Pénélope : son emploi n’était pas fictif

Inc B-720Non sans ironie, on compare Pénélope Fillon à la Pénélope de l’Odyssée, qui défaisait la nuit le travail réalisé dans la journée. Une comparaison flatteuse si l’on considère le fait que la figure mythologique n’avait pas un emploi fictif. Et en plus, elle a sauvé la maison de son époux.

Grâce aux révélations du Canard Enchaîné, la presse française – et celle d’autres pays – dispose d’un filon en or (excusez le jeu de mots) : l’épouse de François Fillon, candidat à la présidentielle, aurait été payée par le contribuable pour un travail qu’elle n’aurait jamais accompli. Et comme ladite épouse porte le beau prénom de Pénélope, de petits malins ironisent sur le parallèle avec la première Pénélope, l’épouse d’Ulysse, qui passait ses nuits à défaire l’ouvrage qu’elle avait tissé pendant la journée.

Ces taquins savent-ils seulement que l’épouse d’Ulysse exerçait un emploi tout sauf fictif ? Car non seulement elle a bel et bien achevé son ouvrage (si, si ! lisez donc la suite), mais en plus elle a sauvé la maison de son époux. Sans l’intelligence de Pénélope, Ulysse aurait probablement été éliminé par ceux qui convoitaient la main de cette femme extraordinaire. Madame Fillon, de grâce ne rejetez pas la comparaison : car elle est flatteuse.

Rappel des faits : Ulysse est parti guerroyer sous les murs de Troie, laissant derrière lui son épouse pour garder le manoir familial, et surtout pour élever le petit Télémaque. Ce dernier a donc connu l’enfance de ces familles devenues monoparentales de fait, parce que Monsieur a dû prendre un emploi à l’étranger.

Dans de telles situations, l’homme qui s’absente promet toujours que cela ne durera pas : il rentrera vite dès que la situation le permettra. Or dans le cas d’Ulysse, la citadelle de Troie ne tombe qu’à la dixième année de guerre ; et pour ne pas arranger les choses, notre héros prend encore une dizaine d’années pour retrouver son foyer.

Lorsqu’Ulysse atteint enfin l’île d’Ithaque, son fils est un jeune adulte avec du poil au menton, et son épouse se fait assaillir par des hommes désireux de l’épouser. Ils ne visent vraisemblablement pas la quadragénaire un peu défraîchie, mais plutôt sa maison et le domaine qui l’entoure. Toutefois Pénélope, fidèle à son Ulysse, ne veut pas céder.

Finalement, arrivée à court d’expédients, sans nouvelles de son mari, elle va devoir se résigner à l’impensable : oublier Ulysse et prendre un nouvel époux. Écoutons-la exposer la situation à un vieux mendiant venu d’ailleurs (en fait, c’est Ulysse déguisé en mendiant, mais elle ne l’a pas encore reconnu) :

« Étranger, auparavant j’étais appréciée pour ma beauté et mon apparence ; mais les dieux immortels ont tout gâché tandis que les Argiens se rendaient à Ilion. Mon époux Ulysse les accompagnait. Cependant, s’il revenait pour prendre soin de mon existence, ma réputation s’en trouverait grandie et embellie. Mais maintenant, je me désole : voilà tout le sort que m’a octroyé une divinité malfaisante.

Il y a tous ces gens de bonne famille qui commandent sur les îles : Doulichion, Samé et Zakynthos la boisée, et aussi ceux qui résident sur Ithaque visible de loin. Ils me courtisent contre mon gré et ils dévorent ma maisonnée. C’est pourquoi je ne me soucie plus ni des étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui assurent le contact avec le peuple. Non, mon cœur se consume à désirer le retour d’Ulysse.

Mais eux, ils me pressent de prendre un époux ; et moi, j’en suis réduite à tramer des ruses. D’abord, un dieu m’a donné l’idée de monter un grand métier à tisser dans ma chambre, et d’y tisser un voile à la fois léger et de grandes dimensions. Puis je leur ai dit : ‘Jeunes gens, vous me courtisez, Ulysse est mort. Vous voulez m’épouser ? Attendez jusqu’à ce que j’aie terminé ce voile. Il ne faut pas gaspiller tout ce fil : cela fera un linceul pour le héros Laërte [le père d’Ulysse], lorsque le sort funeste d’une triste mort l’aura saisi. Il ne faudrait pas qu’une femme achéenne aille répandre parmi le peuple de mauvaises rumeurs, si un homme qui a acquis tant de biens se trouvait sans rien pour l’envelopper !’

Voilà ce que je leur dis, et je parvins à fléchir leur cœur obstiné. Alors, pendant la journée, je tissais sur le grand métier, et la nuit je défaisais le travail à la lueur des torches. C’est ainsi que, pendant trois ans, j’ai trompé les Achéens et les ai persuadés d’attendre. Mais quand, au détour des saisons, vint la quatrième année, avec la complicité de mes servantes – ces chiennes ne respectent rien ! – ils sont entrés dans ma chambre, m’ont prise sur le fait et m’ont accablée de reproches.

C’est ainsi que j’ai achevé mon ouvrage à contrecœur, sous la contrainte. Désormais, je ne peux pas échapper au mariage et je ne trouve plus d’autre subterfuge. Mes parents me mettent sous forte pression de me trouver un mari, et mon fils se désespère parce que mes prétendants dévorent notre bien. Il se rend compte de la situation : car c’est déjà un homme, il est tout à fait capable de gérer la maison, et Zeus lui accorde sa part de prospérité. »

[voir Homère Odyssée 19.124-161]

Qu’on se rassure : Ulysse, arrivé au dernier moment, parviendra à sauver son mariage menacé, à punir les prétendants de Pénélope et à récupérer son manoir. Mais c’est de Pénélope que nous devrions nous préoccuper. Pendant une vingtaine d’années, elle a tenu la maison, repoussé des prétendants rapaces, contrôlé tant bien que mal des servantes traîtresses ; et pendant trois ans, elle a fait et défait son ouvrage sur le métier, pour finalement l’achever. Pénélope, un emploi fictif ? Certainement pas ; sans elle, Ulysse ne serait plus rien. Tous les François Fillon du monde – et leurs détracteurs – devraient s’en souvenir.

[image : gravure sur bois, Le retour d’Ulysse chez Pénélope, repris d’un imprimé d’env. 1474]

Elle trompe son époux : dénoncée par le Soleil

ares_aphroditeAutrefois, le Soleil a dénoncé un cas d’infidélité conjugale ; aujourd’hui, il est remplacé par le Big Data.

Il est passé, le temps où vous pouviez rêver d’une petite aventure extra-conjugale menée dans la discrétion. Nos vies privées sont devenues quasiment transparentes par l’effet des quantités de données phénoménales que des serveurs stockent sur chaque individu. En parallèle, des personnes mal intentionnées disposent d’un accès à des sites où vous préféreriez que l’on ne vous découvre pas : les clients d’Ashley Madison, une compagnie spécialisée dans les rencontres extra-conjugales, en ont fait l’amère expérience lorsque leur identité a commencé à filtrer. Ce jour-là, il y a probablement eu beaucoup d’assiettes cassées dans les chaumières…

Chère lectrice, cher lecteur, à défaut de vous offrir un coin sûr pour vos galipettes prohibées, à l’abri du regard des ordinateurs et des caméras, permettez-moi au moins de vous consoler : la surveillance omniprésente ne date en fait pas d’hier, elle remonte aux temps les plus anciens.

C’était le temps où le Soleil… Mais laissons plutôt l’immortel Homère nous faire le récit :

« Or le chanteur [Démodocos] allait entamer un beau chant, accompagné de sa lyre : il allait raconter les amours entre Arès et Aphrodite à la belle couronne, et chanter comment pour la première fois ils s’étaient unis en secret, dans la maison d’Héphaïstos. Arès avait comblé Aphrodite de présents, elle avait couvert de honte le lit du puissant Héphaïstos. Mais le Soleil alla tout raconter à Héphaïstos : il les avait vus en train de faire l’amour.

Héphaïstos écouta ce pénible récit, puis il se rendit à sa forge en méditant de sombres pensées. Là, il fixa une grosse enclume sur sa base, et il forgea des liens dont il est impossible de se défaire, pour y coincer les amants. Après qu’il eut fabriqué son piège, Héphaïstos, toujours fâché, se rendit dans la chambre à coucher où se trouvait son lit.

Autour des montants, il disposa les liens tout autour ; et d’autres pendaient en quantité depuis le plafond. On aurait dit un mince fil d’une toile d’araignée : personne n’aurait pu le distinguer, pas même l’un des dieux bienheureux, tellement le piège était bien conçu.

Or donc, une fois qu’il eut disposé tout cet attirail autour du lit, il partit pour [l’île de] Lemnos, forteresse bien bâtie, son endroit préféré. Quant à Arès aux rênes d’or, ce départ ne lui échappa pas : dès qu’il eut vu Héphaïstos, l’habile artisan, s’éloigner de chez lui, il se rendit à la demeure du dit Héphaïstos, fameux à la ronde, parce qu’il avait bien envie de faire l’amour avec la déesse de Cythère.

Aphrodite venait de quitter son père, [Zeus] le puissant fils de Cronos ; elle était rentrée, et elle se tenait assise. Arès entra dans la maison, lui caressa la main et lui tint le discours suivant : ‘Viens, ma chérie, filons au lit : car Héphaïstos n’est plus là ; je crois bien qu’il est allé à Lemnos trouver le peuple des Sintiens à la langue barbare.’

C’est ainsi qu’il parla à Aphrodite, qui sentit monter le désir de coucher avec lui. Ils passèrent donc au lit et s’y étendirent. Mais voilà que les liens que ce malin d’Héphaïstos avait fabriqués leur tombèrent dessus, et ils ne purent ni bouger ni lever un membre. Ils comprirent alors qu’ils ne pourraient s’échapper. »

[voir Homère, Odyssée 8.266-299]

Je vous passe une partie de l’histoire : Héphaïstos, prévenu par ce mouchard de Soleil, revient chez lui et fait un véritable scandale. Il convoque tous les dieux et les déesses. Les jeunes rigolent bien, en particulier les deux frères, Apollon et Hermès.

Apollon : « Messager Hermès, fils de Zeus, dispensateurs de biens au regard perçant, ça ne te ferait pas plaisir, de te trouver coincé par des liens puissants, couché dans un lit avec Aphrodite la dorée ? »

Hermès : « Oh oui ! J’aimerais bien, seigneur Apollon lanceur de flèches ! Je voudrais être ligoté à triple tour par des liens interminables, et je vous permettrais de me regarder, tous les dieux et les déesses, pour autant que je couche dans un lit avec Aphrodite la dorée ! »

[voir Homère, Odyssée 8.335-342]

Tous s’esclaffent ; mais l’un des dieux ne rit pas : c’est Poséidon, l’oncle d’Aphrodite, qui tente d’arranger les choses avant que Zeus ne perde la face en apprenant les frasques de sa fille. Après un court marchandage, on règle l’affaire et les deux amants filent vite se cacher très loin, chacun dans un endroit différent. S’ils avaient eu un compte Facebook, ils l’auraient fermé pour au moins trois jours.

Que retenir de cette histoire ? Si l’infidélité conjugale passe pour l’une des activités les plus anciennes de l’humanité, force est de constater qu’elle s’accompagne, dès les origines, d’une solide dose de surveillance : rien n’échappe au Soleil, et c’est un vilain mouchard. Aujourd’hui, le Soleil a cédé sa place aux caméras, au Big Data et à divers logiciels chargés de surveiller nos moindres hoquets. Nous ne sommes pas plus libres qu’Arès et Aphrodite ; ça va encore grincer dans les chaumières.

[image : Johann Heiss, Héphaïstos surprenant Arès et Aphrodite (1679)]

Avec un robot, c’est plus facile

robotLes robots sont en train de devenir une réalité dans notre quotidien. Homère les avait déjà imaginés ; et Aristote a entrevu les conséquences sociales de l’introduction de ces machines dans notre vie.

Nous ne sommes plus dans le fantasme : les robots commencent à intégrer notre monde réel, et ce n’est qu’un début. Robots soudeurs dans des usines de voitures, robots pour accueillir les clients dans des hôtels ou des restaurants, robots démineurs ou soldats, aides-soignants robotisés ; et l’on pourrait facilement allonger le catalogue.

Ces nouveaux développements soulèvent une foule de question. Le robot doit-il être considéré comme un simple outil, alors qu’il va remplacer des employés et les priver de leur poste ? Faut-il taxer le travail d’un robot ? Et dans le fond, si nous fabriquons des robots pour vivre à notre place, qu’allons-nous faire de nous-mêmes ?

Le mot « robot » nous vient du tchèque, mais le concept remonte à la plus haute Antiquité. Le dieu Héphaïstos s’était déjà fabriqué une série de trépieds à roulettes qui se déplaçaient tout seuls :

« Thétis aux pieds d’argent arriva chez Héphaïstos, dans sa demeure indestructible, brillant comme les astres, remarquable parmi les immortels, fabriquée en airain. Le dieu boiteux se l’était fabriquée lui-même.

Thétis le trouva en train de s’activer en tournoyant autour des soufflets de sa forge, tout en sueur. Il avait construit une bonne vingtaine de trépieds qu’il avait alignés le long de la paroi de la salle bien bâtie. Il avait fixé des roulettes en or sous la base de chaque trépied, pour qu’ils entrent automatiquement dans l’assemblée des dieux et qu’ils retournent ensuite dans sa maison. Quel spectacle extraordinaire ! Il les avait presque terminés : il lui restait à attacher les poignées ouvragées ; il était en train de les préparer et de forger les attaches. »

[voir Homère, Iliade 18.369-379]

Des trépieds qui se déplacent automatiquement, comme votre aspirateur ou votre tondeuse à gazon.

Si tout cela nous paraît presque banal, ce n’était pas encore le cas du temps d’Héphaïstos et des héros du temps jadis, pour qui seul un dieu ou un inventeur d’un talent extraordinaire pouvait concevoir de tels engins. Dédale, inventeur du labyrinthe et premier homme volant (il a perdu son fils dans l’aventure), devait attacher les statues qu’il fabriquait ; sinon, elles risquaient de prendre la fuite.

Quant au philosophe Aristote, il avait anticipé la dimension sociale de l’introduction des robots : il avait en effet compris le caractère hybride de telles machines, situées entre l’outil et l’individu. Accrochez-vous, c’est Aristote, il est un peu plus sec qu’Homère…

« La propriété est un élément constitutif de la maisonnée, et l’art d’acquérir de la propriété est un acte de gestion de la maisonnée : car sans le nécessaire, il est impossible à la fois de vivre et d’avoir une bonne qualité de vie. Or pour un métier particulier, il est nécessaire de disposer des outils appropriés si l’on veut réaliser son ouvrage ; et il en va de même pour celui qui gère une maisonnée.

Parmi les outils, certains sont inanimés, d’autres sont animés : ainsi par exemple, pour le pilote de bateau, le gouvernail est un outil inanimé, tandis que la vigie à la proue du navire est un outil animé. Car l’assistant dans un métier est une espèce d’outil.

De la même façon, un bien de propriété constitue un outil pour vivre, et l’acquisition consiste à avoir une quantité d’outils, et l’esclave est en quelque sorte une propriété animée. En outre, tout assistant est comme un outil multiple : car si chaque outil pouvait recevoir nos ordres, ou les anticiper pour exécuter chacune des tâches qui lui seraient assignées (comme ce que l’on raconte à propos des statues de Dédale ou des trépieds d’Héphaïstos, dont le poète disait qu’ils ‘entraient automatiquement dans l’assemblée des dieux’),  et si de la même manière les navettes tissaient automatiquement, si les plectres jouaient tout seuls de cithare, alors les constructeurs n’auraient plus besoin d’assistants, et les maîtres n’auraient plus besoin de serviteurs. »

[voir Aristote, Politique 1.2.4-5 (1253b)]

Oui, vous avez bien lu : Aristote envisage déjà, à son époque, la possibilité que des machines automatiques viennent remplacer les hommes, avec pour conséquence qu’il ne serait plus nécessaire d’employer des humains pour faire le travail. Pour Homère, ce n’était qu’un fantasme entre les mains d’un dieu ; pour Aristote, le fantasme devenait une possibilité ; et aujourd’hui, nous sommes en train d’en faire une réalité.

Dès la semaine prochaine, la rédaction de ce blog sera confiée à un robot.

[image: Genco Gulan, Sculpture, robotic arm]

p.s. : d’autres ont parlé de cette question en détail, et de manière plus compétente que votre serviteur.

Michelle Obama, aussi cool que Pénélope

michelle_obamaMichelle Obama décroche le premier prix de la coolitude pour l’élégance avec laquelle elle soutient l’ancienne adversaire de son mari. Aussi cool que Pénélope.

Bravo, Madame Obama ! L’épouse du président des États-Unis ne se contente pas d’ignorer avec panache le maladroit plagiat commis par l’épouse de Donald Trump : elle apporte aussi un soutien vibrant et bienvenu à Hillary Clinton. Au passage, Michelle Obama confirme son statut de personne la plus cool du pays, tout en diffusant un message admirable de dignité. À qui la comparer ? À Pénélope, pardi !

Pénélope, l’épouse du héros Ulysse, n’est pas seulement un symbole de fidélité. Certes, elle résiste aux avances de ses prétendants pendant une bonne vingtaine d’années, mais surtout elle le fait avec classe et finesse. On se souvient de la promesse qu’elle a faite à ses prétendants pour les faire patienter : lorsqu’elle aura achevé l’ouvrage qu’elle est en train de tisser, elle acceptera d’épouser l’un des hommes qui dévorent les biens du palais d’Ulysse ; mais pendant la nuit, elle défait le travail accompli de jour. Cette ruse dure un bon moment, jusqu’à ce que l’un des prétendants découvre la supercherie et la contraigne à terminer l’ouvrage.

Le temps presse désormais, les prétendants se font plus insistants, ils deviennent carrément insolents et ils songent à se débarrasser de Télémaque, fils d’Ulysse et de Pénélope. Cette dernière fait alors preuve d’un courage remarquable, affrontant les prétendants et les tançant vertement. C’est le vil Antinoos qui se fait moucher :

« L’intelligente Pénélope à son tour conçut un plan : elle allait se montrer aux prétendants puisqu’ils étaient si arrogants. Elle avaient en effet appris que, dans le manoir, on s’apprêtait à éliminer son fils. C’était ce que lui avait rapporté le héraut Médon, lequel avait eu vent du projet.

Pénélope se rendit donc dans la grande salle, accompagnée de ses suivantes. Divine parmi les femmes, elle se présenta devant les prétendants et s’appuya contre un montant du mur solide, non sans avoir ajusté sur ses joues un voile splendide.

Elle s’adressa à Antinoos en l’apostrophant :

‘Antinoos, homme arrogant et perfide, on raconte que, parmi le peuple d’Ithaque, tu l’emportes sur tes compagnons par la sagesse et la parole. Or tu ne répondais pas à cette description… Imbécile ! Comment, toi, peux-tu ourdir la mort et le trépas de Télémaque ? Tu ne respectes donc pas le droit des suppliants, dont Zeus est pourtant le garant. C’est un sacrilège que de tramer le mal contre les autres.

Ne sais-tu donc pas que ton père est arrivé ici en fugitif ? Il avait peur du peuple, qui était très irrité : car il s’était rangé du côté de pirates de Taphos pour accabler les habitants de la Thesprotie, alors que ceux-ci étaient nos alliés ! Ils voulaient le tuer, lui arracher le cœur et dévorer ses ressources, dont l’abondance surpassait tous les désirs.

Or Ulysse l’a sauvé, et il a retenu le peuple, qui était pourtant fâché. Et maintenant, voici que tu dévores sa maison, sans rien payer ! Tu courtises son épouse, tu cherches à tuer son fils et tu me causes beaucoup de peine. Allons ! Je t’enjoins de cesser et de dire aux autres de faire de même !’ »

[voir Homère, Odyssée 16.409-433]

Il faut un sacré cran pour tenir tête à ces prétendants ; or Pénélope ne se gêne pas pour rappeler à Antinoos d’où il vient : son père ne doit sa vie qu’à la générosité d’Ulysse. De même, il faut du cran pour rappeler à tous les Américains que la Maison Blanche où réside Michelle Obama, descendante d’esclaves, a été construite par des esclaves… Encore bravo, Madame Obama ! Pénélope n’aurait pas mieux fait.

[image: Michelle Obama]

Les larmes des héros

Men_running_in_a_chariot_race_at_the_Piha_Surf_Club_carnival,_ca_1938Ronaldo à terre, en larmes, le genou blessé. Un héros pleure-t-il ?

On n’oubliera pas de sitôt les images d’un Cristiano Ronaldo à terre, versant des larmes de frustration sur un genou abîmé par un choc violent avec un adversaire. La finale de l’Eurofoot 2016 a certes manqué de vivacité. Cependant le drame ronaldien, suivi de la réaction de fierté des Portugais face à des Français soudain dépourvus de leur énergie initiale, aura apporté une touche humaine à une partie qui menaçait de s’enliser.

On a aussi beaucoup parlé d’un papillon venu consoler Ronaldo, se posant sur son visage pour sécher ses larmes.

Mais au fait, un héros de la trempe de Ronaldo, connu pour son arrogance, a-t-il le droit de pleurer ? Sans doute : c’est précisément le caractère excessif du personnage qui lui donne son relief particulier. Les héros de l’épopée pleuraient aussi de chagrin, de rage, de frustration et d’humiliation.

Retour sur une autre compétition sportive, les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle, au chant 23 de l’Iliade. Patrocle est mort, son fidèle compagnon Achille est partagé entre le désespoir et la colère – il verse quelques hectolitres de larmes à l’occasion – puis il décide de célébrer la mémoire du disparu en mettant sur pied des jeux athlétiques : course de char, boxe, course à pied. Pour les prix, on ne se contente pas de médailles, mais Achille offre des trépieds, du bronze ou encore des femmes.

La course de chars donne lieu à un duel particulièrement serré entre les concurrents de tête. Sur les cinq cochers, Diomède et Eumélos ont pris la tête et luttent pour la première place :

« Et voici qu’Eumélos aurait dépassé Diomède, ou du moins il lui aurait disputé la victoire, si Phoibos Apollon ne s’était pas irrité contre le fils de Tydée [Diomède] : il lui arracha des mains son fouet brillant. Dépité, Diomède laissa couler des larmes de ses yeux, parce qu’il voyait ses juments aller encore plus vite, mais elles se faisaient mal en courant sans aiguillon.

Athéna se rendit compte qu’Apollon apportait une aide illicite au fils de Tydée. Elle s’élança au secours du conducteur de troupes [Diomède] et lui remit un fouet, tout en redonnant de la vigueur aux juments.

Puis, en colère, elle se dirigea vers le fils d’Admète [Eumélos]. La déesse brisa le joug de son attelage ; les juments filèrent de part et d’autre de la piste, tandis que le timon tombait à terre. Quant à Eumélos, il culbuta hors du char et heurta une roue, s’éraflant les coudes, la bouche et le nez, puis se cognant le front, au-dessus des sourcils. Ses yeux s’emplirent de larmes, et il en perdit la voix vigoureuse.

Le fils de Tydée le contourna, contrôlant ses chevaux aux lourds sabots, et s’élança pour prendre une avance décisive sur les autres. »

[voir Homère, Iliade 23.382-399]

Tydée remporte donc la victoire, laissant Eumélos pleurer sur sa malchance. On reconnaît derrière ce coup du sort une manœuvre de la déesse Athéna.

ronaldo1bw.jpgHeureusement pour les héros, le sport peut aussi donner à rire. On peut espérer que, une fois la victoire portugaise pleinement savourée, Cristiano Ronaldo parviendra à porter un regard moins triste sur sa sortie de piste. Il pourra se souvenir de la mémorable glissade d’Ajax alors qu’il est sur le point de ravir la victoire à Ulysse dans la course à pied. Le premier prix consiste en un cratère précieux, vase magnifique ; pour le second, ce sera une vache. Les deux coureurs sont au coude à coude lorsqu’Ulysse demande un petit coup de pouce à Athéna (encore elle !).

« Comme ils approchaient de la fin du parcours, voici qu’Ulysse appela la déesse aux yeux pers, Athéna, à son secours, priant en son for intérieur : ‘Écoute-moi, déesse, apporte ton secours bienveillant à mes jambes !’

Pallas Athéna entendit ses prières et rendit ses membres rapides, aussi bien les pieds que ses mains au-dessus. Et comme ils étaient tous deux à un doigt de se saisir des prix, Ajax glissa dans sa course – mis en difficulté par Athéna – sur les bouses des vaches mugissantes que l’on avait sacrifiées, celles-là mêmes qu’Achille aux pieds rapides avait tuées en l’honneur de Patrocle. La bouche et le nez d’Ajax se remplirent de bouse.

L’endurant Ulysse, arrivé le premier, s’empara du cratère ; quant au brillant Ajax, il saisit la vache. Mais voilà qu’il se retrouva avec la corne de la vache rustique dans la main, crachant encore de la bouse ! Il s’adressa alors aux Argiens : ‘Aïe ! C’est la déesse qui a entravé mes pieds ! Depuis toujours, elle se tient à côté d’Ulysse comme si elle était sa maman, et maintenant aussi elle lui donne un coup de main.’

Tout le monde rigola gentiment de ce qui lui était arrivé. »

[voir Homère, Iliade 23.768-784]

Alors, les héros doivent-ils pleurer ou rire ? Les deux, mon général ! Il y a un moment pour pleurer, et Ronaldo Cristiano avait bien le droit de laisser éclater son dépit. Ensuite, il faut savoir aussi rire de sa mésaventure.

[images:

Leicester aidé par la prière d’un moine bouddhiste : ça doit marcher

monkLe club de football de Leicester obtient une victoires inespérée grâce aux prières d’un moine bouddhiste. Si l’on en juge par l’ancienneté du procédé, ça doit marcher.

Le club de football de Leicester étonne ses fans pour au moins deux raisons. Tout d’abord, cette équipe à la réputation plutôt modeste s’est hissée vers les sommets du classement, ce qui ne peut que nous réjouir : on adore toujours la victoire d’un David contre Goliath. Mais la surprise vient surtout du fait que ce club a obtenu une aide insolite grâce aux prières fournies par un moine bouddhiste, qui a prié de 2h à 4h du matin.

L’équipe appartient en effet à un richissime homme d’affaires thaïlandais. Celui-ci n’a pas hésité à revendiquer pour les joueurs britanniques la protection des puissances extrême-orientales.

On peut évidemment douter du rapport de cause à effet entre ces prières offertes et les victoires obtenues en retour. Quoi qu’on en pense, ce modèle explicatif un peu sommaire fascine les foules et met en relief une équipe qui n’aurait, autrement, que peu d’atouts à faire valoir. Nuls en sciences, les footballeurs de Leicester sont en revanche des as de la communication.

Le procédé consistant à demander la protection des dieux pour remporter une victoire remonte à des temps immémoriaux. On pourrait affirmer que le plus vieux métier du monde, ce n’est pas celui que vous croyez, mais bien celui de prêtre. Et si les prêtres sont des professionnels de la prière, les particuliers ont aussi su profiter de certains arrangements avec les dieux, selon le principe bien établi : do ut des, ‘je donne pour que tu donnes’. Autrement dit, l’homme fait une offrande, et il attend une faveur de la divinité en retour. Il peut s’agir d’une offrande matérielle, ou plus simplement d’une supplication.

Dans la plaine de Troie, où les Grecs et les Troyens ont passé neuf ans à s’entretuer, le procédé était assez commun, comme en témoigne Homère dans l’Iliade. À titre d’exemple concret, voici la prière que Diomède, l’un des meilleurs soldats grecs, adresse à Athéna pour qu’elle lui donne un petit coup de main dans une situation difficile :

« C’est alors que le brave Diomède éleva la voix :

‘Écoute-moi, Atrytone [Athéna], fille de Zeus qui porte l’égide : dans le passé tu as prêté de bon cœur ton secours à moi et à mon père lorsque nous combattions ; maintenant à nouveau, Athéna, sois-moi favorable. Accorde-moi de battre mon adversaire et de le faire venir dans la trajectoire de ma lance. C’est lui qui a commencé par m’en lancer une, et il s’en vante ! En plus, il prétend que je ne verrai plus longtemps la lumière brillante du soleil.’

Sur ces mots de Diomède, Pallas Athéna l’entendit : elle rendit ses membres agiles, aussi bien ses pieds que ses mains au-dessus. Elle se tint près de lui et lui adressa ces paroles ailées :

‘Sois confiant maintenant, Diomède, pour combattre les Troyens : car j’ai insufflé dans ta poitrine l’ardeur intrépide de ton père Tydée, un écuyer qui savait tenir son bouclier ! Le voile qui recouvrait ta vue auparavant, je l’ai retiré, pour que tu distingues bien un dieu d’un homme. Maintenant donc, si un dieu s’approche pour te mettre à l’épreuve, ne va pas t’opposer à lui, quel qu’il soit. Ce n’est que si Aphrodite, la fille de Zeus, s’engage dans le combat qu’il te faut la blesser de la pointe de ton arme d’airain.’ »

[voir Homère, Iliade 5.114-132]

Quand je vous disais que ça marche… Diomède a adressé sa supplication à Athéna, elle lui a répondu favorablement, et – fait exceptionnel – elle lui a même donné le feu vert pour égratigner la peau de la belle Aphrodite. Si les prières de Diomède ont eu un tel effet, pourquoi un moine bouddhiste ne pourrait-il pas obtenir la victoire d’une équipe de foot britannique ?

[image : l’enthousiasme des moines bouddhistes thaïlandais pour le football ne connaît aucune limite d’âge]

Homère aujourd’hui : toujours déclamé avec passion

lectureLes poèmes épiques témoignent de récitations qui suscitaient l’émotion des auditeurs dans le monde antique. Aujourd’hui encore, les Lectures Homériques de Genève attestent la continuité du phénomène.

Dans l’univers d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée ne se lisaient pas, elles se chantaient : des professionnels – on disait des « aèdes » – rappelaient le souvenir des exploits de héros du temps passé, en s’accompagnant d’une cithare. Leur chant suscitait l’émotion de leurs auditeurs. Poète immortel, Homère a survécu à toutes les vicissitudes et, encore aujourd’hui, des passionnés nous ramènent aux exploits d’Achille et Hector devant Troie, ou aussi aux errances d’Ulysse retournant à Ithaque.

L’Iliade et l’Odyssée font l’objet des Lecture Homériques qu’André Hurst, professeur de grec à l’Université de Genève, a instituées voici plus de dix ans. Désormais, les étudiants de grec ont repris le flambeau, attirant de nombreux participants, exécutants et auditeurs, pour une déclamation de l’une des deux grandes épopées sur 24 heures.

C’est dans le texte même de l’épopée qu’il faut aller chercher les premiers échos de l’activité des aèdes. Dans l’Odyssée, Ulysse a échoué sur les rivages de l’île des Phéaciens ; il est reçu par le roi Alkinoos et par son épouse Arété. Par prudence, il n’a pas encore dévoilé son identité à ses hôtes, et certains compagnons du roi lui cherchent des ennuis. La querelle naissante est cependant apaisée grâce à l’art d’un aède, Démodokos.

Voyons comment Homère lui-même relate cet épisode :

« Un héraut s’approcha, conduisant le fidèle aède, Démodokos, estimé de tous. Il l’installa au milieu des convives, appuyé contre une haute colonne.

C’est à ce moment qu’Ulysse, fécond en ruses, interpela le héraut. Il avait détaché de l’échine d’un porc aux dents féroces – tout en laissant la plus grande partie – un morceau de viande suintant de graisse.

‘Héraut, tiens donc, passe à Démodokos ce morceau de viande pour qu’il ait à manger. Je vais le saluer, en dépit de ma tristesse. Parmi tous les hommes qui foulent le sol de la terre, les aèdes méritent notre estime et notre respect : car la Muse leur a enseigné leurs chants, et elle aime la race des aèdes.’

Ainsi parla Ulysse, et le héraut prit le morceau de viande pour le placer dans les mains du divin Démodokos. Celui-ci l’accepta, tout content. Les autres convives, alors, allongèrent leurs mains vers les victuailles qui avaient été préparées.

Lorsque tout le monde se fut rassasié de boisson et de nourriture, Ulysse fécond en ruses prit la parole pour s’adresser à Démodokos :

‘Démodokos, je t’estime plus que tous les autres mortels. Tu as dû recevoir des leçons d’une Muse, enfant de Zeus, ou alors d’Apollon : car tu chantes de manière particulièrement bien ordonnée les malheurs des Achéens, leurs actions, leurs souffrances et leurs peines. On dirait que tu étais sur place, ou que tu l’as entendu de quelqu’un qui y était !

Allons, change de sujet et chante-nous la construction du cheval de bois qu’Épéios a construit avec l’aide d’Athéna. Ce cheval était un piège que le divin Ulysse fit introduire dans l’acropole après l’avoir rempli de soldats, lesquels ont mis à sac Ilion. Si tu me fais un récit approprié de ces événements, je dirai aussitôt à tout le monde qu’un dieu a pris plaisir à te faire don d’un chant divin.’

Telles furent les paroles d’Ulysse ; et l’aède, inspiré par un dieu, commença à exécuter son chant. Il débuta au moment où les Argiens avaient embarqué dans leurs vaisseaux bien charpentés et avaient levé l’ancre, non sans avoir mis le feu à leurs baraques. Au même moment, Ulysse et ses compagnons, cachés dans le cheval, se trouvaient déjà sur la place publique de Troie ; car les Troyens avaient introduit le cheval dans leur citadelle.

Le cheval se tenait là, et les Troyens n’en finissaient pas de palabrer, assis tout autour. Trois options se dessinaient : soit percer le bois creux avec un bronze impitoyable, soit le précipiter du haut d’une falaise, soit l’accepter comme un grand cadeau qui leur concilierait la faveur des dieux.

C’est en définitive le troisième avis qui allait prévaloir. Le destin voulait en effet que la cité soit détruite, puisqu’elle renfermait le grand cheval de bois où se cachaient tous les meilleurs soldats argiens qui allaient semer le meurtre et la mort parmi les Troyens. Et Démodokos chantait comment les fils des Achéens surgirent du cheval, quittant leur cachette, et dévastèrent la cité.

Il chantait comme chaque soldat allait ici ou là dans la ville haute, tandis qu’Ulysse, pareil à Arès, se rendait dans la demeure de Déiphobe, accompagné de Ménélas semblable à un dieu. Là en particulier, il raconta que l’on mena une lutte acharnée qui se solda par la victoire, grâce au soutien généreux d’Athéna.

Voilà ce que chantait l’aède, suscitant l’admiration de tous. Ulysse, quant à lui, se liquéfiait, laissant couler les larmes de ses paupières sur ses joues. »

[voir Homère, Odyssée 8.471-522]

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Eh oui ! Ulysse, un soldat aguerri, ne peut s’empêcher de pleurer lorsque l’aède lui rappelle l’épisode de la prise de Troie. Ces larmes vont finalement amener le héros à révéler sa véritable identité à ses hôtes.

Ce n’est pas une exagération d’affirmer que l’émotion suscitée par Démodokos auprès d’Ulysse, c’est la même émotion qui nous saisit lorsque nous entendons quelqu’un déclamer Homère aujourd’hui. L’appellation de « poète immortel » n’est pas usurpée.