Vie privée : nouvelles méthodes pour crypter vos messages

hareLe peuple suisse vient de plébisciter, par 65% de voix favorables, la nouvelle loi sur le renseignement. Faut-il prévoir de nouvelles méthodes pour crypter vos messages ?

Dans un contexte de relative tension autour des questions de sécurité, la nouvelle Loi fédérale sur le renseignement a fait un carton. Les partisans de cette loi souligneront le fait que, désormais, les services de renseignements disposent de la base légale leur permettant de traquer toutes sortes de malfaiteurs : sous certaines réserves, il est notamment devenu possible d’infiltrer l’ordinateur d’un suspect en installant un logiciel secret de surveillance.

Les opposants, en revanche, voient se réaliser le programme décrit par George Orwell dans 1984 : nous ne pouvons plus échapper à la surveillance des autorités et la vie privée n’existe plus.

J’ai déjà évoqué la question en rappelant l’un des premiers cas d’écoute secrète, décrit par l’historien Hérodote au Ve siècle av. J.-C. Le brave Hérodote va maintenant nous fournir les outils pour échapper au zèle de nos services de renseignements. On veut mettre nos téléphones sous écoutes ? On prétend infiltrer nos ordinateurs ? Revenons à des méthodes de communication certes plus primitives, mais efficaces et discrètes !

Premier cas à considérer : un Mède du nom d’Harpage a subi un traitement cruel de la part de son souverain, le roi Astyage. Ce dernier lui a en effet donné ses propres enfants à manger, et lui a ensuite montré de quoi était fait son repas. Pour se venger, Harpage décide d’inciter le jeune Cyrus, petit-fils d’Astyage, à déposséder son grand-père du trône royal. Harpage doit communiquer à distance, mais la loi sur le renseignement mède donne beaucoup de latitude aux services secrets : impossible d’envoyer un mail. Oups ! je m’égare, désolé… Reprenons : Harpage ne peut pas envoyer une simple lettre, qui risque d’être interceptée par les espions d’Astyage. Voici donc comment il parvient à communiquer avec Cyrus :

« [Harpage] avait élaboré son plan et il était prêt. Il voulut présenter son projet à Cyrus, qui habitait chez les Perses. Comme les routes étaient surveillées, il ne pouvait pas procéder de manière ordinaire ; il imagina donc la ruse suivante.

Il prépara un lièvre en lui faisant une incision au ventre, sans endommager le pelage. Ceci fait, il y introduisit un message dans laquelle il avait écrit son idée. Il recousit le ventre du lièvre, déguisa son plus fidèle serviteur en chasseur, équipé d’un filet, et l’envoya chez les Perse. Il lui donna l’ordre de remettre le lièvre à Cyrus et de lui dire de vive voix d’ouvrir lui-même l’animal, en présence de personne d’autre.

C’est ainsi que les choses se passèrent : Cyrus reçut le lièvre, l’ouvrit et y trouva le message. »

[voir Hérodote 1.123.3-4]

Voici donc le jeune Cyrus, poussé par Harpage, qui entre en révolte contre son grand-père Astyage et devient le fondateur de l’Empire perse. Le message caché dans le lièvre n’a pas été détecté par les espions d’Astyage.

La méthode ne vous a pas convaincus ? Trop compliqué ? Voyons un second procédé de communication, utilisé au début du Ve siècle av. J.-C.

Histiée est le tyran de la cité grecque de Milet, sous domination perse. Nommé conseiller à la cour du roi de Perse à Suse, il cède le pouvoir à son neveu Aristagoras. Pour des raisons assez complexes, il décide d’encourager Aristagoras à prendre la tête d’un mouvement de révolte contre les Perses. Mais comment communiquer avec son neveu depuis Suse ?

« Histiée voulut communiquer à Aristagoras pour l’inciter à se révolter. Comme les routes étaient surveillées, il ne pouvait procéder de manière ordinaire. Il rasa donc la tête de son plus fidèle serviteur, y inscrivit son message, puis attendit que les cheveux repoussent. Dès qu’ils furent assez longs, il l’envoya à Milet en lui donnant simplement les instructions suivantes : une fois qu’il serait arrivé à Milet, il devrait demander à Aristagoras de lui couper les cheveux, puis de regarder ce qu’il avait sur la tête. Comme je l’ai dit plus haut, le message enjoignait à Aristagoras de se révolter. »

[voir Hérodote 5.35.3]

On trouve toujours un moyen d’échapper à la surveillance. Si l’on en croit Hérodote, ni le truc du lièvre ni celui du crâne rasé ne furent détectés par les espions royaux. Évidemment, de tels procédés ne sont pas très rapides : pour que des cheveux repoussent, il faut compter quelque mois. Mais la méthode pourrait fonctionner en Suisse, où tout prend tellement de temps…

[image empruntée au site de l’Isabella Stewart Gardner Museum (Boston), en vous encourageant à le visiter à l’occasion : Un messager d’Harpage apporte à Cyrus une lettre cachée dans un lièvre (art flamand, env. 1535-1550)]

Umberto Eco deux fois aussi sage que Solon l’Athénien

umberto_ecoRécemment disparu, le célèbre écrivain et érudit Umberto Eco a fait interdire dans son testament toute célébration à sa mémoire pour une période de dix ans. Un geste courageux qui montre qu’il était deux fois aussi sage que l’Athénien Solon.

Écrivain d’une érudition prodigieuse, Umberto Eco nous a laissé une œuvre remarquable dont on retiendra en premier lieu Le nom de la rose. Il parvient à captiver son public en situant une sorte d’énigme policière dans un monastère médiéval où sommeille, depuis des siècles, un manuscrit rarissime : le second livre de la Poétique d’Aristote. Ce livre, consacré à la comédie grecque, est annoncé par Aristote dans le premier livre, mais on ne l’a jamais retrouvé. Aujourd’hui, certains pensent même que ce second livre de la Poétique ne serait qu’un fantôme et n’aurait jamais existé.

Mais revenons-en à Umberto Eco : après son décès le 19 février 2016, le concert d’éloges ne s’est pas fait attendre. Dans la foulée, certains ont immédiatement envisagé d’organiser diverses manifestations pour célébrer la mémoire du grand écrivain. C’était toutefois sans compter sur une clause du testament d’Eco : il a explicitement demandé que l’on s’abstienne de telles célébrations en son honneur pendant une période de dix ans.

Par cette demande insolite, Umberto Eco a montré qu’il était un digne descendant de Solon, cet Athénien qui figurait parmi les Sept Sages de la Grèce. Voici en effet deux éléments qui autorisent à relier l’écrivain italien à son lointain prédécesseur.

On se souviendra tout d’abord de la visite de Solon à Crésus, roi de Lydie, telle que nous la relate l’historien Hérodote. Peu importe que cette rencontre soit impossible pour des raisons de chronologie : ce qui compte ici, c’est le message qu’Hérodote fait passer à travers la figure de Solon. Car ce dernier fait valoir à Crésus qu’« en toute chose, il faut considérer comment elle aboutit. » [voir Hérodote 1.32] Crésus croit en effet qu’il est l’homme le plus heureux du monde car il est immensément riche ; Solon, pour sa part, lui fait valoir qu’aucun homme ne peut prétendre au bonheur absolu. De plus, on ne peut juger du bonheur d’une personne qu’après qu’elle a atteint le terme de sa vie. De manière analogue, Umberto Eco nous interdit de le célébrer avant d’avoir laissé s’écouler un intervalle de dix ans, ce qui devrait lui épargner des éloges ridicules ou des critiques injustifiées : dans une décennie, nous aurons la tête plus froide et nous serons mieux en position de juger ce que valait l’écrivain italien.

Le parallèle avec Solon ne s’arrête toutefois pas là. Ce sage athénien passe en effet pour avoir reçu de ses concitoyens la mission de leur écrire de nouvelles lois, ce qu’il a fait avec une grande application. Une fois les lois établies, il se rend cependant compte que les Athéniens auront une certaine difficulté à les maintenir. Parmi les divers auteurs antiques qui nous relatent l’histoire, Plutarque fournit un écho particulièrement vivant de l’habile manœuvre que Solon imagine pour contraindre ses concitoyens à ne pas changer leurs nouvelles lois :

« Le Conseil s’engagea par serment à ratifier les lois de Solon. Chaque membre de la commission législative en particulier fit le même serment sur l’agora, à côté de la pierre [où l’on fait de telles déclarations], déclarant que, s’il enfreignait l’une des prescriptions, il devrait consacrer à Delphes une statue d’or de son poids. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 25.3]

Hérodote (1.29), pour sa part, ajoute un détail important : « [Les Athéniens] s’engagèrent par des serments solennels à se servir pendant dix ans des lois que Solon leur aurait établies. »

Les lois mises au point par Solon étaient protégées pour dix ans. Il restait néanmoins la possibilité que l’Athéniens fassent pression sur Solon et lui demandent de changer lui-même un élément de la législation. Retournons vers Plutarque, qui nous explique comment Solon est parvenu à protéger ses lois :

« Les lois étaient établies, et voici que des gens venaient trouver Solon tous les jours, faisant son éloge, le critiquant, ou lui conseillant d’ajouter un point à ce qu’il avait écrit, ou au contraire de le retrancher. De plus, beaucoup de gens venaient lui poser des questions, le soumettaient à des interrogatoires, le priant d’exposer ou d’expliciter la raison de telle loi ou le motif pour lequel il l’avait établie. Bref, Solon voulut se soustraire à ces doutes et échapper au désagrément de ses concitoyens qui voulaient qu’on leur explique les causes. Il disait lui-même : ‘Dans toutes les grandes entreprises, il est difficile de plaire.’ Il saisit donc le prétexte d’un voyage commercial et mit les voiles après avoir demandé aux Athéniens la permission de partir pour dix ans. Il espérait en effet que, en dix ans, ses concitoyens s’habitueraient à leurs lois. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 25.6]

Parti pour dix ans, Solon ne peut plus être importuné par les Athéniens. Quant à ces derniers, ils se trouvent liés par leur serment de ne rien changer à la législation mise en place par Solon.

Umberto Eco, qui connaissait bien ses auteurs antiques, a sans doute eu cette double pensée pour Solon au moment de rédiger son testament : d’une part, il était conscient de la fragilité du jugement humain lorsqu’il s’agit d’évaluer la vie d’un grand homme ; d’autre part, il imposait à ses admirateurs une forme de retenue pendant dix ans, nous forçant tous à prendre le temps de réfléchir avant de nous prononcer sur celui qui fut – j’anticipe sur le moratoire de dix ans – un grand sage.

[image : Umberto Eco]

Faut-il exclure la religion du service public ?

sacrificeLa Radio Télévision Suisse a décidé récemment d’économiser plus d’un millions de francs suisses en réduisant de 40% le budget consacré aux émissions religieuses. Vive réaction dans le public : est-ce vraiment le bon moment pour que l’État se détourne des questions religieuses ?

Au moment même où l’on massacre à coup de kalashnikov, prétendument au nom d’une croyance religieuse, une institution du service public suisse réduit la place donnée à une réflexion de fond sur le phénomène religieux. Voilà qui est paradoxal, et même des agnostiques coupés d’une quelconque foi religieuse se surprennent à mettre en question la décision prise par la RTS. Car les esprits les moins croyants savent aussi que l’on n’y échappera pas : la religion est là, sous des habits divers. Lorsqu’on lui ferme la porte, elle revient par la fenêtre. L’étiquette changera, les rites aussi ; on passera de la communion au végétarianisme, mais ce serait une illusion de croire que nous allons désormais nous distancer du phénomène religieux.

La Grèce ancienne, et en particulier la mythologie, a jusqu’à présent trouvé sa place aussi dans les émissions de contenu religieux de la RTS, notamment sur Hautes Fréquences, grâce à l’aimable concours de Jean-Christophe Emery et Fabien Hunenberger, infatigables animateurs de l’émission. Or les Grecs du temps jadis ont aussi quelque chose à nous apprendre. Comme se plaisait à le rappeler le Professeur Jean Rudhardt, ils n’avaient pas de mot pour exprimer ce que nous comprenons comme la religion. Professeur d’histoire des religions, Rudhardt étudiait une pratique qui n’existait pas en tant que telle dans le terrain anthropologique qui l’intéressait tant.

Alors, comment faisaient les Grecs ? Ils regroupaient sous le terme de nomos (pluriel nomoi) un ensemble de coutumes, de comportements et de croyances que la communauté considérait comme constitutives d’une identité commune. Pour le dire plus simplement : dans une cité grecque, il régnait un consensus sur les dieux et les rites utilisés pour les honorer, mais la loi ne disait pas ce que l’on devait croire.

Cette définition sommaire de la manière de considérer les choses chez les Grecs est fondamentale pour comprendre comment ils ont pu ressentir leur appartenance commune. Par analogie, cela pourrait nous aider à mieux saisir ce qui fait que l’on est suisse, français, belge ou encore canadien aujourd’hui.

Petite précision : les Grecs s’appellent en fait des Hellènes ; c’est du moins le terme qu’ils utilisent entre eux. Dans les lignes qui suivent, utilisons donc l’appellation correcte.

Donc, à une période où les Hellènes étaient menacés d’une invasion imminente par leur puissant voisin, l’Empire perse, les Athéniens ont essayé de rallier les autres cités grecques à une coalition qui permettrait de faire face à l’ennemi. Si l’on en croit l’historien Hérodote, les cités du Péloponnèse traînaient un peu les pieds : Athènes était déjà tombée en mains perses et il paraissait préférable de défendre le Péloponnèse en construisant une grosse muraille sur l’Isthme de Corinthe, tout en abandonnant les Athéniens à leur sort.

Les délégués athéniens s’adressent ainsi aux Spartiates :

« Être hellène, c’est partager le même sang et la même langue, c’est avoir en commun des sanctuaires pour les dieux, des sacrifices et des coutumes comparables. Et ce sentiment, les Athéniens ne sauraient le trahir aisément. »

[voir Hérodote 8.144.2]

Voilà les nomoi des Hellènes, du moins au début du Ve siècle av. J.-C. : un sentiment d’appartenance à une origine commune ; une même langue ; des sanctuaires, des sacrifices et des coutumes qui se ressemblent suffisamment pour qu’on ait l’impression d’être tous dans le même bateau. Mais une telle définition recèle aussi un risque, celui de croire qu’il suffit de maintenir un « sang pur » et des rituels communs pour avoir l’impression d’une communauté homogène. Halte là : tout n’est pas si simple. Un siècle et demi plus tard, l’orateur Isocrate tente une nouvelle définition de ce que c’est d’être hellène :

« Notre cité s’est passablement distinguée des autres en ce qui concerne la parole et la pensée. C’est ainsi que ses élèves sont devenus les maîtres des autres ; et ils ont fait en sorte que l’on n’utilise plus le nom d’Hellène pour désigner une descendance, mais pour qu’il corresponde à notre culture. On appelle hellènes plutôt ceux qui prennent part à notre éducation que ceux qui ont en commun la même origine. »

[voir Isocrate, Panégyrique 50]

Finis les hellènes par le sang, finis les sacrifices communs : pour Isocrate, être un Hellène, c’est participer à une éducation commune. Ce qu’Isocrate ne peut qu’anticiper, c’est que les Hellènes sont sur le point de conquérir l’Empire perse sous la conduite d’Alexandre le Grand. Isocrate ne sera plus là pour le constater, mais il a vu juste : on pourra bientôt être hellène tout en naissant sur les bords de l’Euphrate, dans un village de Syrie.

Cela signifie-t-il pour autant que les Hellènes abandonneront leurs dieux, leurs rites et leurs sacrifices ? Certes non ; mais les comportements qui définissent l’identité de la communauté vont se modifier profondément au contact des peuples conquis : d’abord les habitants de l’Empire perse puis – un siècle plus tard – les Romains.

Dans le fond, l’essentiel n’est pas de croire ou de ne pas croire. Au contact avec des peuples voisins, les Hellènes ont accepté de remettre en question leur propre conception de ce qu’ils étaient. Dans ce long et profond processus de transformation, la religion était bien présente, sans pour autant que l’on impose des croyances. Le phénomène religieux sera toujours là, mais sous des formes en mouvement constant. Cela, il importe que nos pouvoirs publics en tiennent compte. Le débat doit continuer, en particulier sur les ondes. La RTS est au service de nous tous.

p.s.: vous pouvez soutenir les émissions de la RTS portant sur des thèmes religieux en signant la pétition.

[Image : scène de sacrifice, vase attique à figures rouges, env. 430-420 av. J.-C.]

 

Est-elle vraiment interdite par la Bible ?

L0057635 A159313, A159312 & A159311: Jugum penis, steel, nickel-plateLa prétendue interdiction biblique de la masturbation résulte d’une interprétation naïve et tendancieuse d’un passage biblique. Un parallèle tiré de la littérature grecque permet de replacer les versets de la Bible dans un contexte plus large.

Monseigneur Vitus Huonder, grand amateur d’interdits bibliques, ne devrait pas manquer celui-ci : d’après une interprétation particulière des Écritures, l’onanisme pourrait avoir des conséquences mortelles.

Onanisme ? Un terme apparu au XVIIIe siècle pour désigner la masturbation, terme lui-même emprunté au latin manus stupratio, le fait de se « souiller la main ».

Diverses dénominations religieuses condamnent la pratique pour des raisons que nous n’allons pas explorer ici.

Ce qui importera, c’est la prétendue justification à cette interdiction qu’apporterait un célèbre passage de la Bible ; ces versets ont fait la renommée d’un certain Onan, grâce à quelques lignes apparaissant dans la Genèse.

« Juda était à Kéziv quand Shoua enfanta Shéla et il prit pour Er, son premier-né, une femme du nom de Tamar. Er, premier-né de Juda, déplut au Seigneur qui le fit mourir. Juda dit alors à Onan : ‘Va vers la femme de ton frère. Agis envers elle comme le proche parent du mort et suscite une descendance à ton frère.’ Mais Onan savait que la descendance ne serait pas sienne ; quand il allait vers la femme de son frère, il laissait la semence se perdre à terre pour ne pas donner de descendance à son frère. Ce qu’il faisait déplut au Seigneur qui le fit mourir, lui aussi. »

[voir Genèse 38.5-10 (texte emprunté à la Traduction Œcuménique de la Bible)]

Ce passage a été fréquemment interprété comme la justification biblique pour interdire la masturbation : Onan aurait en quelque sorte gaspillé sa semence et cela aurait déplu à Dieu, lequel aurait tué Onan. Ceux qui suivraient l’exemple d’Onan risqueraient le même châtiment.

Mais est-ce vraiment de cela qu’il s’agit ?

Le passage biblique fait référence à un usage que, dans le contexte des Écritures, on appelle le lévirat. Dans l’Athènes classique, un principe analogue était aussi appliqué : on parle de filles épiclères. Le mariage était perçu comme une manière de perpétuer une lignée mâle, et notamment de transmettre un patrimoine familial. Dans cette perspective, une jeune fille était remise par le père d’une famille à un membre d’une autre famille pour qu’elle lui donne des enfants. Il arrivait qu’une lignée mâle s’éteigne au moins provisoirement, tandis qu’il restait des filles dans la famille. C’étaient alors des membres de la même famille – frères, cousins, oncles – qui épousaient les filles. Une femme maintenue ainsi dans la famille était appelée « épiclère », c’est-à-dire qu’elle s’« ajoutait à la part », autrement dit au patrimoine. Par ce mariage, elle devait produire un enfant mâle à qui serait transmis le patrimoine le moment venu. L’enfant hériterait de son grand-père, en l’absence du père. On peut donc dire qu’Onan a épousé la veuve de son frère en vertu d’un principe analogue à celui des filles épiclères à Athènes.

La transmission du patrimoine ne suffit toutefois pas à expliquer toute l’affaire : il s’agit aussi d’une affaire d’honneur, comme le montrera un parallèle tiré lui aussi de l’histoire athénienne. Soulignons que le cas qui va être exposé maintenant ne concerne pas une fille épiclère. Hérodote nous raconte divers épisodes relatifs à la prise du pouvoir par le tyran Pisistrate. Ce dernier, pour accéder à l’une des grandes familles aristocratiques athénienne, épouse ainsi la fille de Mégaclès.

« Pisistrate reconquit ainsi la tyrannie [sur Athènes] et épousa la fille de Mégaclès en vertu de l’accord qu’il avait passé avec lui. Or Pisistrate avait des enfants déjà grands ; et de plus, on disait que [la famille de Mégaclès], les Alcméonides, était sous le coup d’une malédiction. Il ne voulait donc pas avoir d’enfants de la femme qu’il venait d’épouser et n’avait pas avec elle de rapports sexuels conformes à l’usage.

Tout d’abord, la femme chercha à cacher l’affaire; ensuite, elle s’ouvrit à sa mère (on ne sait pas si celle-ci lui avait posé la question en premier ou non) ; et la mère en parla à son mari. Celui-ci prit très mal la chose : il estima que Pisistrate lui faisait un affront. »

[voir Hérodote 1.61.1-2]

Que s’est-il donc passé ? Mégaclès, en donnant sa fille à Pisistrate, espérait vraisemblablement une alliance politique ; mais il comptait aussi avoir des petits-enfants – mâles – qui lui permettraient de perpétuer une lignée en voie d’extinction. Pisistrate, lui, avait certes intérêt à épouser la fille de Mégaclès, qui lui permettait d’entrer dans une famille aristocratique athénienne ; mais il ne voulait pas donner des petits-enfants mâles à Mégaclès car ils allaient passer par-dessus ses propres enfants déjà grands.

Qu’a-t-il donc fait ? Le texte grec dit simplement qu’il n’avait pas de rapports sexuels conformes à l’usage. On peut parier que, en digne imitateur d’Onan, il s’est arrangé pour que son épouse ne tombe pas enceinte : peut-être se retirait-il avant d’avoir achevé l’acte sexuel. Ce faisant, Pisistrate n’a pas rempli le contrat matrimonial passé avec Mégaclès, le père de la mariée ; celui-ci a très mal pris la chose.

Revenons-en à Onan et examinons son comportement à la lumière de l’histoire de l’Athénien Pisistrate. L’un comme l’autre n’a pas respecté l’alliance matrimoniale qu’il avait conclue avec sa belle-famille. Tous les deux ont en effet cherché à éviter de produire une descendance qui aurait constitué une concurrence avec les enfants qu’ils avaient déjà. En conclusion, et pour le dire crûment, Onan n’a pas été puni pour la branlette, mais pour la retirette.

[image : jugum penis, un instrument répressif de l’ère victorienne dont le lecteur comprendra aisément l’usage dans le contexte décrit ci-dessus]

Les Grecs à la croisée des chemins

heracles_crossroads_nbLe « non » des Grecs au programme d’austérité dicté par l’Union Européenne rappelle le récit sur Héraclès à la croisée des chemins. Mais tout n’est pas si simple…

En votant clairement pour le « non », les Grecs ont dit non à l’austérité, non au diktat de l’Union Européenne, non au remboursement d’une dette qu’ils estiment déraisonnable, non à une perte de leur dignité. Les partisans de la rigueur budgétaire rétorqueront que la fête est terminée et que les Grecs doivent enfin faire face à plusieurs décennies pendant lesquelles ils ont vécu au-dessus de leurs moyens. En définitive, le constat est clair : avec un oui ou un non, nos amis Grecs peuvent s’attendre à vivre des années très dures.

On a fréquemment entendu dire, au cours des derniers jours, que les Grecs se trouvent à la croisée des chemins.

Il serait opportun de rappeler la référence implicite : vers la fin du Ve siècle av. J.-C., un intellectuel installé à Athènes, Prodicos de Céos, aurait décrit de manière imagée un choix qui nous concerne tous, celui entre le vice et la vertu. Pour illustrer le dilemme, il a représenté le héros Héraclès arrivé à la croisée de deux chemins ; ou plus précisément, le chemin d’Héraclès se divise en deux, comme un Y. Ce récit nous a été transmis quelques décennies plus tard par Xénophon.

« Le sage Prodicos, dans son traité consacré à Héraclès (celui-là même dont on a fait lecture devant un large public) s’exprime pareillement sur la vertu. Voici plus ou moins ce qu’il dit, dans la mesure de mes souvenirs.

Il raconte qu’Héraclès passait de l’enfance à la maturité. C’est le moment où les jeunes gens, désormais maîtres de leurs capacités, révèlent s’ils vont se tourner vers le chemin de vie passant par la vertu, ou vers celui passant par le vice. Il s’était retiré dans un lieu tranquille en se demandant lequel des deux chemins il devrait emprunter. Or voici que lui apparurent deux femmes de grande taille. La première avait une apparence digne et libre ; son corps était orné de pureté, de ses yeux émanait la pudeur, son aspect respirait la modération et elle portait un vêtement blanc. L’autre était bien en chair, avec un air sensuel, sa peau affichait une couleur à la fois plus blanche et plus rouge que la normale, son aspect la faisait paraître plus redressée que de nature, son regard était impudent et son vêtement faisait ressortir tous ses charmes. Elle s’observait souvent, et regardait aussi si les autres l’observaient, et fréquemment elle dirigeait son regard même vers son ombre.

Comme elles se rapprochaient d’Héraclès, la première marchait à son rythme, tandis que l’autre prit les devants. Elle accourut au-devant d’Héraclès et lui dit :

‘Héraclès, je vois que tu hésites quant au chemin de vie que tu vas emprunter. Si tu me prends pour amie, je te conduirai sur le chemin le plus agréable et le plus facile. Le goût d’aucun plaisir ne te sera refusé et tu passeras ton existence sans éprouver la moindre contrariété. D’abord, tu n’auras à te préoccuper ni de guerres ni de difficultés. Il te suffira de chercher du regard soit la nourriture soit la boisson qui te ferait plaisir, ou encore ce qu’il te plairait de voir, d’entendre, de sentir ou de toucher. Tu te demanderas quels garçons te procureront le plus de jouissance, et comment retirer le plus de plaisir en couchant avec eux, tout en essayant d’obtenir tout cela sans le moindre effort. Si un jour tu hésites à l’idée de manquer de ressources pour profiter de ces choses, tu n’as pas à craindre que je te mène vers un travail qui ferait souffrir ton corps et ton âme : tu jouiras en effet du produit du travail des autres, sans t’abstenir de tout ce dont tu pourrais profiter. Car à ceux qui choisissent ma compagnie, je donne de tirer avantage de tout.’

À ces mots, Héraclès répondit : ‘Femme, comment t’appelles-tu ?’ Elle répliqua : ‘Mes amis m’appellent Félicité, mais mes ennemis me surnomment Vice.’

Sur ces entrefaites, l’autre femme s’avança et dit :

‘Héraclès, me voici aussi près de toi. Je connais ceux qui t’ont engendré, et j’ai appris comment ta nature s’est développée grâce à ton éducation. Je m’attends donc – si tu choisis de suivre ma voie – à ce que tu deviennes rapidement un ouvrier du beau et du noble, et que tu me fasses paraître encore plus honorée et plus illustre par tes bonnes actions. Cependant, je ne vais pas te tromper en te chantant le plaisir ; mais la réalité telle que les dieux l’ont établie, voilà ce que je vais t’exposer de manière véridique. Car rien de la bonté et la beauté véritable ne s’obtient sans peine et sans soin ; c’est le lot que les dieux ont accordé aux hommes. Si tu veux te concilier la faveur des dieux, il te faut leur rendre un culte. Si tu veux que tes amis t’apprécient, il te faut leur faire du bien. Si tu veux qu’une cité t’honore, il te faut lui être utile. Si tu attends de la Grèce tout entière qu’elle t’admire pour ta valeur, il te faut essayer de lui prodiguer tes bienfaits. Si tu veux que la terre porte des fruits en abondance, il te faut la cultiver. Si tu crois que l’on s’enrichit avec des troupeaux, il te faut prendre soin des troupeaux. Si tu brûles d’étendre ton pouvoir par la guerre, et si tu veux pouvoir libérer tes amis et nuire à tes ennemis, il te faut apprendre l’art de la guerre de la part des spécialistes et il te faut t’entraîner. Si tu veux avoir un corps puissant, il te faut l’habituer à se soumettre à ta volonté et il te faut l’exercer dans les efforts et la sueur.’ »

[voir Xénophon, Mémorables 2.1.21-28]

On pourrait s’arrêter ici et considérer que les Grecs, comme Héraclès, ont dû faire le choix entre le vice et la vertu. S’ils avaient été héroïques, ils auraient choisi la voie difficile de la vertu (budgétaire) au lieu de céder aux attraits faciles du vice (financier). Mais tout n’est pas si simple : car ce serait ignorer que, derrière le vote de la semaine passée, d’autres références implicites ont dû aussi influencer le choix des Grecs.

En 480 av. J.-C., les cités grecques ont été confrontées à une attaque massive lancée par Xerxès, roi de Perse. Celui-ci a envoyé à diverses cités de la Grèce des ambassadeurs chargés de réclamer « la terre et l’eau », c’est-à-dire un symbole tangible de soumission. Certaines cités ont accepté de livrer le tribut et se sont inclinées sans coup férir. Mais Xerxès savait d’expérience que d’autres, comme Athènes et Sparte, n’entreraient même pas en matière.

« Vers Athènes et Sparte, Xerxès n’envoya pas ses hérauts pour réclamer la terre, pour la raison suivante. Dans le passé, le roi Darius avait envoyé des ambassadeurs pour demander cela. Or les premiers avaient jeté les délégués dans le barathre [un gouffre], tandis que les seconds les avaient précipités dans un puits, en leur enjoignant d’y puiser la terre et l’eau qu’ils pourraient rapporter à leur roi. »

[voir Hérodote 7.133]

« Or l’expédition lancée par le roi de Perse était dirigée officiellement contre Athènes, mais elle menaçait bien toute la Grèce. Les Grecs étaient au courant depuis longtemps, mais ils ne réagissaient pas tous de la même manière. Les uns, qui avaient livré au Perse la terre et l’eau, étaient confiants à l’idée qu’ils ne souffriraient aucun désagrément de la part du Barbare ; les autres, qui n’avaient pas livré la terre et l’eau, vivaient dans une grande crainte car la Grèce ne comptait pas assez de navires en état de combattre et d’affronter l’envahisseur, alors même que leses gens ne voulaient pour la plupart pas entrer en guerre mais préféraient pactiser avec l’ennemi perse. »

[voir Hérodote 7.138]

On connaît la suite : les Perses pillent Athènes désertée par ses habitants, incendient ses temples et dévastent d’autres cités également. Cela n’empêche toutefois pas les Athéniens d’infliger à la flotte perse une cuisante défaite vers l’île de Salamine, près d’Athènes ; et l’année suivante, une coalition de cités grecques finit le travail en remportant une victoire décisive sur les Perses à Platées, en Béotie. Contre toute attente, les Grecs ont su résister à une armée beaucoup plus puissante, ont accepté de subir des souffrances indicibles, mais l’ont finalement emporté sur l’ennemi. Cette victoire restera présente dans les esprits pendant les longs siècles de domination romaine (à partir de 168 av. J.-C.), puis ottomane (celle-ci concrétisée par la chute de Constantinople en 1453).

Ce n’est qu’en 1833 que les Grecs retrouvent enfin leur indépendance au terme d’une guerre douloureuse contre les Turcs. Désormais, ils n’accepteront plus de perdre cette liberté qui leur a tant coûté. Le « non » des urnes de la semaine passée produit un terrible écho au « non » (ochi ! OXI) des autorités grecques qui ont refusé de capituler face à l’Italie de Mussolini le 28 octobre 1940. Les Grecs parviennent ainsi à repousser les troupes italiennes. Face à l’arrivée des troupes allemandes en avril 1941, toutefois, ils ne font pas le poids. Les Allemands infligent des souffrances terribles à la population grecque : famines, déportations, exécutions sommaires, ils ne leur ont rien épargné. Les Grecs n’ont pas oublié le « jour du ochi », commémoré chaque année le 28 octobre. Le résultat du référendum de dimanche passé était, par conséquent, assez prévisible.

La charge symbolique du vote a été immense, et les références indirectes à des événements marquants de l’histoire grecque ont fortement influencé le résultat. Les Grecs, arrivés à la croisée des chemins, ont fait leur choix ; il importera de le respecter. L’adversaire qu’ils devront désormais affronter ne sera ni la Perse, ni l’Allemagne, mais eux-mêmes.

[image : Héraclès à la croisée des chemins, peintre anonyme, école de Sienne, autour de 1505. Source : wiki commons et http://www.rodon.org/art-razn?id=080219191155]

Désespoir de la poétesse Sappho pour son frère dépensier

Sappho2NBUn nouveau fragment d’un chant de Sappho a été redécouvert en 2014. La poétesse de Lesbos y révèle son souci pour son frère Charaxos, qui a gaspillé sa fortune pour une courtisane.

L’affaire ressemble à une enquête policière. Avant 2014, on connaissait déjà le témoignage de l’historien Hérodote : celui-ci parlait d’une certaine Rhodopis, une courtisane affranchie en Égypte par un homme de la cité de Mytilène, sur l’île de Lesbos.

« Rhodopis se rendit en Égypte en compagnie du Samien Xanthès. Venue pour y exercer son métier, elle fut affranchie pour un prix considérable par un homme de Mytilène, Charaxos fils de Skamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Ainsi libérée, Rhodopis resta en Égypte où ses charmes considérables lui permirent d’accumuler une grande fortune (…). Quant à Charaxos, qui avait affranchi Rhodopis, il rentra à Mytilène, où Sappho lui adressa de vifs reproches dans une chanson. » (voir Hérodote 2.135).

Cette chanson n’a malheureusement pas été transmise à la postérité ; d’ailleurs, tout ce que nous possédons de Sappho est le fruit du hasard, puisque ses chants n’ont pas été conservés par les copistes de la période byzantine. Toutefois, en 1910, un papyrus grec provenant de la ville égyptienne d’Oxyrhynque nous a restitué ce qui pourrait bien être un morceau du chant mentionné par Hérodote. Dans une forme caractéristique de Sappho (dialecte et rythme typique de la région de Lesbos), une personne dit son souci pour un frère qui semble avoir commis des erreurs. Ce fragment a été complété par un second morceau de papyrus en 1951.

« Cypris et vous les Néréïdes, accordez-moi que mon frère arrive ici sain et sauf, et que tout ce qu’il désire en son cœur se réalise, et qu’il soit délivré de toutes ses erreurs passées, qu’il soit une joie pour ses amis et un fléau pour ses ennemis, et que personne ne soit plus une peine pour nous ! » (voir Papyrus d’Oxyrhynque I 7 + XXI 2289)

L’affaire se précise quelque peu avec la publication d’un autre papyrus d’Oxyrhynque en 1922, où un commentateur anonyme fait le point sur la famille de Sappho :

« Sappho était originaire de Lesbos, de la cité de Mitylène. Son père s’appelait Skamandros, ou Skamandronymos selon certains. Elle eut trois frères, Érigyios, Larichos et l’aîné Charaxos. Ce dernier fit voile vers l’Égypte, fréquenta une certaine Doricha et dépensa une fortune pour elle. » (voir Papyrus d’Oxyrhynque XV 1800)

Que la belle s’appelle Doricha sur ce papyrus, ou Rhodopis selon Hérodote, importe peu : on aura reconnu un écho de l’histoire du frère dépensier, cause des soucis de sa sœur Sappho.

L’enquête connaît un dernier rebondissement avec la publication, en 2014, d’un fragment d’une certaine ampleur où les spécialistes ont immédiatement reconnu la chanson de Sappho dont nous parlait déjà Hérodote.

« Or si tu répétais à nouveau : ‘Charaxos est arrivé, avec un navire chargé !’, cela, il me semble que c’est Zeus qui le sait, lui et tous les dieux ; mais toi, il ne faut pas que tu y songes,

mais envoie-moi et enjoins-moi de faire de nombreuses supplications à la reine Héra pour que Charaxos ramène son navire entier ici,

et qu’il nous retrouve sains et saufs. Pour tout le reste, laissons-le entre les mains des dieux : car l’accalmie se produit soudain après de grandes tempêtes.

Ceux auxquels le roi de l’Olympe veut bien envoyer une divinité pour apporter un secours dans les difficultés, ceux-là deviennent heureux et fortunés.

Quant à nous, si seulement Larichos levait la tête et devenait alors un homme, nous serions aussitôt délivrés de nombreux soucis. »

[voir D. Obbink, « Two New Poems by Sappho », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 189 (2014) 32-49]

Sappho espère le retour de son frère Charaxos et de son navire, chargé de marchandises. L’affaire repose cependant entre les mains des dieux. Mais on voit que les soucis de Sappho ne s’arrêtent pas à Charaxos : l’autre frère, Larichos, semble avoir de la peine à grandir. De nombreuses grandes sœurs, affligées de petits frères incontrôlables, reconnaîtront une situation familière encore aujourd’hui.

Le papyrus, dont le texte a été copié au IIIe s. ap. J.-C., est en mains privées. Il reste entouré de mystère car on n’en connaît pas le propriétaire, et l’on ignore comment il est sorti d’Égypte. Certains esprits critiques trouveront par ailleurs que la coïncidence est presque trop belle pour être vraie : après qu’Hérodote nous a fait languir pendant plus de deux mille ans en signalant l’existence d’un chant, voici qu’une trouvaille fortuite, d’origine inconnue, nous livrerait la pièce manquante qui s’ajuste parfaitement dans le puzzle constitué par les autres pièces du dossier. Le nouveau papyrus de Sappho, témoignage exceptionnel récupéré après deux millénaires et demi d’oubli, ou fabrication d’un faussaire particulièrement habile ? Les spécialistes de la littérature grecque ont encore du travail devant eux pour résoudre l’énigme.

[Image : Sappho par Léon Pérault (1891) ; http://commons.wikimedia.org ]

Forcer la nature, c’est faire violence aux dieux

Cnide_Google_EarthHérodote présente une vision de l’histoire dans laquelle l’ordre du monde est régi par les dieux. Les hommes qui l’enfreignent reçoivent des avertissements ; s’ils se montrent incapables d’entendre les signes que leur envoient les dieux, ils courent inexorablement à la catastrophe.

Ainsi, lorsque le roi Xerxès lance une expédition contre la Grèce à partir de 481 av. J.‑C., il se livre à des excès contre la nature, alors même qu’il aurait pu tirer certaines leçons du passé. Reprenons les choses par le début : entre 499 et 493, les cités ioniennes de la côte de l’Asie Mineure se révoltent contre leur maître, le roi Darius (père de Xerxès). Darius confie à son général Harpage la mission de reconquérir le terrain. Les Perses parviennent ainsi, non sans efforts, à reprendre le dessus sur les cités révoltées. Alors qu’ils s’approchent de la presqu’île de Cnide, les habitants de la cité décident de se retrancher sur leur péninsule en creusant un canal.

« À l’époque où Harpage soumettait l’Ionie, les Cnidiens tentèrent de creuser un canal afin de transformer leur pays en une île. Leur territoire se situait entièrement sur cette presqu’île : le pays de Cnide s’arrête en effet au continent, et c’est à ce point que se trouve la mince bande de terre qu’ils essayèrent de percer. Ils se mirent donc au travail à tour de bras, mais il leur sembla qu’il se produisait un phénomène surnaturel : les travailleurs étaient en effet blessés plus souvent que d’habitude, sur le corps mais en particulier aux yeux à cause des éclats de pierre. Ils envoyèrent donc une délégation à Delphes pour demander ce qui s’opposait à leur projet de creusement. La Pythie leur répondit – ce sont les Cnidiens eux-mêmes qui le racontent – par le trimètre suivant : ‘Ne fortifiez pas l’isthme, et ne le creusez pas : car Zeus en aurait fait une île s’il l’avait voulu.’ Sur cet oracle de la Pythie, les Cnidiens cessèrent de creuser et se livrèrent sans combattre à Harpage et à son armée. » (voir Hérodote 1.174)

Or quelques années plus tard, en 492, un autre général de Darius, Mardonios, entreprend d’attaquer la Macédoine. Il longe la côte nord de la Mer Égée, mais sa flotte essuie une terrible tempête lors du passage de la presqu’île formée par le Mont Athos. L’expédition se solde par un cuisant échec. Cette fois-ci, une presqu’île a fait obstacle à la progression des troupes perses. Cela n’empêchera pas les Perses d’attaquer la Grèce en 490 ; mais cette agression se soldera par la victoire des Athéniens dans la plaine de Marathon. Xerxès, successeur de Darius, aurait pu tirer la leçon des deux événements qui viennent d’être relatés. Or c’est le contraire qui se produit : dès 481, il lance une nouvelle expédition contre la Grèce. Soucieux de laver l’affront fait par les dieux à la flotte perse au Mont Athos, il se met en tête de faire percer l’Isthme de l’Athos pour faire passer sa flotte. La leçon infligée aux habitants de Cnide ne lui a servi à rien et, une année plus tard, Xerxès subira un revers terrible lors de la bataille navale de Salamine. Les Grecs achèveront le travail sur terre à Platées en 479. Dans le monde que nous présente Hérodote, tout se tient : les événements s’enchaînent dans un ordre qu’un observateur attentif devrait comprendre. Hérodote n’explicite pas sa méthode historique, mais le message implicite est clair : la mission de l’historien serait de nous aider à décrypter les signes dans un monde régi par les dieux. Ces derniers ont en particulier créé les côtes, les îles et les presqu’îles, définissant ainsi les frontières naturelles entre les peuples. Attenter à l’ordre de la nature, c’est faire violence aux dieux.

[Image: presqu’île de Cnide, adapté à partir de GoogleMaps]