Comment terroriser un juge

Face aux tenants du pouvoir, les juges n’ont pas toujours la tâche facile. Comment assurer leur indépendance ?

Pour faire son travail, un juge devrait être indépendant ; il ne devrait pas recevoir d’ordre de ceux qui tiennent les manettes du pouvoir. Mais ne soyons pas naïfs : l’indépendance des juges leur confère aussi un pouvoir qui peut corrompre. Comment un juge résiste-t-il à la tentation de tirer un avantage d’une situation qui le place, de facto, au-dessus des autres ? C’est donc aux maîtres de la politique de contrôler les juges.

Autrement dit, le judiciaire cadre le politique, mais le politique tient le sort du judiciaire entre ses mains. Cet équilibre délicat, nécessaire pour garantir les principes de l’État de droit, est souvent remis en question en de nombreux points du globe.

Cambyse, roi de Perse, ne s’est pas embarrassé de telles considérations : pour lui, un juge n’était que le prolongement du bras du roi ; et pour s’assurer l’intégrité d’un juge, il convenait de le terroriser, comme le montre le cas du juge Otanès.

Le père d’Otanès, Sisamnès, avait été l’un des juges royaux sous le règne de Cambyse. Il avait rendu une sentence injuste en échange d’un avantage matériel et le roi l’avait fait égorger et écorcher. Puis Cambyse avait fait découper la peau de Sisamnès en lanières pour tendre le siège sur lequel il était assis pour rendre ses jugements. Pour succéder à Sisamnès, qu’il avait tué et écorché, Cambyse avait alors nommé le fils de Sisamnès, en lui enjoignant de se rappeler sur quel siège il trônait lorsqu’il rendait ses jugements.

Hérodote 5.25

Brrrrr… Otanès a dû sentir ses fesses le chatouiller lorsqu’il s’asseyait sur les restes de son père écorché. En soi, l’intention de Cambyse était louable : il voulait avoir un juge intègre. La méthode, en revanche, laisse à désirer car Otanès a marché droit non pas par désir de rendre une justice équitable, mais par crainte de se faire lui aussi découper en lanières.

Une taxe aux pets pour lutter contre le changement climatique

Le gouvernement de la Nouvelle-Zélande envisage de taxer les pets produits par son abondant bétail. On aurait dû commencer à l’époque de Socrate.

  • Chériiiiie ! C’est insensé, de l’autre côté de la planète ils ont décidé de taxer les pets du bétail ! Réduire les émissions de méthane permettrait de ralentir le réchauffement du climat.
  • Vraiment, mon chou ? C’est presque plus cocasse que les Suisses qui voulaient inscrire dans leur constitution un article sur les cornes des vaches.
  • Mais par les amours de Pasiphaé, où cela va-t-il s’arrêter ? Bientôt, je n’aurai plus le droit de péter sur mon canapé pendant le match de rugby. Et justement, il y a l’équipe de Nouvelle-Zélande qui joue ce soir !
  • Si tu veux te prendre pour Strepsiade et péter sur le canapé, ne te gêne pas ; mais moi, je crois que je vais aller faire une petite promenade au grand air.
  • Strepsiade ?
  • C’est un Athénien à qui Socrate apprend que ses pets fonctionnent un peu comme un orage.
  • Tiens, le dérèglement climatique était déjà provoqué par les pets dans l’Athènes classique ?
  • Pas tout à fait… Si tu veux vraiment que je t’explique, il va falloir te retenir un peu tandis que je ressors l’édition flambant neuve des Nuées d’Aristophane que je viens d’acquérir.
  • Voilà au moins un livre de grec qui ne sent pas les pieds de dinosaure…
  • Allez, retiens on humour de pré-adolescent et écoute ce petit dialogue.

Strepsiade (à Socrate) – Tu ne m’as encore rien appris sur le fracas et le tonnerre.

Socrate – Tu ne m’as pas écouté ? J’affirme que les nuages sont gorgés d’eau. Quand ils entrent en collision les uns avec les autres, ils sont tellement chargés qu’ils provoquent un bruit de tonnerre.

Strepsiade – Attends, comment veux-tu que je croie cela ?

Socrate – Je vais te l’expliquer en te prenant toi-même pour exemple. Il a déjà dû t’arriver de te bourrer de purée lors de la fête des Panathénées. Ensuite, tu en as eu le ventre tout barbouillé, et soudain tu t’es mis à crépiter comme une mitraillette.

Aristophane, Les Nuées 382-387

  • Une mitraillette, voyez-vous ça ? Ton traducteur, il avait forcé sur l’ouzo avant de se mettre au travail ?
  • Mais je t’assure, mon chou, c’est mon professeur de grec qui…
  • Ha ! Encore cet incompétent ? Bon, finissons-en avec la purée et les crépitements de mitrailleuse anachronique.

Strepsiade – Oui, par Apollon ! Mon ventre se met tout de suite dans un état terrible, il est tout retourné, et la purée fait un fracas comme le tonnerre, et ça crépite terriblement ! D’abord doucement, papax, papax ; ensuite ça y va, papapapax ; et quand je chie, c’est vraiment le tonnerre, papapapax, comme les nuages.

Socrate – Alors regarde maintenant : avec ton petit ventre de rien du tout, tu en fais des pets ! Or l’air, qui est sans limite, ça n’est pas normal qu’il produise un immense grondement ?

Strepsiade – Ah ! C’est pour ça que les mots tonnerre (brontè en grec) et pet (pordè) se ressemblent !

Aristophane, Les Nuées 388-394

  • Mais alors, chérie, si Socrate a déjà démontré qu’il y a un lien entre les pets et les orages, peut-être que le gouvernement néo-zélandais a raison de taxer les pets pour ralentir le changement climatique ?
  • C’est dommage qu’il n’existe pas un Prix Noble de logique : tu ferais un bon candidat.
  • Tu crois ? Bon, c’est pas tout, ça : voilà que le rugby va commencer. Bonne promenade !

Les fausses vraies histoires d’un navigateur

« On dit que je fais du storytelling… N’est-ce pas le propre de tout aventurier qui décrit son périple ? » Le navigateur Yvan Bourgnon est mis en cause pour avoir arrangé ses récits.

En 2017, le navigateur Yvan Bourgnon réussit le « passage du Nord-Ouest » à la voile, reliant ainsi l’Océan Pacifique à l’Atlantique en contournant le Canada par le nord. Bel exploit, bravo ! Là où les choses se corsent, cependant, c’est que dans sa version de l’histoire, il aurait voyagé tout seul, sans habitacle ni assistance ; or il s’avère qu’il a dû se faire remorquer, et en plus, à l’occasion il a troqué son habitacle inexistant pour une chambre d’hôtel bien douillette.

Est-il légitime de mener ses lecteurs en bateau pour rendre le récit plus palpitant ? Et a-t-on le droit de faire intervenir la visite d’un ours sur le bateau pour tenir les fans en haleine ? Dans le fond, chacun croira ce qu’il a envie de croire. Yvan Bourgnon se serait toutefois simplifié la tâche s’il avait adopté la stratégie de Lucien qui, au IIe siècle ap. J.-C., rédige ses Histoires vraies. Cet auteur, après avoir lu les récits de divers historiens et géographes, arrive à la conclusion que beaucoup d’entre eux écrivent des sornettes.

J’avais donc pris connaissance de tous ces auteurs et je ne leur en voulais pas pour leurs mensonges : je constatais en effet que c’était déjà une pratique habituelle chez ceux qui professaient l’activité de philosophes. Ce qui m’a cependant étonné, c’était qu’ils pensaient qu’on ne remarquerait pas que leurs récits étaient mensongers…

C’est pourquoi moi aussi, poussé par la vanité de laisser une trace à la postérité, comme je ne voulais pas être le seul à me priver de la liberté de raconter des fables, et que je n’avais rien de vrai à rapporter – car je n’avais rien vécu qui méritât d’être raconté –, je me tournai vers le mensonge, mais de manière beaucoup plus raisonnable que les autres : car la seule chose de vraie dans ce que je vais dire, c’est que je mens ! Ainsi, je pense, j’échapperai aux accusations des autres puisque je reconnais moi-même que je ne dis rien de vrai.

J’écris donc sur des choses que je n’ai ni vues, ni vécues, ni entendues de la bouche d’autres personnes ; d’ailleurs, ces choses n’existent simplement pas, et elles n’ont aucune chance d’exister. Par conséquent, ceux qui abordent mon récit ne devraient rien en croire.

Lucien, Histoires vraies 1.4

Voilà la bonne façon de procéder, Monsieur Bourgnon : en reconnaissant d’entrée de jeu la fausseté de votre récit, vous vous seriez épargné bien des tracas. De toute manière, il y aura toujours assez de gens pour vous croire, quoi que vous écriviez. D’ailleurs, Lucien vous fournit un modèle puisqu’il entame maintenant le récit de son périple, fake news auto-proclamé.

Un jour, j’ai dépassé les colonnes d’Héraclès [le détroit de Gibraltar] et j’ai dirigé mon navire vers l’ouest en profitant d’un vent favorable. Il y avait une raison et un projet derrière mon voyage : j’étais d’esprit curieux et je voulais découvrir de nouveaux horizons. En particulier, je voulais trouver l’extrémité de l’Océan et connaître les hommes qui habitaient aux extrémités du monde.

Pour réaliser ce projet, j’ai embarqué force provisions, et aussi de l’eau en suffisance, et j’ai réuni un équipage de cinquante gars de mon âge qui rêvaient des mêmes aventures que moi. J’avais aussi rassemblé un équipement considérable et je m’étais assuré les services du meilleur pilote (je l’avais persuadé en lui promettant un salaire mirobolant). Finalement, j’avais renforcé le navire, un bateau de transport léger, pour qu’il puisse affronter une traversée longue et rude.

Lucien, Histoires vraies 1.5

Allez, Monsieur Bourgnon, un peu d’ingéniosité : vous retirez les cinquante hommes d’équipage, vous diminuez l’équipement, et votre récit est tout prêt à l’emploi. Après, voici un échantillon qui devrait vous inspirer. Lucien vient d’aborder sur une île qui pourrait passionner votre fans’ club.

Nous avions progressé d’environ 500 mètres depuis le rivage de la mer à travers une forêt lorsque nous aperçûmes une stèle de bronze. Elle comportait un texte en caractères grecs, effacés et usés : « Héraclès et Dionysos sont arrivés jusqu’ici. »

Près de là, sur la roche, il y avait aussi deux traces. La première mesurait environ 30 mètres de long, et la seconde était plus petite. La petite était celle de Dionysos, je pense, tandis que l’autre appartenait à Héraclès. Nous nous prosternâmes donc avant de poursuivre notre chemin.

Nous n’avions pas beaucoup avancé que nous tombâmes sur un fleuve dont le cours était fait d’un vin tout à fait semblable à celui qu’on trouve sur l’île de Chios. Le débit était suffisamment abondant et profond pour être navigable par endroits. Cela nous poussa à accorder beaucoup plus de crédit à l’inscription trouvée sur la stèle : nous pouvions en effet voir les traces du séjour de Dionysos.

Je décidai qu’il fallait trouver la source de ce fleuve et je remontai le courant ; mais je ne trouvai aucune source, seulement de grandes vignes en abondance, chargées de grappe. Près de chaque racine, il coulait une goutte de vin clair, et c’est de là que naissait le fleuve.

On pouvait aussi voir de nombreux poissons nager dans le fleuve. Leur couleur et leur saveur rappelaient fortement le vin. Nous en pêchâmes quelques-uns que nous mangeâmes, ce qui nous rendit ivres ; et effectivement, lorsque nous leur ouvrîmes le ventre, nous le trouvâmes plein de lie de vin. Plus tard, cependant, nous eûmes l’idée d’y mélanger les autres poissons, les poissons d’eau, et nous réduisîmes les effets de notre consommation de vin.

Lucien, Histoires vraies 1.7

Et voilà, le tour est joué, Monsieur Bourgnon ! Il ne manque plus qu’un ours polaire qui grimperait à bord. Dans le fond, vous aviez raison, et Lucien aurait pu le dire à votre place : « Le storytelling est le propre de tout aventurier qui décrit son périple ».

De quelle génération était la Reine ?

Avec la disparition d’Elisabeth II, reine d’Angleterre, c’est un monde qui disparaît.

  • Chériiiie, on vient d’interrompre mon match à la TV pour annoncer la mort de la reine d’Angleterre !
  • Oui, mon chou, je sais, ils en parlent aussi à la radio. C’est un peu comme si un monde disparaissait.
  • Ah, ça oui, par les cornes du Minotaure, quand on me coupe le match Manchester Unaïtid – Palézieux-Village, c’est la fin du monde.
  • Non, je te parle de la reine. La Reine, quoi ! Ça ne te fait rien ? Moi, j’ai l’impression qu’elle a toujours été là, même si elle ne donnait jamais son avis sur rien. Elle a traversé les générations. Je me demande d’ailleurs si elle était de la génération d’or, d’argent, de bronze ou de fer, ou si elle appartenait à la génération des héros.
  • Ma chérie, je t’ai un peu perdue…
  • Si tu suivais un peu plus assidûment le blog de mon prof de grec, tu saurais qu’il a déjà parlé – ça fait longtemps – de la génération d’or décrite par Hésiode. Il s’agissait des premiers humains. Or le poète nous parle, non pas d’une seule génération, mais d’une succession de cinq générations. Je me demande par conséquent à quelle génération appartenait la reine d’Angleterre.
  • Le match est interrompu, je te laisse continuer avec tes histoires. Mais dès que ça reprend, on arrête avec les vieux poèmes !
  • C’est ça… Si tu me fais une petite place sur le canapé – dégage le paquet de chips, s’il te plaît – je te fais la lecture.
  • Il sent bizarre, ton livre : tu l’as laissé traîner sur un morceau de Saint Nectaire ?
  • N’insulte pas les fromages français et écoute plutôt Hésiode.

La première génération des hommes mortels fut d’or ; elle fut créée par les dieux qui habitent sur l’Olympe. Cela se passait du temps de Cronos, tandis qu’il régnait sur le ciel. Les hommes vivaient comme des dieux, sans souci, à l’écart des peines et de la misère. La terrible vieillesse ne les atteignait pas, jambes et bras gardaient toujours la forme, et ils prenaient plaisir dans les fêtes, protégés de tous les maux. Lorsqu’ils mouraient, c’était comme s’ils étaient domptés par le sommeil. Tous les biens leur appartenaient. La terre nourricière produisait ses fruits d’elle-même, en abondance et sans limite. Et les humains vaquaient tranquillement à leurs occupations, entourés de nombreux bienfaits. »

Hésiode, Les travaux et les jours 109-120

  • J’ai l’impression d’avoir déjà entendu cela quelque part.
  • Bien sûr, ce passage figurait déjà dans le blog que je t’ai signalé. Allez, je continue, il nous reste encore quatre générations.

Mais lorsque la terre eut recouvert cette génération, ils devinrent de saints génies du sol : ils écartent les malheurs, sont les gardiens des mortels (…) et distribuent les richesses. Telle fut le rôle royal qu’on leur attribua.

Puis les dieux qui habitent la demeure de l’Olympe créèrent une deuxième génération, bien plus mauvaise que la précédente, la génération d’argent. Ils ne ressemblaient à celle d’or ni par l’aspect ni par le caractère. Cette génération restait en enfance pendant cent ans, chacun entretenu auprès de sa mère chérie, de vrais gamins, à la maison, à regarder le match à la TV.

Hésiode, Les travaux et les jours 121-131

  • Même pas vrai ! Hésiode ne connaissait pas la télévision.
  • Je voulais simplement m’assurer que tu m’écoutais encore. C’est bien, je continue.

Cependant, une fois qu’ils atteignaient l’âge adulte, ils ne vivaient pas longtemps car ils souffraient des maux provoqués par leur propre stupidité. Ils n’étaient en effet pas capables de se retenir de s’infliger des outrages les uns aux autres. De plus, ils ne voulaient pas honorer les immortels ni leur faire des sacrifices sur les autels, alors même que c’est ce qui est prescrit aux hommes selon la coutume. Zeus fils de Cronos, fâché, les ensevelit parce qu’ils n’accordaient pas les honneurs dus aux dieux bienheureux qui habitent l’Olympe. Et une fois que la terre eut recouvert cette génération également, ils reçurent l’appellation de bienheureux mortels souterrains. Deuxième génération, elle n’en reçut pas moins une part d’honneur.

Hésiode, Les travaux et les jours 132-142

  • Je ne crois pas que la reine appartenait à la deuxième génération.
  • … ni à la troisième, tu vas voir.

Or Zeus le père produisit une troisième génération de mortels, en bronze, semblable en rien à celle d’argent. Forts comme des frênes, ils étaient terribles et puissants. Ils s’adonnaient aux douloureux travaux guerriers et aux outrages, ne mangeaient pas des fruits de la terre, mais entretenaient un caractère inflexible et borné. (…) Ils avaient des armes de bronze, des demeures de bronze, et ils travaillaient le bronze (le sombre fer n’existait pas encore). Or de leurs propres mains, ils s’entretuèrent et descendirent dans la sombre demeure d’Hadès le glacial, sans recevoir d’appellation. La sombre mort les saisit, tout violents qu’ils fussent, et ils quittèrent la lumière brillante du soleil.

Hésiode, Les travaux et les jours 143-155

  • Brrrrr… ça me fait froid dans le dos, ton histoire.
  • Tu peux te réchauffer avec une tasse de thé, si tu veux.
  • Une bière fraîche me réchauffera aussi.
  • Arrête les bêtises et écoute donc ce qui vient maintenant.

Or lorsque la terre eut recouvert aussi cette génération, Zeus fils de Cronos produisit à nouveau une génération sur la terre nourricière, la quatrième, plus juste et plus brave, la divine génération des héros, que l’on appelle demi-dieux. C’est la génération qui nous précède sur la terre immense. La guerre mauvaise et les batailles effroyables les élimina devant Thèbes aux sept portes, sur la terre de Cadmos, parce qu’ils se battirent pour les troupeaux d’Œdipe. La guerre les fit aussi périr en les envoyant dans leurs navires, au-delà des grandes profondeurs de la mer, à Troie, pour récupérer Hélène à la belle chevelure. (…). Zeus fils de Cronos les établit aux extrémités de la terre, et leur donna nourriture et mode de vie différent des hommes. Et de fait, épargnés par les soucis, ils habitent les Îles des Bienheureux, sur les rives de l’Océan au cours profond, héros heureux, auxquels la terre source de vie offre ses doux fruits en abondance trois fois par année.

Hésiode, Les travaux et les jours 156-173

  • Ceux-là, au moins, ils ont l’air de s’en être bien sortis. Tu crois que la reine d’Angleterre a connu cette génération ?
  • Je ne sais pas, mais je crois qu’Hésiode en vient maintenant à la cinquième génération, et ça doit être celle du Brexit.

Puissé-je ne plus appartenir à la cinquième génération humaine, mais soit mourir avant, soit naître plus tard ! Car aujourd’hui, c’est la génération de fer. Le jour, leurs peines et leurs souffrances ne vont pas s’arrêter ; de nuit, ils se consumeront ; et les dieux leur donneront de vilains soucis. Néanmoins, il y aura des bienfaits qui se mêleront aux maux. Quant à Zeus, il détruira aussi cette génération de mortels lorsque leurs tempes se couvriront de cheveux gris. Le père ne s’accordera pas avec ses enfants, ni les enfants avec leur père, ni l’étranger avec celui qui l’accueille, ni le compagnon avec le compagnon, et il n’y aura plus d’amour entre frères comme dans le passé.

On cessera d’honorer ses parents. Les hommes accableront leurs parents de méchantes paroles, les misérables, sans tenir compte des avertissements des dieux ; et ils pourraient aller jusqu’à refuser de nourrir leurs vieux parents. Personne ne respectera plus ni les serments, ni la justice, ni le bien, et l’on préférera rendre hommage à celui qui fait le mal ou inflige des outrages. La justice est à portée de main ; or il n’y aura plus de pudeur, mais le méchant nuira à celui qui se comporte mieux que lui, en lui tenant des discours pervers, et il se parjurera.

Hésiode, Les travaux et les jours 174-194

  • Pauvre Elizabeth ! Voilà le monde qu’elle vient de quitter. Alors, chérie, ton verdict ? A-t-elle connu plusieurs des générations décrites par Hésiode ?
  • Je dirais qu’elle a connu…
  • Stop ! Le match reprend, la pause est terminée. Et goooaaal !!!

Réchauffement climatique et églises vides : signe des temps ?

Le climat se réchauffe – indéniablement – et les églises se vident – c’est une évidence. Faut-il y voir les signes cohérents d’une époque, ou s’agit-il de phénomènes entièrement distincts ?

Il a fait chaud cet été : est-ce le signe d’un phénomène durable ou une simple bosse sur une courbe des climatologues ? De même, les églises se vident : tendance de fond ou épiphénomène ?

Avant de répondre à ces questions, on peut se demander pourquoi lier les deux éléments. En fait, associer le réchauffement climatique aux églises vides revient à considérer que, dans le monde où nous vivons, tout est interconnecté. Certains crieront à la farce intellectuelle, d’autres au contraire sont intimement persuadés d’une certaine cohérence des choses.

Plutarque, en disciple de Platon, appartenait sans aucun doute à la seconde catégorie. Pour lui, tout se tenait et il était légitime de faire des liens entre des phénomènes en apparence disjoints. Dans ses discussions avec d’autres penseurs sur le site de Delphes, le débat était vif. Il s’agissait notamment de déterminer si, à partir de l’observation d’un détail, on pouvait tirer des conclusions plus étendues.

Les personnes présentes s’étonnaient et Démétrios affirma qu’il était aussi ridicule de chercher à tirer des conclusions si générales à partir de petits indices. Ce n’était pas que, comme (disait le poète) Alcée, « ils peignaient un lion à partir d’une griffe », mais à partir d’une mèche et d’une lampe, ils postulaient un changement planétaire et supprimaient toute la science des mathématiques. (…)

Cléombrotos répliqua : « (…) Démétrios, le fait de ne pas accorder à de petits phénomènes la capacité d’annoncer de grands effets est un obstacle pour de nombreux arts : en effet, cela aura pour conséquence d’invalider la démonstration de nombreux raisonnements, et la prédiction de nombreux événements. »

Et pourtant, vous nous faites une démonstration d’importance en disant que les héros se rasaient le corps au rasoir parce que vous êtes tombés chez Homère sur le mot ‘rasoir’. De même, vous affirmez qu’ils pratiquaient le prêt à intérêts parce que, dans un vers, Homère dit ‘avoir une dette ancienne et considérable’ [Odyssée 3.367], et vous en déduisez que ‘avoir une dette’ implique ‘augmenter le capital’. »

Plutarque, Sur la disparition des oracles 3 (410c – d)

Certains interlocuteurs de Plutarque semblent penser qu’il ne faut pas tirer d’un indice un principe général. Et pourtant, c’est ce que nous faisons tous les jours, par exemple en extrapolant certaines idées sur la vie des héros du temps jadis à partir d’un détail. Un rasoir ? C’est que les héros se rasaient, pardieu !

Alors, le réchauffement climatique ? Un été chaud et c’est la fournaise pour mille ans ! Si Plutarque avait été parmi nous aujourd’hui, il nous aurait certainement recommandé d’écouter ce que les spécialistes des sciences naturelles ont à nous dire sur le sujet.

Bon, et les églises qui se vident, quel rapport avec tout cela ? Plutarque – encore lui – constate le même phénomène au sanctuaire de Delphes, où il détient une charge de prêtre au IIe siècle av. J.-C. Il y a encore des gens qui viennent, mais ils sont moins nombreux et ne posent plus que des questions triviales. Les oracles rendus par la Pythie ne sont plus prononcés en vers. Quant aux autres sanctuaires oraculaires de la région, ils sont déserts. Faut-il y voir un signe des temps ? Les hommes sont-ils en train d’abandonner les dieux, ou serait-ce l’inverse ?

Face à ces questions, Plutarque – par la bouche de son maître Ammonios – cherche à démontrer que la désaffectation des oracles grecs n’a rien d’alarmant. Elle serait due à la dépopulation de la Grèce ; dans des endroits devenus désormais déserts, à quoi bon entretenir un oracle ?

« Les actions des dieux sont déterminées par la mesure, l’adéquation, l’absence absolue d’excès et l’autonomie en toute chose. Or, en partant de ce postulat, on pourrait affirmer que, dans la dépopulation générale provoquée par les soulèvements et les guerres du passé dans pratiquement toute la terre habitée, la Grèce en a eu plus que sa part. Aujourd’hui, tout le pays pourrait à peine fournir trois mille hoplites, ce qui correspond à ce que la seule cité de Mégare a envoyé à la bataille de Platées [479 av. J.-C.]. Le fait qu’Apollon ait abandonné de nombreux oracles n’est donc rien d’autre qu’une manière de pointer du doigt le fait que la Grèce est devenue un désert.

Bref, voilà donc comment l’on pourrait donner un signe précis de sa capacité de raisonnement. Car qui tirerait un bénéfice du fait qu’il y avait autrefois un oracle à Tégyres, ou au Ptoïon, où pendant une partie de la journée on ne rencontre qu’un berger ? »

Plutarque, Sur la disparition des oracles 8 (413f – 414b)

Dans un monde qui changeait considérablement, Plutarque s’est efforcé de trouver un semblant d’ordre. Une présence rassurante pour nous aujourd’hui, alors que nous avons tous besoin de repères.

Trop vieux pour gouverner ?

Avant les élections de mi-mandat aux États-Unis, certains se posent déjà la question de la survie politique d’un vénérable vieillard, Joe Biden.

  • Chériiiie ! Regarde-moi ça, les Américains sont gouvernés par un vieux débris !
  • Tu trouves, mon chou ? Pour ma part, je trouve qu’il fait encore bien pour son âge.
  • Par le dentier de Kronos, parlons-en, de son âge : il va fêter ses 80 ans en novembre, et s’il se présente pour un second mandat, il pourrait bien quitter la présidence à 86 ans. Tu trouves que c’est un âge pour gouverner un pays ?
  • Tout est relatif. Son principal rival a déjà célébré ses 76 ans ; en cas d’élection, il terminerait à 82 ans, ce n’est guère mieux.
  • Mais enfin, ils ne sont pas capables de trouver des candidats plus jeunes ? Les Français ont bien élu un président de moitié plus jeune, non ?
  • Tu as raison, mais le pouvoir est une drogue qui crée une puissante dépendance. Quand on est au sommet de la pyramide, il est difficile d’en redescendre. Plutarque avait déjà relevé le phénomène.
  • Ah nooooon ! Moi qui me réjouissais de passer la soirée devant Plus Belle la Vie, voilà que tu viens tout gâcher avec Plutarque.
  • Parce que Plus Belle la Vie t’apporte des réponses sur les questions profondes que tu te poses à propos de la politique américaine ?
  • Humpf ! Que dis le résumé de l’épisode de ce soir ? Ah, voici : « Patrick et Boher rêvent de starification pour leur bébé. Vidal rencontre la mystérieuse Vanessa. La situation reste tendue entre Emma et Baptiste. »
  • Pas super-stimulant, tout ça… Je crois qu’il va falloir chauffer la salle de spectacle avec un bon coup de Plutarque. Tiens, laisse-toi tomber sur le canapé, tu épargneras quelques calories sous l’effet de la gravité. Voilà. Maintenant que tu es en place, saisis ce sachet de chips dans la main gauche, prends cette cannette de l’autre main, et laisse-toi emporter par la douce voix de Plutarque.
  • Ah, je sens que je vais m’endormir avant que tu commences à lire…
  • Allez, un petit effort ! Plutarque commence par défendre l’idée selon laquelle ceux qui ont fait de la politique sont encore bons pour le service.

Personne n’a jamais vu une abeille se transformer en bourdon sous l’effet de la vieillesse, comme certains le demandent aux hommes politiques : au moment où ils ont dépassé le sommet de leurs facultés, on leur propose en effet de rester à la maison et d’y passer leur temps assis ou couchés à table, laissant leur capacité d’agir s’éteindre sous l’effet de la paresse, comme le fer se laisse couvrir de rouille. Caton disait en effet que la vieillesse apporte déjà son lot de difficultés, sans qu’il faille y ajouter la honte qui découle du vice.

Plutarque, Si la politique est l’affaire des vieillards 1 (783f – 784a)

  • Il faut concéder un point à Plutarque : certains politiciens gardent l’esprit alerte jusqu’à un âge avancé et ce serait un gros gâchis de ne pas profiter de leur expérience !
  • Un peu comme toi : avec tout ce que tu sais sur Plus Belle la Vie, ce n’est pas le moment de renoncer à regarder le dernier épisode.
  • Ne te moque pas de moi… D’ailleurs, ton petit Plutarque, il pensait vraiment que Joe Biden devait solliciter un nouveau mandat de président à plus de 80 ans ?
  • Un jour, je t’expliquerai le sens du mot ‘anachronisme’. En attendant, je peux te dire que c’est plus compliqué que cela : pour Plutarque, passé un certain âge, les politiciens devaient renoncer à l’activité physique pour se concentrer sur l’activité de conseil. Finies les campagnes militaires !

« Comment donc ? », pourrait-on me dire, « n’entendons-nous pas dans une comédie un soldat dire ‘Ma chevelure blanche me prive désormais de la possibilité de gagner ma solde’ ? » Bien entendu, mon cher. Les serviteurs d’Arès devraient en effet être dans la force de l’âge, puisqu’ils ‘s’adonnent aux travaux douloureux de la guerre’ [Iliade 8.453]. Or le vieillard, même s’il cache ses cheveux gris sous un casque, ‘ses membres s’engourdissent à son insu’ [Iliade 19.165] et sa force fait défaut à un ardeur. Cependant, ceux qui se mettent au service du Zeus du Conseil, de l’Agora et de la Cité, nous ne leur demandons pas de réaliser des exploits avec leurs pieds ou leurs mains, mais nous attendons d’eux un conseil, de la prévoyance et de l’éloquence. Cette dernière de doit pas produire une tempête et du fracas parmi le peuple, mais elle doit offrir du bon sens, de la prudence et de la sécurité. Chez ces gens-là, les cheveux blancs et les rides dont on se moque témoignent de leur expérience ; ils ajoutent à la force de persuasion et lui donnent une plus grande crédibilité. Car la jeunesse est faite pour obéir, et la vieillesse, pour commander !

Plutarque, Si la politique est l’affaire des vieillards 10 (789c – e)

  • C’est bizarre, plus je vieillis et plus je suis d’accord avec Plutarque…
  • Alors tu vois, Joe Biden devrait songer à passer la main, au lieu de s’accrocher au pouvoir. Au lieu de jouer au Commander-in-Chief, il pourrait faire profiter les jeunes de son expérience.
  • Pour une fois, nous sommes d’accord. C’est dans ces moments que j’ai l’impression qu’elle est plus belle, la vie.

Vivre ? OK Mourir ? OK

Faut-il craindre la mort ? Ou faut-il la désirer ? Le point de vue d’un philosophe sur la question.

  • Chériiiiie ! Je suis déchiré : je n’ai plus goût à la vie, mais je crains de mourir.
  • Oulalaaaaa, mon pauvre chou ! L’heure est grave : soit tu t’installes dans ton **** favori pour siroter une bonne **** bien fraîche en regardant le **** de ce soir, soit il va falloir envisager une cure d’Épicure.
  • Très drôle, le jeu de mots… On ne pourrait pas faire les deux ?
  • Au fait, pourquoi pas ? Commençons par Épicure et cela te donnera un peu d’énergie pour affronter la défaite de ton équipe favorite. D’ailleurs, ça tombe bien car je viens de retrouver, sous une pile de canettes vides, une magnifique édition de la Lettre à Ménécée d’Épicure. Elle est un peu souillée par des traces de doigts gras – ça doit être tes chips – mais nous devrions nous en sortir. Commençons donc par ta peur de mourir.

Habitue-toi à considérer que la mort n’est rien pour nous. En effet, tout bien et tout mal dépend de notre perception ; or la mort correspond à une privation de perception. C’est pourquoi une compréhension correcte du fait que la mort n’est rien pour nous rend la dimension mortelle de la vie agréable : elle ne nous impose pas une durée infinie, mais elle nous délivre du désir de l’immortalité.

Épicure, Lettre à Ménécée 124-125

  • C’est plus compliqué que les règles du cricket, ton histoire…
  • Mais pas du tout : quand tu es mort, tu ne te rends pas compte que tu es mort, justement parce que tu ne sens plus rien ! Et en plus, mourir t’évite de devoir traîner ta vie pour l’éternité.
  • C’est vrai que, une fois mort, je ne devrais plus rien sentir.
  • Allez, je continue.

En effet, il n’y a rien de terrible dans le fait de vivre pour celui qui a véritablement compris qu’il n’y a non plus rien de terrible dans le fait de ne pas vivre. Par conséquent, il est vain de dire qu’on craint la mort, non pas parce qu’elle causera de la souffrance lorsqu’elle est là, mais parce qu’elle cause de la souffrance du fait qu’elle va survenir : car ce qui est présent ne nous trouble pas, et si on l’attend, cela nous cause une crainte vaine.

  • Par les trois têtes de la Chimère, je ne suis pas fait pour la philosophie !
  • Attends, Épicure va clarifier cela.

Le plus effrayant des maux, la mort, n’est rien pour nous, puisque précisément lorsque nous existons, la mort n’est pas là, et lorsque la mort est là, alors nous, nous n’existons pas. Par conséquent, elle n’est rien ni pour les vivants, ni pour les morts, puisque justement pour les uns elle n’existe pas, et les autres n’existent plus.

  • Ah ! Cette fois, j’ai compris ! Quand je suis vivant, la mort n’est pas là ; et quand la mort est là, je ne suis plus en état de le savoir, donc ça ne fait plus rien.
  • Tu vois, quand tu fais un effort, ça va tout seul.
  • Mais attends : si je n’ai plus peur de la mort, et que j’en ai assez de la vie, qu’est-ce qui va me retenir d’aller me jeter du haut d’une falaise ? Il est un peu dangereux, ton Épicure, non ?
  • Écoute la suite et tu seras rassuré.

Cependant la plupart des gens dans certains cas fuient la mort comme le plus grand des malheurs, et dans d’autres cas ils la choisissent comme si elle était un soulagement des malheurs de la vie. Or le sage ne repousse pas la vie, et il ne craint pas de ne pas vivre.

  • Là, je n’ai pas compris…
  • C’est simple : il y a des gens qui ont peur de la mort, mais nous venons de trouver un truc pour leur ôter cette peur ; et pour les autres, qui en ont assez de vivre, il y aurait effectivement la tentation du suicide. Or Épicure dit qu’il ne faut avoir peur ni de vivre, ni de mourir.
  • Ah oui, c’est assez fort. Et tous tes Grecs étaient d’accord avec cette manière de voir les choses ?
  • Pas du tout ! Pour Épicure, lorsqu’on meurt, on n’existe plus. Pour Platon, par exemple, c’était impensable car il était persuadé de l’immortalité de l’âme. Donc il ne fallait pas pas forcément craindre la mort, mais il fallait s’y préparer parce que, après la mort, ce ne serait pas fini.
  • Et voilà, maintenant j’ai de nouveau peur de mourir… Je ne vois qu’une solution : appliquer l’autre remède. Il est à quelle heure, ce match ?

Hellespont, pont, pont

Franchir l’Hellespont en voiture est désormais possible, grâce au nouveau pont construit par la Turquie.

Franchir en voiture l’Hellespont (on parle aujourd’hui du détroit des Dardanelles) est devenu une réalité depuis le 18 mars 2022, grâce à la construction d’un immense pont reliant l’Asie et l’Europe. L’Hellespont est un lieu d’une importance capitale pour les Grecs. En des temps immémoriaux, Hellé, perchée sur un bélier volant, a glissé et est tombée dans cet étroit passage reliant la Mer Égée à la Mer de Marmara. C’est ainsi que le détroit a pris le nom d’Hellespont, la ‘Mer d’Hellé’. Quant au bélier, dont la toison était faite de laine d’or, il a continué son vol jusqu’en Colchide, à l’extrémité de la Mer Noire. Les habitants du lieu ont conservé longtemps sa Toison d’Or, que le héros Jason et ses compagnons sont venus quérir en franchissant l’Hellespont à la rame.

C’est au même endroit que, en 481 av. J.‑C., le roi Xerxès décide de faire traverser son armée pour attaquer la Grèce. Pour passer d’Asie en Europe, il fait construire un pont provisoire, en assemblant des navires sur lesquels ses ingénieurs fixent des planches. Hérodote nous a fait le récit détaillé de cette opération de génie militaire dans son Enquête, autour de 425 av. J.-C. Or le franchissement de l’Hellespont par les troupes de Xerxès fait déjà l’objet d’un commentaire dans une tragédie datant de 472 av. J.-C., les Perses d’Eschyle. Dans un premier passage, l’épouse de Xerxès répond à Darius, père de Xerxès, ou plus exactement son fantôme (il est déjà mort).

Tandis qu’il passait le détroit, Jason ne pouvait pas savoir que, une génération plus tard, une armée grecque débarquerait sur les rives de l’Hellespont pour attaquer la cité de Troie, qui contrôlait le passage maritime.

  • Pour tout dire, les Perses ont pris une raclée !
  • Comment donc ? Une épidémie se serait-elle abattue sur eux ? ou une guerre civile ?
  • Rien de tout cela : non loin d’Athènes, notre armée tout entière a été anéantie.
  • Lequel de mes fils a emmené l’armée là-bas ? Dis-le-moi !
  • C’est Xerxès le téméraire. Il a vidé tout l’étendue de notre territoire.
  • Mais il est dingue ! Et il s’est lancé dans cette folie avec l’armée de terre ou la flotte ?
  • Les deux… Il a ouvert deux fronts, l’un sur terre, l’autre sur mer.
  • Humpf ! Mais comment a-t-il fait pour traverser avec une armée si considérable ?
  • Avec des moyens techniques, il a relié les deux rives du passage de l’Hellespont, et il a pu traverser.
  • Il a fait ça ? Et en plus, il a bouclé le puissant Bosphore ?
  • C’est cela. Je suppose qu’un dieu lui avait tourné la tête.
  • Aïe, ça devait être un dieu puissant qu’il lui a ôté la raison !

[Eschyle, Perses 714-725]

Le fantôme de Darius n’est pas tendre avec son fils ; mais il faut dire que ce dernier a fait une très grosse bêtise ; alors Darius en rajoute une couche un peu plus loin.

(… Xerxès) qui a cru qu’il allait contrôler le cours de l’Hellespont, qui est sacré, en lui mettant des entraves comme à un esclave ! Et le cours du Bosphore, un dieu ! Il a tenté de transformer un détroit et, en lui passant des chaînes forgées au marteau, il s’est ouvert une autoroute pour son immense armée. Lui, simple mortel, il pensait qu’il l’emporterait sur tous les dieux, et même sur Poséidon !

[Eschyle, Perses 745-750]

Tiens, le Bosphore et l’Hellespont sont des dieux ? Eh bien oui : pour les Grecs, tous les cours d’eau sont des divinités qui descendent du dieu Océanos. Dans le Bosphore et l’Hellespont, il y a un courant assez fort qui les assimile à des cours d’eau. Xerxès n’a pas compris que, en reliant deux continents – l’Asie et l’Europe – par un pont de bateaux, il s’était arrogé le droit de remodeler la géographie créée par les dieux.

Mais le plus grave, c’est que l’Hellespont lui avait donné un avertissement en lâchant une tempête qui avait détruit un premier pont de bateaux. Vexé, Xerxès avait fait fouetter le détroit et avait ordonné qu’on jette des entraves dans son cours ; puis il avait fait reconstruire le pont de bateaux et il était passé en Europe.

On connaît la suite : à Salamine, en face d’Athènes, sa flotte est anéantie en 480. C’est cette cuisante défaite perse qu’Eschyle célèbre dans les Perses. L’armée de terre subit un sort comparable l’année suivante, à Platées en Béotie. Mais au fait, pourquoi vous ai-je raconté tout cela ? Ah, oui ! Le pont tout neuf sur l’Hellespont. Qu’on se rassure : cette fois, c’est du solide, et tout le monde sait que la Turquie est gouvernée par un souverain bien plus éclairé que Xerxès.

Censuré

Comment faire pour dire la vérité quand la censure veille ? Haut et fort, ne pas dire les choses.

Quand un journal satirique (Vigousse, pour ne pas le nommer) s’en prend à la gestion d’une petite ville suisse (Versoix, pour ne pas la nommer), cela peut faire des étincelles. Au point que le journal s’est vu intenter un procès par un représentant des autorités de Versoix, lequel a exigé que Vigousse cesse de ternir la réputation de la paisible localité.

Réponse du berger à la bergère : Vigousse a répliqué en publiant un numéro en bonne partie consacré à Versoix, rédigé en termes tellement dithyrambiques que le lecteur ne s’y trompera pas, ces éloges sont encore plus caustiques que la critique initiale.

En ces temps de censure des médias, de fake news et d’intimidation, on retiendra une leçon de l’échange de missiles entre Vigousse et Versoix : il est parfois possible de répondre à la censure en clamant haut et fort ce que l’on ne va pas dire. Le poète Pindare l’avait bien compris : pour évoquer l’histoire de Pélops, servi en ragoût aux dieux par son père Tantale, il a rappelé ce qu’il s’interdirait de dire.

Souvenez-vous : Tantale, qui vit en Asie Mineure, a un carnet d’adresses bien fourni, au point qu’il invite régulièrement les dieux à déjeuner. Or ses relations lui montent à la tête. Voici qu’il décide de tester la prétendue omniscience des dieux, en découpant son fils Pélops en morceaux. Les dieux détecteront-ils le ragoût humain, ou croiront-ils à une vulgaire cassolette d’agneau ? Tantale apprendra à ses dépens que les dieux ne sont pas aussi stupides qu’il le croit : à l’exception de Déméter (elle n’était pas dans son assiette ce jour-là et a mangé une épaule de Pélops…), ils ont tous compris ce qu’on leur servait. Puni, Tantale finira parmi les grands suppliciés de l’Hadès (il y est encore aujourd’hui) ; quant à Pélops, les dieux recolleront ses morceaux, sauf l’épaule dévorée par Déméter. Le brave garçon recevra une prothèse en ivoire, ce qui constitue certainement le début de la chirurgie reconstructive.

Pour en revenir à Pindare, comment oserait-il raconter une histoire si horrible ? C’est simple : en ne la racontant pas.

La grâce (du récit), qui accomplit tout ce qui est doux pour les mortels, en leur apportant l’honneur, a souvent rendu crédible une histoire incroyable. Le passage du temps en est le témoin le plus habile. Il ne convient à l’homme que de raconter de belles choses à propos des dieux ; car il s’exposerait à de graves reproches.

Fils de Tantale, pour parler de toi, je m’exprimerai différemment de mes prédécesseurs, racontant le moment où ton père a invité les dieux à partager un banquet parfaitement bien réglé, près de l’aimable Mont Sipyle. Or ce jour-là (Poséidon), le maître du trident, t’avait enlevé, vaincu par le désir. Ses chevaux tirant son char d’or, il t’avait transporté au ciel, dans la demeure de Zeus que l’on honore loin à la ronde, là où plus tard Ganymède aussi fut emmené pour servir Zeus.

Tu avais disparu, et le gens partis à ta recherche étaient incapables de te ramener à ta mère. C’est alors qu’un voisin envieux fit courir des fake news : dans l’eau qui bouillonnait sur la flamme, on t’avait découpé en morceaux, membre par membre ; sur les tables, au dernier service, on s’était partagé tes chairs pour les manger !

Mai moi, il m’est impossible de raconter qu’un dieu serait cannibale. Loin de moi cette idée ! Les mauvaises langues finissent par le payer.

[Pindare, Olympique 1.36-53]

Magnifique leçon de communication du poète : il n’a pas noirci la réputation des dieux, puisqu’il a simplement dit qu’il se refusait à propager la rumeur. Comme mégaphone, on ferait difficilement mieux. Et puisque le développement durable est désormais à l’heure du jour, on retiendra que le message de Pindare a tenu pendant deux millénaires et demi, un beau score.

Ptolémée l’Adultère

Une nouvelle source de renseignements sur Aristote, cela n’arrive pas tous les jours. Un manuscrit arabe nous livre de précieuses information sur le philosophe.

  • Chériiiiie, je m’ennuie !
  • Vraiment, mon chou ? Toi qui as une existence si riche et trépidante, tu ne sais pas que faire ?
  • J’en ai assez : entre le fou qui mène une guerre que l’on n’a pas le droit de nommer, l’autre fou que ses concitoyens ont élu pour éviter la folle, et les ruptures de stock de ma bière préférée, je suis désespéré. En plus, la saison du hockey touche à sa fin. Allez, distrais-moi, parle-moi d’autre chose !
  • Tiens ! Je ne savais pas que notre contrat de mariage comportait une clause de distraction pour les maris désœuvrés…
  • Pitié ! Je suis même prêt à affronter un de tes vieux bouquins grecs à moitié moisis.
  • Voilà un argument qui convaincrait la femme la plus réticente. En fait, j’ai mieux : un livre flambant neuf, que je viens d’acquérir. As-tu déjà entendu parler de Ptolémée l’Adultère ?
  • Humpf ! Et toi, tu sais qui est Otso Rantakari ?
  • Très drôle. Bon, Ptolémeé l’Adultère, c’est une traduction de l’arabe : on l’appelle aussi Ptolémée al-gharīb. Le livre dont je te parle a d’abord été écrit en grec, puis il a été traduit en syriaque, et enfin en arabe. On ne possède que la version arabe, dans deux versions : la première, conservée à Istanbul, est quasiment inutilisable ; mais une seconde version, retrouvée à Qom, en Iran, a permis de mettre de l’ordre dans un texte absolument fascinant.
  • Par la barbe d’Aristote ! Je suis déjà perdu… Allez, je sacrifie ma dernière cannette pour accompagner ta conférence. Le canapé me tend les bras, tu peux continuer.
  • J’essaie une approche plus simple : le plus souvent, les spécialistes de la philosophie grecque ne savent pas l’arabe. Or il y a un savant installé à Paris – il s’appelle Marwan Rashed – qui en connaît un bout sur les philosophes grecs, et en plus il sait l’arabe. C’est lui qui a repéré un manuscrit arabe qu’on avait un peu oublié dans une bibliothèque en Iran.
  • Eux aussi, ils ont des vieux livres moisis ?
  • Si tu veux. Mais dans ce cas précis, ce manuscrit nous a livré des informations d’une teneur exceptionnelle : sous la forme d’une lettre envoyée à un certain Gallus, l’auteur nous a conservé une vie d’Aristote, le testament du philosophe, ainsi qu’une longue liste de ses œuvres.
  • On ne savait pas ce qu’Aristote a écrit ? Bizarre : il me semble que ce brave homme prend pas mal de place sur les rayons de notre chambre à coucher…
  • Tu as raison, nous possédons un grand nombre de traités d’Aristote ; mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg. La liste nous fait découvrir des titres d’œuvres qui ne nous sont pas parvenues. Tiens, par exemple : savais-tu qu’il a écrit un traité sur le Nil, ou un autre sur la vie et la mort ?
  • Pour être franc, ma liste de lectures s’est arrêtée à Petzi au Pôle Nord, Tintin au Tibet et Astérix gladiateur.
  • C’est dommage, car tu pourrais aussi t’intéresser au testament d’Aristote.
  • Mais comment vas-tu faire pour me le lire, puisqu’il est écrit en arabe ? Tu viens d’apprendre l’arabe ce matin, en prenant ta douche ?
  • Mais non, gros nigaud : il y a une traduction française. Donc, une fois n’est pas coutume, oublions le grec et concentrons-nous sur la version française. J’espère que Marwan Rashed me pardonnera de lui piquer sa traduction. Au moins, ça lui fera un peu de publicité. Allez, écoute ce petit extrait, où Aristote, dans son testament, prévoit les choses pour sa fille.

Quand ma fille sera nubile, que Nicanor en dispose. S’il se produisait qu’elle en vienne à mourir avant de se marier ou après son mariage sans qu’elle n’ait d’enfant, ce qui la regarde revient à Nicanor, ainsi que ce qui regarde mon fils Nicomaque, et le testament que je lui adresse est qu’il agisse en cela comme cela serait souhaitable et convenable d’un père ou d’un frère.

  • C’est un peu difficile à comprendre…
  • Bien sûr, le texte grec est passé par la double moulinette du syriaque et de l’arabe. Mais tu auras remarqué que le grand philosophe Aristote, maître d’une école, s’occupe ici des affaires de sa famille. Ce qui paraît encore plus intéressant, c’est la manière dont il règle les choses pour une fidèle servante, Herpyllis.

Que les exécuteurs (testamentaires) et Nicanor respectent ma parole envers Herpyllis, car elle mérite cela de moi, pour ce que j’ai pu constater de sa prévenance à mon égard, de la façon dont elle m’a servi, pour ses efforts eu égard à ce qui m’agréait, et qu’ils veillent à ce qu’elle ait tout ce dont elle a besoin. Si elle souhaite se marier, qu’elle ne soit confiée qu’à un homme de bien. (…) Si elle souhaite séjourner à Chalcis, qu’elle ait pour logement, dans ma maison, la maison d’hôte du côté du jardin. Mais si elle souhaite avoir son logement en ville à Stagire, qu’elle loge dans la maison de mes pères.

  • Un chic type, cet Aristote ! Mais enfin, tu causes, tu causes, et je n’ai pas que ça à faire que de t’écouter : il va y avoir le téléjournal, je veux savoir ce qui se passe du côté du fou qui fait la guerre, et je dois m’assurer que le fou nouvellement élu ne va pas faire de bêtises. Ah ! c’est qu’on ne s’ennuie jamais quand on s’occupe des affaires du monde !