GPS pour trouver Jésus

starAujourd’hui, la technologie du GPS va de soi. Dans le récit de la Nativité, cela relève du miracle divin.

Je saisis mon téléphone portable et enclenche l’application Poodle®. Dans le micro, il me suffit de dire : « OK Poodle® ». Déjà, je peux poser une question : « Où habite Tintin ? » Une voix suave me répond : « Tintin habite au 26, rue du Labrador. » Dans la foulée, on me propose un itinéraire, et je peux choisir entre la voiture, les transports publics et le vélo, ou simplement y aller à pied. Miracle de la technologie !

Cette banale opération, répétée chaque jour par des millions d’hommes et de femmes sur toute la planète, relevait autrefois du miracle divin. Lorsqu’une puissance supérieure fournissait un service GPS, cela signifiait qu’on avait affaire à une personne au destin exceptionnel. Commençons par le récit de la Nativité.

« Jésus naquit à Bethléem, en Judée, sous le règne d’Hérode. Or voici que des astrologues venus de l’orient se présentèrent à Jérusalem et dirent : ‘Où se trouve le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons en effet aperçu son étoile en orient et nous sommes venus pour nous prosterner devant lui. »

[Évangile selon Matthieu 2.1-2]

Oui, les rois mages de notre tradition sont en fait des astrologues chaldéens qui ont repéré dans les astres la naissance d’un être extraordinaire. Quant au roi Hérode, il est bien embêté : il est roi, et voici qu’on lui annonce la naissance d’un rival. À la même époque, son grand patron l’empereur Auguste a des soucis analogues. Bien que la cour impériale accueille plusieurs astrologues de renom, on s’en méfie aussi, et l’on s’assure que leurs prédictions ne fassent pas vaciller le trône. À l’échelon local, Hérode doit donc rester prudent, lui aussi.

« Alors Hérode convoqua en secret les astrologues et se fit décrire par eux, de manière détaillée, le moment de l’apparition de l’astre. Il les envoya à Bethléem avec ces mots : ‘Allez là-bas et renseignez-vous précisément à propos du nouveau-né. Une fois que vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, pour que j’y aille moi aussi et que je me prosterne devant lui.’ Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route. Or voici que l’astre qu’ils avaient aperçu en orient les guidait, jusqu’à ce qu’il s’arrête au-dessus de l’endroit où se trouvait le nouveau-né. »

[Évangile selon Matthieu 2.7-9]

Pas besoin de Poodle® : l’astre nouvellement apparu possède aussi la faculté de se déplacer et de guider ses observateurs, comme le petit pointeur sur l’écran de votre GPS. À n’en pas douter, dans l’esprit de l’auteur de ce récit, les astrologues venus de l’est sont conduits par un signe divin. Cela légitime du même coup la naissance extraordinaire de celui qui, quelques décennies plus tard, lancera un mouvement d’une ampleur gigantesque, avec plusieurs milliards de ‘followers’ et un nombre considérable de ‘likes’.

Le petit Jésus – vous l’avez reconnu – rejoint ainsi la compagnie des grands leaders soutenus par la puissance divine. Dans ce club très select, on trouve notamment Alexandre le Grand, qui disposait lui aussi du GPS. En 332 av. J.-C., après qu’il a mis la main sur l’Égypte, Alexandre décide d’aller rendre visite à l’oracle de Zeus Ammon, dans l’Oasis de Siwa. Votre serviteur a testé le trajet pour vous : depuis la côte de la Méditerranée, comptez 300 kilomètres à travers un désert plat et morne. Pour Alexandre et sa suite, cela signifie une dizaine de jours de marche à travers l’un des lieux les plus inhospitaliers de la planète.

desert_bw« Dans ce trajet, le coup de main qu’il reçut de la part de la divinité alors qu’il était égaré fut accepté comme plus véridique que les oracles qui vinrent plus tard. D’une certaine manière, parce que l’on crut à ces événements, on voulut aussi croire aux oracles. Tout d’abord, en effet, Zeus envoya de l’eau en abondance, et les fortes pluies qui se produisirent délivrèrent l’armée de la peur de la soif, tout en supprimant la sécheresse du sable. Celui-ci, humidifié par l’effet du vent du sud, devint plus compact, rendant l’air plus propre à respirer.

Ensuite, les bornes dont se servaient les guides avaient disparu. L’armée errait en rangs dispersés parce qu’elle ne connaissait pas le chemin. Or des corbeaux apparurent et prirent la conduite de l’expédition : si on les suivait, ils avançaient en volant rapidement ; mais ils attendaient ceux qui prenaient du retard et ralentissaient.

Il y a encore plus étonnant, d’après ce que raconte [l’historien] Callisthène : les corbeaux appelaient de leurs cris ceux qui se perdaient dans la nuit, et par leurs croassements ils les remettaient sur la bonne piste. »

[Plutarque Vie d’Alexandre 27.1-4]

L’armée macédonienne ne disposait donc pas du GPS dans les étoiles, mais d’un modèle un peu moins perfectionné, reposant sur des corbeaux vraisemblablement envoyés par Zeus en personne. Alexandre arrive ainsi sans encombre à l’oracle de Zeus Ammon et se fait reconnaître comme un authentique fils de Zeus.

Avec des tels antécédents, il n’est guère surprenant que les inventeurs du GPS, ainsi que les créateurs de Poodle®, aient tendance à se prendre pour des dieux.

[images : décoration de Noël à Kazhakoottam (Inde) ; la route du désert de Masra Matruh à l’Oasis de Siwa]

Jésus a bu de la piquette

piquetteLe vinaigre que l’on a fait boire à Jésus sur la croix n’a rien à voir avec notre vinaigre de cuisine : c’était de la piquette

Pour la période de Pâques, une petite réflexion sur le goût du vinaigre. Dans ses derniers instants, Jésus crucifié reçoit une éponge imbibée de vinaigre, au bout d’un bâton. Dès qu’il a bu, il rend son dernier soupir. Que penser de ce vinaigre ? Ceux qui ont déjà tenté de boire une cuillère à soupe de vinaigre de cuisine savent qu’il y a de quoi grimacer : l’acidité de notre vinaigre rend le breuvage quasi imbuvable.

Alors, un dernier acte de sadisme à l’encontre du crucifié ? Probablement pas, comme on va le voir. Commençons par examiner les récits parallèles des Évangiles. Pour une fois – nous avons de la chance – Matthieu, Marc, Luc et Jean se sont mis d’accord pour raconter le même épisode, même s’il y a quelques petites variations dans leur récit.

« Les magistrats se moquaient, disant : ‘Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même, s’il est vraiment l’Oint, celui qui a été désigné par Dieu !’

Les soldats aussi, qui s’étaient approchés, le provoquaient, en lui présentant du vinaigre et en lui disant : ‘Si toi, tu es le roi des Juifs, sauve-toi !’ »

[voir Évangile de Luc 23.35-37]

Alors, ce vinaigre ? Le mot grec est ὄξος (oxos) : c’est du vin qui pique, autrement dit un vin de piètre qualité qui a un peu tourné. En français, on dirait de la ‘piquette’. Il s’agit du vin du pauvre ; c’est aussi la boisson que l’on livrait aux soldats de l’armée romaine. Dans le témoignage de Luc, ces soldats provoquent Jésus en lui présentant un peu de leur ration journalière. Ils le narguent – cette piquette humilie Jésus – mais ils ne sont pas en train de lui faire boire du vinaigre de cuisine.

Attention toutefois : ce n’est pas si simple ! Car en mentionnant la piquette, l’Évangéliste a manifestement voulu produire un écho à un passage des Psaumes : « Ils ont mis du poison dans ma nourriture ; quand j’ai soif, ils me font boire du vinaigre. » (Ps. 69.22) On peut considérer que le psalmiste parlait bien d’une boisson qu’il ne faut pas absorber telle quelle, puisqu’il produit un parallèle avec du poison. Puis le passage du Psaume a été récupéré par Luc et réinterprété à la lumière de l’épisode des soldats narguant Jésus avec leur ration de vin.

S’il fallait, cependant, une confirmation quant au fait que l’oxos sert à étancher la soif, on la trouverait auprès de Jean, qui nous rapporte l’histoire en des termes légèrement différents :

« Après cela, Jésus savait que tout était déjà accompli ; pour que se réalise ce qui figure dans les Écritures, il dit : ‘J’ai soif.’ Or il y avait là un récipient plein de vinaigre [oxos !]. On fixa une éponge imbibée de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Lorsque Jésus eut pris le vinaigre, il dit : ‘C’est accompli !’ et laissant retomber sa tête, il rendit son dernier souffle. »

[voir Évangile de Jean 19.28-30]

Avec ce second témoignage, on sera frappé de constater que les soldats narguant Jésus ont disparu de la scène. Un récipient plein de vinaigre se trouve opportunément là (on se demande qui l’avait laissé traîner au sommet d’une colline), et il sert explicitement à désaltérer Jésus, dont la soif fait écho, elle aussi, à un passage des Psaumes : « Ma vigueur est devenue sèche comme un tesson, la langue me colle aux mâchoires. » (Ps. 22.16)

Récapitulons : chez Luc, l’épisode du vinaigre illustre la manière dont des soldats viennent narguer Jésus sur sa croix ; chez Jean, au contraire, ce vinaigre est bien là pour désaltérer un homme à l’agonie. La piquette de Jésus est la boisson du pauvre, mais on peut être rassuré au moins sur un point : ce n’était pas du vinaigre de cuisine.

[image : Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), La crucifixion (détail; autour de 1509)]

La naissance de Jésus et la paperasse administrative

papyrus_apographePour des raisons administratives, la naissance de Jésus se serait produite à Bethléem : Joseph et Marie devaient s’y rendre et se soumettre au recensement de la population. Nous possédons des documents qui nous éclairent sur la procédure.

Noël approche et, comme chaque année, on se demande quelle est la portée de l’événement : rite religieux, manière de faire passer l’hiver, opération commerciale, prétexte à des querelles familiales ?

Si l’on revient au récit de ce que l’on pourrait appeler le mythe fondateur, on constate que la naissance de Jésus a été marquée par une décision de caractère administratif. Il s’agissait en effet de faire le recensement de la population de l’Empire romain. Joseph et Marie ont dû regagner leur lieu d’origine – Bethléem – pour régler un problème de paperasse. Les longs déplacements conviennent mal aux femmes enceintes et ce qui devait arriver arriva : Marie fut prise des douleurs de l’accouchement. Les hôtels étaient pleins, on se rabattit donc vers une étable; on en a parlé encore pendant deux millénaires après l’événement.

Mais regardons de plus près comment l’Évangéliste Luc raconte la chose :

« C’est à ce moment que fut promulgué un décret émanant de César Auguste : tous les habitants de l’Empire devaient se faire enregistrer. Ce recensement eut lieu pour la première fois alors que Quirinius était préfet de la province de Syrie. Tout le monde se mit en route pour se faire enregistrer, chacun dans son lieu d’origine. Joseph partit donc de Galilée, de la cité de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la cité de David que l’on appelle Bethléem – il était en effet de la famille et de la descendance de David – pour être enregistré avec Marie (sa promise, qui était enceinte). »

[voir Évangile selon Luc 2.1-5]

C’est donc pour remplir une déclaration administrative que Joseph et Marie se sont rendus à Bethléem. De quoi s’agit-il plus précisément ? Chaque quatorzième année, les empereurs procédaient à un recensement général de la population, ce qui leur permettait de prélever un impôt sur tous leurs sujets. Le rythme de quatorze ans implique que, avant leur quatorzième année, les individus étaient exemptés de l’impôt ; une fois cet âge atteint, on n’y coupait pas. L’administration impériale était d’une efficacité redoutable, ce qui pourrait expliquer pourquoi Joseph et Marie ont fait le voyage malgré l’état avancé de la grossesse de Marie. Les historiens vous diront que, en l’an 1, il n’y a pas eu de recensement général de la population de l’Empire. Il faudra se faire à l’idée que, dans son récit, Luc a un peu embrouillé les choses ; disons que, si Jésus est bien né lors du recensement, c’était probablement quelques années après l’an 1.

Ces déclarations de recensement ont laissé des traces très concrètes parmi les témoignages que nous possédons sur cette époque. Il s’agit de déclarations originales, rédigées en grec en Égypte romaine, et retrouvées dans le sable au XIXe siècle. On en trouve les premiers spécimens autour de l’an 12 ap. J.-C., et les derniers datent de l’an 257.

Voici l’un de ces documents, rédigé en l’an 12 dans un petit village de Moyenne Égypte :

« À Isidoros, scribe du village de Théadelphie, de la part de Harthotès fils de Marès, paysan cultivant de la terre publique et prêtre du dieu Tothoès. Je possède une maison à Théadelphie dans l’enceinte du sanctuaire. [Ses habitants sont :] moi Harthotès, ayant pour mère Esersythis, âgé de 55 ans ; mon fils Harpatothoès, âgé de 9 ans, ayant pour mère Taanchoriphis ; ma mère Esersythis, fille de Pasion, âgée de 70 ans. Moi, Harthotès sus-mentionné, je jure par l’Empereur César, Zeus Eleutherios fils d’un dieu, Auguste, que c’est en pleine possession de mes facultés que je soumets la présente déclaration, sans rien omettre. Si mon serment est véridique, que tout se passe bien ; et si je me parjure, que ce soit le contraire. [Identité :] Harthotès fils de Marès, sus-mentionné, âgé de 55 ans, avec un grain de beauté sur la cuisse gauche ; Harpatothoès, âgé de 9 ans. Affaire traitée la 41e année de César [Auguste]. le 26 du mois [égyptien] de Tybi. »

À peu de choses près, ce document correspond à ce que Joseph a dû faire remplir à Bethléem, au nom de lui-même et de sa fiancée, alors que cette dernière était sur le point d’accoucher. On comprend aisément pourquoi la déclaration de recensement de Joseph et de sa famille n’a pas été conservée : ils avaient sans doute d’autres soucis plus pressants. Dans sa situation, Joseph a dû peu apprécier de devoir faire la queue dans un bureau de recensement pour se faire dévisager par un scribe chargé d’établir son identité.

Joyeux Noël tout de même, et que la paperasse ne soit pas trop lourde pour vous en 2016.

[image : déclaration de recensement. Papyrus de Milan, P.Med. I 3, provenant de Théadelphie (Moyenne Égypte), janvier de l’an 12 ap. J.-C.]