Vie privée : nouvelles méthodes pour crypter vos messages

hareLe peuple suisse vient de plébisciter, par 65% de voix favorables, la nouvelle loi sur le renseignement. Faut-il prévoir de nouvelles méthodes pour crypter vos messages ?

Dans un contexte de relative tension autour des questions de sécurité, la nouvelle Loi fédérale sur le renseignement a fait un carton. Les partisans de cette loi souligneront le fait que, désormais, les services de renseignements disposent de la base légale leur permettant de traquer toutes sortes de malfaiteurs : sous certaines réserves, il est notamment devenu possible d’infiltrer l’ordinateur d’un suspect en installant un logiciel secret de surveillance.

Les opposants, en revanche, voient se réaliser le programme décrit par George Orwell dans 1984 : nous ne pouvons plus échapper à la surveillance des autorités et la vie privée n’existe plus.

J’ai déjà évoqué la question en rappelant l’un des premiers cas d’écoute secrète, décrit par l’historien Hérodote au Ve siècle av. J.-C. Le brave Hérodote va maintenant nous fournir les outils pour échapper au zèle de nos services de renseignements. On veut mettre nos téléphones sous écoutes ? On prétend infiltrer nos ordinateurs ? Revenons à des méthodes de communication certes plus primitives, mais efficaces et discrètes !

Premier cas à considérer : un Mède du nom d’Harpage a subi un traitement cruel de la part de son souverain, le roi Astyage. Ce dernier lui a en effet donné ses propres enfants à manger, et lui a ensuite montré de quoi était fait son repas. Pour se venger, Harpage décide d’inciter le jeune Cyrus, petit-fils d’Astyage, à déposséder son grand-père du trône royal. Harpage doit communiquer à distance, mais la loi sur le renseignement mède donne beaucoup de latitude aux services secrets : impossible d’envoyer un mail. Oups ! je m’égare, désolé… Reprenons : Harpage ne peut pas envoyer une simple lettre, qui risque d’être interceptée par les espions d’Astyage. Voici donc comment il parvient à communiquer avec Cyrus :

« [Harpage] avait élaboré son plan et il était prêt. Il voulut présenter son projet à Cyrus, qui habitait chez les Perses. Comme les routes étaient surveillées, il ne pouvait pas procéder de manière ordinaire ; il imagina donc la ruse suivante.

Il prépara un lièvre en lui faisant une incision au ventre, sans endommager le pelage. Ceci fait, il y introduisit un message dans laquelle il avait écrit son idée. Il recousit le ventre du lièvre, déguisa son plus fidèle serviteur en chasseur, équipé d’un filet, et l’envoya chez les Perse. Il lui donna l’ordre de remettre le lièvre à Cyrus et de lui dire de vive voix d’ouvrir lui-même l’animal, en présence de personne d’autre.

C’est ainsi que les choses se passèrent : Cyrus reçut le lièvre, l’ouvrit et y trouva le message. »

[voir Hérodote 1.123.3-4]

Voici donc le jeune Cyrus, poussé par Harpage, qui entre en révolte contre son grand-père Astyage et devient le fondateur de l’Empire perse. Le message caché dans le lièvre n’a pas été détecté par les espions d’Astyage.

La méthode ne vous a pas convaincus ? Trop compliqué ? Voyons un second procédé de communication, utilisé au début du Ve siècle av. J.-C.

Histiée est le tyran de la cité grecque de Milet, sous domination perse. Nommé conseiller à la cour du roi de Perse à Suse, il cède le pouvoir à son neveu Aristagoras. Pour des raisons assez complexes, il décide d’encourager Aristagoras à prendre la tête d’un mouvement de révolte contre les Perses. Mais comment communiquer avec son neveu depuis Suse ?

« Histiée voulut communiquer à Aristagoras pour l’inciter à se révolter. Comme les routes étaient surveillées, il ne pouvait procéder de manière ordinaire. Il rasa donc la tête de son plus fidèle serviteur, y inscrivit son message, puis attendit que les cheveux repoussent. Dès qu’ils furent assez longs, il l’envoya à Milet en lui donnant simplement les instructions suivantes : une fois qu’il serait arrivé à Milet, il devrait demander à Aristagoras de lui couper les cheveux, puis de regarder ce qu’il avait sur la tête. Comme je l’ai dit plus haut, le message enjoignait à Aristagoras de se révolter. »

[voir Hérodote 5.35.3]

On trouve toujours un moyen d’échapper à la surveillance. Si l’on en croit Hérodote, ni le truc du lièvre ni celui du crâne rasé ne furent détectés par les espions royaux. Évidemment, de tels procédés ne sont pas très rapides : pour que des cheveux repoussent, il faut compter quelque mois. Mais la méthode pourrait fonctionner en Suisse, où tout prend tellement de temps…

[image empruntée au site de l’Isabella Stewart Gardner Museum (Boston), en vous encourageant à le visiter à l’occasion : Un messager d’Harpage apporte à Cyrus une lettre cachée dans un lièvre (art flamand, env. 1535-1550)]

Mis sous écoute par les magistrats de Sparte

L0025675 Kircher, A., "Phonurgia nova...", eavesdroppingLes Suisses s’apprêtent à voter sur un renforcement des mesures de surveillance policière. Le procédé est ancien : les magistrats de Sparte procédaient à des écoutes secrètes au Ve siècle av. J.-C.

Face à un sentiment généralisé d’insécurité, les autorités suisses ont décidé de légiférer : il s’agit de mettre en place les bases légales permettant à la police d’étendre ses investigations dans des domaines nouveaux. La nouvelle Loi sur le renseignement sera soumise au référendum du peuple le 25 septembre 2016. Ainsi, nos gardiens de la paix pourront, si la nouvelle loi est acceptée, poser des micros dans des lieux privés ou s’introduire dans l’ordinateur de particuliers pour surveiller des activités considérées comme suspectes ; autrement dit, si la sécurité intérieure ou extérieure est considérée comme étant menacée, ou si des intérêts nationaux d’importance sont mis en péril.

La nouvelle loi suscite évidemment la controverse. Les défenseurs des libertés civiles voient en effet se réaliser le programme décrit par George Orwell dans 1984 : il ne sera bientôt plus possible d’interagir avec autrui sans courir le risque d’être surveillé par une instance policière. Des garde-fous existent, certes, mais la structure que l’on met en place pourrait facilement être pervertie par des personnes peu soucieuses de l’État de droit.

Surveiller des suspects à leur insu : quel magistrat n’a pas un jour rêvé d’avoir cette faculté ? Au lendemain des guerres médiques, qui ont opposé les cités grecques à l’empire perse, les autorités de Sparte ont dû prendre des précautions contre l’un de leurs plus illustres sujets. Le général Pausanias, commandant en chef de l’armée qui a écrasé l’infanterie perse à Platées en 479, s’est laissé emporter par son orgueil. L’historien Thucydide nous apprend que Pausanias, fier de sa victoire, aurait tenté une alliance secrète avec Xerxès, roi des Perses : il aurait proposé de lui livrer la Grèce ; en échange, il aurait épousé la fille du roi.

La rumeur court, mais les magistrats spartiates manquent de preuves pour confondre un général encore auréolé du prestige de sa victoire à Platées. Un serviteur de Pausanias le trahit et remet une lettre compromettante entre les mains des autorités. Il n’a pas vraiment le choix car la lettre contient aussi un ordre visant à faire supprimer ce même serviteur. C’est alors que les éphores – les plus hauts magistrats de la cité – décident de placer Pausanias littéralement sous écoute. Le téléphone n’existe pas encore, mais on imagine le stratagème suivant.

« Une fois que le serviteur eut montré la lettre aux éphores, ils furent désormais plus convaincus. Cependant, ils voulaient encore entendre de leurs propres oreilles un aveu de la bouche de Pausanias. Ils conçurent donc un stratagème par lequel le serviteur se rendit en suppliant au Cap Tainare [à l’extrémité sud du Péloponnèse, où se trouve un sanctuaire de Poséidon]. Il y monta une cabane en deux parties séparées par une cloison, et il dissimula quelques éphores à l’intérieur. Pausanias vint le trouver et lui demanda le motif de sa supplication.

Les éphores, eux, entendaient tout clairement : le serviteur lui reprochait le contenu de sa lettre et lui détaillait tout le reste point par point ; en le servant dans ses contacts avec le roi de Perse, il ne l’avait jamais compromis, mais il se trouvait récompensé par la mort, tout comme de nombreux autres de ses serviteurs. Pausanias reconnut les faits. Pour l’instant, il voulait éviter que son serviteur ne reste sur sa colère. Il lui donna des garanties pour qu’il puisse ressortir du sanctuaire et lui demanda de se mettre en route au plus vite afin d’éviter de faire rater l’affaire.

Les éphores entendirent clairement (les déclarations de Pausanias) et s’en allèrent. Ils étaient désormais sûrs de leur coup et se préparèrent à le faire arrêter en ville. »

[voir Thucydide 1.133]

La série policière ne s’arrête pas là : en effet, il y a une taupe parmi les éphores. Un informateur bienveillant balance l’information à Pausanias, qui parvient à échapper à l’arrestation. Il se réfugie dans un autre sanctuaire, en ville de Sparte, d’où les éphores ne parviennent pas à le déloger. Ils l’assiègent et l’affament ; au moment où il va rendre son dernier soupir, ils parviennent à l’extirper du sanctuaire, évitant ainsi de souiller les lieux par la présence d’un mort.

Était-il nécessaire de placer Pausanias sous écoute ? On pourrait hurler à l’abus d’autorité et dire que les éphores ont voulu piéger un général qui ne demandait qu’à préserver sa vie privée. Les défenseurs d’une approche légaliste rétorqueraient que les Spartiates n’ont utilisé les écoutes que pour confirmer un  soupçon déjà bien étayé par la présence d’une lettre compromettante. Il n’existe pas de solution simple à ce dilemme.

Les Suisses devront néanmoins se prononcer sur la question : veulent-ils, au nom de la sécurité, élargir le mandat qu’ils accordent à leurs services de police, ou au contraire souhaitent-ils préserver la sphère privée ?

[image : Phonurgia nova]