En toutes choses, il faut considérer la fin

croesus_bwEn remerciement à tous les fidèles lecteurs de ce blog, une leçon de sagesse prodiguée par Solon l’Athénien.

Depuis le 6 mars 2015, ce blog vous a distraits, instruits, agacés, amusés et parfois lassés. 173 interventions, en suivant un rythme presque hebdomadaire. Au cours de l’année 2018, vous avez préféré – dans l’ordre décroissant – « Donner sa vie pour une cause », « Torture : pour ou contre ? », « Qui jouit le plus : les femmes ou les hommes ? » ou encore « On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote ».

Il faut cependant savoir refermer la porte doucement avant que les lecteurs ne la claquent. La formule a plu à certains, mais elle commence à dater ; il est donc temps de passer à d’autres approches, et de laisser la place à d’autres voix pour s’exprimer. À partir d’aujourd’hui, Pour l’amour du grec ne sera plus alimenté que de manière sporadique, au gré des inspirations dionysiaques ou apolliniennes de votre serviteur.

Que personne n’y voie le signe d’un désamour pour le grec. Bien au contraire : je reste persuadé que la lecture des auteurs grecs est riche d’enseignements et de plaisirs. La magie du contact avec la langue originale ne se remplace pas. Cela demande un effort, aussi bien de la part des enseignants de grec que de leurs élèves, mais cet effort est récompensé par l’accès à un vaste territoire dont certaines régions sont familières, d’autres moins souvent arpentées. Homère, Thucydide, Platon ou Euripide, on connaît ; mais ne vaudrait-il pas la peine de découvrir aussi Achille Tatius, Archiloque, Théophraste ou Nonnos ? Si certains lecteurs ont eu quelques agréables surprises au détour d’une page de ce blog, cela suffira à mon bonheur.

À propos de bonheur, en guise de cadeau final, vous trouverez ci-dessous un passage d’Hérodote qui constitue, me semble-t-il, une leçon de bonheur pour nous tous. C’est l’Athénien Solon qui l’a prodiguée à Crésus, qui croyait que son or inépuisable suffirait à le rendre heureux.

« Crésus, je connais l’absolue jalousie des dieux, et je sais qu’elle est source d’instabilité. Et voilà que tu m’interroges sur les affaires des hommes… Au cours d’une longue vie, nous voyons nombre de nos espérances se réaliser, et nous passons aussi par de nombreuses souffrances.

J’estime en effet la durée de la vie humaine à septante ans. Ces septante années font vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois intercalaires ; et si l’on allonge d’un mois une année sur deux, pour respecter le rythme des saisons, on peut rajouter trente-cinq mois aux septante ans, et ces mois intercalaires font mille cinquante jours. Ainsi donc, si l’on calcule le total de tous les jours qui constituent ces septante ans, cela fait vingt-six mille deux-cent cinquante.

Aucune de ces journées n’apporte un contenu semblable à la précédente. Vois-tu, Crésus, l’homme n’est que le jouet des circonstances. À moi, tu me sembles posséder une grande fortune et régner sur une multitude de sujets. Il reste cependant la question que tu m’as posée, et à laquelle je ne peux encore t’apporter de réponse avant d’avoir appris si tu as eu une belle mort.

En effet, celui qui possède une grande fortune n’est pas plus heureux que celui qui vit au jour le jour, si la chance ne lui accorde pas de connaître une belle mort dans la prospérité. Car il y a beaucoup d’hommes très riches et malheureux, et beaucoup qui, bien que disposant de moyens restreints, ont de la chance. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme chanceux, mais les avantages du second surpassent de loin ceux du premier. Le premier est en meilleure posture pour satisfaire ses désirs et pour faire face à une catastrophe qui s’abattrait sur lui. Le second, toutefois, détient les atouts suivants : certes, il ne peut ni faire face à une catastrophe, ni satisfaire ses désirs comme l’autre, mais sa chance le préserve de ces contraintes. Il évite les infirmités et la maladie, il est à l’abri de la souffrance, il a de beaux enfants et lui-même est beau. Si de surcroît il achève bien son existence, alors voilà l’homme que tu recherches, celui qui mérite d’être appelé bienheureux. Mais avant qu’il ne meure, il faut encore se retenir de l’appeler bienheureux, et le considérer simplement comme chanceux.

Pour un homme, il est impossible de réunir toutes les qualités. De même, un pays ne suffit jamais à se procurer tous les produits : s’il possède l’un, il lui manque un autre. Le meilleur pays, c’est celui qui en détient le plus. Ainsi donc, il n’est pas un seul être humain qui se suffise à lui-même : s’il possède une qualité, il lui manque une autre. Cependant, celui qui atteint le terme de sa vie avec les qualités les plus nombreuses, et qui ensuite connaît une belle mort, c’est celui-là qui, me semble-t-il, ô roi, mérite de porter le nom de bienheureux.

En toute chose, il faut considérer la fin ; car à bien des hommes, la divinité a brandi le bonheur, avant de les abattre. »

[Hérodote 1.32]

 

[image : Crésus sur le bûcher]

Trump : contrôlez la bête !

trumpL’homme le plus puissant du monde est imprévisible et dangereux. L’entourage immédiat de Donald Trump doit ruser pour contrôler la bête.

  • Donald Trump est un type formidable ! En voici un qui dit ce qu’il fera, et qui fait ce qu’il a dit !
  • Tu trouves, chéri ? Pour ma part, ce type me semble impulsif, incohérent et grossier.
  • Ce n’est pas grave : tant qu’il fait son travail et qu’il remet les États-Unis sur pied, on peut bien lui pardonner quelques sautes d’humeur, non ?
  • Tu ne sembles pas avoir saisi la portée du problème : il fait tellement de bêtises, il commet de telles gaffes et il est devenu si dangereux que son entourage doit sans arrêt le contrôler dans son dos pour éviter les catastrophes !
  • Toi qui connais si bien tes vieilles histoires de Grecs, de Perses et d’Égyptiens, tu ne penses pas que ça s’est toujours passé ainsi ? Et nous sommes toujours là, non ?
  • Certes, mais mes vieilles histoires, comme tu dis, montrent que l’affaire finit généralement mal pour les autocrates qui doivent être contrôlés par leur entourage. Tu connais Cambyse ?
  • Cambyse ? Non, cela ne me dit rien. Par contre, je sens que je vais de nouveau y passer avec un de tes bouquins qui sentent le moisi.
  • Ne sois pas plus bête qu’un Président des États-Unis. Je vais te chercher mon édition d’Hérodote, et tu verras quel adorable bonhomme fut le roi Cambyse.
  • C’est ça, chérie, prends ton Hérodote. Il doit être au frigo, coincé entre le Reblochon et la Fourme d’Ambert !
  • Très drôle. Bon, reste bien calé dans ton fauteuil, ça va commencer.

« (…) une autre fois, ce fut le tour de douze Perses du plus haut rang : [le roi Cambyse] les fit arrêter et enterrer vivants, la tête en bas. Face à ces actes, Crésus le Lydien estima qu’il était de son devoir de lui faire une mise en garde :

‘Ô Roi, ne cède pas entièrement à ton jeune âge et à ta fougue, mais domine-toi et sois maître de toi. Il est bon de réfléchir avant d’agir ; la prévoyance est un signe de sagesse. Or toi, tu tues des hommes qui figurent parmi tes compatriotes, en les arrêtant sans raison aucune, et tu mets à mort des enfants. Si tu commets de nombreux forfaits de ce genre, fais attention que les Perses ne se rebellent contre toi. Ton père Cyrus m’a recommandé avec beaucoup d’insistance de te mettre en garde et de te soumettre les bons conseils que je pourrais trouver.’

C’était par bienveillance que Crésus prodigua ces conseils à Cambyse. Ce dernier, toutefois, répliqua de la manière suivante :

‘Toi, tu oses me donner des conseils, toi qui as si bien géré les affaires de ton propre pays ? toi qui as donné de si bonnes recommandations à mon père, qui lui as enjoint de franchir le fleuve Araxe et de marcher contre les Massagètes alors que ceux-ci voulaient traverser pour nous attaquer ? Tu as causé ta propre perte en dirigeant mal ton pays, et tu as causé celle de Cyrus, qui a suivi tes conseils ! Mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte : cela faisait longtemps que j’attendais l’occasion de m’en prendre à toi.’

Sur ces mots, il saisit son arc pour décocher une flèche à Crésus, lequel se déroba et courut hors de la salle. Comme il n’était pas parvenu à l’atteindre de ses flèches, il ordonna à ses serviteurs de l’arrêter et de l’exécuter. Ses serviteurs connaissaient le caractère du roi. Ils cachèrent donc Crésus en faisant le raisonnement suivant : si Cambyse regrettait sa décision et réclamait Crésus, ils le feraient sortir de sa cachette et seraient récompensés pour cela ; et s’il ne regrettait rien et ne réclamait pas Crésus, il serait toujours temps de régler l’affaire.

Effectivement, peu de temps après, Cambyse réclama Crésus. Apprenant cela, les serviteurs lui firent savoir que Crésus était toujours vivant. Cambyse dit qu’il était bien content que Crésus soit vivant, mais que ceux qui l’avaient sauvé ne s’en tireraient pas ainsi, mais qu’il les ferait exécuter. Et c’est ce qu’il fit. »

[Hérodote 3.36]

  • Un vrai homme à poigne, ton Cambyse ! J’aime ça.
  • Oui, un homme à poigne que son entourage devait constamment contrôler, et qui a très mal fini…
  • Il ne faut pas tout confondre : Donald Trump n’a tué personne, il se contente de casser les pieds à la planète grâce à Twitter !
  • Sur ce point, tu as raison : Cambyse était nettement plus sanguinaire que Trump. Cependant, un Président des États-Unis dispose d’un pouvoir tel qu’il pourrait causer des dégâts énormes s’il n’y avait personne pour contrôler la bête.
  • Si tu veux… Alors, la taupe qui dénonce les comportements de Trump, on l’a enfin trouvée ? Il serait tout de même temps de remettre un peu d’ordre dans la Maison Blanche. Il n’y a rien de pire que les fuites.

[Image : un sympathique jeune homme au sourire avenant. Vous le reconnaissez ?]

Qui est grec ?

achille_noir_blancUn Africain ou un Macédonien peut-il être grec ? Même après deux mille ans de débats, personne n’est d’accord.

Une participation au blog par Frances Martin, étudiante à l’Université de Genève.

Quinze ans après Brad Pitt dans Troy, les férus de mythologie peuvent enfin retrouver Achille sur leurs écrans. Dans la série Troy : Fall of a City , sortie ce printemps, les héros d’Homère ont une fois de plus repris vie – avec quelques petites variations. Achille, ainsi que Patrocle, Énée, et même Zeus et Athéna sont incarnés par des acteurs d’origine africaine.

Face à ce casting, nombre de spectateurs se sont mis à leurs claviers pour protester : « Comment rentrer dedans avec un Zeus et un Achille noirs ? Ils ont fumé quoi là ? »« Achille, héros grec type par définition, campé par un acteur noir c’est un casting de débile ! »

« Bientôt on fera un Vercingétorix asiatique ou un Jules César maghrébin. »

Un homme noir ne pourrait donc pas être grec. Mais au fait, qui peut l’être ?

Remontons quelques années en arrière – deux millénaires et demi, pour être précis – et penchons-nous sur le cas de la Macédoine. Dans l’Antiquité comme aujourd’hui, le rapport des Macédoniens aux Grecs était flou : trop proches d’eux pour être barbares, mais trop « autres » pour être tout à fait grecs, on ne savait pas vraiment que faire d’eux. Relevons tout de même qu’ici, le débat tourne autour de la culture et de la langue ; la couleur de peau n’entre pas dans l’équation.

Au VIIᵉ siècle av. J.-C. déjà, le poète Hésiode tente de clarifier la relation entre Grecs et Macédoniens. Voici ce que nous dit un auteur tardif à ce sujet :

« Macédoine : le pays a été nommé à partir de Macédon, fils de Zeus et de Thyia fille de Deucalion, comme le dit le poète Hésiode : ‘Enceinte, elle accoucha de deux fils pour Zeus qui se réjouit du tonnerre : Magnès, et Macédon qui combat à cheval. Ceux-ci habitèrent dans la région de la Piérie et de l’Olympe.’ »

[Hésiode fragment 7, cité dans les Ethnika d’Étienne de Byzance , lui-même cité par Constantin Porphyrogénète De thematibus 2]

Thyia, mère de ce Macédon qui aurait donné son nom à la Macédoine, n’est pas la seule fille de Deucalion : elle a également un frère, Hellen, qui a lui aussi donné son nom à un peuple, les Hellènes, c’est-à-dire les Grecs. En résumé, le premier des Grecs, selon Hésiode, serait l’oncle du premier des Macédoniens. Ces derniers ne seraient donc pas tout à fait grecs, mais seraient des parents proches.

La réalité, cependant, n’est pas si simple. Où tirer la ligne quand il s’agit des fondements de la culture grecque ? Un Macédonien pourrait-il incarner le « héros grec type » Achille dans Troy : 500 av. J.-C. ? Aucune source ne traite de cette situation en particulier, mais au Vᵉ siècle av. J.-C., l’historien Hérodote nous raconte un épisode comparable :

« Que les descendants de Perdiccas (la famille royale macédonienne) sont des Grecs, comme ils le disent eux-mêmes, j’en suis moi-même certain, et dans les passages à suivre, je prouverai bien qu’ils sont grecs. De plus, les Hellénodices qui organisent les Jeux Olympiques ont reconnu que c’est vrai. En effet, lorsque Alexandre choisit de concourir et se rendit sur place, les Grecs qui allaient se mesurer à lui à la course le repoussèrent, déclarant que ce n’était pas un concours pour les barbares, mais pour les Grecs. Mais Alexandre prouva qu’il était Argien, et on jugea donc qu’il était grec; il participa à la course du stade et arriva en première place ex aequo. »

[Hérodote 5.22]

Résumons : le roi macédonien Alexandre – non pas Alexandre le Grand, mais un ancêtre du même nom – veut prendre part aux Jeux Olympiques, quintessence de la culture grecque. Les concurrents tentent de l’exclure, se plaignant peut-être que « bientôt on aura un boxeur perse ou un conducteur de char scythe ». Alexandre réussit toutefois à démontrer qu’il descend d’une lignée grecque, ce qui le qualifie pour les Jeux Olympiques.

Qu’en est-il, dans tout cela, de notre Achille noir ? Qu’en auraient pensé les Grecs ? Il est difficile de le savoir, mais une chose est certaine : aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la question de « qui est grec » reste compliquée.

 

[image : quel Achille se cache là-derrière? Cratère à figures rouges, Vᵉ siècle av. J.-C.]

Pour les inconditionnels du texte grec original, voici le fragment d’Hésiode, tel qu’il nous a été transmis par un compilateur de l’époque de l’empereur Constantin Porphyrogénète :

Μακεδονία· ἡ χώρα ὠνομάσθη ἀπὸ Μακεδόνος τοῦ Διὸς καὶ Θυίας τῆς Δευκαλίωνος, ὥς φησιν Ἡσίοδος ὁ ποιητής·

Ἣ δ’ ὑποκυσαμένη Διὶ γείνατο τερπικεραύνῳ

υἷε δύω, Μάγνητα Μακηδόνα θ’ ἱππιοχάρμην,

οἳ περὶ Πιερίην καὶ Ὄλυμπον δώματ’ ἔναιον.

Migrants depuis 2500 ans

akrotiriLe parcours des Phocéens fuyant l’arrivée des Perses rappelle le parcours des migrants d’aujourd’hui

545 av. J.-C. : l’Empire perse étend son emprise sur la côte de l’Asie Mineure, correspondant à la Turquie d’aujourd’hui. Dans la cité grecque de Phocée, non loin de l’actuelle Izmir, les habitants prennent peur, comme le rappelle l’historien Hérodote.

« Harpage [général de l’arme perse] approcha avec son armée et mit le siège à la ville. Il leur fit savoir qu’il lui suffirait que les Phocéens veuillent abattre un seul bastion de leurs fortifications et consacrer un seul bâtiment [en signe de soumission].

Mais les Phocéens, horrifiés par la perspective de cet asservissement, répondirent qu’ils souhaitaient délibérer pendant une journée avant de donner réponse. Pendant la durée des discussions, ils demandèrent à l’armée [perse] de se retirer des murailles. Harpage dit qu’il savait fort bien ce qu’ils avaient en tête ; néanmoins, ils se retira pour leur permettre de délibérer.

Tandis qu’Harpage avait retiré son armée des murailles, les Phocéens mirent à la mer leurs vaisseaux rapides, y placèrent femmes et enfants, ainsi que tout ce qu’ils pouvaient emporter, y compris les statues de leurs temples et le reste des offrandes consacrées (sauf les objets en bronze, en pierre et ceux qui étaient gravés) ; bref, ils embarquèrent tout le reste et firent voile vers Chios. »

[Hérodote 1.164]

Tiens, tiens… Chios, point de chute de migrants fuyant la côte de la Turquie. Cela ne vous rappelle rien ? L’histoire rapportée par Hérodote ne date pourtant pas d’aujourd’hui, elle est vieille de deux millénaires et demi.

Les Phocéens sont mal accueillis par les habitants de Chios et décident de continuer leur voyage.

« Ils se préparèrent à faire voile vers Kyrnos [la Corse !] ; mais auparavant, ils firent un crochet vers Phocée, où ils massacrèrent la garnison perse qu’Harpage avait laissée pour garder la ville. Ceci fait, ils lancèrent de puissantes malédictions contre quiconque resterait sur place au lieu de partir. En outre, ils coulèrent un bloc de fer et jurèrent qu’ils ne reviendraient pas à Phocée avant que le bloc ne refasse surface.

Alors qu’ils s’apprêtaient à appareiller pour Kyrnos, plus de la moitié des citoyens furent pris de regret et de pitié pour leur cité, ainsi que pour la vie au pays : ils se parjurèrent et retournèrent à Phocée. Ceux qui avaient respecté leur serment levèrent l’ancre, quittant les îles Œnousses [à côté de Chios]. »

[Hérodote 1.165]

Personne ne quitte sa patrie de gaieté de cœur ; plus de la moitié des migrants renoncent à leur projet au moment de s’embarquer pour l’inconnu. Pour ceux qui décident de partir, c’est clairement un voyage sans retour. À ce jour, le bloc de fer que les Phocéens ont jeté au fond de l’eau n’a toujours pas refait surface.

L’étape corse ne se passe pas très bien pour les migrants phocéens, qui finissent par livrer bataille avec leurs hôtes de circonstance.

« Arrivés à Kyrnos, ils cohabitèrent pendant cinq ans avec les peuples qui étaient déjà établis sur place, et ils fondèrent des sanctuaires. Mais ils ravagèrent et pillèrent tous leurs voisins, Tyrrhéniens et Carthaginois, lesquels unirent leurs forces contre les Phocéens, avec deux fois soixante vaisseaux. »

[Hérodote 1.166]

Des frictions importantes se produisent donc entre les nouveaux immigrants et les gens qui sont déjà sur place. On en vient à se battre : les Phocéens remportent certes la victoire sur mer, mais ils y laissent tellement de plumes qu’ils doivent repartir. Dans la bataille, des navires phocéens ont été capturés. Les équipages tombent pour la plupart entre les mains des habitants d’une cité d’Étrurie qui les tuent à coups de pierres.

Les Phocéens survivants échouent à Rhegion. Cela ne vous dit rien ? Reggio di Calabria, le point de chute de nombreux migrants qui risquent aujourd’hui leur vie pour chercher une vie meilleure en Europe.

Que conclure de l’histoire des Phocéens ? Il faut d’abord rappeler que ces mêmes Phocéens, avant de fuir l’avancée perse, ont développé des contacts commerciaux avec plusieurs régions de la Méditerranée. Ils ont fondé une colonie sur le site qui deviendra Marseille, et ils ont aussi établi des comptoirs sur la côte espagnole. Forcés de fuir leur patrie au milieu du VIe s. av. J.-C., les Phocéens suivent un parcours similaire à celui que fréquentent les migrants d’aujourd’hui : de la côte d’Asie Mineure, il se rendent en Corse, en Calabre, et ils finissent par remonter la botte italienne.

Avec un recul de plus de 2500 ans, cependant, il apparaît que ces mouvements de population, certes douloureux et dangereux, ont construit la Méditerranée.

[image : fresque d’Akrotiri (Santorin, âge du bronze)]

Lapidation : un épouvantail ?

Chicago_Race_Riot_1919_stoningPourquoi lapide-t-on des femmes et des hommes ? S’agit-il d’une menace creuse ou passe-ton régulièrement à l’acte ? Retour sur une pratique contestée.

Commençons par prévenir tout malentendu : tuer des gens à coups de pierres est une pratique abjecte qui n’a pas sa place dans la société à laquelle j’appartiens ; et la possibilité d’une lapidation, même lorsqu’on ne passe pas à l’acte, constitue une menace inadmissible à mes yeux.

C’est tout ? En fait non : la lapidation, aussi révoltante qu’elle puisse être, est un phénomène qui mérite notre attention car elle nous apprend quelque chose sur la manière dont nous appliquons nos normes sociales.

Depuis des temps immémoriaux, lorsqu’un individu commettait certains actes considérés comme choquants pour la société dans laquelle il vivait, il arrivait que la réaction de son entourage soit très violente : un attroupement se formait, on lui jetait des pierres et la personne en mourait.

L’avantage – si l’on peut dire – de la lapidation, c’est que les pierres proviennent d’une multitude de personnes : impossible d’identifier le lanceur de la pierre qui finit par tuer la victime. Dans le récit biblique de la femme adultère, la réponse attribuée à Jésus est très habile : « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. » (Évangile de Jean 8.7) Isoler le premier lanceur de pierre, c’est court-circuiter la dimension collective de la lapidation et faire porter la responsabilité du châtiment sur une seule personne. Personne ne sortira du rang pour lancer la première pierre.

Dans la tradition juive, on prescrivait de lapider les femmes adultères. À Athènes, au Ve s. av. J.‑C., la pratique est attestée pour les traîtres, comme on va le voir. Il est toutefois surprenant de constater que, le plus souvent, on se contentait de menacer des individus. Passer à l’acte, c’était une autre histoire.

Voici donc un cas – rarissime – où toute une famille se fait lapider par les Athéniens. Le récit se trouve dans les Enquêtes d’Hérodote. Dans le cadre des guerres médiques, les Athéniens ont remporté une victoire navale à Salamine en 480 av. J.‑C. Les Perses ont pris une vilaine raclée. En 479, leur commandant Mardonios envoie un délégué auprès des Athéniens, qui sont réfugiés sur l’île de Salamine, en face d’Athènes. Ce délégué s’appelle Mourychidès ; c’est un Grec originaire de la région de l’Hellespont, région sous contrôle perse.

« [Mourychidès] se rendit auprès du Conseil et leur rapporta le message de Mardonios. Parmi les membres du Conseil, Lycidès émit l’avis qu’il lui semblait préférable d’accepter la proposition soumise par Mourychidès et d’en faire rapport au peuple. Tel fut l’avis qu’il exprima, soit parce qu’il se fût laissé corrompre par Mardonios, soit parce que cette idée lui parût bonne. Mais les Athéniens, lorsqu’ils apprirent l’affaire, réagirent aussitôt très vivement, aussi bien les membres du Conseil que les autres citoyens.  Ils cernèrent Lycidès et le tuèrent à coups de pierres, tout en renvoyant sain et sauf Mourychidès l’Hellespontin.

À Salamine, l’affaire de Lycidès provoqua une émeute. Les femmes athéniennes apprirent ce qui s’était passé. Elles se passèrent le mot de l’une à l’autre et se rendirent spontanément à la maison de Lycidès, où elles lapidèrent son épouse et ses enfants. »

[Hérodote 9.5]

Si l’on en croit Hérodote, Lycidès aurait donc été lapidé par ses concitoyens pour avoir envisagé de parlementer avec l’ennemi. Considéré comme un traître, il est victime de ce que l’on appellerait aujourd’hui un lynchage. Sa famille subit le même sort, en dehors de tout cadre légal, sous la main des femmes athéniennes.

Au fil du temps, les Athéniens ont pris quelques libertés avec les événements : ils en sont venus à croire que la mort de Lycidès et de sa famille résultait d’une condamnation en bonne et due forme. Autrement dit, il y aurait eu une loi à l’encontre des traîtres à la patrie ; quiconque envisagerait de collaborer avec l’ennemi serait lapidé. Nous n’avons toutefois aucune trace concrète d’une telle loi. De plus, les Athéniens n’ont plus jamais lapidé un de leurs concitoyens, à l’exception d’une exécution sommaire dans le cadre d’une opération militaire un peu confuse au large d’Éphèse, en Asie Mineure, en 409 av. J.‑C.

Que faut-il penser de tout cela ? Les deux seuls cas de lapidation dans le cadre de l’Athènes classique, en 479 et en 409 av. J.-C., correspondent en fait à un lynchage hors de tout cadre légal. En ce qui concerne Lycidès, cette lapidation sauvage est camouflée plus tard par un simulacre de cadre légal. Néanmoins, les cas de menaces de lapidation abondent dans nos sources. On promettait donc la lapidation aux traîtres présumés, mais on passait rarement à l’acte.

Si l’on observe la situation qui prévaut de nos jours dans les pays qui pratiquent encore la lapidation, on peut constater un phénomène assez similaire : les menaces de lapidation sont fréquentes, les condamnations à la lapidation pleuvent, mais le châtiment est rarement appliqué.

Alors, la lapidation, un simple épouvantail ? Ne soyons pas naïfs : ce châtiment, qu’il soit effectivement appliqué ou qu’il constitue une simple menace théorique, est de toute manière répugnant. Il n’a pas sa place dans un État de droit. La lapidation montre cependant que, lorsqu’un individu enfreint une norme considérée comme sensible par l’opinion publique, les réactions peuvent être aussi soudaines qu’imprévisibles. Un groupe de personnes en colère peut rapidement s’enflammer. Lorsque les actes individuels sont noyés dans un mouvement de foule, un groupe ira jusqu’à tuer celui qui a eu l’imprudence de s’écarter de la norme.

Image : des hommes blancs tuent à coups de pierre un homme noir lors d’émeutes raciales à Chicago en 1919.

Si la question de la lapidation à Athènes vous intéresse, ne manquez pas le bel article de Vincent Rosivach, ‘Execution by stoning in Athens’, Classical Antiquity 6 (1987) 232-248.

Federer, l’homme à qui tout réussit : attention à la jalousie des dieux

federerLa réussite presque insolente de l’idole des Suisses force l’admiration. Elle rappelle cependant le cas de Polycrate de Samos : les dieux sont jaloux des hommes à qui tout réussit.

Pour les Suisses – et pour tous les amateurs de tennis – Roger Federer est devenu une idole sacrée. À nouveau parvenu à la place de n° 1 mondial du tennis à l’âge incroyable de 36 ans, il a aligné les succès d’une manière stupéfiante. Les journalistes sont à court de superlatifs, au point qu’on en vient à parler des « sept merveilles du monde de Federer ». Comment ne pas se laisser entraîner dans la Federer-mania ? D’ailleurs, on ne parle plus de Federer, mais simplement de Roger (prononcer ‘Rodjeur’), car il a son entrée dans tous nos salons équipés d’un téléviseur. Et comme il a lancé sa propre marque d’habits, il suffira désormais de parler de RF.

Et voici qu’un minable envieux vient gâcher la fête, probablement parce qu’il ne sait même pas tenir correctement une raquette de tennis. Allez savoir pourquoi, le succès phénoménal de RF rappelle à cet envieux l’histoire de Polycrate de Samos, l’homme à qui tout réussissait. L’historien Hérodote, un homme qui s’y connaissait en matière de rapports entre les hommes et les dieux, nous raconte comment la réussite de Polycrate a fini par susciter la jalousie des dieux.

Polycrate était le tyran de Samos, un île au large de l’actuelle côte de la Turquie. Il était riche et puissant, et rien ne lui résistait. Or il avait un ami en la personne du roi d’Égypte, appelé Amasis. Celui-ci, voyant le succès extraordinaire que Polycrate rencontrait en toute circonstance, commença à s’inquiéter pour lui. Il décida donc de lui écrire une lettre.

« Amasis communique à Polycrate ce qui suit. Il est agréable d’apprendre qu’un homme cher, avec lequel on entretient des liens d’hospitalité, rencontre le succès. À moi, cependant, les grandes réussites ne me plaisent pas, parce que je sais que la divinité est jalouse. D’une certaine manière, je souhaite pour moi-même, et pour ceux dont je me soucie, d’avoir parfois du succès dans leurs entreprises, et de parfois connaître l’échec, et qu’ainsi notre vie soit faite d’une alternance d’événements plutôt que d’une réussite continue. Je n’ai encore jamais entendu parler d’un homme qui, ayant réussi en tout, n’ait pas fini dans la pire déchéance. Si tu veux m’en croire, voici comment tu pourrais réagir à ton succès. Réfléchis à trouver l’objet qui a le plus de valeur à tes yeux, celui qui te ferait le plus de peine à perdre, et jette-le suffisamment loin pour que les hommes ne puissent le rattraper. Et si par la suite les succès ne viennent pas en alternance avec les souffrances, agis selon ce que je t’ai suggéré. »

[Hérodote 3.40]

Troublé par cette lettre d’Amasis, Polycrate décide de se séparer de son objet le plus précieux, un anneau de très grande valeur, qu’il jette à la mer. Quelques jours plus tard, cependant, un pêcheur apporte un magnifique poisson pour l’offrir au tyran. Lorsqu’on vide le poisson, on y trouve l’anneau de Polycrate… Ce dernier écrit à son ami Amasis pour lui raconter ce succès extraordinaire ; mais le roi d’Égypte, apprenant cela, décide d’en tirer les conséquences.

« Amasis lut la lettre que Polycrate lui avait envoyée et il comprit qu’il était impossible pour un homme de sauver un autre homme du destin qui l’attendait : Polycrate, qui rencontrait du succès dans toutes ses entreprises, allait connaître une mauvaise fin, puisqu’il retrouvait même ce qu’il jetait. Il envoya donc un héraut à Samos pour dissoudre les liens d’hospitalité qu’il entretenait avec lui. Il fit cela pour que, le jour où un terrible et important malheur frapperait Polycrate, lui-même ne soit pas affligé pour un homme avec qui il entretenait des liens d’hospitalité. »

[Hérodote 3.43]

Que conseiller à mon ami RF ? Peut-être devrait-il faire le tour de son appartement de Dubaï et chercher l’objet auquel il tient le plus : sa raquette de tennis ? un trophée du Grand Chelem ? sa Rolex ? Une fois qu’il aura trouvé, qu’il jette l’objet dans les profondeurs du Golfe Persique. Si ça ne marche pas, et qu’il retrouve sa raquette dans le ventre d’un poisson, qu’on me le fasse savoir bien vite. Je ferai alors promesse solennelle de ne plus regarder un match disputé par RF, de peur d’assister à la catastrophe réservée à celui qui semble avoir obtenu une clé pour entrer dans la demeure des dieux.

[image: mon ami RF]

Artémis ressuscitée

dianeDenis Knœpfler, un archéologue suisse, retrouve le temple disparu de la déesse Artémis dans les environs de la cité antique d’Érétrie.

Denis Knœpfler est un historien-archéologue coriace, un têtu. Tous ses amis vous le diront. Et il faut le reconnaître, son obstination a payé : après un demi-siècle de recherches, il touche enfin au but puisqu’il a retrouvé les restes du temple d’Artémis à Amarynthos, non loin de la cité d’Érétrie.

Pour ceux qui ne connaissent pas, Érétrie se situe sur la grande île grecque que l’on appelle l’Eubée. C’est là que, depuis plus de soixante ans, l’École Suisse d’Archéologie en Grèce fouille inlassablement. On connaît Érétrie et ses environs non seulement par les vestiges archéologiques que la cité nous a livrés, mais par le témoignage de divers auteurs antiques qui parlent de la cité : Hérodote, Strabon, Pausanias ont chacun leur mot à dire sur Érétrie et Amarynthos.

Commençons par Pausanias (IIe s. ap. J.‑C.), auteur d’une Périégèse qui préfigure notre Guide Bleu : il décrit par le menu les lieux de Grèce qu’il visite, et quand il est dans la région d’Athènes, il procède à une digression intéressante à propos d’Amarynthos :

« Les Athmonéens [un groupe d’habitants de l’Attique] adorent Artémis Amarysienne. J’ai posé des questions aux spécialistes, mais ils ne m’ont rien appris de certain ; alors voici le résultat de mes propres conjectures. Amarynthos se trouve en Eubée. Les gens du lieu adorent (Artémis) Amarysienne, et les Athéniens aussi célèbrent une fête de l’Amarysienne qui ne le cède en rien à celle des Eubéens. »

[Pausanias le Périégète 1.31.5]

Si l’on en croit Pausanias, il y aurait eu un culte dédié à Artémis, à Amarynthos sur l’île d’Eubée. Notre guide ne parle pas du temple, mais cela sent le temple à plein nez. Sur les traces de Denis Knœpfler – qui est un coriace, un têtu – poursuivons donc l’enquête avec le témoignage de Strabon (Ier s. av. J.-C.).

« Avant de s’appeler Érétrie, la cité d’Appelait Mélanéis et Arotrie. Elle possède le village d’Amarynthos à sept stades des murs de la ville. Cette cité ancienne a été dévastée par les Perses, qui – d’après le récit d’Hérodote [3.149 et 6.31] – ont pris les hommes au filet après que les barbares se sont répandus en masse autour des remparts. On en montre encore les fondements, appelés Érétrie la Vieille, et aujourd’hui on a reconstruit par-dessus. La puissance dont jouissaient les Érétriens dans le passé est rendue manifeste par la stèle qu’ils ont autrefois érigée dans le sanctuaire d’Artémis Amarysienne : on y a gravé qu’une procession y était organisée, comprenant trois mille hoplites, six cents cavaliers et soixante chars. Les Érétriens commandaient aux gens (des îles) d’Andros, Ténos, Kéos et d’autres encore. »

[Strabon Géographie 10.1.10]

C’est tout simple : le temple d’Artémis Amarysienne se trouverait à sept stades (1.3 km) du site d’Érétrie. Il ne reste plus qu’à chercher un peu, que diable ! Or voici que l’affaire se complique car les archéologues ont beau chercher, ils ne trouvent rien. Pas la moindre trace du temple signalé par Strabon…

Cependant Denis Knœpfler – qui est un coriace, un têtu, rappelons-le – ne se laisse pas démonter. À force de retourner le passage de Strabon dans tous les sens, il a une idée de génie : et si la distance fournie par notre texte de Strabon était inexacte ?

Soyons précis : Strabon avait peu de chances de se tromper, mais il aurait suffi d’une seule lettre mal lue par les copistes qui ont transmis le texte de sa géographie pour que le temple d’Artémis Amarysienne échappe aux archéologues. Strabon parle en effet d’« Amarynthos à sept stades des murs de la ville ». Pour rendre « sept », on peut écrire ἑπτά, mais on peut aussi transcrire le chiffre avec la simple lettre zeta, c’est-à-dire ζ = 7. Or notre Denis Knœpfler – je ne vous rappellerai pas ses innombrables qualités – s’est rendu compte que le chiffre ζ = 7 pouvait facilement être confondu avec un autre chiffre, ξ = 60. Un copiste aux yeux fatigués aurait pu mal transcrire. Donc, au lieu de chercher à 7 stades (1.3 km) du site d’Érétrie, il faudrait chercher à 60 stades (11 km) !

Les recherches reprennent de plus belle. Voici dix ans, Denis Knœpfler n’avait pas encore trouvé grand-chose, sauf quelques blocs épars, mais il débordait d’enthousiasme pour sa chasse au trésor.

Il lui aura fallu encore beaucoup d’opiniâtreté pour parvenir au résultat tant attendu : en été 2017, les fouilleurs découvrent une tuile où ils peuvent lire ΑΡΤΕΜΙΔΟΣ, c’est-à-dire ARTEMIDOS « propriété d’Artémis ».

Victoire !!! Denis Knœpfler dispose enfin de la preuve qui lui manquait. Il se trouve bel et bien sur le site du sanctuaire d’Artémis Amarysienne, celui que Strabon avait mentionné. Notre ami est coriace, têtu, et il avait bien raison. Dans la recherche scientifique, il faut parfois beaucoup de patience pour parvenir à un résultat.

[image : Artémis / Diane chasseresse, sculpture de Bernardino Cametti (Rome 1717/1720)]

Ces caméras qui veillent sur nous (1e partie)

cameraVoir sans être vu, une pratique vieille comme le monde : les caméras de surveillance devraient veiller sur nous, mais elles nous espionnent aussi.

  • Eh bien, tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : figure-toi que mon mari a installé une caméra chez nous.
  • Mais c’est très bien ! Comme ça, vous êtes tout de suite avertis si un cambrioleur entre chez vous ; et en plus, tu peux vérifier si les gosses font leurs devoirs, ou s’ils sont de nouveau parqués devant la télévision.
  • Ce n’est pas si simple. En fait, il a caché une caméra dans notre chambre à coucher, sans m’avertir…
  • Quoi ? Il est un peu pervers, ton mec !
  • Il a voulu faire le malin devant ses copains : ‘Les gars, si vous pouviez voir ma femme quand elle se déshabille, et si je pouvais vous montrer ce qu’elle fait au lit, vous n’en croiriez pas vos yeux.’ Ils avaient trop bu, et mon mari, pour épater ses potes, a discrètement installé une toute petite caméra dans notre chambre à coucher. Quelle gourde je suis, je n’ai rien remarqué. Pendant nos ébats, tous ses copains nous suivaient en direct depuis leur smartphone.
  • Trop la honte ! Un type comme ça, je le ferais buter si ça m’arrivait.
  • Oui, c’est exactement ce qui est arrivé à Candaule.
  • Candaule ? C’est ton ex ?
  • Pas du tout : ce type-là vivait au VIIe siècle av. J.-C.
  • Ah oui, ça commence à dater… Bon, raconte-moi ton histoire, ça te changera les idées.
  • Après tout, pourquoi pas ? De toute manière, je suis trop déprimée pour penser à autre chose. Voici l’histoire, c’est le brave Hérodote qui la raconte.

« Candaule [roi de Lydie] était amoureux de sa femme, et dans son amour il était d’avis qu’elle était la plus belle de toutes les femmes. Voilà donc ce qu’il pensait. Or il avait parmi ses gardes du corps un certain Gygès fils de Daskylos, auquel il était très attaché, et il lui confiait ses secrets les plus intimes, ce qui l’amena à lui faire l’éloge de la beauté de son épouse.

Peu de temps après (cela devait mal se terminer pour Candaule), voici ce qu’il dit à Gygès :

‘Gygès, il me semble que tu n’es pas convaincu lorsque je te parle de la beauté de ma femme. Les oreilles en effet ne se laissent pas persuader aussi facilement que les yeux. Il faut donc faire en sorte que tu la voies nue.’

Gygès se récria avec énergie : ‘Maître, quel langage malsain tiens-tu là ? Tu m’invites à contempler ma propre maîtresse nue ? En même temps qu’elle se défait de son vêtement, une femme abandonne aussi sa pudeur ! Cela fait longtemps que les hommes ont établi les principes dont on devrait s’inspirer : en voici un en particulier, à savoir que chacun ne devrait porter ses regards que sur ce qui lui appartient. En ce qui me concerne, je te crois qu’elle est la plus belle des femmes, et je te supplie de ne pas me demander de commettre une action immorale.’

Par ces mots, Gygès se débattait parce qu’il redoutait que l’affaire ne tourne mal pour lui. Mais Candaule lui répondit :

‘Ne t’en fais pas, Gygès, et ne crains ni ma propre personne (comme si j’essayais de t’éprouver en te tenant ce discours) ni mon épouse (tu ne subiras rien de fâcheux de sa part). Je vais tout arranger pour qu’elle ne se rende pas compte que tu l’as vue. Je vais en effet te poster derrière la porte ouverte de la chambre dans laquelle nous dormons. Une fois que je serai entré, ma femme viendra me rejoindre au lit. À côté de la sortie, il y a un fauteuil. Elle se déshabillera et posera sur le fauteuil chacun de ses habits ; tu auras ainsi tout loisir de la contempler. Lorsqu’elle se déplacera du fauteuil vers le lit et qu’elle te tournera le dos, à toi passer la porte sans qu’elle te voie.’

candauleGygès ne pouvait pas s’extirper de cette situation et s’y résigna donc. Lorsque Candaule décida d’aller se coucher, il introduisit Gygès dans la chambre, suivi bientôt par son épouse. Gygès put ainsi la contempler tandis qu’elle entrait et se déshabillait. La femme se dirigea ensuite vers le lit, en tournant le dos à Gygès, et celui-ci s’éclipsa discrètement. Mais la femme l’aperçut au moment où il sortait…

Lorsqu’elle eut compris ce que son mari avait fait, elle ne cria pas, malgré l’humiliation qu’elle venait de subir, et elle ne laissa pas voir qu’elle était au courant, car elle avait le projet de se venger de Candaule. En effet, chez les Lydiens, comme chez presque tous les barbares, c’est une grande honte – pour les hommes aussi – d’être vu nu. »

[Hérodote 1.8-10]

  • Elle est un peu longue, ton histoire…
  • Attends, j’abrège ! La femme a réussi à coincer le pauvre Gygès, et elle le force à choisir : soit il est mis à mort, soit il tue le roi et il épouse la reine. Gygès, dont la marge de manœuvre est plutôt faible, se résigne alors à tuer son roi.

« La nuit venue (…), Gygès suivit la femme dans la chambre à coucher. Après lui avoir remis un poignard, elle le cacha derrière la même porte. Candaule s’endormit, Gygès sortit de sa cachette, tua le roi, épousa la reine et devint roi (…). »

[Hérodote 1.12]

  • C’est dingue : alors comme ça, la reine s’est débarrassée de son mari et elle a épousé Gygès ! Et personne n’a fait d’ennuis à ce voyeur ?
  • En fait, non. Mais Hérodote précise quand même que c’est un lointain descendant de Gygès qui a payé l’ardoise. On finit toujours par se faire rattraper par ses bêtises.
  • Mais alors, tu devrais installer une caméra pour surveiller ton mari en train d’installer des caméras. Ces engins ont tout de même du bon : au lieu d’espionner les gens dans leur chambre à coucher, ils repéreraient ceux qui se comportent mal, tu ne trouves pas ?
  • Ah, ça, c’est une autre histoire. La semaine prochaine, je te raconterai comment Platon a repris l’histoire de Gygès ; ça répondra à ta question. Mais là, je suis un peu pressée, il faut que j’aille acheter un nouveau couteau à steak.

[image: Jean-Léon Gérôme, Le Roi Candaule (1859)]

L’hygiène des peuples

showerL’incroyable bévue d’une tenancière d’hôtel suisse nous ramène aux clichés sur les peuples.

Stupéfiante maladresse de la tenancière d’un hôtel suisse : elle prie ses clients juifs de bien vouloir prendre une douche avant d’entrer dans la piscine. Alors que les hôteliers suisses s’inquiètent de la concurrence des pays voisins, ils parviennent néanmoins à susciter la polémique. Il aurait pourtant été tellement plus simple de prier tous les clients de l’hôtel de se doucher avant leur baignade. En cherchant bien, peut-être même qu’un client suisse aurait besoin qu’on lui rappelle les bonnes manières.

Les accusations d’antisémitisme ne se sont pas fait attendre et l’hôtelière a présenté ses excuses. Il vaudrait mieux tourner la page, mais non sans se poser la question des clichés ethniques.

« Les Utopiens, ils ne savent pas manger les spaghettis sans en lâcher par terre. »

« Les Sélénites, ils ne vous tiennent jamais la porte, même si vous êtes chargée de paquets. »

« Et tous les Syldaves sont des voleurs d’enfants, c’est bien connu ! »

Avec de tels clichés, nous identifions chez les ressortissants d’un groupe étranger un comportement qui enfreint nos propres normes. Tant que les Utopiens lâchent leurs spaghettis par terre en Utopie, cela nous est égal ; mais qu’ils ne viennent pas répandre des pâtes sur le sol de la proprissime Helvétie. L’étape suivante consiste donc à prier par avance nos hôtes utopiens de ramasser leurs spaghettis, parce que l’on sait par expérience que ces gens – pas les autres – vont le faire.

L’historien Hérodote d’Halicarnasse, au Ve siècle av. J.-C., a vécu la situation inverse : grand voyageur, il a visité diverses régions de l’empire perse pour essayer de comprendre les causes profondes des guerres médiques qui ont opposé les Perses aux Grecs. Au cours de ses voyages, il a observé les coutumes de divers peuples, dont les Égyptiens.

« Chez [les Égyptiens], ce sont les femmes qui vont au marché et font le commerce, tandis que les hommes restent à la maison et tissent. Chez tous les autres peuples, on tisse en faisant progresser la trame vers le haut ; les Égyptiens, eux, vont vers le bas. Les hommes portent les fardeaux sur la tête, les femmes sur les épaules.

Les femmes urinent debout, tandis que les hommes s’accroupissent. Ils se soulagent dans les maisons, mais ils mangent à l’extérieur, dans la rue : ils expliquent que les activités honteuses mais indispensables doivent s’accomplir dans l’intimité d’un lieu caché, alors que celles qui ne sont pas honteuses se font aux yeux de tous. (…)

Dans les autres pays, les prêtres portent les cheveux longs ; en Égypte, ils ont le crâne rasé. Chez les autres hommes, la coutume veut que, en cas de deuil, les proches parents se tondent la tête ; mais les Égyptiens, lors d’un décès, laissent pousser leurs cheveux et leur barbe, alors qu’auparavant ils les rasaient. Chez les autres peuples, hommes et bêtes vivent séparés ; les Égyptiens, eux, vivent avec leurs bêtes. (…) »

[Hérodote 2.35-36]

herodotusÀ en croire Hérodote, les Égyptiens feraient tout à l’envers des autres peuples. Cette description des mœurs égyptiennes dépend en bonne partie d’un désir manifeste chez l’historien-ethnographe de construire une opposition entre la Grèce et l’Égypte. Les coutumes opposées trouveraient une correspondance dans la géographie même du bassin méditerranéen. Ce passage nous montre donc que, même sous couvert d’observation objective, l’image des autres est toujours construite. Hérodote n’échappe pas à ce travers.

Sur la base de cette description des Égyptiens d’antan, imaginons ce qu’aurait pu afficher le tenancier d’un hôtel dans l’Athènes de Périclès :

« À l’attention de nos clients égyptiens :

Les femmes ne sont pas admises dans les magasins ; elles sont priées d’envoyer leurs maris.

Les Égyptiens sont priés d’aller faire leurs besoins dehors, et non à l’intérieur de la maison. Par ailleurs, merci aux hommes d’uriner debout, et aux femmes de s’accroupir.

Les prêtres égyptiens qui séjournent dans notre hôtel voudront bien se laisser pousser les cheveux, sauf en cas de deuil. »

[image: Hérodote, Cour Carrée du Louvre]

L’art de se faire des ennemis

astyageEn humiliant et limogeant le patron du FBI, Donald Trump applique une recette parfaite pour se faire des ennemis. L’histoire d’Astyage et Harpage le montre bien.

Avec le Donald, cela fait plusieurs mois que l’on ne s’ennuie pas. Or voici qu’il vient de limoger le directeur du FBI, qui enquêtait précisément sur les liens troubles que le Président semble avoir entretenus avec le pouvoir russe peu avant sa surprenante élection. Action maladroite, qui suggère que l’homme à la mèche dorée aurait peut-être quelque chose à cacher…

Comme si cela ne suffisait pas, il limoge et humilie simultanément. Au lieu de dire merci à son directeur sortant, il diffuse à travers toute la planète un twit venimeux : « James Comey sera remplacé par quelqu’un qui fera beaucoup mieux et ramènera l’esprit et le prestige du FBI. »

Trouverait-on un moyen plus efficace de se faire des ennemis ? L’imprévisible Président semble en tout cas n’avoir pas retenu une leçon de l’Histoire : les personnes que l’on traite mal ont parfois la mémoire longue et finissent par se retourner contre leur bourreau. Pour illustrer ce principe, voyons ce qu’Hérodote nous dit du roi Astyage et de son confident le plus intime, Harpage.

Bref rappel des faits : Astyage est le roi des Mèdes, peuple ancêtre des Kurdes d’aujourd’hui. Il fait un rêve qui lui annonce que le fils de sa fille est appelé à le détrôner. Inquiet, et constatant que sa fille va accoucher, Astyage intercepte son petit-fils à la sortie et demande à son fidèle Harpage de le tuer. Harpage confie le bébé à un berger, lequel – bien sûr – épargne le nouveau-né et l’élève comme son propre fils. L’enfant grandit et, devenu adulte, se fait reconnaître par son grand-père. Astyage est perplexe : il devrait être heureux de retrouver un petit-fils perdu, mais en secret il craint pour son trône. Il fait donc envoyer le jeune homme en Perse. Ce jeune homme, vous l’aurez peut-être reconnu : c’est Cyrus, le futur fondateur de l’empire perse.

Cette affaire suscite la rancœur du roi Astyage, qui n’a pas apprécié qu’Harpage ait désobéi à l’ordre d’éliminer Cyrus. Harpage lui-même craint les pires représailles, mais à son grand étonnement il ne se passe tout d’abord rien. Il ne perd rien pour attendre : car Astyage va lui faire payer l’opération ratée en lui infligeant un traitement d’une cruauté abjecte, bien pire que ce que Donald Trump a fait subir à James Comey :

« Harpage (…) se prosterna et fut plutôt soulagé de constater que sa faute avait eu une fin heureuse ; l’affaire avait bien tourné, il était invité à dîner ; il rentra donc à la maison. À son arrivée, il se dépêcha d’expédier son fils (un enfant unique, âgé d’environ treize ans) : il lui ordonna de se rendre chez Astyage et de se plier à ses ordres. Quant à Harpage, tout content, il raconta à son épouse ce qui lui était arrivé.

Sitôt le fils d’Harpage arrivé chez Astyage, celui-ci le fit égorger. Il le fit découper en morceaux, griller et bouillir la viande pour en faire des mets appétissants. Vint l’heure du dîner. Tous les convives étaient là, avec Harpage parmi eux. On fit disposer pour tout le monde, y compris Astyage, des tables couvertes de parts de viande. À Harpage, on servit les morceaux de son propre fils – tout sauf la tête ainsi que les extrémités des mains et des pieds (on les avait gardées à part dans un panier couvert d’un voile).

Une fois qu’Harpage fut rassasié, Astyage lui demanda s’il était content de son repas. Harpage répondit que oui, il était très content. Des serviteurs lui apportèrent alors le panier où l’on avait caché la tête, les mains et les pieds ; se tenant près de lui, ils l’invitèrent à retirer le voile et à prendre ce qu’il voulait.

Harpage obéit et aperçut les restes de son fils. À cette vue, il ne se laissa pas troubler et resta impassible. Astyage lui demanda alors s’il reconnaissait la bête dont il avait mangé les chairs. Harpage lui répondit que oui, et que tout ce que faisait le roi lui était agréable. Après ces échanges, il recueillit les restes et rentra à la maison. »

[voir Hérodote 1.119]

Astyage s’est donc vengé d’Harpage de manière particulièrement ignoble, mais il le paie très cher. En effet, Harpage décide alors de trahir le roi en incitant le jeune Cyrus à prendre le pouvoir. C’est ainsi que se réalise la prophétie annoncée par le rêve : suite aux machinations d’Harpage, Astyage perd son trône au profit de son petit-fils Cyrus.

Quelle leçon retenir de tout cela ? Donald Trump ne s’est bien sûr pas comporté de façon aussi atroce que le roi Astyage, mais il a commis une erreur analogue en humiliant cruellement une personne à son service. Qu’il ait limogé le directeur du FBI, vraisemblablement parce que celui-ci se montrait un peu trop zélé à mener l’enquête sur le Président, on peut le comprendre sans l’approuver. En revanche, en traînant publiquement son subordonné dans la boue, il s’assure que, si l’occasion se présente, celui-ci ne manquera pas de précipiter la chute de son ancien maître. Le twit du Président a dû rester en travers de la gorge de James Comey, tout comme les chairs du fils d’Harpage.

Cher Donald, si Twitter t’en laisse le temps, plonge-toi dans la lecture d’Hérodote. Tu y trouveras des enseignements utiles pour ta survie politique.

[image : Jean-Charles Nicaise Perrin (1754-1831), Cyrus et Astyage]