Une bonne médiation vaut mieux qu’un long procès

shield_bwConfisqué par le régime de Vichy, un tableau de maître retourne à ses propriétaires légitimes à l’issue d’une procédure de médiation. Souvent, mieux vaut chercher un arrangement plutôt que de s’engager dans un long et coûteux procès.

1946 : une famille suisse acquiert un tableau du peintre britannique John Constable, une des nombreuses vues de la Vallée de la Stour qu’il a réalisées au cours de sa carrière. Les acheteurs se doutaient-ils du fait que, quatre ans plus tôt, le tableau avait été confisqué par le régime de Vichy à des propriétaires juifs ? Laissons-les au bénéfice du doute. Quoi qu’il en soit, en 1986, l’héritière du tableau en fait don à la ville de La Chaux-de-Fonds, et en 2006, patatras ! La famille des premiers propriétaires vient réclamer le tableau, faisant valoir qu’il s’agissait d’une œuvre volée.

Que faire ? Un long et coûteux procès ? Tout le monde serait perdant. C’est pourquoi les parties en cause se mettent d’accord pour suivre une procédure de médiation. Au lieu de demander à un juge de trancher pour ou contre les uns ou les autres, le médiateur essaie de mettre les gens d’accord sur un compromis. En l’occurrence, le tableau est restitué aux propriétaires, mais il faut que tout le monde sauve la face : l’accord prévoit donc que la bonne foi des acheteurs de 1946, ainsi que  celle du Musée de La Chaux-de-Fonds, soit reconnue. Oui, ils ont acquis un tableau volé ; mais ils ne savaient pas. En plus, comme le tableau a été restauré aux frais de la ville de La Chaux-de-Fonds, les propriétaires légitimes font un geste et paient les frais de restauration.

Dans un monde où il devient toujours plus fréquent de traîner son voisin devant le juge pour un éternuement intempestif, la procédure de médiation est une pratique efficace, qui présente l’avantage de donner satisfaction aux deux parties en réduisant les blessures infligées à la partie adverse. La médiation existe déjà dans la société homérique, comme l’atteste un passage de la description du bouclier d’Achille dans l’Iliade.

Rappelez-vous : Achille a prêté ses armes à Patrocle, lequel se fait trucider par Hector. Ce dernier emporte les armes d’Achille et il faut donc fabriquer une nouvelle panoplie pour notre héros. C’est le dieu Héphaïstos qui s’en charge, mettant tout son art au service d’une commande exceptionnelle. Le poète Homère se lance ainsi dans une longue digression, occupant le chant 18 de l’Iliade, où il décrit les motifs gravés sur un bouclier exceptionnel. Or parmi les scènes représentées, il y a précisément une scène de médiation.

« (…) Une querelle avait surgi : deux hommes se disputaient pour la rançon à payer parce qu’un homme avait été tué. L’un en appelait au peuple et demandait de pouvoir tout payer, tandis que l’autre refusait d’entrer en matière sur une compensation. Les deux s’étaient donc adressés à un médiateur, dans l’espoir de régler l’affaire.

De part et d’autre, la foule prenait parti à grands cris, retenue par des hérauts. Les anciens, assis en cercle vénérable sur des pierres polies, prenaient en main le sceptre que leur remettaient les hérauts, des sortes de porte-parole. Ils se levaient à tour de rôle pour faire des propositions, en alternance. Au milieu du cercle, on avait placé deux talents d’or, récompense pour celui qui ferait la meilleure proposition. »

[Iliade 18.497-508]

Dans la société homérique, un meurtrier se voyait d’ordinaire poursuivi par la famille de la victime, qui réclamait que le coupable soit lui aussi mis à mort. Ce dernier pouvait choisir l’exil et recommencer sa vie ailleurs. Cependant, on observe aussi une innovation révolutionnaire pour l’époque : au lieu de demander que le meurtrier soit mis à mort, il était possible de chercher un arrangement par lequel le meurtrier payait une compensation financière. La difficulté principale consistait à faire accepter que la famille de la victime entre en matière.

Dans le passage traduit ci-dessus, des générations d’interprètes du texte homérique ont compris que la dispute portait sur le fait qu’une rançon ait été payée ou non : l’un affirmait qu’il avait payé, tandis que l’autre disait n’avoir rien touché. Aujourd’hui, les savants reconnaissent plutôt les manœuvres préliminaires d’une procédure de médiation. Accepter d’entrer en matière pour une compensation financière, alors même qu’un de vos proches vient d’être tué, c’est déjà faire un grand pas en direction d’une résolution du conflit. L’instance mise en place à cette occasion comporte une particularité intéressante : au lieu de prononcer un jugement, les membres de ce comité font des propositions, jusqu’à ce qu’on tombe d’accord. En prime, celui qui formule la meilleure solution touche le jackpot placé au milieu du cercle.

Dans le fond, la scène qu’Héphaïstos représente sur le bouclier d’Achille contient une clé d’explication de toute l’Iliade : Achille se brouille avec l’armée grecque pour une histoire de prestige, et il refuse d’entrer en matière lorsqu’on vient lui proposer un arrangement assorti d’une généreuse compensation financière. Son entêtement à refuser l’arrangement provoque la perte de son plus fidèle ami, le héros Patrocle.

Fort heureusement, les autorités de La Chaux-de-Fonds, ainsi que les propriétaires légitimes du tableau de Constable, ont su faire preuve de bon sens là où Achille s’était comporté en gamin têtu. Au lieu de chercher un affrontement qui rendrait tout le monde malheureux, les parties en cause ont reconnu les vertus d’une procédure de médiation. Une leçon de sagesse pour nous tous.

[image : le bouclier d’Achille, reconstitué à partir du texte homérique ; illustration parue dans The Penny Magazine of the Society for the Diffusion of Useful Knowledge, 22 septembre1832]

Remerciements : mon collègue et ami Pierre Sánchez a eu la gentillesse de me rendre attentif aux particularités de la procédure de médiation dans la scène représentée sur le bouclier d’Achille. Pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, reportez-vous à l’étude suivante : E.M. Carawan, Rhetoric and the Law of Draco (Oxford 1998) 51-58.

J’ai promis à mon épouse que j’arrêtais

androm« Cette fois-ci, c’est promis, j’arrête », disent-ils à leur épouse ; mais ils n’arrêtent pas. Héroïsme rime-t-il avec égoïsme ?

Étrange coïncidence : dans le même numéro d’un quotidien suisse, deux événements totalement différents se font écho. Il sera question tout d’abord d’un terrible épisode de la guerre froide, puis de la disparition prématurée d’un alpiniste ; et cela nous ramènera à un couple célèbre, celui formé par Andromaque et Hector.

Commençons par la lettre d’un lecteur du Temps qui suggère que « les pilotes de Korean Airlines [vol KE 007, 1er septembre 1983] transportaient à bord des caméras espions et avaient promis à leurs femmes que c’était la dernière fois qu’ils jouaient à ce jeu dangereux. » On connaît la suite tragique : un chasseur soviétique abat l’avion de ligne, causant la mort de 269 passagers et membres de l’équipage.

[voir Le Temps, lundi 1er mai 2017, p. 7]

Ne cherchons pas à savoir si cette énième théorie du complot correspond enfin à la vérité à propos d’une histoire qui doit receler encore bien des secrets. Mettons-nous plutôt dans la situation d’un couple : Monsieur serait pilote de ligne pour Korean Airlines, et il saurait que son appareil est équipé pour survoler des zones militaires sensibles en Union Soviétique ; il raconterait cela à Madame qui, horrifiée, lui demanderait de cesser de jouer à la roulette russe avec la vie des passagers – et avec la sienne propre. Madame voit en effet venir d’un œil inquiet le moment où son mari provoquera indirectement une catastrophe, tout en laissant une veuve et des orphelins. Monsieur promet donc que c’est la toute dernière fois qu’il embarque des caméras d’espionnage. Promesse vaine, puisque qu’il aurait fini par entraîner dans la mort des centaines d’innocents.

Mais quel lien avec l’alpinisme ? La Suisse pleure la disparition de la « Swiss Machine », surnom donné à Ueli Steck, un des alpinistes les plus doués de sa génération. Il courait littéralement jusqu’au sommet des montagnes, d’abord dans les Alpes, puis – quand il a épuisé le catalogue – dans l’Himalaya. La journaliste sportive Caroline Christinaz évoque une première campagne qui a failli mal tourner : « De retour du colosse himalayen, le Bernois avait réalisé que cette fois-ci, il avait accepté de mourir. Mourir pour la montagne. Il était allé trop loin, disait-il, et répétait pensif à quel point cette sensation qu’il ne parvenait à partager avec personne l’avait ébranlé. Une promesse avait alors été faite à sa femme, Nicole, celle qu’il considérait comme son assurance-vie : ne plus jamais entreprendre de ‘solo risqué’ ».

[Caroline Christinaz, Le Temps, lundi 1er mai 2017, p. 16]

La promesse tient un temps, puis voilà Ueli Steck reparti pour l’Himalaya afin d’accomplir un exploit encore plus extraordinaire que tout ce qu’il a entrepris jusqu’alors. Il faut reconnaître qu’il tient en bonne partie sa promesse, puisqu’il a prévu de crapahuter en duo sur les plus hautes cimes du monde. Plus de solo risqué, c’est entendu. Cependant, avant de se lancer à l’assaut des sommets, notre héros montagnard part s’entraîner seul… On retrouve son corps au bas d’une pente : il a probablement glissé sur une plaque de glace.

Entre les pilotes de Korean Airlines et un alpiniste de l’impossible, un point commun : ils ont promis à leur épouse qu’ils allaient renoncer à se mettre en danger. À la manière d’une tragédie grecque où l’événement annoncé doit nécessairement se produire, les intéressés s’efforcent de détourner le cours de leur destin, sans succès. Pensent-ils sincèrement qu’ils y parviendront ? On peut en douter. Souvent, les héros savent où leur comportement va les mener, mais c’est plus fort qu’eux, ils doivent continuer.

Déjà Achille avait fait le choix entre une existence longue mais sans gloire, et une vie parsemée d’exploits, mais brève. Quant à son principal adversaire dans la guerre de Troie, Hector, il avait également conscience du jeu auquel il participait. Homère nous a préservé l’émouvant discours de son épouse Andromaque, prononcé sur les murailles de la citadelle. Andromaque est là, avec Hector et leur jeune fils, Astyanax.

« Hector sourit, tout en regardant son fils en silence. Andromaque se tenait près de lui, en larmes. Elle lui prit la main et l’interpela : ‘Mon chéri, ton ardeur va causer ta perte ! Tu n’as de pitié ni de ton fils, qui ne parle pas encore, ni de moi, infortunée, que tu laisseras bientôt veuve : car bientôt les Achéens, en masse, te tueront dans leur assaut. Quant à moi, si je te perds, il serait préférable que je disparaisse sous terre. Une fois que tu auras subi ton funeste destin, je n’aurai plus de joies, mais seulement des souffrances. Mon père et ma noble mère sont déjà loin.

Oui, c’est le divin Achille qui a tué mon père, quand il a pris Thèbes aux hautes portes, cette ville bien fortifiée en Cilicie. Il a trucidé Éétion, mais ne l’a pas dépouillée car un scrupule le retenait. Il l’a donc placé sur un bûcher avec ses armes bien ouvragées, puis il a érigé un tumulus par-dessus. Tout autour, les nymphes des montagnes, filles de Zeus porte-égide, ont planté des ormeaux.

Au palais, j’avais sept frères ; tous ont été envoyés dans l’Hadès en un seul jour, tous tués par le divin Achille aux pieds rapides, près de leurs bœufs aux jambes torves et de leurs moutons à la toison brillante.

Quant à ma mère, qui régnait sur les contreforts du Plakos boisé, Achille l’a emmenée avec le reste du butin, puis l’a libérée contre une rançon énorme. C’est dans le palais de son père qu’Artémis l’a frappée de sa flèche.

Par conséquent, Hector, tu es pour moi un père, une noble mère et un frère, et en plus tu es mon robuste époux. Prends donc pitié de moi et reste ici sur le donjon, pour éviter de laisser un enfant orphelin et une femme veuve. Place des soldats près du figuier, là où s’offre un passage pour escalader la citadelle, là où la muraille présente un point d’accès ; car à trois reprises déjà, les meilleurs soldats ont déjà tenté l’assaut, les deux Ajax et le glorieux Idoménée, les Atrides [Ménélas & Agamemnon] et le vaillant fils de Tydée [Diomède]. Je suppose qu’ils s’appuyaient sur un oracle bien informé, ou alors ils étaient poussés et encouragés par leur propre ardeur.’ »

[voir Homère Iliade 6.404-439]

Hector, peut-être plus réaliste que ses successeurs modernes, entrevoit déjà la fin prochaine de Troie, la citadelle qu’il défend avec tant d’ardeur. Il voudrait tant éviter de laisser une veuve et un orphelin, mais il sait qu’il n’a pas le choix : il doit retourner au combat.

Alors, héroïsme rime-t-il avec égoïsme ? Sans doute un peu, dans la mesure où Hector, comme ses successeurs modernes, accepte de se laisser enfermer dans un rôle certes héroïque, mais qui provoquera d’importants dommages collatéraux. Son destin et sa renommée passent avant le sort de sa femme et de ses enfants. Nous aimons nos héros ; il faut toutefois se rappeler que l’héroïsme a un prix, notamment pour les épouses.

[image : Johann Tischbein, Les adieux d’Hector à Andromaque (1812)]

Ne pas rendre le corps de l’ennemi à sa famille : même Zeus désapprouve

L’État d’Israël a décidé de ne plus rendre le corps des auteurs d’attaques à leur famille : même Zeus ne l’aurait pas permis

Lorsque l’auteur d’une attaque violente perpétrée en Israël est lui-même tué, son corps ne sera plus rendu à sa famille.

D’après le Ministre de l’Intérieur Gilan Erdan, cité par le journal Le Temps, « la famille du terroriste fait de son enterrement une manifestation de soutien au terrorisme et d’incitation au meurtre et nous ne pouvons pas le permettre ». Nous ne nous arrêterons pas ici sur l’usage répété et incontrôlé du terme ‘terroriste’. Quoi que pensent les uns ou les autres de la politique des États d’Israël et de Palestine, et quoi qu’on puisse dire du judaïsme ou de l’antisémitisme, la décision israélienne pose une question de fond : est-il légitime de retenir le corps d’un ennemi ?

En Grèce antique, l’usage de la guerre était fermement établi. Le corps d’un ennemi était protégé par un droit de restitution inviolable ; on devait le rendre à ses proches. Ce droit était garanti par le père de tous les dieux, Zeus.

Un tel usage était légitimé en particulier par l’exemple du héros Achille dans l’Iliade. Après que le compagnon d’Achille, Patrocle, a été tué par leur pire ennemi, Hector, Achille décide de venger Patrocle. Il affronte donc Hector en combat singulier et le tue. Dans sa fureur, il commence par outrager le corps du défunt. Comme on va le voir, Zeus commence par fermer les yeux sur un traitement dégradant.

« (…) Pour Hector, Achille imagina un traitement infamant. Aux deux pieds, il lui fit un trou derrière les deux tendons, au niveau de la cheville, et il y attacha des courroies de cuir. Puis il attacha le tout à son char, et laissa la tête d’Hector traîner derrière. Il monta sur son char, y embarqua les armes fameuses d’Hector, puis lança son char à coup de fouets, tandis que les juments s’envolaient sans résister. Hector, ainsi traîné, soulevait la poussière, sa sombre chevelure volant autour, et sa tête, autrefois charmante, balayait de partout la poussière. À cet instant, Zeus accordait aux ennemis d’Hector d’outrager son corps sur la terre de ses ancêtres. »

[voir Iliade 22.395-404]

Pendant neuf jours, Achille fait ainsi subir à Hector un sort répugnant, au lieu de le rendre à ses proches. Les dieux, cependant, sont divisés sur la réaction à adopter. Finalement, au terme d’un débat houleux, Zeus tranche : Achille doit rendre le corps d’Hector à son vieux père, Priam. Il convoque donc Thétis, la mère d’Achille, pour lui communiquer sa décision :

« Cela fait neuf jours qu’une dispute s’est élevée parmi les Immortels à propos du corps d’Hector, et à propos d’Achille, destructeur de villes. Les dieux poussaient Hermès, le dieu au regard perçant, à subtiliser le cadavre. Mais moi, je choisis d’accorder à Achille la gloire de le rendre, pour préserver mon respect et mon amour à ton égard. Va donc trouver ton fils au camp, et transmets-lui mes ordres. Dis-lui que les dieux sont irrités contre lui, et que moi, plus que tous les autres Immortels, je suis furieux, parce que dans son égarement il retient le corps d’Hector auprès des navires recourbés et ne l’a pas restitué. On verra s’il a peur de moi et s’il rendra Hector ! Pour ma part, j’enverrai Iris auprès du brave Priam, pour qu’il se fasse rendre son fils en allant auprès des vaisseaux des Achéens ; il devra apporter des présents à Achille pour calmer sa colère. »

[voir Iliade 24.107-119]

Zeus a donc remis les pendules à l’heure : après un moment de fureur légitime, Achille n’a plus le droit de retenir le cadavre d’Hector. Zeus tente de permettre à Achille de sauver la face. Il pourra montrer qu’il est un héros magnanime en rendant le corps. Zeus le menace néanmoins de sa colère, mais il s’assure aussi que le père d’Hector fasse un pas dans la bonne direction. Priam devra apporter des cadeaux et faire son possible pour apaiser le courroux d’Achille. Lorsque tout le monde est fâché, il faut que les deux parties fournissent un effort pour débloquer la situation.

Cette leçon sera retenue par les Grecs. À la période classique, ils continueront de respecter l’usage consistant à permettre à l’ennemi de récupérer les corps des soldats morts au combat.

Un exemple tiré de l’Iliade ne permet cependant pas de justifier n’importe quelle position par le recours à une citation extraite d’un texte vénérable. Ce serait trop facile. Chacun devrait exercer son sens critique. Les textes anciens, quels qu’ils soient, ne sont que des instruments qui favorisent une réflexion libre et responsable.

Devant l’escalade de violence et de haine qui fait rage en Israël et en Palestine, on ne peut qu’exprimer un double souhait : d’abord, que les Israéliens, comme Achille, renoncent à des méthodes choquantes ; ensuite, que les Palestiniens, comme Priam, acceptent de faire eux aussi un pas dans la bonne direction.

[image : Achille traîne le corps d’Hector autour de Troie (d’après G. Hamilton, 1794)]

Le plus beau passage de la littérature grecque

Achilles_HectorQu’on me permette de donner ici un avis très personnel sur ce qui constitue le plus beau passage de la littérature grecque. De nombreux extraits mériteraient de figurer en tête de classement, et je ne rallierai pas tous les suffrages autour de l’extrait que je vais présenter.

L’objet de mon choix se situe au chant 24 de l’Iliade, au terme d’une succession d’événements remarquables : Hector a tué Patrocle, ce qui a décidé Achille à reprendre le combat pour venger son compagnon. Le duel est inégal et Hector, conscient de son infériorité face à Achille, a pris la fuite, bientôt rattrapé par son adversaire. Achille tue Hector, outrage le cadavre et le traîne derrière son char sous les yeux horrifiés du roi Priam, qui contemple le triste spectacle du haut des murs de la citadelle de Troie. Finalement, après que l’on a rendu un dernier hommage à Patrocle, le vieux Priam prend tous les risques pour récupérer le corps de son fils chéri. Bravant la nuit, il passe les sentinelles qui gardent le camp des Achéens et vient trouver Achille dans sa tente afin de lui offrir une riche rançon en échange de la dépouille d’Hector. Les deux hommes, qu’une génération sépare, mangent et boivent ensemble tout en versant d’abondantes larmes : Priam a perdu un fils, tandis qu’Achille a vaincu un ennemi détesté, le meurtrier de Patrocle. Vient alors le moment d’un échange : Priam va pouvoir emporter le cadavre d’Hector, non sans avoir remis une rançon qu’Achille accepte du vieillard. C’est à ce point précis que se produit un événement extraordinaire :

« Le fils de Pélée, tel un lion bondissant de sa tanière, se dirigea vers la porte. Il n’était pas seul : deux desservants l’accompagnaient, le héros Automédon et Alkimos, eux qu’Achille estimait le plus depuis que Patrocle était mort. Ils dételèrent alors les juments et les mules, introduisirent le héraut qui faisait les proclamations pour le noble vieillard, et ils l’assirent sur le char. Ils prirent du véhicule bien poli l’immense rançon qui devait racheter la tête d’Hector, mais ils laissèrent deux voiles et un manteau bien tissé, pour qu’il puisse protéger le corps et lui permette de le ramener chez lui. Il appela des servantes et leur ordonna de laver et d’oindre la dépouille à l’écart, pour éviter que Priam ne vît son fils : il ne fallait pas que, à la vue de son enfant, la colère ne s’empare de son cœur attristé. Achille en fut affligé en son for intérieur, et il aurait tué Priam, mais c’eût été transgresser les ordres de Zeus. Les servantes lavèrent et oignirent donc le corps avec de l’huile, et elles l’entourèrent d’un beau voile ainsi que du manteau ; Achille en personne souleva et plaça Hector sur sa couche, puis ses compagnons le soulevèrent pour le poser sur le véhicule bien poli. Achille poussa ensuite un gémissement, invoquant son cher compagnon : ‘Ne sois pas fâché contre moi, Patrocle, si tu apprends que, alors que tu te trouves dans l’Hadès, j’ai rendu le divin Hector à son père. En effet, il m’a remis une rançon considérable. Et à toi, en contrepartie, je te remettrai la part qui te revient.’ » (voir Iliade 24.572-595)

Ainsi donc, Achille ne s’est pas contenté de recevoir le vieux Priam : il s’est assuré qu’Hector, son pire ennemi, reçoive un traitement digne ; et par égard pour le roi, il lui a épargné le spectacle de la toilette funèbre. Finalement, tirant de la rançon d’Hector de quoi recouvrir le corps, il a rendu au mort une apparence présentable. Cela fait, Achille n’oublie pas de garder une part de la rançon pour apaiser Patrocle. Le compromis est parfait, tout le monde peut sauver la face, alors même que l’Iliade démarre sur un récit où les protagonistes avaient perdu la face.

[Image: Achille traînant le corps d’Hector. Gravure de Johannes Balthasar Probst (1673-1748). Fine Arts Museum of San Francisco. commons.wikimedia.org]