Qui est grec ?

achille_noir_blancUn Africain ou un Macédonien peut-il être grec ? Même après deux mille ans de débats, personne n’est d’accord.

Une participation au blog par Frances Martin, étudiante à l’Université de Genève.

Quinze ans après Brad Pitt dans Troy, les férus de mythologie peuvent enfin retrouver Achille sur leurs écrans. Dans la série Troy : Fall of a City , sortie ce printemps, les héros d’Homère ont une fois de plus repris vie – avec quelques petites variations. Achille, ainsi que Patrocle, Énée, et même Zeus et Athéna sont incarnés par des acteurs d’origine africaine.

Face à ce casting, nombre de spectateurs se sont mis à leurs claviers pour protester : « Comment rentrer dedans avec un Zeus et un Achille noirs ? Ils ont fumé quoi là ? »« Achille, héros grec type par définition, campé par un acteur noir c’est un casting de débile ! »

« Bientôt on fera un Vercingétorix asiatique ou un Jules César maghrébin. »

Un homme noir ne pourrait donc pas être grec. Mais au fait, qui peut l’être ?

Remontons quelques années en arrière – deux millénaires et demi, pour être précis – et penchons-nous sur le cas de la Macédoine. Dans l’Antiquité comme aujourd’hui, le rapport des Macédoniens aux Grecs était flou : trop proches d’eux pour être barbares, mais trop « autres » pour être tout à fait grecs, on ne savait pas vraiment que faire d’eux. Relevons tout de même qu’ici, le débat tourne autour de la culture et de la langue ; la couleur de peau n’entre pas dans l’équation.

Au VIIᵉ siècle av. J.-C. déjà, le poète Hésiode tente de clarifier la relation entre Grecs et Macédoniens. Voici ce que nous dit un auteur tardif à ce sujet :

« Macédoine : le pays a été nommé à partir de Macédon, fils de Zeus et de Thyia fille de Deucalion, comme le dit le poète Hésiode : ‘Enceinte, elle accoucha de deux fils pour Zeus qui se réjouit du tonnerre : Magnès, et Macédon qui combat à cheval. Ceux-ci habitèrent dans la région de la Piérie et de l’Olympe.’ »

[Hésiode fragment 7, cité dans les Ethnika d’Étienne de Byzance , lui-même cité par Constantin Porphyrogénète De thematibus 2]

Thyia, mère de ce Macédon qui aurait donné son nom à la Macédoine, n’est pas la seule fille de Deucalion : elle a également un frère, Hellen, qui a lui aussi donné son nom à un peuple, les Hellènes, c’est-à-dire les Grecs. En résumé, le premier des Grecs, selon Hésiode, serait l’oncle du premier des Macédoniens. Ces derniers ne seraient donc pas tout à fait grecs, mais seraient des parents proches.

La réalité, cependant, n’est pas si simple. Où tirer la ligne quand il s’agit des fondements de la culture grecque ? Un Macédonien pourrait-il incarner le « héros grec type » Achille dans Troy : 500 av. J.-C. ? Aucune source ne traite de cette situation en particulier, mais au Vᵉ siècle av. J.-C., l’historien Hérodote nous raconte un épisode comparable :

« Que les descendants de Perdiccas (la famille royale macédonienne) sont des Grecs, comme ils le disent eux-mêmes, j’en suis moi-même certain, et dans les passages à suivre, je prouverai bien qu’ils sont grecs. De plus, les Hellénodices qui organisent les Jeux Olympiques ont reconnu que c’est vrai. En effet, lorsque Alexandre choisit de concourir et se rendit sur place, les Grecs qui allaient se mesurer à lui à la course le repoussèrent, déclarant que ce n’était pas un concours pour les barbares, mais pour les Grecs. Mais Alexandre prouva qu’il était Argien, et on jugea donc qu’il était grec; il participa à la course du stade et arriva en première place ex aequo. »

[Hérodote 5.22]

Résumons : le roi macédonien Alexandre – non pas Alexandre le Grand, mais un ancêtre du même nom – veut prendre part aux Jeux Olympiques, quintessence de la culture grecque. Les concurrents tentent de l’exclure, se plaignant peut-être que « bientôt on aura un boxeur perse ou un conducteur de char scythe ». Alexandre réussit toutefois à démontrer qu’il descend d’une lignée grecque, ce qui le qualifie pour les Jeux Olympiques.

Qu’en est-il, dans tout cela, de notre Achille noir ? Qu’en auraient pensé les Grecs ? Il est difficile de le savoir, mais une chose est certaine : aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la question de « qui est grec » reste compliquée.

 

[image : quel Achille se cache là-derrière? Cratère à figures rouges, Vᵉ siècle av. J.-C.]

Pour les inconditionnels du texte grec original, voici le fragment d’Hésiode, tel qu’il nous a été transmis par un compilateur de l’époque de l’empereur Constantin Porphyrogénète :

Μακεδονία· ἡ χώρα ὠνομάσθη ἀπὸ Μακεδόνος τοῦ Διὸς καὶ Θυίας τῆς Δευκαλίωνος, ὥς φησιν Ἡσίοδος ὁ ποιητής·

Ἣ δ’ ὑποκυσαμένη Διὶ γείνατο τερπικεραύνῳ

υἷε δύω, Μάγνητα Μακηδόνα θ’ ἱππιοχάρμην,

οἳ περὶ Πιερίην καὶ Ὄλυμπον δώματ’ ἔναιον.

50 ans après la Guerre des Six Jours : la responsabilité des grandes puissances

jerusalemUn demi-siècle après la Guerre des Six Jours, rappel sur le rôle que jouent les grandes puissances dans les conflits armés opposant des pays de moindre envergure.

Cela fait presque exactement cinquante ans que s’est déroulée la guerre-éclair opposant Israël à une coalition formée par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie.

Il est rare qu’une guerre si brève ait des conséquences si profondes sur une région du globe : les Israéliens, victorieux, ont occupé la Bande de Gaza, la Cisjordanie, les hauteurs du Golan et Jérusalem ; jusqu’alors, Israël partageait le contrôle de la ville avec la Jordanie. S’il a été possible de trouver un arrangement en ce qui concerne le Golan, en revanche Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem posent un problème quasiment insoluble pour les parties concernées. Même dans l’hypothèse improbable où Israël déciderait de restituer les territoires occupés, à qui les céderait-il après un demi-siècle ? Gaza aux Égyptiens, la Cisjordanie aux Jordaniens, autrefois maîtres de ces régions ? Et que faire dans le cas de Jérusalem ?

Nous ne résoudrons pas ici le dilemme des territoires occupés. En revanche, il serait opportun de se rappeler le rôle qu’ont joué les grandes puissances – en l’occurrence les États-Unis et l’Union Soviétique – dans ce conflit et dans les autres embrasements qu’a connu la région à la même époque. Nous verrons ensuite que, dès l’Antiquité, d’autres grandes puissances sont intervenues dans la région.

Dans le cas de la Guerre des Six Jours, on peut schématiquement résumer la situation ainsi : en plein contexte de la Guerre Froide, Égyptiens et Syriens jouissaient du soutien de l’Union Soviétique, tandis que les Israéliens pouvaient compter sur l’appui des États-Unis. Ce soutien n’était toutefois pas inconditionnel, ni dans un camp ni dans l’autre. Aussi bien Israël que l’Égypte savaient qu’il existait un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir, faute de quoi leurs puissants soutiens se retireraient du jeu. La crise du Canal de Suez en 1956 a bien illustré les limites que les États-Unis et l’Union Soviétique pouvaient imposer lorsqu’elles le jugeaient nécessaire. Dans le cas de la Guerre des Six Jours, ce sont les Soviétiques et les Américains qui ont, le 10 juin 1967, imposé un cessez-le-feu aux belligérants.

Ces événements illustrent la responsabilité des pays que l’on appelle communément les grandes puissances. Qu’elles agissent ou qu’elles décident de ne pas intervenir, elles jouent souvent un rôle déterminant dans la manière dont évolue un conflit.

Transportons-nous maintenant au IIe siècle av. J.-C., plus précisément en l’an 168. La grande puissance du moment, c’est clairement Rome, qui s’est débarrassée de Carthage en 202 et s’est ensuite tournée vers la Macédoine. Or, en 168, la Macédoine est définitivement battue par les Romains lors de la bataille de Pydna, sur la côte macédonienne de la Mer Égée. Rome a désormais les coudées franches en Grèce, et son influence s’étend sur bien plus loin, dans une bonne partie de la Méditerranée orientale. Au lendemain de Pydna, les Romains peuvent ainsi se tourner vers une autre région où se dessine une crise majeure : l’Égypte.

Les tensions au Proche Orient n’ont pas surgi au XXe siècle : au moment où les Romains passent à la vitesse supérieure en Méditerranée orientale, le roi de Syrie Antiochos IV Épiphane (un membre de la dynastie séleucide), est en conflit avec l’Égypte, où règne le jeune Ptolémée VI Philométor (de la dynastie lagide) conjointement avec son frère et sa sœur. Entre Séleucides et Lagides, le torchon brûle depuis longtemps : on en est désormais à la Sixième Guerre de Syrie.

Au moment où les Romains sont occupés à régler leurs problèmes en Macédoine, Antiochos Épiphane pénètre en Égypte, s’empare de Memphis et se rapproche d’Alexandrie. Arrivé dans les faubourgs de la ville, il se trouve nez à nez avec un émissaire romain, Gaius Popilius Laenas. Les Romains viennent de battre la Macédoine et ils n’ont pas perdu une minute pour se tourner vers le problème égyptien.

Voyons donc le récit que l’historien Polybe nous fait des événements :

« Antiochos se rapprochait de Ptolémée afin de s’emparer de Péluse. Il salua de loin le général romain Popilius et lui tendit la main ; mais Popilius lui tendit une missive écrite sur une tablette qu’il portait sur lui et qui contenait une décision du Sénat, l’invitant d’abord à la lire. Il me semble qu’il préféra ne pas manifester un geste amical avant de connaître les intentions de celui qui l’accueillait : lui était-il amical ou hostile ?

Le roi prit connaissance de la missive et dit qu’il voulait en référer à ses proches sur ces événements. À ces mots, Popilius commit un acte qui peut paraître grave et pour tout dire arrogant : il portait un bâton fait d’un sarment de vigne, avec lequel il traça un cercle autour d’Antiochos. Puis il lui dit de lui donner réponse à la missive avant de quitter ce cercle.

Le roi fut décontenancé par ce qui venait de se produire et par l’arrogance de Popilius. Il hésita un instant, puis répondit qu’il ferait tout ce que les Romains lui demandaient. »

[Polybe 29.27 (fragments conservés dans une compilation réalisée sur ordre de l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète)]

Antiochos a donc perdu la face : il quitte l’Égypte la queue entre les jambes après que les Romains lui ont intimé l’ordre de déguerpir. Ces derniers n’ont pour l’instant pas l’intention de mettre la main sur l’Égypte ; ils ne le feront qu’en 30 av. J.-C. Toutefois en 168, ils ont atteint le statut de grande puissance en Méditerranée orientale et ils sont en position de dire à un roi de ne pas importuner son voisin.

Mais alors, pourquoi diable les Romains interviennent-ils ? Ils auraient pu laisser Antiochos s’emparer de l’Égypte, qui est bien loin de Rome. Deux éléments permettent d’expliquer cette ingérence romaine dans les affaires égypto-syriennes. D’une part, il s’agit d’éviter que le royaume séleucide ne devienne lui aussi une grande puissance, laquelle causerait inévitablement des ennuis à Rome à moyen terme. D’autre part, le blé qui sert à nourrir les forces romaines en Macédoine provient en bonne partie d’Égypte. Antiochos, en voulant s’emparer de ce royaume, met en danger l’approvisionnement des armées romaines.

Il y a une leçon à tirer de tout cela. Les grandes puissances, lorsqu’elles le veulent vraiment, ont le plus souvent les moyens de mettre un terme aux disputes régionales ; et lorsqu’elles interviennent effectivement, c’est généralement pour préserver leurs propres intérêts. Le blé égyptien a été remplacé aujourd’hui par le pétrole du Proche Orient, mais la dynamique est assez similaire. En ce moment, le Proche Orient s’embrase avec le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Syrie ou encore les errements du prétendu califat de l’État islamique. Ces problèmes ont bien sûr des racines profondes dans la région ; mais les grandes puissances, par leur intervention ou leur inaction, portent aussi une part de responsabilité dans cette situation difficile. Elles l’ont démontré de façon patente au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la Guerre des Six Jours.

[image : le rabbin Shlomo Goren souffle dans le shofar devant le mur occidental de Jérusalem (1967)]