Adieu à la confidentialité

clipart-mail-message-1560x1560Tous nos courriers peuvent être interceptés, toutes nos données confidentielles finissent tôt ou tard entre les mains de tiers.

Le récent scandale autour de Facebook n’a fait que souligner un fait bien connu : lorsque nous communiquons avec des tiers, rien ne peut garantir la confidentialité de nos échanges électroniques. Nos données personnelles peuvent finir entre les mains d’inconnus, tandis que nos courriels risquent à tout moment de finir sur la place publique.

Comment réagir ? Revenir à des messages sur papier ? C’est probablement une mauvaise idée : les héros grecs s’envoyaient déjà des courriers confidentiels, mais de tels envois pouvaient être interceptés.

Commençons avec l’histoire de Bellérophon. Ce héros vivait en Argolide, au service du roi Proitos. Or la reine était amoureuse de Bellérophon et voulait coucher avec lui. Devant le refus de notre héros, l’épouse de Proitos fit croire à son mari que Bellérophon avait cherché à la séduire. Le roi, furieux, décida de se débarrasser de celui qu’il croyait être son rival. Voici ce qu’Homère nous raconte à ce propos :

« [Proitos] reculait devait l’idée de le tuer car il était pris par un scrupule religieux. Il envoya donc Bellérophon en Lycie en lui confiant un message fatal : sur une tablette pliée, il avait gravé un message porteur de mort, qu’il lui demanda de montrer à son beau-père pour que Bellérophon périsse. »

[Homère Iliade 6.167-171]

Ce passage contient l’ébauche d’un système de transmission de messages confidentiels : il s’agit d’une tablette pliée en deux et vraisemblablement protégée par un sceau. Bellérophon transporte le message, mais ne peut pas l’ouvrir. Il ignore donc que Proitos demande à son beau-père en Lycie de se débarrasser de Bellérophon.

Que se passe-t-il lorsque le porteur du message enfreint la confidentialité et ouvre la tablette ? Il faut se tourner vers l’historien Thucydide pour trouver un tel cas.

« [Un messager] s’était rendu compte qu’aucun des messagers qui l’avaient précédé n’était rentré, ce qui l’effraya. Il contrefit donc le sceau (qui fermait le message) pour que, s’il s’avérait qu’il s’était trompé ou si l’expéditeur lui redemandait la lettre pour y apporter une modification, son indiscrétion passe inaperçue. Il ouvrit le message, dans lequel ses soupçons s’avérèrent fondés : il y trouva un ordre de supprimer le messager. »

[Thucydide 1.132]

En accédant au contenu de la lettre qu’il portait, le messager a donc sauvé sa peau. Or ce message contient aussi la preuve que l’expéditeur est un traître à sa patrie. Le messager se transforme alors en lanceur d’alerte et dénonce son maître aux autorités, ce qui produira le premier cas d’écoutes secrètes.

L’histoire de Bellérophon, à laquelle répond l’anecdote rapportée par Thucydide, met en évidence un problème fondamental : quelles sont les limites de la confidentialité ? Est-il justifié d’ouvrir un courrier pour prévenir une éventuelle action criminelle ? Mais alors, ne devrait-on pas ouvrir tous les courriers puisqu’on ne sait pas à l’avance lesquels contiendraient des éléments compromettants ?

Laissons le dernier mot à Ménélas, qui intercepte un message confié à un serviteur par Agamemnon.

« Le serviteur : ‘Tu n’avais pas le droit d’ouvrir le message que je portais !’

Ménélas : ‘Mais toi, tu n’avais pas à porter un message qui causait un préjudice à tous les Grecs !’ »

[Euripide Iphigénie à Aulis 307-308]

Donner sa vie pour une cause

sacrifice_iphigeniePeut-on, doit-on sacrifier son existence au nom d’une cause qu’on juge noble ? Iphigénie a fait ce choix.

Au cours de l’année 2015, nous avons vécu divers événements qui ont passablement brouillé nos repères. Des dessinateurs à l’humour bête et méchant ont payé de leur vie leur impertinence, au nom de la liberté d’expression. Des assassins bêtes et méchants les ont éliminés, croyant défendre un sentiment religieux. Certains de leurs acolytes ont massacré une foule d’innocents et ont renoncé à vivre, usurpant là aussi – après lavage de cerveau – une étiquette religieuse.

Dans ce fouillis d’idées bizarres et contradictoires, comment s’y retrouver ? Où sont les héros ? Peut-on réellement donner sa vie pour une cause ? Le don de soi désintéressé existe-t-il ? Le cas du sacrifice d’Iphigénie constitue une invitation à la réflexion.

Iphigénie est la fille d’Agamemnon, roi d’Agamemnon. Ce dernier, à la tête d’une coalition de princes argiens, danéens et achéens, part pour Troie afin de reprendre l’épouse de son frère Ménélas. La belle Hélène – car c’est d’elle qu’il s’agit, bien sûr – a suivi un peu trop facilement le beau Pâris, un prince troyen.

La flotte se rassemble à Aulis, sur la côte est de la Grèce, avant de traverser la Mer Égée. Là, pour des raisons sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas, la déesse Artémis se fâche contre Agamemnon et bloque les navires : plus un souffle de vent pour accompagner leur traversée. Un devin révèle alors à Agamemnon que, s’il veut pouvoir lever l’ancre, il devra tout d’abord sacrifier à Artémis sa fille Iphigénie.

Singulier dilemme pour un père : d’un côté, il se doit d’être loyal envers son frère Ménélas, et il ne peut perdre la face vis-à-vis de son armée ; de l’autre, on lui demande bel et bien de sacrifier sa propre fille… Dans un premier temps, le sens du devoir l’emporte. Agamemnon fait venir son épouse et sa fille sous prétexte de marier Iphigénie au héros Achille, mais il s’apprête en fait à laisser égorger la jeune fille. Achille découvre la manœuvre ; il entre dans une colère noire. Finalement, Agamenon, pris de remords, se ravise et renonce à son funeste projet. C’est alors qu’Iphigénie elle-même provoque un retournement de situation inattendu : car elle décide tout de même, de son plein gré, de se laisser sacrifier au nom de l’intérêt général.

Voyons les raisons avancées par Iphigénie à sa mère pour la convaincre d’accepter son choix :

« J’ai décidé de mourir ; mais je veux le faire de manière glorieuse, sans la moindre bassesse. Examine donc la situation avec moi, mère, et vois comme mes paroles sont judicieuses. C’est sur moi que toute la puissance de l’Hellade porte son regard en ce moment, et c’est de moi que dépend que les navires puissent traverser la mer pour semer la désolation chez les Phrygiens ; de moi aussi, que les Barbares ne puissent plus à l’avenir enlever les femmes de la Grèce bienheureuse, et qu’ils paient pour avoir corrompu Hélène, enlevée par Pâris. Voilà tout ce que je sauverai par ma mort, et je jouirai d’une renommée bénie pour avoir donné la liberté à l’Hellade.

En effet, il ne me faut pas m’attacher trop fortement à la vie. Car c’est pour tous les Hellènes, et non pour toi seule, que tu m’as mise au monde. Il y a des milliers d’hommes armés de leurs boucliers, des milliers avec les mains sur leur rame. Leur patrie a subi un outrage, et ils seront prêts à attaquer l’ennemi, à mourir pour l’Hellade, et ma petite vie, toute seule, empêcherait tout cela ? De quel argument légitime disposerais-je pour leur répliquer ?

Et voici une autre raison dont nous devons tenir compte : il ne faut pas qu’Achille se batte avec tous les Argiens pour une femme, et il ne doit pas en mourir. D’ailleurs, un seul homme mérite plus de voir la lumière du jour que dix mille femmes.

Mais si Artémis a décidé de prendre ma vie, m’opposerai-je, moi, une mortelle, à une déesse ? Impossible ! Ma vie, j’en fais don à l’Hellade. Sacrifiez-moi et faites tomber Troie ! Ce sera un monument à ma mémoire pour l’éternité, en guise d’enfants, de mariage et de gloire. »

[voir Euripide, Iphigénie à Aulis 1375-1399]

On est bien loin de ces jeunes banlieusards qui, croyant défendre une cause religieuse, ont en fait opté pour un suicide en feu d’artifice qui leur a permis de surcroît de se défouler à coups de fusils automatiques. Alors que les assassins du Bataclan ont laissé leur vie dans un acte de désespoir, Iphigénie revendique l’intérêt général pour justifier sa propre mise à mort.

Ne soyons toutefois pas dupes : cette Iphigénie en fait presque un peu trop. C’est une héroïne fabriquée par un dramaturge athénien pour un public qui – rappelons-le – est engagé à l’époque dans une guerre sanglante contre les cités du Péloponnèse. La pièce a été mise en scène aux alentours de 408-406 av. J.-C. ; deux ans plus tard, Athènes s’effondrera face à Sparte. Une héroïne qui se sacrifie pour sa patrie, cela tombe particulièrement bien pour encourager des hoplites athéniens à verser leur sang pour la cité.

Iphigénie reflète aussi des positions qui ont contribué à l’étiquette de misogyne collée à Euripide. Quoi ? Une femme ne vaudrait pas dix mille hommes ? Là, Sainte Iphigénie pousse un peu loin l’abnégation. Et en plus, elle veut bien se sacrifier pour éviter qu’Achille n’aille casser la figure à son papa.

Le cas d’Iphigénie montre que, lorsqu’il est question de sacrifier sa vie, les choses ne sont jamais simples. Le désintéressement pur n’existe probablement pas, et l’on pourrait douter qu’il soit même souhaitable.

[image : d’après Corrado Giaquinto, Le sacrifice d’Iphigénie, 1760]