant de Khaled al-As’ad, archéologue octogénaire qui a tant œuvré pour préserver la beauté du site, ou encore la décapitation de soldats dans le théâtre de Palmyre. Pardonner, peut-être un jour lointain ; mais oublier ?

Les Grecs ont été confrontés à un problème en partie similaire lors des Guerres Médiques qui ont opposé la Grèce à la Perse dans les années 490-479 av. J.-C. En 480, les Perses s’emparent d’Athènes, incendiant la ville et ses splendides sanctuaires. On pourrait évidemment objecter que ce saccage constituait une mesure de rétorsion pour l’incendie des temples de Sardes, en Asie Mineure, lors du passage des Athéniens et des Érétriens en 498. Quoi qu’on puisse en penser, les Athéniens ont peu apprécié que les Perses anéantissent leurs plus beaux monuments en 480. Une année plus tard, les guerres médiques sont sur le point de se conclure par une victoire terrestre écrasante des troupes grecques sur les restes de l’armée perse. À cette occasion, les soldats grecs qui étaient sur le point d’engager le combat à Platées, en Béotie, auraient prêté un serment dont les paroles nous ont été rapportées par Lycurgue, un orateur athénien du IVe siècle :

« Je ne placerai pas ma vie au-dessus de la liberté, et je ne ferai pas défaut à mes chefs, qu’ils soient vivants ou morts, mais j’accorderai les honneurs funèbres à tous les alliés tombés au combat. Une fois que je l’aurai emporté à la guerre sur les barbares, je ne saccagerai aucune des cités qui se sont engagées à combattre pour le salut de la Grèce ; quant à celles qui ont pris le parti de la puissance barbare, je leur infligerai à toutes le paiement d’un tribut. Et les sanctuaires qui ont été incendiés et démolis par les barbares, je n’en reconstruirai absolument aucun, mais je ferai en sorte de laisser pour nos descendants une trace de l’impiété commise par les barbares. »

[voir Lycurgue, Contre Léocrate 81]

Lorsque les Grecs ont envisagé la reconstruction de leurs sanctuaires, ils se sont donc refusés à les restaurer dans leur état original : il fallait que l’acte monstrueux accompli par les Perses reste visible, sous une forme ou une autre, pour les générations suivantes, afin d’éviter que cet acte ne tombe dans l’oubli.

Lorsque l’on pourra songer à remonter les monuments de Palmyre, il faudra certes suivre la recommandation de Rolf Stucky et éviter de reconstruire dans la hâte pour créer un Disneyland importun. Mais le plus important sera de laisser une trace, pour que les événements de 2015 ne tombent jamais dans l’oubli.

Les Grecs à la croisée des chemins

heracles_crossroads_nbLe « non » des Grecs au programme d’austérité dicté par l’Union Européenne rappelle le récit sur Héraclès à la croisée des chemins. Mais tout n’est pas si simple…

En votant clairement pour le « non », les Grecs ont dit non à l’austérité, non au diktat de l’Union Européenne, non au remboursement d’une dette qu’ils estiment déraisonnable, non à une perte de leur dignité. Les partisans de la rigueur budgétaire rétorqueront que la fête est terminée et que les Grecs doivent enfin faire face à plusieurs décennies pendant lesquelles ils ont vécu au-dessus de leurs moyens. En définitive, le constat est clair : avec un oui ou un non, nos amis Grecs peuvent s’attendre à vivre des années très dures.

On a fréquemment entendu dire, au cours des derniers jours, que les Grecs se trouvent à la croisée des chemins.

Il serait opportun de rappeler la référence implicite : vers la fin du Ve siècle av. J.-C., un intellectuel installé à Athènes, Prodicos de Céos, aurait décrit de manière imagée un choix qui nous concerne tous, celui entre le vice et la vertu. Pour illustrer le dilemme, il a représenté le héros Héraclès arrivé à la croisée de deux chemins ; ou plus précisément, le chemin d’Héraclès se divise en deux, comme un Y. Ce récit nous a été transmis quelques décennies plus tard par Xénophon.

« Le sage Prodicos, dans son traité consacré à Héraclès (celui-là même dont on a fait lecture devant un large public) s’exprime pareillement sur la vertu. Voici plus ou moins ce qu’il dit, dans la mesure de mes souvenirs.

Il raconte qu’Héraclès passait de l’enfance à la maturité. C’est le moment où les jeunes gens, désormais maîtres de leurs capacités, révèlent s’ils vont se tourner vers le chemin de vie passant par la vertu, ou vers celui passant par le vice. Il s’était retiré dans un lieu tranquille en se demandant lequel des deux chemins il devrait emprunter. Or voici que lui apparurent deux femmes de grande taille. La première avait une apparence digne et libre ; son corps était orné de pureté, de ses yeux émanait la pudeur, son aspect respirait la modération et elle portait un vêtement blanc. L’autre était bien en chair, avec un air sensuel, sa peau affichait une couleur à la fois plus blanche et plus rouge que la normale, son aspect la faisait paraître plus redressée que de nature, son regard était impudent et son vêtement faisait ressortir tous ses charmes. Elle s’observait souvent, et regardait aussi si les autres l’observaient, et fréquemment elle dirigeait son regard même vers son ombre.

Comme elles se rapprochaient d’Héraclès, la première marchait à son rythme, tandis que l’autre prit les devants. Elle accourut au-devant d’Héraclès et lui dit :

‘Héraclès, je vois que tu hésites quant au chemin de vie que tu vas emprunter. Si tu me prends pour amie, je te conduirai sur le chemin le plus agréable et le plus facile. Le goût d’aucun plaisir ne te sera refusé et tu passeras ton existence sans éprouver la moindre contrariété. D’abord, tu n’auras à te préoccuper ni de guerres ni de difficultés. Il te suffira de chercher du regard soit la nourriture soit la boisson qui te ferait plaisir, ou encore ce qu’il te plairait de voir, d’entendre, de sentir ou de toucher. Tu te demanderas quels garçons te procureront le plus de jouissance, et comment retirer le plus de plaisir en couchant avec eux, tout en essayant d’obtenir tout cela sans le moindre effort. Si un jour tu hésites à l’idée de manquer de ressources pour profiter de ces choses, tu n’as pas à craindre que je te mène vers un travail qui ferait souffrir ton corps et ton âme : tu jouiras en effet du produit du travail des autres, sans t’abstenir de tout ce dont tu pourrais profiter. Car à ceux qui choisissent ma compagnie, je donne de tirer avantage de tout.’

À ces mots, Héraclès répondit : ‘Femme, comment t’appelles-tu ?’ Elle répliqua : ‘Mes amis m’appellent Félicité, mais mes ennemis me surnomment Vice.’

Sur ces entrefaites, l’autre femme s’avança et dit :

‘Héraclès, me voici aussi près de toi. Je connais ceux qui t’ont engendré, et j’ai appris comment ta nature s’est développée grâce à ton éducation. Je m’attends donc – si tu choisis de suivre ma voie – à ce que tu deviennes rapidement un ouvrier du beau et du noble, et que tu me fasses paraître encore plus honorée et plus illustre par tes bonnes actions. Cependant, je ne vais pas te tromper en te chantant le plaisir ; mais la réalité telle que les dieux l’ont établie, voilà ce que je vais t’exposer de manière véridique. Car rien de la bonté et la beauté véritable ne s’obtient sans peine et sans soin ; c’est le lot que les dieux ont accordé aux hommes. Si tu veux te concilier la faveur des dieux, il te faut leur rendre un culte. Si tu veux que tes amis t’apprécient, il te faut leur faire du bien. Si tu veux qu’une cité t’honore, il te faut lui être utile. Si tu attends de la Grèce tout entière qu’elle t’admire pour ta valeur, il te faut essayer de lui prodiguer tes bienfaits. Si tu veux que la terre porte des fruits en abondance, il te faut la cultiver. Si tu crois que l’on s’enrichit avec des troupeaux, il te faut prendre soin des troupeaux. Si tu brûles d’étendre ton pouvoir par la guerre, et si tu veux pouvoir libérer tes amis et nuire à tes ennemis, il te faut apprendre l’art de la guerre de la part des spécialistes et il te faut t’entraîner. Si tu veux avoir un corps puissant, il te faut l’habituer à se soumettre à ta volonté et il te faut l’exercer dans les efforts et la sueur.’ »

[voir Xénophon, Mémorables 2.1.21-28]

On pourrait s’arrêter ici et considérer que les Grecs, comme Héraclès, ont dû faire le choix entre le vice et la vertu. S’ils avaient été héroïques, ils auraient choisi la voie difficile de la vertu (budgétaire) au lieu de céder aux attraits faciles du vice (financier). Mais tout n’est pas si simple : car ce serait ignorer que, derrière le vote de la semaine passée, d’autres références implicites ont dû aussi influencer le choix des Grecs.

En 480 av. J.-C., les cités grecques ont été confrontées à une attaque massive lancée par Xerxès, roi de Perse. Celui-ci a envoyé à diverses cités de la Grèce des ambassadeurs chargés de réclamer « la terre et l’eau », c’est-à-dire un symbole tangible de soumission. Certaines cités ont accepté de livrer le tribut et se sont inclinées sans coup férir. Mais Xerxès savait d’expérience que d’autres, comme Athènes et Sparte, n’entreraient même pas en matière.

« Vers Athènes et Sparte, Xerxès n’envoya pas ses hérauts pour réclamer la terre, pour la raison suivante. Dans le passé, le roi Darius avait envoyé des ambassadeurs pour demander cela. Or les premiers avaient jeté les délégués dans le barathre [un gouffre], tandis que les seconds les avaient précipités dans un puits, en leur enjoignant d’y puiser la terre et l’eau qu’ils pourraient rapporter à leur roi. »

[voir Hérodote 7.133]

« Or l’expédition lancée par le roi de Perse était dirigée officiellement contre Athènes, mais elle menaçait bien toute la Grèce. Les Grecs étaient au courant depuis longtemps, mais ils ne réagissaient pas tous de la même manière. Les uns, qui avaient livré au Perse la terre et l’eau, étaient confiants à l’idée qu’ils ne souffriraient aucun désagrément de la part du Barbare ; les autres, qui n’avaient pas livré la terre et l’eau, vivaient dans une grande crainte car la Grèce ne comptait pas assez de navires en état de combattre et d’affronter l’envahisseur, alors même que leses gens ne voulaient pour la plupart pas entrer en guerre mais préféraient pactiser avec l’ennemi perse. »

[voir Hérodote 7.138]

On connaît la suite : les Perses pillent Athènes désertée par ses habitants, incendient ses temples et dévastent d’autres cités également. Cela n’empêche toutefois pas les Athéniens d’infliger à la flotte perse une cuisante défaite vers l’île de Salamine, près d’Athènes ; et l’année suivante, une coalition de cités grecques finit le travail en remportant une victoire décisive sur les Perses à Platées, en Béotie. Contre toute attente, les Grecs ont su résister à une armée beaucoup plus puissante, ont accepté de subir des souffrances indicibles, mais l’ont finalement emporté sur l’ennemi. Cette victoire restera présente dans les esprits pendant les longs siècles de domination romaine (à partir de 168 av. J.-C.), puis ottomane (celle-ci concrétisée par la chute de Constantinople en 1453).

Ce n’est qu’en 1833 que les Grecs retrouvent enfin leur indépendance au terme d’une guerre douloureuse contre les Turcs. Désormais, ils n’accepteront plus de perdre cette liberté qui leur a tant coûté. Le « non » des urnes de la semaine passée produit un terrible écho au « non » (ochi ! OXI) des autorités grecques qui ont refusé de capituler face à l’Italie de Mussolini le 28 octobre 1940. Les Grecs parviennent ainsi à repousser les troupes italiennes. Face à l’arrivée des troupes allemandes en avril 1941, toutefois, ils ne font pas le poids. Les Allemands infligent des souffrances terribles à la population grecque : famines, déportations, exécutions sommaires, ils ne leur ont rien épargné. Les Grecs n’ont pas oublié le « jour du ochi », commémoré chaque année le 28 octobre. Le résultat du référendum de dimanche passé était, par conséquent, assez prévisible.

La charge symbolique du vote a été immense, et les références indirectes à des événements marquants de l’histoire grecque ont fortement influencé le résultat. Les Grecs, arrivés à la croisée des chemins, ont fait leur choix ; il importera de le respecter. L’adversaire qu’ils devront désormais affronter ne sera ni la Perse, ni l’Allemagne, mais eux-mêmes.

[image : Héraclès à la croisée des chemins, peintre anonyme, école de Sienne, autour de 1505. Source : wiki commons et http://www.rodon.org/art-razn?id=080219191155]

Quand les pères tuent leurs fils

skullsLa guerre du Péloponnèse a embrasé les cités grecques avec une violence inouïe. L’historien Thucydide décrit un processus qui aboutit à un effondrement des valeurs humaines.

Entre 431 et 404 av. J.-C., la Grèce a connu une guerre qui a opposé d’une part Athènes et ses alliés de la Mer Égée, et d’autre part Sparte, Corinthe et leurs alliés dans le Péloponnèse. L’historien Thucydide relate le processus qui, progressivement, conduit à un effondrement des valeurs qui unissaient les Grecs dans le sentiment d’une appartenance commune. Il n’existait pas de droit de la guerre au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais on s’entendait néanmoins sur des principes généraux et sur des limites que personne ne dépassait. On ne dépouillait pas les victimes tombées au combat et, après une bataille, on permettait aux vaincus de ramasser leurs morts ; ceux qui se réfugiaient en suppliants sur l’autel d’une divinité étaient respectés ; on ne souillait pas les sanctuaires avec des morts ; et l’on ne faisait pas couler le sang de sa propre famille.

Un enchaînement de situation toujours plus tendues mène cependant les cités grecques à appliquer des usages toujours plus inflexibles dans la conduite des hostilités. Dans une étape ultime de ce développement, les habitants de Corcyre (l’actuelle île de Corfou, au nord-ouest de la Grèce) en viennent à se battre entre eux : une faction démocrate s’oppose à un parti oligarchique. Thucydide en vient à décrire les horreurs commises dans ce contexte.

« Les Corcyréens se livrèrent au massacre de ceux des leurs qu’ils identifiaient comme leurs ennemis, sous prétexte que ceux-ci voulaient détruire les institutions ; mais certains y perdirent la vie à cause d’inimitiés personnelles, et d’autres parce qu’ils devaient de l’argent à des créanciers. Il se produisit toutes sortes de meurtres, non seulement ceux que l’on observe habituellement dans de telles situations, mais aussi des actes exceptionnels et bien pires. Ainsi, un père tuait son fils, on arrachait les suppliants des sanctuaires et on les tuait à la sortie. Il y eut même des gens que l’on mura dans le sanctuaire de Dionysos pour les y laisser mourir. »

[voir Thucydide 3.81.4-5]

Constatant ce qui s’est passé à Corcyre, Thucydide interrompt son récit pour décrire l’état de bassesse où sont tombés les Grecs, et cela dans toutes les cités.

« Les cités s’étaient embrasées. Ceux qui entrèrent tard dans ce processus, apprenant ce qui s’était déjà fait, poussaient les excès bien plus loin par le raffinement de leurs innovations, à la fois par le développement de nouvelles techniques et par le caractère inouï des représailles. Pour justifier certains actes, on en vint à changer le sens des mots : une témérité irrationnelle passa pour de la bravoure empreinte de solidarité, une attente prudente fut considérée comme une lâcheté soumise aux convenances, et la modération fut prise pour de la mollesse déguisée. (…) Les liens de parenté cédèrent le pas aux rapports entre camarades de parti, parce que ceux-ci étaient plus facilement disposés à oser agir sans délibérer. De telles associations ne reposaient pas sur l’application des lois en vigueur, mais visaient à satisfaire les appétits de leurs membres. La confiance entre eux n’était pas régie par des lois fixées par les dieux, mais plutôt par le désir d’agir ensemble hors des lois. (…) »

[voir Thucydide 3.82.3-7]

L’ironie de cette description réside dans le fait que Thucydide, fondateur de l’historiographie moderne, était convaincu que les leçons du passé devaient servir à comprendre le présent, puis à préparer l’avenir. Ceux qui nous gouvernent, aussi bien en Europe et en Amérique que dans des pays en guerre, en Ukraine, en Syrie, au Yémen, en Irak ou encore en Israël, seraient bien inspirés de relire Thucydide.

[Adaptation d’une image de crânes de victimes des Khmer Rouges au Cambodge. Source : istolethetv from Hong Kong, China / wiki commons http://commons.wikimedia.org ]

Forcer la nature, c’est faire violence aux dieux

Cnide_Google_EarthHérodote présente une vision de l’histoire dans laquelle l’ordre du monde est régi par les dieux. Les hommes qui l’enfreignent reçoivent des avertissements ; s’ils se montrent incapables d’entendre les signes que leur envoient les dieux, ils courent inexorablement à la catastrophe.

Ainsi, lorsque le roi Xerxès lance une expédition contre la Grèce à partir de 481 av. J.‑C., il se livre à des excès contre la nature, alors même qu’il aurait pu tirer certaines leçons du passé. Reprenons les choses par le début : entre 499 et 493, les cités ioniennes de la côte de l’Asie Mineure se révoltent contre leur maître, le roi Darius (père de Xerxès). Darius confie à son général Harpage la mission de reconquérir le terrain. Les Perses parviennent ainsi, non sans efforts, à reprendre le dessus sur les cités révoltées. Alors qu’ils s’approchent de la presqu’île de Cnide, les habitants de la cité décident de se retrancher sur leur péninsule en creusant un canal.

« À l’époque où Harpage soumettait l’Ionie, les Cnidiens tentèrent de creuser un canal afin de transformer leur pays en une île. Leur territoire se situait entièrement sur cette presqu’île : le pays de Cnide s’arrête en effet au continent, et c’est à ce point que se trouve la mince bande de terre qu’ils essayèrent de percer. Ils se mirent donc au travail à tour de bras, mais il leur sembla qu’il se produisait un phénomène surnaturel : les travailleurs étaient en effet blessés plus souvent que d’habitude, sur le corps mais en particulier aux yeux à cause des éclats de pierre. Ils envoyèrent donc une délégation à Delphes pour demander ce qui s’opposait à leur projet de creusement. La Pythie leur répondit – ce sont les Cnidiens eux-mêmes qui le racontent – par le trimètre suivant : ‘Ne fortifiez pas l’isthme, et ne le creusez pas : car Zeus en aurait fait une île s’il l’avait voulu.’ Sur cet oracle de la Pythie, les Cnidiens cessèrent de creuser et se livrèrent sans combattre à Harpage et à son armée. » (voir Hérodote 1.174)

Or quelques années plus tard, en 492, un autre général de Darius, Mardonios, entreprend d’attaquer la Macédoine. Il longe la côte nord de la Mer Égée, mais sa flotte essuie une terrible tempête lors du passage de la presqu’île formée par le Mont Athos. L’expédition se solde par un cuisant échec. Cette fois-ci, une presqu’île a fait obstacle à la progression des troupes perses. Cela n’empêchera pas les Perses d’attaquer la Grèce en 490 ; mais cette agression se soldera par la victoire des Athéniens dans la plaine de Marathon. Xerxès, successeur de Darius, aurait pu tirer la leçon des deux événements qui viennent d’être relatés. Or c’est le contraire qui se produit : dès 481, il lance une nouvelle expédition contre la Grèce. Soucieux de laver l’affront fait par les dieux à la flotte perse au Mont Athos, il se met en tête de faire percer l’Isthme de l’Athos pour faire passer sa flotte. La leçon infligée aux habitants de Cnide ne lui a servi à rien et, une année plus tard, Xerxès subira un revers terrible lors de la bataille navale de Salamine. Les Grecs achèveront le travail sur terre à Platées en 479. Dans le monde que nous présente Hérodote, tout se tient : les événements s’enchaînent dans un ordre qu’un observateur attentif devrait comprendre. Hérodote n’explicite pas sa méthode historique, mais le message implicite est clair : la mission de l’historien serait de nous aider à décrypter les signes dans un monde régi par les dieux. Ces derniers ont en particulier créé les côtes, les îles et les presqu’îles, définissant ainsi les frontières naturelles entre les peuples. Attenter à l’ordre de la nature, c’est faire violence aux dieux.

[Image: presqu’île de Cnide, adapté à partir de GoogleMaps]