L’illettrisme, sa n’existe plus

Papyrus grec d’Égypte, P.Diog. 25, 132 ap. J.-C.

Éradiqué, l’illettrisme ? En fait, non : cela fait quelques millénaires que les uns lisent et écrivent avec aisance, tandis que les autres doivent lutter pour maîtriser cette compétence.

Brigitte Pythoud mériterait une médaille, une statue, et peut-être un jour une place au Paradis (où je n’aurai pas la chance de la rencontrer, mon séjour étant déjà réservé quelques étages plus bas) : depuis une trentaine d’années, elle lutte contre l’illettrisme en Suisse.

Comment ? Il y a encore des gens qui ne savent pas lire et écrire ? Pourtant, quand j’étais petit, on me disait à l’école que le roi Charlemagne avait introduit l’école obligatoire. Depuis 789, bigre, le problème devrait être résolu ? Eh bien non ! Car il ne suffit pas de savoir déchiffrer quelques lignes ou de pouvoir griffonner un bref message : dans notre monde toujours plus complexe, il est attendu de tous que nous sachions lire et comprendre des directives, que puissions remplir un formulaire, ou encore que nous soyons en mesure de recourir par écrit contre une décision prise à notre encontre.

Or nombreuses sont les personnes en Suisse qui, tout en étant passées par l’école, ne sont pas parvenues à maîtriser l’art de la lecture et de l’écriture. De tous temps, il y a eu des gens qui savent et d’autres qui ne savent pas.

En l’an 132 ap. J.-C., un certain Héracleïdès emprunte cent drachmes dans un petit village égyptien. À l’époque, c’est le grec qui est utilisé dans le pays pour enregistrer des transactions, mais notre brave Héracleïdès n’est pas vraiment doué pour l’écriture. Il est certes en mesure de tracer quelques lettres, mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Vous pouvez juger du résultat en haut de cette page.

Quelques années plus tard, en 165, deux propriétaires d’un terrain en Égypte romaine signent un reçu après qu’ils ont pris livraison du loyer d’un fermier, quelques sacs de blé. L’un des deux propriétaires sait écrire, mais l’autre pas ; le premier signe donc pour les deux, en précisant : « Moi, Mystharion, j’ai écrit aussi pour Harpalos parce qu’il ne sait pas écrire. »

C’est écrit en grec (la langue de communication écrite à cette époque en Égypte), d’une main très rapide, mais sûre. Pour nous, l’écriture est bien sûr quasi illisible, à moins d’avoir un peu d’entraînement.

Papyrus de Berlin BGU III 708.21-22.
http://aquila.zaw.uni-heidelberg.de/hgv/9308
https://berlpap.smb.museum/02022

La formule apparaissant sur ce document pourrait paraître anodine, sauf qu’elle revient des centaines de fois dans les documents retrouvés dans les sables égyptiens. Des hommes, très souvent des femmes, doivent se faire représenter par une tierce personne pour régler des formalités administratives. Il y a bien des écoles, mais seuls les enfants des familles favorisées y sont admis pour apprendre à lire et écrire en grec. Les autres devront se débrouiller en sollicitant un coup de main ici ou là.

Et justement, voilà un petit Égyptien qui a déjà appris à écrire, mais il lui reste encore un peu de chemin à faire. Son papa est descendu à Alexandrie, laissant à la maison un gosse fâché de cet abandon. Le petit prend donc un morceau de papyrus et rédige une lettre, qui nous a été conservée. La traduction proposée ici conserve le ton utilisé dans l’original par le garçon.

« Théon à son père Théon, salut. Bien joué : tu m’as pas pris avec toi à la ville. Si tu veux pas me prendre avec toi à Alexandrie, je t’écrirai plus de lettres, je te parlerai plus, je te dirai plus au revoir. Et si tu vas à Alexandrie, je te donnerai plus la main, et je te dirai plus salut. Si tu veux pas me prendre, c’est comme ça. Et ma mère a dit à Archélaos : ‘Il me rend nerveuse, emmène-le.’ Bien joué : tu m’as envoyé des cadeaux, de la camelote. Ils m’ont raconté des bobards le 12, le jour où tu es parti en bateau. Bref, fais-moi venir, s’il te plaît. Si tu me fais pas venir, je mange pas et je bois pas. Voilà. »

Nous ne savons pas ce que le petit Théon est devenu, mais ne vous faites pas trop de souci pour lui : selon toute vraisemblance, il appartient à une famille de Gréco-Égyptiens favorisés et sa maladresse temporaire fera vite la place à une certaine aisance dans l’écriture. Ce ne sera pas le cas d’une immense majorité des habitants de l’Égypte romaine, condamnés à l’illettrisme. Ils auraient eu besoin d’une Brigitte Pythoud.