4 astuces pour devenir tyran

Donald Trump a bien failli devenir tyran des États-Unis. À l’intention de ses fils, voici quelques astuces qui leur permettront d’y parvenir.

Mr. T, en lançant vos admirateurs à l’assaut du Capitole, vous êtes presque parvenu à imposer un régime tyrannique à un pays qui se définit volontiers comme la plus grande démocratie du monde.

Cette fois-ci, c’est raté ; mais nous ne perdons rien pour attendre, puisque vos fils se profilent déjà comme les dignes héritiers de leur père. Donald Jr. & Eric, permettez-moi donc de vous suggérer ces quatre astuces qui vous aideront à devenir tyrans (laissons Barron en dehors de tout cela : il est encore trop jeune pour mettre de la brillantine dans ses cheveux comme ses grands frères). L’historien Hérodote nous apprend que, au VIe siècle av. J.-C., plusieurs procédés ont permis à Pisistrate d’imposer sa tyrannie sur Athènes, puis de transmettre le pouvoir à ses deux fils, Hipparque et Hippias.

Astuce n° 1 : faites-vous passer pour des victimes

Sur ce point, Donald Jr. & Eric, votre père a déjà ouvert la voie. Il vous suffira de continuer à exploiter le même filon. Voyons donc comment Pisistrate s’y est pris pour passer pour une victime aux yeux des Athéniens.

« Il y avait une querelle entre les Athéniens de la côte et ceux de la plaine ; les premiers étaient menés par Mégaclès fils d’Alcméon, les seconds par Lycurgue fils d’Aristolaïdès. Or Pisistrate, qui songeait à imposer la tyrannie, suscita un troisième parti : il rassembla des insurgés en se faisant passer pour le chef des gens de la montagne.

Il s’infligea des blessures, blessa aussi ses mules, et déboula sur la place publique avec son attelage en prétendant qu’il venait d’échapper à ses ennemis : tandis qu’il se rendait aux champs, ils auraient voulu le tuer ! Il demanda qu’on lui attribue des gardes publics, à lui qui avait d’abord assis sa réputation en conduisant des troupes contre Mégare, puis avait pris Nisée, et s’était distingué par d’autres grands exploits.

Le peuple athénien se laissa berner et lui permit de recruter parmi les citoyens trois cents hommes, qui devinrent non pas ses ‘porteurs de lances’, mais ses ‘porteurs de matraques’ : ils arboraient en effet des matraques et lui servaient d’escorte. Or ces gens s’associèrent à Pisistrate pour fomenter une révolte et ils s’emparèrent de l’Acropole. »

[Hérodote 1.59]

Bien joué, Pisistrate : il n’a pas eu le Capitole, mais l’Acropole. En se faisant passer pour une victime, il est parvenu à se faire confier une garde armée. N’oubliez pas cette première astuce, même si Pisistrate fut rapidement chassé du pouvoir après cela. Il vous faudra sans doute passer à la deuxième astuce pour rétablir votre tyrannie.

Astuce n° 2 : profitez des dissensions de l’adversaire et créez des alliances

Quand vos adversaires se disputent, c’est le moment idéal pour renforcer votre position en cherchant un allié. Mais attention : encore faut-il rester loyal (sur ce point, votre papa a légèrement dérapé, ne répétez pas ses erreurs). Le mieux serait de conclure une alliance à travers un mariage, comme Pisistrate.

« Ainsi Pisistrate s’empara une première fois d’Athènes et laissa échapper la tyrannie parce que ses racines n’étaient pas encore assez profondes. Ses adversaires chassèrent Pisistrate, puis se querellèrent à nouveau entre eux. Or Mégaclès, bousculé par sa propre faction, prit contact avec Pisistrate pour lui proposer d’épouser sa fille afin de rétablir la tyrannie. (…)

Conformément à l’accord passé, Pisistrate épousa la fille de Mégaclès. Cependant, comme Pisistrate avait déjà des enfants adultes, et qu’en plus on disait que les descendants d’Alcméon étaient sous le coup d’une malédiction, il préféra éviter d’avoir des enfants de sa nouvelle épouse et par conséquent s’abstint de relations sexuelles avec elle selon l’usage. »

[Hérodote 1.60-61]

Je vous passe les détails : la jeune épouse s’inquiète, elle en parle à Maman, qui en parle à Papa (Mégaclès, donc) ; et Mégaclès se fâche, patatra ! encore raté, Pisistrate perd à nouveau le pouvoir.

Astuce n° 3 : profitez de la crédulité du peuple

Ah oui, j’allais oublier de vous signaler cet autre truc que Pisistrate a utilisé lors de sa deuxième tentative pour devenir tyran : il a fait avaler aux Athéniens un mensonge gros comme une baleine obèse. Vous devriez maîtriser ce stratagème sans aucune difficulté.

« [Pisistrate et Mégaclès] machinèrent, afin de ramener Pisistrate, un stratagème qui me paraît vraiment tout à fait absurde. (Et pourtant, cela faisait un moment que le peuple grec se distinguait du peuple barbare, à la fois par son habileté et par sa capacité à prendre ses distances vis-à-vis d’un crétinisme stupide…)

Dans le dème de Péanie, il y avait une femme du nom de Phyé, qui mesurait quatre coudées moins trois doigts [1.72 m], et qui était assez belle par ailleurs. Ils la déguisèrent avec des armes, la firent monter sur un char, lui firent prendre une pose qui lui donne l’air aussi majestueux que possible, et ils la firent circuler dans la ville, précédée de crieurs publics. Arrivés en ville, ils firent la proclamation suivante selon les instructions reçues : ‘Athéniens, accueillez favorablement Pisistrate : Athéna en personne lui fait honneur, à lui plus qu’à aucun homme, en le ramenant dans son Acropole !’ »

[Hérodote 1.60]

Plus crédules que des Républicains du Wyoming, les Athéniens font bon accueil à Pisistrate, lequel parvient ainsi à regagner le pouvoir. Donald Jr. & Eric, n’oubliez pas une leçon que votre père vous a enseignée à maintes reprises : plus le mensonge est énorme, plus il a de chances de passer.

Astuce n° 4 : restez concentrés sur votre but, la tyrannie

Nous avons vu Pisistrate s’emparer du pouvoir à deux reprises, pour ensuite perdre la tyrannie. Il ne faut toutefois pas se décourager : la troisième fois sera la bonne, qu’on se le dise ! Les Athéniens se relâchent en effet, et Pisistrate revient à la charge, pour de bon : il restera tyran et ses fils prendront sa succession après lui.

« Les Athéniens de la ville étaient alors occupés à déjeuner, et après leur déjeuner les uns pensaient à jouer aux dés, les autres envisageaient de faire la sieste. C’est alors que Pisistrate et ses partisans se jetèrent sur les Athéniens et les mirent en déroute. Tandis qu’ils décampaient, Pisistrate imagina une ruse fort habile pour qu’ils ne restent pas ensemble, mais se dispersent : il fit monter ses fils à cheval et les envoya en avant ; rattrapant les fuyards, ils suivirent les instructions de Pisistrate et leur dirent de ne pas avoir peur ; et ils leur enjoignirent de rentrer chacun chez soi. »

[Hérodote 1.63]

À la troisième tentative, les Athéniens se sont laissé faire. Courage, Donald Jr.& Eric, si Papa n’y parvient pas, vous finirez le travail. À vous la tyrannie !

Welcome to Phoenix

— Ma chérie, quelle excellente idée, ce voyage dans l’Arizona !

— Pour échapper à belle-maman, la maison ne recule devant aucun sacrifice…

— Cesse de critiquer ma mère : sans elle, je ne serais pas là pour toi.

— Ahem… je vois que nous arrivons à Phoenix.

— Tu as vu l’écriteau ? ‘Welcome to Phoenix’. Et puis, il y a cette image de poulet. Tu crois qu’ils ont des élevages ?

— Ce n’est pas un poulet, c’est un phénix !

— Un phénix ? Voilà du nouveau.

— Pas si nouveau que ça : mon professeur de grec…

— Ah non ! pas celui-là encore ! Ce crétin serait capable de ressusciter son blog comme… comme…

— … comme un phénix. Ne fais pas cette tête de poulet frit : le phénix était un oiseau qui renaissait régulièrement de ses cendres. Les Égyptiens le connaissaient déjà, ils l’appelaient bnw, benu si tu préfères. Quand Hérodote a visité l’Égypte, ses guides lui ont décrit le phénix, entre autres animaux sacrés :

Il y a aussi un autre oiseau sacré, il s’appelle phénix. Pour ma part, je n’en ai pas vu, sauf en peinture. C’est normal : si l’on en croit les gens d’Héliopolis, il ne fait son apparition que tous les cinq cents ans ; et l’on dit qu’il apparaît à la mort de son père. [Hérodote 2.73]

— Soit, mais Hérodote ne dit pas que le phénix renaît.

— Parfois, il faut aller chercher les renseignements chez plusieurs auteurs. Ovide, un poète latin qui connaissait bien les textes grecs, nous fournit des détails supplémentaires.

— Par les lunettes de Lyncée, maintenant, je comprends pourquoi tu insistais pour que je laisse mes cannes de golf à la maison : tu as rempli le coffre de la voiture avec tes vieux bouquins, comme d’habitude.

— Cesse de rouspéter, et écoute plutôt la description faite par Ovide :

Il y a un oiseau – un seul ! – qui se renouvelle et se régénère de lui-même. Les Assyriens l’appellent phénix. Il ne se nourrit ni de graines ni d’herbes, mais de larmes d’encens et de jus d’amome.

Une fois qu’il a achevé les cinq siècles de son existence, il se construit avec ses serres et son bec (qui doit rester pur) un nid sur les branches ou au sommet oscillant d’un palmier. Il y fait un tas d’encens, de doux nard, de la cannelle et de la myrrhe blonde.

Puis, il se pose dessus et achève sa vie dans les parfums. C’est de là que, d’après la légende, renaît du corps du père un petit phénix destiné à vivre le même nombre d’années. [Ovide, Métamorphoses 15.391-407]

— Pas bête, ton phénix : s’il n’est pas victime d’un chasseur valaisan, il peut durer une éternité.

— Et pourtant, il est encore surpassé par les Naïades, des nymphes des rivières si tu préfères :

La corneille qui croasse vit neuf générations d’hommes vigoureux ; le cerf, quatre fois la corneille ; quant au corbeau, il atteint dans sa vieillesse trois fois l’âge d’un cerf.

Le phénix, lui, vit neuf fois plus longtemps que les corbeaux ; et nous, les Nymphes aux belles boucles, filles de Zeus porte-égide, notre existence est dix fois plus longue que celle des phénix ! [Hésiode, fragment 304 Merkelbach-West, cité par Plutarque, Sur la disparition des oracles 11.415c]

— Corneilles, cerfs, corbeaux, phénix, Naïades, c’est un peu compliqué, et en plus ça m’a donné faim. Un bon fast-food ferait l’affaire. Voici une enseigne alléchante : Arizona Fried Phoenix, ça te dit ?

En toutes choses, il faut considérer la fin

croesus_bwEn remerciement à tous les fidèles lecteurs de ce blog, une leçon de sagesse prodiguée par Solon l’Athénien.

Depuis le 6 mars 2015, ce blog vous a distraits, instruits, agacés, amusés et parfois lassés. 173 interventions, en suivant un rythme presque hebdomadaire. Au cours de l’année 2018, vous avez préféré – dans l’ordre décroissant – « Donner sa vie pour une cause », « Torture : pour ou contre ? », « Qui jouit le plus : les femmes ou les hommes ? » ou encore « On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote ».

Il faut cependant savoir refermer la porte doucement avant que les lecteurs ne la claquent. La formule a plu à certains, mais elle commence à dater ; il est donc temps de passer à d’autres approches, et de laisser la place à d’autres voix pour s’exprimer. À partir d’aujourd’hui, Pour l’amour du grec ne sera plus alimenté que de manière sporadique, au gré des inspirations dionysiaques ou apolliniennes de votre serviteur.

Que personne n’y voie le signe d’un désamour pour le grec. Bien au contraire : je reste persuadé que la lecture des auteurs grecs est riche d’enseignements et de plaisirs. La magie du contact avec la langue originale ne se remplace pas. Cela demande un effort, aussi bien de la part des enseignants de grec que de leurs élèves, mais cet effort est récompensé par l’accès à un vaste territoire dont certaines régions sont familières, d’autres moins souvent arpentées. Homère, Thucydide, Platon ou Euripide, on connaît ; mais ne vaudrait-il pas la peine de découvrir aussi Achille Tatius, Archiloque, Théophraste ou Nonnos ? Si certains lecteurs ont eu quelques agréables surprises au détour d’une page de ce blog, cela suffira à mon bonheur.

À propos de bonheur, en guise de cadeau final, vous trouverez ci-dessous un passage d’Hérodote qui constitue, me semble-t-il, une leçon de bonheur pour nous tous. C’est l’Athénien Solon qui l’a prodiguée à Crésus, qui croyait que son or inépuisable suffirait à le rendre heureux.

« Crésus, je connais l’absolue jalousie des dieux, et je sais qu’elle est source d’instabilité. Et voilà que tu m’interroges sur les affaires des hommes… Au cours d’une longue vie, nous voyons nombre de nos espérances se réaliser, et nous passons aussi par de nombreuses souffrances.

J’estime en effet la durée de la vie humaine à septante ans. Ces septante années font vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois intercalaires ; et si l’on allonge d’un mois une année sur deux, pour respecter le rythme des saisons, on peut rajouter trente-cinq mois aux septante ans, et ces mois intercalaires font mille cinquante jours. Ainsi donc, si l’on calcule le total de tous les jours qui constituent ces septante ans, cela fait vingt-six mille deux-cent cinquante.

Aucune de ces journées n’apporte un contenu semblable à la précédente. Vois-tu, Crésus, l’homme n’est que le jouet des circonstances. À moi, tu me sembles posséder une grande fortune et régner sur une multitude de sujets. Il reste cependant la question que tu m’as posée, et à laquelle je ne peux encore t’apporter de réponse avant d’avoir appris si tu as eu une belle mort.

En effet, celui qui possède une grande fortune n’est pas plus heureux que celui qui vit au jour le jour, si la chance ne lui accorde pas de connaître une belle mort dans la prospérité. Car il y a beaucoup d’hommes très riches et malheureux, et beaucoup qui, bien que disposant de moyens restreints, ont de la chance. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme chanceux, mais les avantages du second surpassent de loin ceux du premier. Le premier est en meilleure posture pour satisfaire ses désirs et pour faire face à une catastrophe qui s’abattrait sur lui. Le second, toutefois, détient les atouts suivants : certes, il ne peut ni faire face à une catastrophe, ni satisfaire ses désirs comme l’autre, mais sa chance le préserve de ces contraintes. Il évite les infirmités et la maladie, il est à l’abri de la souffrance, il a de beaux enfants et lui-même est beau. Si de surcroît il achève bien son existence, alors voilà l’homme que tu recherches, celui qui mérite d’être appelé bienheureux. Mais avant qu’il ne meure, il faut encore se retenir de l’appeler bienheureux, et le considérer simplement comme chanceux.

Pour un homme, il est impossible de réunir toutes les qualités. De même, un pays ne suffit jamais à se procurer tous les produits : s’il possède l’un, il lui manque un autre. Le meilleur pays, c’est celui qui en détient le plus. Ainsi donc, il n’est pas un seul être humain qui se suffise à lui-même : s’il possède une qualité, il lui manque une autre. Cependant, celui qui atteint le terme de sa vie avec les qualités les plus nombreuses, et qui ensuite connaît une belle mort, c’est celui-là qui, me semble-t-il, ô roi, mérite de porter le nom de bienheureux.

En toute chose, il faut considérer la fin ; car à bien des hommes, la divinité a brandi le bonheur, avant de les abattre. »

[Hérodote 1.32]

 

[image : Crésus sur le bûcher]

Trump : contrôlez la bête !

trumpL’homme le plus puissant du monde est imprévisible et dangereux. L’entourage immédiat de Donald Trump doit ruser pour contrôler la bête.

  • Donald Trump est un type formidable ! En voici un qui dit ce qu’il fera, et qui fait ce qu’il a dit !
  • Tu trouves, chéri ? Pour ma part, ce type me semble impulsif, incohérent et grossier.
  • Ce n’est pas grave : tant qu’il fait son travail et qu’il remet les États-Unis sur pied, on peut bien lui pardonner quelques sautes d’humeur, non ?
  • Tu ne sembles pas avoir saisi la portée du problème : il fait tellement de bêtises, il commet de telles gaffes et il est devenu si dangereux que son entourage doit sans arrêt le contrôler dans son dos pour éviter les catastrophes !
  • Toi qui connais si bien tes vieilles histoires de Grecs, de Perses et d’Égyptiens, tu ne penses pas que ça s’est toujours passé ainsi ? Et nous sommes toujours là, non ?
  • Certes, mais mes vieilles histoires, comme tu dis, montrent que l’affaire finit généralement mal pour les autocrates qui doivent être contrôlés par leur entourage. Tu connais Cambyse ?
  • Cambyse ? Non, cela ne me dit rien. Par contre, je sens que je vais de nouveau y passer avec un de tes bouquins qui sentent le moisi.
  • Ne sois pas plus bête qu’un Président des États-Unis. Je vais te chercher mon édition d’Hérodote, et tu verras quel adorable bonhomme fut le roi Cambyse.
  • C’est ça, chérie, prends ton Hérodote. Il doit être au frigo, coincé entre le Reblochon et la Fourme d’Ambert !
  • Très drôle. Bon, reste bien calé dans ton fauteuil, ça va commencer.

« (…) une autre fois, ce fut le tour de douze Perses du plus haut rang : [le roi Cambyse] les fit arrêter et enterrer vivants, la tête en bas. Face à ces actes, Crésus le Lydien estima qu’il était de son devoir de lui faire une mise en garde :

‘Ô Roi, ne cède pas entièrement à ton jeune âge et à ta fougue, mais domine-toi et sois maître de toi. Il est bon de réfléchir avant d’agir ; la prévoyance est un signe de sagesse. Or toi, tu tues des hommes qui figurent parmi tes compatriotes, en les arrêtant sans raison aucune, et tu mets à mort des enfants. Si tu commets de nombreux forfaits de ce genre, fais attention que les Perses ne se rebellent contre toi. Ton père Cyrus m’a recommandé avec beaucoup d’insistance de te mettre en garde et de te soumettre les bons conseils que je pourrais trouver.’

C’était par bienveillance que Crésus prodigua ces conseils à Cambyse. Ce dernier, toutefois, répliqua de la manière suivante :

‘Toi, tu oses me donner des conseils, toi qui as si bien géré les affaires de ton propre pays ? toi qui as donné de si bonnes recommandations à mon père, qui lui as enjoint de franchir le fleuve Araxe et de marcher contre les Massagètes alors que ceux-ci voulaient traverser pour nous attaquer ? Tu as causé ta propre perte en dirigeant mal ton pays, et tu as causé celle de Cyrus, qui a suivi tes conseils ! Mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte : cela faisait longtemps que j’attendais l’occasion de m’en prendre à toi.’

Sur ces mots, il saisit son arc pour décocher une flèche à Crésus, lequel se déroba et courut hors de la salle. Comme il n’était pas parvenu à l’atteindre de ses flèches, il ordonna à ses serviteurs de l’arrêter et de l’exécuter. Ses serviteurs connaissaient le caractère du roi. Ils cachèrent donc Crésus en faisant le raisonnement suivant : si Cambyse regrettait sa décision et réclamait Crésus, ils le feraient sortir de sa cachette et seraient récompensés pour cela ; et s’il ne regrettait rien et ne réclamait pas Crésus, il serait toujours temps de régler l’affaire.

Effectivement, peu de temps après, Cambyse réclama Crésus. Apprenant cela, les serviteurs lui firent savoir que Crésus était toujours vivant. Cambyse dit qu’il était bien content que Crésus soit vivant, mais que ceux qui l’avaient sauvé ne s’en tireraient pas ainsi, mais qu’il les ferait exécuter. Et c’est ce qu’il fit. »

[Hérodote 3.36]

  • Un vrai homme à poigne, ton Cambyse ! J’aime ça.
  • Oui, un homme à poigne que son entourage devait constamment contrôler, et qui a très mal fini…
  • Il ne faut pas tout confondre : Donald Trump n’a tué personne, il se contente de casser les pieds à la planète grâce à Twitter !
  • Sur ce point, tu as raison : Cambyse était nettement plus sanguinaire que Trump. Cependant, un Président des États-Unis dispose d’un pouvoir tel qu’il pourrait causer des dégâts énormes s’il n’y avait personne pour contrôler la bête.
  • Si tu veux… Alors, la taupe qui dénonce les comportements de Trump, on l’a enfin trouvée ? Il serait tout de même temps de remettre un peu d’ordre dans la Maison Blanche. Il n’y a rien de pire que les fuites.

[Image : un sympathique jeune homme au sourire avenant. Vous le reconnaissez ?]

Qui est grec ?

achille_noir_blancUn Africain ou un Macédonien peut-il être grec ? Même après deux mille ans de débats, personne n’est d’accord.

Une participation au blog par Frances Martin, étudiante à l’Université de Genève.

Quinze ans après Brad Pitt dans Troy, les férus de mythologie peuvent enfin retrouver Achille sur leurs écrans. Dans la série Troy : Fall of a City , sortie ce printemps, les héros d’Homère ont une fois de plus repris vie – avec quelques petites variations. Achille, ainsi que Patrocle, Énée, et même Zeus et Athéna sont incarnés par des acteurs d’origine africaine.

Face à ce casting, nombre de spectateurs se sont mis à leurs claviers pour protester : « Comment rentrer dedans avec un Zeus et un Achille noirs ? Ils ont fumé quoi là ? »« Achille, héros grec type par définition, campé par un acteur noir c’est un casting de débile ! »

« Bientôt on fera un Vercingétorix asiatique ou un Jules César maghrébin. »

Un homme noir ne pourrait donc pas être grec. Mais au fait, qui peut l’être ?

Remontons quelques années en arrière – deux millénaires et demi, pour être précis – et penchons-nous sur le cas de la Macédoine. Dans l’Antiquité comme aujourd’hui, le rapport des Macédoniens aux Grecs était flou : trop proches d’eux pour être barbares, mais trop « autres » pour être tout à fait grecs, on ne savait pas vraiment que faire d’eux. Relevons tout de même qu’ici, le débat tourne autour de la culture et de la langue ; la couleur de peau n’entre pas dans l’équation.

Au VIIᵉ siècle av. J.-C. déjà, le poète Hésiode tente de clarifier la relation entre Grecs et Macédoniens. Voici ce que nous dit un auteur tardif à ce sujet :

« Macédoine : le pays a été nommé à partir de Macédon, fils de Zeus et de Thyia fille de Deucalion, comme le dit le poète Hésiode : ‘Enceinte, elle accoucha de deux fils pour Zeus qui se réjouit du tonnerre : Magnès, et Macédon qui combat à cheval. Ceux-ci habitèrent dans la région de la Piérie et de l’Olympe.’ »

[Hésiode fragment 7, cité dans les Ethnika d’Étienne de Byzance , lui-même cité par Constantin Porphyrogénète De thematibus 2]

Thyia, mère de ce Macédon qui aurait donné son nom à la Macédoine, n’est pas la seule fille de Deucalion : elle a également un frère, Hellen, qui a lui aussi donné son nom à un peuple, les Hellènes, c’est-à-dire les Grecs. En résumé, le premier des Grecs, selon Hésiode, serait l’oncle du premier des Macédoniens. Ces derniers ne seraient donc pas tout à fait grecs, mais seraient des parents proches.

La réalité, cependant, n’est pas si simple. Où tirer la ligne quand il s’agit des fondements de la culture grecque ? Un Macédonien pourrait-il incarner le « héros grec type » Achille dans Troy : 500 av. J.-C. ? Aucune source ne traite de cette situation en particulier, mais au Vᵉ siècle av. J.-C., l’historien Hérodote nous raconte un épisode comparable :

« Que les descendants de Perdiccas (la famille royale macédonienne) sont des Grecs, comme ils le disent eux-mêmes, j’en suis moi-même certain, et dans les passages à suivre, je prouverai bien qu’ils sont grecs. De plus, les Hellénodices qui organisent les Jeux Olympiques ont reconnu que c’est vrai. En effet, lorsque Alexandre choisit de concourir et se rendit sur place, les Grecs qui allaient se mesurer à lui à la course le repoussèrent, déclarant que ce n’était pas un concours pour les barbares, mais pour les Grecs. Mais Alexandre prouva qu’il était Argien, et on jugea donc qu’il était grec; il participa à la course du stade et arriva en première place ex aequo. »

[Hérodote 5.22]

Résumons : le roi macédonien Alexandre – non pas Alexandre le Grand, mais un ancêtre du même nom – veut prendre part aux Jeux Olympiques, quintessence de la culture grecque. Les concurrents tentent de l’exclure, se plaignant peut-être que « bientôt on aura un boxeur perse ou un conducteur de char scythe ». Alexandre réussit toutefois à démontrer qu’il descend d’une lignée grecque, ce qui le qualifie pour les Jeux Olympiques.

Qu’en est-il, dans tout cela, de notre Achille noir ? Qu’en auraient pensé les Grecs ? Il est difficile de le savoir, mais une chose est certaine : aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la question de « qui est grec » reste compliquée.

 

[image : quel Achille se cache là-derrière? Cratère à figures rouges, Vᵉ siècle av. J.-C.]

Pour les inconditionnels du texte grec original, voici le fragment d’Hésiode, tel qu’il nous a été transmis par un compilateur de l’époque de l’empereur Constantin Porphyrogénète :

Μακεδονία· ἡ χώρα ὠνομάσθη ἀπὸ Μακεδόνος τοῦ Διὸς καὶ Θυίας τῆς Δευκαλίωνος, ὥς φησιν Ἡσίοδος ὁ ποιητής·

Ἣ δ’ ὑποκυσαμένη Διὶ γείνατο τερπικεραύνῳ

υἷε δύω, Μάγνητα Μακηδόνα θ’ ἱππιοχάρμην,

οἳ περὶ Πιερίην καὶ Ὄλυμπον δώματ’ ἔναιον.

Migrants depuis 2500 ans

akrotiriLe parcours des Phocéens fuyant l’arrivée des Perses rappelle le parcours des migrants d’aujourd’hui

545 av. J.-C. : l’Empire perse étend son emprise sur la côte de l’Asie Mineure, correspondant à la Turquie d’aujourd’hui. Dans la cité grecque de Phocée, non loin de l’actuelle Izmir, les habitants prennent peur, comme le rappelle l’historien Hérodote.

« Harpage [général de l’arme perse] approcha avec son armée et mit le siège à la ville. Il leur fit savoir qu’il lui suffirait que les Phocéens veuillent abattre un seul bastion de leurs fortifications et consacrer un seul bâtiment [en signe de soumission].

Mais les Phocéens, horrifiés par la perspective de cet asservissement, répondirent qu’ils souhaitaient délibérer pendant une journée avant de donner réponse. Pendant la durée des discussions, ils demandèrent à l’armée [perse] de se retirer des murailles. Harpage dit qu’il savait fort bien ce qu’ils avaient en tête ; néanmoins, ils se retira pour leur permettre de délibérer.

Tandis qu’Harpage avait retiré son armée des murailles, les Phocéens mirent à la mer leurs vaisseaux rapides, y placèrent femmes et enfants, ainsi que tout ce qu’ils pouvaient emporter, y compris les statues de leurs temples et le reste des offrandes consacrées (sauf les objets en bronze, en pierre et ceux qui étaient gravés) ; bref, ils embarquèrent tout le reste et firent voile vers Chios. »

[Hérodote 1.164]

Tiens, tiens… Chios, point de chute de migrants fuyant la côte de la Turquie. Cela ne vous rappelle rien ? L’histoire rapportée par Hérodote ne date pourtant pas d’aujourd’hui, elle est vieille de deux millénaires et demi.

Les Phocéens sont mal accueillis par les habitants de Chios et décident de continuer leur voyage.

« Ils se préparèrent à faire voile vers Kyrnos [la Corse !] ; mais auparavant, ils firent un crochet vers Phocée, où ils massacrèrent la garnison perse qu’Harpage avait laissée pour garder la ville. Ceci fait, ils lancèrent de puissantes malédictions contre quiconque resterait sur place au lieu de partir. En outre, ils coulèrent un bloc de fer et jurèrent qu’ils ne reviendraient pas à Phocée avant que le bloc ne refasse surface.

Alors qu’ils s’apprêtaient à appareiller pour Kyrnos, plus de la moitié des citoyens furent pris de regret et de pitié pour leur cité, ainsi que pour la vie au pays : ils se parjurèrent et retournèrent à Phocée. Ceux qui avaient respecté leur serment levèrent l’ancre, quittant les îles Œnousses [à côté de Chios]. »

[Hérodote 1.165]

Personne ne quitte sa patrie de gaieté de cœur ; plus de la moitié des migrants renoncent à leur projet au moment de s’embarquer pour l’inconnu. Pour ceux qui décident de partir, c’est clairement un voyage sans retour. À ce jour, le bloc de fer que les Phocéens ont jeté au fond de l’eau n’a toujours pas refait surface.

L’étape corse ne se passe pas très bien pour les migrants phocéens, qui finissent par livrer bataille avec leurs hôtes de circonstance.

« Arrivés à Kyrnos, ils cohabitèrent pendant cinq ans avec les peuples qui étaient déjà établis sur place, et ils fondèrent des sanctuaires. Mais ils ravagèrent et pillèrent tous leurs voisins, Tyrrhéniens et Carthaginois, lesquels unirent leurs forces contre les Phocéens, avec deux fois soixante vaisseaux. »

[Hérodote 1.166]

Des frictions importantes se produisent donc entre les nouveaux immigrants et les gens qui sont déjà sur place. On en vient à se battre : les Phocéens remportent certes la victoire sur mer, mais ils y laissent tellement de plumes qu’ils doivent repartir. Dans la bataille, des navires phocéens ont été capturés. Les équipages tombent pour la plupart entre les mains des habitants d’une cité d’Étrurie qui les tuent à coups de pierres.

Les Phocéens survivants échouent à Rhegion. Cela ne vous dit rien ? Reggio di Calabria, le point de chute de nombreux migrants qui risquent aujourd’hui leur vie pour chercher une vie meilleure en Europe.

Que conclure de l’histoire des Phocéens ? Il faut d’abord rappeler que ces mêmes Phocéens, avant de fuir l’avancée perse, ont développé des contacts commerciaux avec plusieurs régions de la Méditerranée. Ils ont fondé une colonie sur le site qui deviendra Marseille, et ils ont aussi établi des comptoirs sur la côte espagnole. Forcés de fuir leur patrie au milieu du VIe s. av. J.-C., les Phocéens suivent un parcours similaire à celui que fréquentent les migrants d’aujourd’hui : de la côte d’Asie Mineure, il se rendent en Corse, en Calabre, et ils finissent par remonter la botte italienne.

Avec un recul de plus de 2500 ans, cependant, il apparaît que ces mouvements de population, certes douloureux et dangereux, ont construit la Méditerranée.

[image : fresque d’Akrotiri (Santorin, âge du bronze)]

Lapidation : un épouvantail ?

Chicago_Race_Riot_1919_stoningPourquoi lapide-t-on des femmes et des hommes ? S’agit-il d’une menace creuse ou passe-ton régulièrement à l’acte ? Retour sur une pratique contestée.

Commençons par prévenir tout malentendu : tuer des gens à coups de pierres est une pratique abjecte qui n’a pas sa place dans la société à laquelle j’appartiens ; et la possibilité d’une lapidation, même lorsqu’on ne passe pas à l’acte, constitue une menace inadmissible à mes yeux.

C’est tout ? En fait non : la lapidation, aussi révoltante qu’elle puisse être, est un phénomène qui mérite notre attention car elle nous apprend quelque chose sur la manière dont nous appliquons nos normes sociales.

Depuis des temps immémoriaux, lorsqu’un individu commettait certains actes considérés comme choquants pour la société dans laquelle il vivait, il arrivait que la réaction de son entourage soit très violente : un attroupement se formait, on lui jetait des pierres et la personne en mourait.

L’avantage – si l’on peut dire – de la lapidation, c’est que les pierres proviennent d’une multitude de personnes : impossible d’identifier le lanceur de la pierre qui finit par tuer la victime. Dans le récit biblique de la femme adultère, la réponse attribuée à Jésus est très habile : « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. » (Évangile de Jean 8.7) Isoler le premier lanceur de pierre, c’est court-circuiter la dimension collective de la lapidation et faire porter la responsabilité du châtiment sur une seule personne. Personne ne sortira du rang pour lancer la première pierre.

Dans la tradition juive, on prescrivait de lapider les femmes adultères. À Athènes, au Ve s. av. J.‑C., la pratique est attestée pour les traîtres, comme on va le voir. Il est toutefois surprenant de constater que, le plus souvent, on se contentait de menacer des individus. Passer à l’acte, c’était une autre histoire.

Voici donc un cas – rarissime – où toute une famille se fait lapider par les Athéniens. Le récit se trouve dans les Enquêtes d’Hérodote. Dans le cadre des guerres médiques, les Athéniens ont remporté une victoire navale à Salamine en 480 av. J.‑C. Les Perses ont pris une vilaine raclée. En 479, leur commandant Mardonios envoie un délégué auprès des Athéniens, qui sont réfugiés sur l’île de Salamine, en face d’Athènes. Ce délégué s’appelle Mourychidès ; c’est un Grec originaire de la région de l’Hellespont, région sous contrôle perse.

« [Mourychidès] se rendit auprès du Conseil et leur rapporta le message de Mardonios. Parmi les membres du Conseil, Lycidès émit l’avis qu’il lui semblait préférable d’accepter la proposition soumise par Mourychidès et d’en faire rapport au peuple. Tel fut l’avis qu’il exprima, soit parce qu’il se fût laissé corrompre par Mardonios, soit parce que cette idée lui parût bonne. Mais les Athéniens, lorsqu’ils apprirent l’affaire, réagirent aussitôt très vivement, aussi bien les membres du Conseil que les autres citoyens.  Ils cernèrent Lycidès et le tuèrent à coups de pierres, tout en renvoyant sain et sauf Mourychidès l’Hellespontin.

À Salamine, l’affaire de Lycidès provoqua une émeute. Les femmes athéniennes apprirent ce qui s’était passé. Elles se passèrent le mot de l’une à l’autre et se rendirent spontanément à la maison de Lycidès, où elles lapidèrent son épouse et ses enfants. »

[Hérodote 9.5]

Si l’on en croit Hérodote, Lycidès aurait donc été lapidé par ses concitoyens pour avoir envisagé de parlementer avec l’ennemi. Considéré comme un traître, il est victime de ce que l’on appellerait aujourd’hui un lynchage. Sa famille subit le même sort, en dehors de tout cadre légal, sous la main des femmes athéniennes.

Au fil du temps, les Athéniens ont pris quelques libertés avec les événements : ils en sont venus à croire que la mort de Lycidès et de sa famille résultait d’une condamnation en bonne et due forme. Autrement dit, il y aurait eu une loi à l’encontre des traîtres à la patrie ; quiconque envisagerait de collaborer avec l’ennemi serait lapidé. Nous n’avons toutefois aucune trace concrète d’une telle loi. De plus, les Athéniens n’ont plus jamais lapidé un de leurs concitoyens, à l’exception d’une exécution sommaire dans le cadre d’une opération militaire un peu confuse au large d’Éphèse, en Asie Mineure, en 409 av. J.‑C.

Que faut-il penser de tout cela ? Les deux seuls cas de lapidation dans le cadre de l’Athènes classique, en 479 et en 409 av. J.-C., correspondent en fait à un lynchage hors de tout cadre légal. En ce qui concerne Lycidès, cette lapidation sauvage est camouflée plus tard par un simulacre de cadre légal. Néanmoins, les cas de menaces de lapidation abondent dans nos sources. On promettait donc la lapidation aux traîtres présumés, mais on passait rarement à l’acte.

Si l’on observe la situation qui prévaut de nos jours dans les pays qui pratiquent encore la lapidation, on peut constater un phénomène assez similaire : les menaces de lapidation sont fréquentes, les condamnations à la lapidation pleuvent, mais le châtiment est rarement appliqué.

Alors, la lapidation, un simple épouvantail ? Ne soyons pas naïfs : ce châtiment, qu’il soit effectivement appliqué ou qu’il constitue une simple menace théorique, est de toute manière répugnant. Il n’a pas sa place dans un État de droit. La lapidation montre cependant que, lorsqu’un individu enfreint une norme considérée comme sensible par l’opinion publique, les réactions peuvent être aussi soudaines qu’imprévisibles. Un groupe de personnes en colère peut rapidement s’enflammer. Lorsque les actes individuels sont noyés dans un mouvement de foule, un groupe ira jusqu’à tuer celui qui a eu l’imprudence de s’écarter de la norme.

Image : des hommes blancs tuent à coups de pierre un homme noir lors d’émeutes raciales à Chicago en 1919.

Si la question de la lapidation à Athènes vous intéresse, ne manquez pas le bel article de Vincent Rosivach, ‘Execution by stoning in Athens’, Classical Antiquity 6 (1987) 232-248.

Federer, l’homme à qui tout réussit : attention à la jalousie des dieux

federerLa réussite presque insolente de l’idole des Suisses force l’admiration. Elle rappelle cependant le cas de Polycrate de Samos : les dieux sont jaloux des hommes à qui tout réussit.

Pour les Suisses – et pour tous les amateurs de tennis – Roger Federer est devenu une idole sacrée. À nouveau parvenu à la place de n° 1 mondial du tennis à l’âge incroyable de 36 ans, il a aligné les succès d’une manière stupéfiante. Les journalistes sont à court de superlatifs, au point qu’on en vient à parler des « sept merveilles du monde de Federer ». Comment ne pas se laisser entraîner dans la Federer-mania ? D’ailleurs, on ne parle plus de Federer, mais simplement de Roger (prononcer ‘Rodjeur’), car il a son entrée dans tous nos salons équipés d’un téléviseur. Et comme il a lancé sa propre marque d’habits, il suffira désormais de parler de RF.

Et voici qu’un minable envieux vient gâcher la fête, probablement parce qu’il ne sait même pas tenir correctement une raquette de tennis. Allez savoir pourquoi, le succès phénoménal de RF rappelle à cet envieux l’histoire de Polycrate de Samos, l’homme à qui tout réussissait. L’historien Hérodote, un homme qui s’y connaissait en matière de rapports entre les hommes et les dieux, nous raconte comment la réussite de Polycrate a fini par susciter la jalousie des dieux.

Polycrate était le tyran de Samos, un île au large de l’actuelle côte de la Turquie. Il était riche et puissant, et rien ne lui résistait. Or il avait un ami en la personne du roi d’Égypte, appelé Amasis. Celui-ci, voyant le succès extraordinaire que Polycrate rencontrait en toute circonstance, commença à s’inquiéter pour lui. Il décida donc de lui écrire une lettre.

« Amasis communique à Polycrate ce qui suit. Il est agréable d’apprendre qu’un homme cher, avec lequel on entretient des liens d’hospitalité, rencontre le succès. À moi, cependant, les grandes réussites ne me plaisent pas, parce que je sais que la divinité est jalouse. D’une certaine manière, je souhaite pour moi-même, et pour ceux dont je me soucie, d’avoir parfois du succès dans leurs entreprises, et de parfois connaître l’échec, et qu’ainsi notre vie soit faite d’une alternance d’événements plutôt que d’une réussite continue. Je n’ai encore jamais entendu parler d’un homme qui, ayant réussi en tout, n’ait pas fini dans la pire déchéance. Si tu veux m’en croire, voici comment tu pourrais réagir à ton succès. Réfléchis à trouver l’objet qui a le plus de valeur à tes yeux, celui qui te ferait le plus de peine à perdre, et jette-le suffisamment loin pour que les hommes ne puissent le rattraper. Et si par la suite les succès ne viennent pas en alternance avec les souffrances, agis selon ce que je t’ai suggéré. »

[Hérodote 3.40]

Troublé par cette lettre d’Amasis, Polycrate décide de se séparer de son objet le plus précieux, un anneau de très grande valeur, qu’il jette à la mer. Quelques jours plus tard, cependant, un pêcheur apporte un magnifique poisson pour l’offrir au tyran. Lorsqu’on vide le poisson, on y trouve l’anneau de Polycrate… Ce dernier écrit à son ami Amasis pour lui raconter ce succès extraordinaire ; mais le roi d’Égypte, apprenant cela, décide d’en tirer les conséquences.

« Amasis lut la lettre que Polycrate lui avait envoyée et il comprit qu’il était impossible pour un homme de sauver un autre homme du destin qui l’attendait : Polycrate, qui rencontrait du succès dans toutes ses entreprises, allait connaître une mauvaise fin, puisqu’il retrouvait même ce qu’il jetait. Il envoya donc un héraut à Samos pour dissoudre les liens d’hospitalité qu’il entretenait avec lui. Il fit cela pour que, le jour où un terrible et important malheur frapperait Polycrate, lui-même ne soit pas affligé pour un homme avec qui il entretenait des liens d’hospitalité. »

[Hérodote 3.43]

Que conseiller à mon ami RF ? Peut-être devrait-il faire le tour de son appartement de Dubaï et chercher l’objet auquel il tient le plus : sa raquette de tennis ? un trophée du Grand Chelem ? sa Rolex ? Une fois qu’il aura trouvé, qu’il jette l’objet dans les profondeurs du Golfe Persique. Si ça ne marche pas, et qu’il retrouve sa raquette dans le ventre d’un poisson, qu’on me le fasse savoir bien vite. Je ferai alors promesse solennelle de ne plus regarder un match disputé par RF, de peur d’assister à la catastrophe réservée à celui qui semble avoir obtenu une clé pour entrer dans la demeure des dieux.

[image: mon ami RF]

Artémis ressuscitée

dianeDenis Knœpfler, un archéologue suisse, retrouve le temple disparu de la déesse Artémis dans les environs de la cité antique d’Érétrie.

Denis Knœpfler est un historien-archéologue coriace, un têtu. Tous ses amis vous le diront. Et il faut le reconnaître, son obstination a payé : après un demi-siècle de recherches, il touche enfin au but puisqu’il a retrouvé les restes du temple d’Artémis à Amarynthos, non loin de la cité d’Érétrie.

Pour ceux qui ne connaissent pas, Érétrie se situe sur la grande île grecque que l’on appelle l’Eubée. C’est là que, depuis plus de soixante ans, l’École Suisse d’Archéologie en Grèce fouille inlassablement. On connaît Érétrie et ses environs non seulement par les vestiges archéologiques que la cité nous a livrés, mais par le témoignage de divers auteurs antiques qui parlent de la cité : Hérodote, Strabon, Pausanias ont chacun leur mot à dire sur Érétrie et Amarynthos.

Commençons par Pausanias (IIe s. ap. J.‑C.), auteur d’une Périégèse qui préfigure notre Guide Bleu : il décrit par le menu les lieux de Grèce qu’il visite, et quand il est dans la région d’Athènes, il procède à une digression intéressante à propos d’Amarynthos :

« Les Athmonéens [un groupe d’habitants de l’Attique] adorent Artémis Amarysienne. J’ai posé des questions aux spécialistes, mais ils ne m’ont rien appris de certain ; alors voici le résultat de mes propres conjectures. Amarynthos se trouve en Eubée. Les gens du lieu adorent (Artémis) Amarysienne, et les Athéniens aussi célèbrent une fête de l’Amarysienne qui ne le cède en rien à celle des Eubéens. »

[Pausanias le Périégète 1.31.5]

Si l’on en croit Pausanias, il y aurait eu un culte dédié à Artémis, à Amarynthos sur l’île d’Eubée. Notre guide ne parle pas du temple, mais cela sent le temple à plein nez. Sur les traces de Denis Knœpfler – qui est un coriace, un têtu – poursuivons donc l’enquête avec le témoignage de Strabon (Ier s. av. J.-C.).

« Avant de s’appeler Érétrie, la cité d’Appelait Mélanéis et Arotrie. Elle possède le village d’Amarynthos à sept stades des murs de la ville. Cette cité ancienne a été dévastée par les Perses, qui – d’après le récit d’Hérodote [3.149 et 6.31] – ont pris les hommes au filet après que les barbares se sont répandus en masse autour des remparts. On en montre encore les fondements, appelés Érétrie la Vieille, et aujourd’hui on a reconstruit par-dessus. La puissance dont jouissaient les Érétriens dans le passé est rendue manifeste par la stèle qu’ils ont autrefois érigée dans le sanctuaire d’Artémis Amarysienne : on y a gravé qu’une procession y était organisée, comprenant trois mille hoplites, six cents cavaliers et soixante chars. Les Érétriens commandaient aux gens (des îles) d’Andros, Ténos, Kéos et d’autres encore. »

[Strabon Géographie 10.1.10]

C’est tout simple : le temple d’Artémis Amarysienne se trouverait à sept stades (1.3 km) du site d’Érétrie. Il ne reste plus qu’à chercher un peu, que diable ! Or voici que l’affaire se complique car les archéologues ont beau chercher, ils ne trouvent rien. Pas la moindre trace du temple signalé par Strabon…

Cependant Denis Knœpfler – qui est un coriace, un têtu, rappelons-le – ne se laisse pas démonter. À force de retourner le passage de Strabon dans tous les sens, il a une idée de génie : et si la distance fournie par notre texte de Strabon était inexacte ?

Soyons précis : Strabon avait peu de chances de se tromper, mais il aurait suffi d’une seule lettre mal lue par les copistes qui ont transmis le texte de sa géographie pour que le temple d’Artémis Amarysienne échappe aux archéologues. Strabon parle en effet d’« Amarynthos à sept stades des murs de la ville ». Pour rendre « sept », on peut écrire ἑπτά, mais on peut aussi transcrire le chiffre avec la simple lettre zeta, c’est-à-dire ζ = 7. Or notre Denis Knœpfler – je ne vous rappellerai pas ses innombrables qualités – s’est rendu compte que le chiffre ζ = 7 pouvait facilement être confondu avec un autre chiffre, ξ = 60. Un copiste aux yeux fatigués aurait pu mal transcrire. Donc, au lieu de chercher à 7 stades (1.3 km) du site d’Érétrie, il faudrait chercher à 60 stades (11 km) !

Les recherches reprennent de plus belle. Voici dix ans, Denis Knœpfler n’avait pas encore trouvé grand-chose, sauf quelques blocs épars, mais il débordait d’enthousiasme pour sa chasse au trésor.

Il lui aura fallu encore beaucoup d’opiniâtreté pour parvenir au résultat tant attendu : en été 2017, les fouilleurs découvrent une tuile où ils peuvent lire ΑΡΤΕΜΙΔΟΣ, c’est-à-dire ARTEMIDOS « propriété d’Artémis ».

Victoire !!! Denis Knœpfler dispose enfin de la preuve qui lui manquait. Il se trouve bel et bien sur le site du sanctuaire d’Artémis Amarysienne, celui que Strabon avait mentionné. Notre ami est coriace, têtu, et il avait bien raison. Dans la recherche scientifique, il faut parfois beaucoup de patience pour parvenir à un résultat.

[image : Artémis / Diane chasseresse, sculpture de Bernardino Cametti (Rome 1717/1720)]

Ces caméras qui veillent sur nous (1e partie)

cameraVoir sans être vu, une pratique vieille comme le monde : les caméras de surveillance devraient veiller sur nous, mais elles nous espionnent aussi.

  • Eh bien, tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : figure-toi que mon mari a installé une caméra chez nous.
  • Mais c’est très bien ! Comme ça, vous êtes tout de suite avertis si un cambrioleur entre chez vous ; et en plus, tu peux vérifier si les gosses font leurs devoirs, ou s’ils sont de nouveau parqués devant la télévision.
  • Ce n’est pas si simple. En fait, il a caché une caméra dans notre chambre à coucher, sans m’avertir…
  • Quoi ? Il est un peu pervers, ton mec !
  • Il a voulu faire le malin devant ses copains : ‘Les gars, si vous pouviez voir ma femme quand elle se déshabille, et si je pouvais vous montrer ce qu’elle fait au lit, vous n’en croiriez pas vos yeux.’ Ils avaient trop bu, et mon mari, pour épater ses potes, a discrètement installé une toute petite caméra dans notre chambre à coucher. Quelle gourde je suis, je n’ai rien remarqué. Pendant nos ébats, tous ses copains nous suivaient en direct depuis leur smartphone.
  • Trop la honte ! Un type comme ça, je le ferais buter si ça m’arrivait.
  • Oui, c’est exactement ce qui est arrivé à Candaule.
  • Candaule ? C’est ton ex ?
  • Pas du tout : ce type-là vivait au VIIe siècle av. J.-C.
  • Ah oui, ça commence à dater… Bon, raconte-moi ton histoire, ça te changera les idées.
  • Après tout, pourquoi pas ? De toute manière, je suis trop déprimée pour penser à autre chose. Voici l’histoire, c’est le brave Hérodote qui la raconte.

« Candaule [roi de Lydie] était amoureux de sa femme, et dans son amour il était d’avis qu’elle était la plus belle de toutes les femmes. Voilà donc ce qu’il pensait. Or il avait parmi ses gardes du corps un certain Gygès fils de Daskylos, auquel il était très attaché, et il lui confiait ses secrets les plus intimes, ce qui l’amena à lui faire l’éloge de la beauté de son épouse.

Peu de temps après (cela devait mal se terminer pour Candaule), voici ce qu’il dit à Gygès :

‘Gygès, il me semble que tu n’es pas convaincu lorsque je te parle de la beauté de ma femme. Les oreilles en effet ne se laissent pas persuader aussi facilement que les yeux. Il faut donc faire en sorte que tu la voies nue.’

Gygès se récria avec énergie : ‘Maître, quel langage malsain tiens-tu là ? Tu m’invites à contempler ma propre maîtresse nue ? En même temps qu’elle se défait de son vêtement, une femme abandonne aussi sa pudeur ! Cela fait longtemps que les hommes ont établi les principes dont on devrait s’inspirer : en voici un en particulier, à savoir que chacun ne devrait porter ses regards que sur ce qui lui appartient. En ce qui me concerne, je te crois qu’elle est la plus belle des femmes, et je te supplie de ne pas me demander de commettre une action immorale.’

Par ces mots, Gygès se débattait parce qu’il redoutait que l’affaire ne tourne mal pour lui. Mais Candaule lui répondit :

‘Ne t’en fais pas, Gygès, et ne crains ni ma propre personne (comme si j’essayais de t’éprouver en te tenant ce discours) ni mon épouse (tu ne subiras rien de fâcheux de sa part). Je vais tout arranger pour qu’elle ne se rende pas compte que tu l’as vue. Je vais en effet te poster derrière la porte ouverte de la chambre dans laquelle nous dormons. Une fois que je serai entré, ma femme viendra me rejoindre au lit. À côté de la sortie, il y a un fauteuil. Elle se déshabillera et posera sur le fauteuil chacun de ses habits ; tu auras ainsi tout loisir de la contempler. Lorsqu’elle se déplacera du fauteuil vers le lit et qu’elle te tournera le dos, à toi passer la porte sans qu’elle te voie.’

candauleGygès ne pouvait pas s’extirper de cette situation et s’y résigna donc. Lorsque Candaule décida d’aller se coucher, il introduisit Gygès dans la chambre, suivi bientôt par son épouse. Gygès put ainsi la contempler tandis qu’elle entrait et se déshabillait. La femme se dirigea ensuite vers le lit, en tournant le dos à Gygès, et celui-ci s’éclipsa discrètement. Mais la femme l’aperçut au moment où il sortait…

Lorsqu’elle eut compris ce que son mari avait fait, elle ne cria pas, malgré l’humiliation qu’elle venait de subir, et elle ne laissa pas voir qu’elle était au courant, car elle avait le projet de se venger de Candaule. En effet, chez les Lydiens, comme chez presque tous les barbares, c’est une grande honte – pour les hommes aussi – d’être vu nu. »

[Hérodote 1.8-10]

  • Elle est un peu longue, ton histoire…
  • Attends, j’abrège ! La femme a réussi à coincer le pauvre Gygès, et elle le force à choisir : soit il est mis à mort, soit il tue le roi et il épouse la reine. Gygès, dont la marge de manœuvre est plutôt faible, se résigne alors à tuer son roi.

« La nuit venue (…), Gygès suivit la femme dans la chambre à coucher. Après lui avoir remis un poignard, elle le cacha derrière la même porte. Candaule s’endormit, Gygès sortit de sa cachette, tua le roi, épousa la reine et devint roi (…). »

[Hérodote 1.12]

  • C’est dingue : alors comme ça, la reine s’est débarrassée de son mari et elle a épousé Gygès ! Et personne n’a fait d’ennuis à ce voyeur ?
  • En fait, non. Mais Hérodote précise quand même que c’est un lointain descendant de Gygès qui a payé l’ardoise. On finit toujours par se faire rattraper par ses bêtises.
  • Mais alors, tu devrais installer une caméra pour surveiller ton mari en train d’installer des caméras. Ces engins ont tout de même du bon : au lieu d’espionner les gens dans leur chambre à coucher, ils repéreraient ceux qui se comportent mal, tu ne trouves pas ?
  • Ah, ça, c’est une autre histoire. La semaine prochaine, je te raconterai comment Platon a repris l’histoire de Gygès ; ça répondra à ta question. Mais là, je suis un peu pressée, il faut que j’aille acheter un nouveau couteau à steak.

[image: Jean-Léon Gérôme, Le Roi Candaule (1859)]