Le premier ψ

couch_nbSoigner le chagrin par la parole ? Cela se pratiquait déjà dans l’ancienne Corinthe.

C’est une doctorante de l’Université de Lausanne, Mme Vasiliki Kondylaki, qui m’a rappelé l’existence d’un passage étonnant : à Corinthe, vers la fin du Ve siècle av. J.-C., on soignait déjà le chagrin en parlant.

Le premier psychiatre venait d’Athènes et s’appelait Antiphon. On le connaît surtout pour avoir figuré dans le Top 10 des orateurs attiques. Dans un traité intitulé Vie des dix orateurs, attribué à Plutarque, on trouve cet étonnant passage où apparaît l’activité insolite d’Antiphon.

On rapporte qu’[Antiphon] composa des tragédies, soit à titre personnel, soit en tandem avec le tyran Denys [de Syracuse]. Tandis qu’il était toujours occupé à ses activités poétiques, il mit au point une technique pour guérir du chagrin, analogue à une thérapie qu’appliqueraient les médecins à leurs malades. À Corinthe, il installa un cabinet près de l’agora et il afficha l’annonce suivante : il était en mesure de soigner les personnes qui souffraient de chagrin par le recours à la parole. Il s’enquérait du motif [du chagrin] et il s’efforçait de consoler ses malades. Cependant, il considéra que cette technique était en-dessous de ses compétences, et il se tourna vers la composition de discours.

[pseudo-Plutarque, Vie des dix orateurs 833c9 – d2]

Merci à Vasiliki Kondylaki d’avoir tiré cet intéressant passage d’un regrettable oubli. Il vaut la peine d’y ajouter quelques remarques. Tout d’abord, si l’on en croit l’auteur du traité, Antiphon aurait connu une carrière en plusieurs étapes : d’abord, il compose des tragédies, et il sert de ‘nègre’ à un tyran qui se pique d’avoir des dons littéraires ; ensuite, il ouvre un cabinet de psy à Corinthe pour faire parler les gens chagrinés ; finalement, il atteint le sommet de sa carrière en composant des discours.

Les trois étapes du parcours d’Antiphon suivent un développement logique. Lorsqu’il compose des tragédies, il fait passer les spectateurs par la pitié et la peur, leur permettant de se purger de leurs émotions, si l’on en croit ce que dit Aristote dans sa Poétique (1449b28). Ensuite, il ouvre son cabinet à Corinthe, pas à Athènes. Peut-être son innovation aurait-elle été mal accueillie dans sa patrie. En tout cas, cela ne marche pas aussi bien qu’il ne l’espérait, ou du moins Antiphon se sent surqualifié pour le métier de psychiatre. Cette étape médiane de son parcours constitue néanmoins le pivot de sa carrière puisque, dans son cabinet, il purge ses patients de leur chagrin en utilisant les discours. Cela lui permettra de terminer sa métamorphose en s’occupant toujours de discours, mais en les déclamant devant l’Assemblée des Athéniens.

De retour à Athènes, il se compromet dans une tentative de coup d’État en 411 av. J.-C. Après que le gouvernement oligarchique auquel il a participé est renversé, Antiphon doit rendre des comptes devant un tribunal. En dépit de ses dons oratoires, il ne parvient pas à convaincre ses juges : il est déclaré traître à la patrie et il est condamné à mort. Son corps sera jeté hors des frontières de l’Attique. Il boit donc la ciguë, douze ans avant Socrate. Ses biens sont confisqués, on le frappe d’indignité civique ; cette mesure s’applique aussi à tous ses descendants.

antiphonAntiphon croyait que la psychiatrie était en-dessous de sa condition ; il a donc voulu composer des discours. Or celui qu’il a prononcé pour sa propre défense s’est soldé par un échec qui lui a coûté la vie. Ce discours ne nous est pas conservé, à l’exception d’un misérable lambeau de papyrus. Des copistes avaient fidèlement recopié l’Apologie d’Antiphon à travers les siècles, et la chaîne de transmission du discours d’Antiphon s’est interrompue quelque part dans les sables d’Égypte.

Antiphon aurait probablement dû rester dans son cabinet de psy à Corinthe.

 

λέγεται δὲ τραγῳδίας συνθεῖναι καὶ ἰδίᾳ καὶ σὺν Διονυσίῳ τῷ τυράννῳ. ἔτι δ’ ὢν πρὸς τῇ ποιήσει τέχνην ἀλυπίας συνεστήσατο, ὥσπερ τοῖς νοσοῦσιν ἡ παρὰ τῶν ἰατρῶν θεραπεία ὑπάρχει· ἐν Κορίνθῳ τε κατεσκευασμένος οἴκημά τι παρὰ τὴν ἀγορὰν προέγραψεν, ὅτι δύναται τοὺς λυπουμένους διὰ λόγων θεραπεύειν· καὶ πυνθανόμενος τὰς αἰτίας παρεμυθεῖτο τοὺς κάμνοντας. νομίζων δὲ τὴν τέχνην ἐλάττω ἢ καθ’ αὑτὸν εἶναι ἐπὶ ῥητορικὴν ἀπετράπη.

Match truqué : pas grave, ça s’est toujours fait

wrestlingUn match truqué, dans lequel l’un des concurrents accepte de se faire payer pour perdre. Scandaleux ? Sans aucun doute. Nouveau ? Pas du tout.

Un joueur de tennis se fait payer pour perdre un match. Selon toute vraisemblance, il a été approché par des personnes qui comptaient réaliser de juteux bénéfices sur des paris sportifs.

Lorsqu’on peut se faire de l’argent avec le sport, tous les moyens de tricher existent : dopage, corruption de joueurs, commissions occultes pour des arbitres etc. Lors des Jeux Olympiques de Sotchi, les Russes ont allègrement bafoué les règles du fair-play pour faire bonne figure au palmarès.

Nos chers amis ont eu un peu de peine à admettre qu’ils avaient triché, mais ce n’est pas grave puisqu’ils ont été réintégrés dans la danse. On ne pouvait tout de même pas se passer d’eux, non ?

On pourrait facilement penser qu’il s’agit d’un fléau récent, lié aux progrès de notre merveilleuse société capitaliste, informatique et médiatique. Qu’on se détrompe : la tricherie sportive institutionnalisée existait déjà au IIIe siècle de notre ère. Nous possédons en effet un contrat dans lequel l’une des parties s’engage à perdre un match de lutte. Il s’agit d’un papyrus retrouvé dans les ruines de la cité d’Oxyrhynque, en Égypte.

5209

« (…) Aurelius Demetrios, pour lequel vous fournissez une garantie, s’est mis d’accord avec mon fils Aurelius Nikantinoos, dans le match de lutte de la catégorie junior, que Nikantinoos tombera trois fois et qu’il perdra (… et qu’il) recevra par votre entremise trois mille huit cents drachmes d’argent en monnaie usagée libres de tout risque. Dans le cas où – espérons que cela ne se produise pas ! – Nikantinoos perdrait (…) mais la couronne de la victoire ne serait pas attribuée [= ex aequo], nous n’engagerons pas de poursuites à ce propos. Si Demetrios enfreint l’un des termes de l’accord sur lequel nous nous sommes entendus par écrit à l’égard de mon fils, de même vous paierez à mon fils sur-le-champ, pour malversation, trois talents [= 18’000 drachmes] d’argent en monnaie usagée, sans délai ni excuse, en vertu du droit de garantie, puisque nous avons conclu notre accord en ces termes. »

[Papyrus d’Oxyrynque LXXIX 5209.7-21 (23 février 267 ap. J.-C.)]

Nos tricheurs modernes sont des saints. Ils pourraient au moins songer à établir des contrats écrits, et prévoir des clauses punitives au cas où l’adversaire aurait la mauvaise grâce de gagner alors qu’il avait promis de perdre. Une autre fois, il faudra que nous évoquions un autre cas, assez cocasse lui aussi, d’une course de chars sur laquelle un spectateur a jeté un mauvais sort.

Bloquer les migrants par des barrières, une digue de sable contre la mer

US - Mexico Border FenceEmpêcher les gens de se déplacer par des mesures physiques ou administratives ne fonctionne jamais. Les murs et les barrières infranchissables sont une illusion.

Vous avez déjà vu une barrière infranchissable ? On peut ériger un mur sur des centaines de kilomètres, on peut le faire monter à plusieurs mètres de hauteur, il y aura toujours des gens pour passer de l’autre côté.

Ces murs dont rêvent certains dirigeants ne sont pas seulement une illusion : ils font également honte à ceux qui les construisent. Qui voudrait se vanter d’avoir construit le Mur de Berlin ? Dans quelques décennies, quel regard portera-t-on sur le mur qui sépare les Israéliens des Palestiniens ? Quant à la Mère de Toutes les Murailles, fantasme censé empêcher les Mexicains de passer aux États-Unis, elle illustre à elle seule l’incompétence et l’irresponsabilité d’un certain président.

Placer des surveillants ? Vous n’y changerez rien, les barrières humaines ne sont pas plus efficaces face à l’acharnement de personnes qui pensent – à tort ou à raison – que l’herbe est plus verte chez vous que chez eux. Des hommes, des femmes et des enfants continuent de déferler sur l’Europe, et tous les gardes du continent ne parviendront pas à colmater les brèches dans les barrières.

On pourrait rétorquer que la difficulté tient à l’échelle du phénomène : sur des territoires plus restreints, il serait plus facile d’entraver les migrations. Pourtant, dans de nombreux pays, les autorités peinent à empêcher les habitants des campagnes de s’établir en ville.

L’exemple ancien de la province romaine d’Égypte illustre bien la futilité des efforts anti-migratoires, même à l’intérieur d’un pays bien délimité. Tout au plus, on peut repousser la vague pour un temps ; mais ceux que vous chassez par la porte reviendront par la fenêtre. Les papyrus grecs trouvés dans les sables égyptiens apportent un témoignage révélateur sur la question.

En 104 ap. J.-C., le Préfet d’Égypte Vibius Maximus doit organiser le recensement de la population de sa province. Or de nombreux paysans se sont réfugiés dans les villes ; il décide donc de les renvoyer à la maison.

« Le recensement de la population est imminent. Il est donc nécessaire que l’on proclame à l’intention de tous ceux qui, pour quelque raison que ce soit, résident hors de leur circonscription, qu’ils retournent à leur domicile : ils devront, d’une part, accomplir les formalités usuelles du recensement ; et, d’autre part, consacrer tous les efforts à cultiver leurs champs, ce qui correspond à leur activité normale.

Toutefois, je sais que la ville [d’Alexandrie] a besoin de certaines personnes venues de la campagne. Je veux donc que tous ceux qui semblent avoir une raison légitime de rester ici se fassent enregistrer auprès de Festus, commandant de l’aile de cavalerie (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Gaius Vibius Maximus. P.Lond. III 904.ii.20-33 (104 ap. J.-C.)]

Voilà un Préfet d’Égypte qui sait ce qu’il veut : les paysans indésirables sont renvoyés à la campagne ; et les paysans dont la ville a besoin seront enregistrés par un service chargé de les contrôler.

Et ça marche ? Bien sûr que non ! Notre documentation reste lacunaire, mais on peut constater qu’un autre Préfet d’Égypte doit remettre la compresse une demi-siècle plus tard.

« J’apprends que certaines personnes, à cause des difficultés de (…), ont quitté leur domicile (pour se rendre) ailleurs ; d’autres gens se sont soustraits à leurs obligations civiques à cause de l’indigence qui les frappe, et ils vivent encore aujourd’hui dans un autre lieu par crainte des décrets qui sont promulgués en ce moment. Je les incite donc à retourner tous chez eux (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Sempronius Liberalis. SB XX 14662.3-10 = BGU II 372 (154 ap. J.-C.)]

Ce brave Préfet d’Égypte a bien essayé, lui aussi… Les paysans retournent dans leurs villages, mais un demi-siècle plus tard, rebelote. Cette fois-ci, c’est du sérieux, l’empereur en personne s’en mêle !

« Tous les Égyptiens qui se trouvent à Alexandrie, et en particulier les paysans qui se sont enfuis d’ailleurs et peuvent être facilement repérés, doivent absolument être expulsés par tous les moyens. Il ne s’agit toutefois pas des marchands de porcs, des conducteurs de navires fluviaux qui livrent des roseaux pour chauffer les bains ; mais les autres, expulse-les, ceux qui par leur multitude et non leur utilité sèment le trouble dans la ville. »

[Décret de l’empereur Caracalla pour expulser des paysans d’Alexandrie. P.Giss. I 40 ii 16-21 (env. 215 ap. J.-C.)]

Aux yeux de l’empereur Caracalla et de ses subordonnés, il y a les bons réfugiés, ceux qui contribuent à l’approvisionnement de la ville d’Alexandrie, et les mauvais réfugiés, des parasites. Il faut donc faire le tri, expulser les parasites et garder les autres.

Faut-il le préciser ? Là aussi, c’est l’échec. Quelques années plus tard, on apprend au détour d’une pétition qu’un Préfet d’Égypte a dû promulguer encore un décret :

« (…) le très illustre Préfet Subatianus Aquila a ordonné que ceux qui résident hors de leur domicile doivent retourner chez eux et s’adonner à leurs occupations habituelles (…) »

[Pétition de cultivateurs empêchés dans leur travail. P.Gen. I2 16.18-21 (207 ap. J.-C.)]

Bon, vous êtes convaincus ? Les barrières physiques ou administratives pour repousser ceux qui cherchent ailleurs un destin plus souriant, c’est un peu comme élever une digue de sable pour arrêter la mer. Nos autorités ne parviendront vraisemblablement pas à un autre résultat que les Préfets d’Égypte et l’empereur de Rome.

[image : la barrière entre le Mexique et les ÉtatsUnis, Océan Pacifique]

Débarrassés des enfants le soir du Réveillon

fireworksFêter le Réveillon sans les enfants ? Le soir du 31 décembre 381 ap. J.-C., une vieille femme confie son petit-fils en adoption à l’Oncle Silvanus, un moine.

  • Chérie, que dirais-tu d’une soirée de Réveillon entre nous, sans les enfants ?
  • Oh ! c’est monstrueux ! mais j’adore ta proposition. Chic ! Nous allons pouvoir faire la fête toute la nuit, le champagne coulera à flot, et nous passerons un moment tellement agréable… Vite, je vais trouver une solution pour caser nos petites terreurs, qui ne feront de toute manière pas la différence : à leur âge, ils ne savent même pas ce qu’est un calendrier.

Ce sera difficile : les parents qui veulent profiter d’un moment entre eux, sans les enfants, le soir du Réveillon doivent faire preuve d’ingéniosité pour faire garder leurs petits trésors. Et pour certains, le passage à la Nouvelle Année devrait précisément être un moment que l’on passe avec ses enfants. Chacun se forgera son opinion sur la question.

Le 31 janvier 2016, cela fera exactement 1635 ans, jour pour jour, qu’une femme égyptienne, Aurelia Teeus, n’était pas précisément à la fête : elle avait en effet des soucis à propos de son petit-fils Paesis, âgé de 10 ans. Le père de l’enfant est mort et Aurelia Teeus confie à son propre fils, le moine Aurelius Silvanus, le soin de veiller sur le petit Paesis.

« (…) Aurelia Teeus, fille de Paesis et de Thaesis, agée d’environ 60 ans, avec une cicatrice au genou gauche, du Village d’Arès dans le Nome Hermopolite, avec mon représentant que j’ai amené de mon plein gré, et qui écrit à ma place parce que je ne sais pas écrire, Aurelius Proous, fils de Koulos, magistrat du même Village d’Arès, et Aurelius Silvanus, fils de Petesis, fils de Teeus sus-mentionnée, qui appose sa signature ci-dessous, moine du même Villa d’Arès, salut.

Puisque mon fils aîné – à moi, Teeus sus-mentionnée – appelé Papnouthis est mort en laissant un fils appelé Paesis, âgé de plus ou moins 10 ans, il a été décidé que moi, Silvanus, frère de Papnouthis, je fasse acte de piété en l’adoptant afin de pouvoir l’élever de manière décente et convenable.

En vertu de cela, nous nous mettons d’accord que moi, Teeus, je te remets à toi, Silvanus, l’enfant mentionné en vue d’une adoption, avec l’héritage qu’il tient de son père et de sa mère, comprenant des terres, des immeubles et divers biens mobiliers. Ainsi, il sera ton fils légitime et premier-né, comme s’il était né de ton propre sang.

Et moi, Silvanus, j’ai reçu de toi, ma mère Teeus, l’enfant sus-mentionné de Papnouthis en vue d’une adoption. Je le nourrirai et le vêtirai de manière décente et convenable comme si c’était mon fils légitime et naturel né de moi. J’ai reçu en outre les biens de son père et de sa mère, comprenant des terres, des immeubles et divers biens mobiliers. J’en assurerai la conservation et je les lui restituerai en toute bonne foi au moment de sa majorité. Il sera aussi l’héritier de mes propres biens puisque j’en ai fait mon fils, comme indiqué ci-dessus. (…) »

[Papyrus de Leipzig 1.28 (Hermopolis, Moyenne Égypte, 31 décembre 381 ap. J.-C.]

Papnouthis est donc mort en laissant un fils. Or le frère de Papnouthis n’a justement pas d’enfants ; ça tombe bien – si l’on peut dire – puisque ce frère va donc prendre l’enfant comme le sien, veiller sur son héritage et lui transmettre ses propres biens. L’enfant est apparemment né avec une cuillère en argent dans la bouche : il possède des terres, des immeubles et beaucoup d’autres choses dont on nous passe le détail.

Le soir du Réveillon, Aurelia Teeus doit avoir le sens du devoir accompli puisqu’elle a remis un semblant d’ordre dans une famille passablement chamboulée par la disparition d’un de ses membres. Le petit Paesis va aller passer le Réveillon chez Oncle Silvanus.  Ce dernier est moine, il devrait avoir un peu de temps à consacrer à son neveu.

Il y a toutefois un détail qui ne colle pas dans cette histoire : nos Égyptiens apparaissant dans ce document s’expriment en grec ; ils vivent dans l’Empire romain ; mais ils suivent encore et toujours le calendrier traditionnel de l’Égypte ancienne, et l’année commence autour de la fin du mois d’août… Zut, pas de conte du Réveillon !

 

Pour les lectrices et lecteurs assidus de ce blog, je signale une pause de quelques semaines. Reposez-vous bien, je ferai de même, en me réjouissant de vous retrouver vers la fin du mois de janvier.

Merci aussi pour votre présence fidèle. En 2016, les pages que vous avez le plus lues sont les suivantes : 1    2    3

Envoyez ma femme en prison à ma place !

prison_nbUn homme finit en prison, poursuivi par le propriétaire du terrain qu’il a pris en location. Pour recouvrer la liberté, il propose que sa femme le remplace.

Que l’on se rassure : un tel comportement n’aurait plus cours de nos jours puisque les hommes sont devenus de parfaits gentlemen, aimables, prévenants et pleins d’égards envers leurs épouses ou leurs compagnes. L’histoire qui suivra, bien que véridique, date d’un temps reculé. On ne saurait imaginer qu’elle puisse se reproduire aujourd’hui.

Kallippos écrit à Zénon, l’intendant d’un vaste domaine agricole au IIIe s. av. J.-C. La lettre suggère que Zénon lui a loué un terrain, mais que Kallippos n’a pas été en mesure de payer le prix de la location, et qu’il a par conséquent fini en prison.

Voyons donc le texte de la lettre, tel qu’il nous a été préservé par un papyrus :

« À Zénon, de la part de Kallippos.

Toi, tu dors sans t’inquiéter que je sois en prison !

Tu devrais te soucier de votre bétail : sache que, si les chèvres de Démétrios restent ici, elles vont mourir ; car le chemin qui descend vers les pâturages suffit à les démolir.

Tu devrais aussi te soucier du fourrage qui a été fauché à Senary, et éviter qu’il ne soit perdu : car le profit que tu en tireras n’est pas négligeable. Je suppose qu’il doit y en avoir pour 3000 bottes.

Je t’en prie et t’en supplie, ne m’abandonne pas en prison ! J’ai suffisamment souffert depuis que j’ai été arraché du terrain que j’ai pris en location, alors que je te faisais confiance.

Depuis que j’ai été emmené, tu as subi des pertes considérables. Et le bétail que j’ai acquis depuis que je suis venu chez vous a été pillé par les bergers depuis que l’on m’a emmené.

Si cela te convient, je te laisserai mon épouse en prison à ma place jusqu’à ce que tu examines les accusations portées contre moi.

Je te souhaite de prospérer. »

[voir Papyrus Michigan I 87 (Moyenne Égypte, nome arsinoïte, milieu du IIIe s. av. J.-C.)]

Kallippos recourt à une vaste palette d’arguments : d’abord, le maintenir en prison va contre les intérêts de Zénon, puisque Kallippos assure la gestion de troupeaux et de terres agricoles. Ensuite, Kallippos a déjà passablement souffert de son séjour en prison et mérite un geste de clémence.

Mais ce qui devrait nous surprendre, c’est l’offre que Kallippos formule en dernier lieu : s’il faut garder quelqu’un en prison comme garantie, il est prêt à fournir son épouse qui pourra le remplacer tandis qu’il s’occupe des affaires dont il a la charge. La lettre ne précise ni si Madame a été consultée, ni si Zénon a accepté la proposition. On en viendrait à souhaiter que Kallippos ait été laissé à croupir en prison pour un bon moment, ce qui lui aurait permis de réfléchir à son attitude.

Fort heureusement, tout cela, c’est de l’histoire ancienne. De nos jours, un homme ne ferait jamais une telle proposition.

[image: lettre sur papyrus, Kallippos à Zénon, collection de l’Université d’Ann Arbor Michigan]

Tombé du toit : aïe !

accidentDanger: dès l’Antiquité, les gens avaient une fâcheuse tendance à tomber du toit de leur maison. Alors que, chaque année, on nous met en garde contre des accidents souvent stupides, parfois mortels, le Bureau de prévention des accidents aurait eu fort à faire.

Nos assurances prennent en charge chaque année, pour des montants colossaux, les frais occasionnés par des accidents. Ce n’est pas un luxe : un gros pépin pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous, et les conséquences de tels événements peuvent se révéler dramatiques pour les individus et pour leur entourage.

Il y a les accidents de chantier, causés par une distraction, par la pression d’un contremaître ou par un malentendu ; les chutes dus à une soirée un peu trop arrosée ; ou plus simplement le manque de chance.

Pour nous prémunir contre de tels événements, de nombreux pays ont désormais édicté des normes de sécurité : rambardes, écartement des barreaux, accès limité, tout y passe. Dans l’Antiquité, on était prié de faire attention, mais cela ne fonctionnait pas toujours très bien. De plus, la chaleur de l’été faisait que l’on passait beaucoup de temps sur les toits des maisons, notamment pour trouver un peu de fraîcheur pendant les nuits chaudes. Il arrivait alors fréquemment qu’une personne tombe du toit de sa maison.

Le premier accident de ce genre dans la littérature grecque se trouve dans l’Odyssée. La mise en forme de ce texte remonte vraisemblablement à la fin du VIIIe s. av. J.-C. (peut-être au début du VIIe s. ?), mais le récit proprement dit se situe dans la lointaine période des héros, disons vers le XIIe s. av. J.-C. Tandis qu’Ulysse guide ses compagnons vers leur patrie Ithaque, voici qu’une soirée un peu trop arrosée se termine tragiquement pour le héros Elpénor. C’est lui-même qui nous fait – après sa mort – le récit de sa terrible mésaventure.

« J’ai été égaré par une divinité malveillante, et aussi par l’abus de vin. J’étais couché dans la demeure de Circé, je ne me suis pas rendu compte que je reculais vers un grand escalier, et voilà que je suis tombé du toit la tête la première. Mes vertèbres cervicales se sont brisées et mon âme est descendue dans l’Hadès. »

[voir Homère, Odyssée 11.61-65]

Nous n’avons donc pas inventé les accidents liés à l’alcool, même si c’est un art que nous avons perfectionné à grand renfort de vodka, de bière, de vin et de whisky.

L’abstinence ne suffit cependant pas à éviter les drames : parfois, un moment d’inattention peut avoir des conséquences tragiques sur des jeunes, comme en témoigne cet émouvant poème composé par Posidippe au IIIe s. av. J.-C.

« Calliope, tu gis ici. Tes compagnes te pleurent, jeune fille, et elles pleurent cette triste fête nocturne au cours de laquelle, très beau cadeau envoyé à ta mère par l’Ouranienne Cypris [Aphrodite], tu es tombée du haut d’un toit. »

[voir Posidippe, Épigramme 53]

On imagine la scène : c’était la fête ce soir-là, mais les filles ne pouvaient pas descendre dans la rue. Depuis le toit, elles observaient les gens qui dansaient et festoyaient en contrebas. Calliope s’est peut-être un peu trop penchée au moment où passait un beau garçon, une copine l’a bousculée et…

Les fêtes semblent avoir été la cause de divers accidents de ce genre. Un demi-millénaire après la mort tragique de Calliope, un médecin grec en Égypte romaine doit rédiger un rapport suite à un événement similaire.

« À Hiérax, stratège, de la part de Léonidas alias Sérénus, connu pour avoir Taÿris pour mère, de Sénepta. Tard dans la journée d’hier, le 6, alors qu’il y avait une fête à Sénepta et que les danseuses de castagnettes officiaient selon la coutume devant la maison de mon gendre Ploution, […] son esclave Épaphroditos, âgé d’environ 8 ans, voulant se pencher du premier étage de cette maison pour voir les danseuses de castagnettes, est tombé et s’est tué. Je te soumets donc cette déclaration pour te demander, s’il te plaît, d’envoyer un de tes assistants à Sénepta, afin que le corps d’Épaphroditos puisse être enveloppé, momifié et enseveli comme il convient. »

[voir Papyrus d’Oxyrhynque III 475 (Moyenne Égypte, Oxyrhynque, 182 ap. J.-C.)]

Huit ans : c’est tôt pour une vie brutalement interrompue, et tout cela pour voir des danseuses de castagnettes.

Quatre ans plus tôt, c’est un travailleur agricole qui a grimpé dans un palmier et a fait une chute mortelle :

« À Théon, stratège, de la part de Gaius Papirius Maximus. Hier, le 26, -rimos [nom mutilé sur le papyrus], irrigateur d’une de mes vignes du côté du village de Chysis dans les terrains du nome hermopolite, en mon absence, a grimpé dans un palmier de la propriété pour le processus de fertilisation, et il est tombé ; il est mort car il n’y avait personne sur place. Et aujourd’hui, en me rendant à la propriété, je l’ai trouvé gisant au pied du palmier, mutilé par les chiens. C’est pourquoi je soumets la déclaration et demande que les formalités soient effectuées afin que son corps reçoive une sépulture. »

[voir Corpus Papyrorum Graecarum II, Append. 1 (Chysis [nome hermopolite], 178 ap. J. C.)]

Il faudrait un miracle pour éviter de tels accidents. Un miracle ? Effectivement, c’est bien ce que l’on trouve dans un récit tiré des Actes des Apôtres :

« Un garçon du nom d’Eutychos était assis dans l’embrasure de la fenêtre. Il s’était profondément endormi tandis que le discours de Paul durait un peu trop longtemps. Pris par le sommeil, il tomba du troisième étage et on le ramassa mort. Paul descendit, se pencha sur lui, le prit dans ses bras et dit : ‘Calmez-vous : il est toujours vivant.’ Puis il remonta, rompit le pain, en mangea, poursuivit la réunion jusqu’à l’aube, et s’en alla ainsi. Quant au garçon, on l’emmena vivant, ce qui causa un grand réconfort. »

[voir Actes des Apôtres 20.9-12]

Les miracles sont malheureusement rares. Autant faire attention la prochaine fois que vous vous pencherez du haut d’un immeuble…

[image adaptée d’un site néo-zélandais de prévention des accidents]

La naissance de Jésus et la paperasse administrative

papyrus_apographePour des raisons administratives, la naissance de Jésus se serait produite à Bethléem : Joseph et Marie devaient s’y rendre et se soumettre au recensement de la population. Nous possédons des documents qui nous éclairent sur la procédure.

Noël approche et, comme chaque année, on se demande quelle est la portée de l’événement : rite religieux, manière de faire passer l’hiver, opération commerciale, prétexte à des querelles familiales ?

Si l’on revient au récit de ce que l’on pourrait appeler le mythe fondateur, on constate que la naissance de Jésus a été marquée par une décision de caractère administratif. Il s’agissait en effet de faire le recensement de la population de l’Empire romain. Joseph et Marie ont dû regagner leur lieu d’origine – Bethléem – pour régler un problème de paperasse. Les longs déplacements conviennent mal aux femmes enceintes et ce qui devait arriver arriva : Marie fut prise des douleurs de l’accouchement. Les hôtels étaient pleins, on se rabattit donc vers une étable; on en a parlé encore pendant deux millénaires après l’événement.

Mais regardons de plus près comment l’Évangéliste Luc raconte la chose :

« C’est à ce moment que fut promulgué un décret émanant de César Auguste : tous les habitants de l’Empire devaient se faire enregistrer. Ce recensement eut lieu pour la première fois alors que Quirinius était préfet de la province de Syrie. Tout le monde se mit en route pour se faire enregistrer, chacun dans son lieu d’origine. Joseph partit donc de Galilée, de la cité de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la cité de David que l’on appelle Bethléem – il était en effet de la famille et de la descendance de David – pour être enregistré avec Marie (sa promise, qui était enceinte). »

[voir Évangile selon Luc 2.1-5]

C’est donc pour remplir une déclaration administrative que Joseph et Marie se sont rendus à Bethléem. De quoi s’agit-il plus précisément ? Chaque quatorzième année, les empereurs procédaient à un recensement général de la population, ce qui leur permettait de prélever un impôt sur tous leurs sujets. Le rythme de quatorze ans implique que, avant leur quatorzième année, les individus étaient exemptés de l’impôt ; une fois cet âge atteint, on n’y coupait pas. L’administration impériale était d’une efficacité redoutable, ce qui pourrait expliquer pourquoi Joseph et Marie ont fait le voyage malgré l’état avancé de la grossesse de Marie. Les historiens vous diront que, en l’an 1, il n’y a pas eu de recensement général de la population de l’Empire. Il faudra se faire à l’idée que, dans son récit, Luc a un peu embrouillé les choses ; disons que, si Jésus est bien né lors du recensement, c’était probablement quelques années après l’an 1.

Ces déclarations de recensement ont laissé des traces très concrètes parmi les témoignages que nous possédons sur cette époque. Il s’agit de déclarations originales, rédigées en grec en Égypte romaine, et retrouvées dans le sable au XIXe siècle. On en trouve les premiers spécimens autour de l’an 12 ap. J.-C., et les derniers datent de l’an 257.

Voici l’un de ces documents, rédigé en l’an 12 dans un petit village de Moyenne Égypte :

« À Isidoros, scribe du village de Théadelphie, de la part de Harthotès fils de Marès, paysan cultivant de la terre publique et prêtre du dieu Tothoès. Je possède une maison à Théadelphie dans l’enceinte du sanctuaire. [Ses habitants sont :] moi Harthotès, ayant pour mère Esersythis, âgé de 55 ans ; mon fils Harpatothoès, âgé de 9 ans, ayant pour mère Taanchoriphis ; ma mère Esersythis, fille de Pasion, âgée de 70 ans. Moi, Harthotès sus-mentionné, je jure par l’Empereur César, Zeus Eleutherios fils d’un dieu, Auguste, que c’est en pleine possession de mes facultés que je soumets la présente déclaration, sans rien omettre. Si mon serment est véridique, que tout se passe bien ; et si je me parjure, que ce soit le contraire. [Identité :] Harthotès fils de Marès, sus-mentionné, âgé de 55 ans, avec un grain de beauté sur la cuisse gauche ; Harpatothoès, âgé de 9 ans. Affaire traitée la 41e année de César [Auguste]. le 26 du mois [égyptien] de Tybi. »

À peu de choses près, ce document correspond à ce que Joseph a dû faire remplir à Bethléem, au nom de lui-même et de sa fiancée, alors que cette dernière était sur le point d’accoucher. On comprend aisément pourquoi la déclaration de recensement de Joseph et de sa famille n’a pas été conservée : ils avaient sans doute d’autres soucis plus pressants. Dans sa situation, Joseph a dû peu apprécier de devoir faire la queue dans un bureau de recensement pour se faire dévisager par un scribe chargé d’établir son identité.

Joyeux Noël tout de même, et que la paperasse ne soit pas trop lourde pour vous en 2016.

[image : déclaration de recensement. Papyrus de Milan, P.Med. I 3, provenant de Théadelphie (Moyenne Égypte), janvier de l’an 12 ap. J.-C.]

Égyptien, Grec ou Romain ?

PGen_inv_123Un certificat de sacrifice, rédigé en grec dans un temple égyptien sous l’occupation romaine, illustre la fluctuation des identités ethniques dans le monde antique

22 mars 148 ap. J.‑C. : dans un temple égyptien en bordure du désert, un membre du clergé signe un certificat pour un individu qui désire sacrifier un veau.

« Moi, Pétosiris fils de Marrès, cacheteur de veaux sacrés, j’ai examiné un veau à sacrifier dans le village de Socnopéonèse par Pakysis fils de Pakysis, petit-fils d’Herieus, du même village, et, l’ayant examiné, je l’ai marqué comme étant pur. »

[voir Papyrus de Genève I 32]

Le certificat est rédigé en grec. Au bas du document figure une note en langue égyptienne, en écriture démotique : « Ce qu’a écrit Pétosiris, le prêtre de Sekhmet : ‘J’ai cacheté un taureau’ ».

Le même jour, Claudius Tyrannos, un fonctionnaire de l’administration romaine en Égypte rédige un reçu pour une taxe sur les sacrifices.

« La 11e année de l’Empereur César Titus Aelius Hadrien Antonin, Auguste, Pieux, le 26 du mois de Phamenoth. Payé à Aelius Eutychès, appelé aussi Cléon, nomarque, par l’intermédiaire de Claudius Tyrannos, pour le dieu Soknopaios, la taxe pour le sacrifice d’un veau, le 1er du mois, à Socnopéonèse ; versement fait par Pakysis fils de Pakysis, petit-fils d’Herieus, de Socnopéonèse, vingt-quatre drachmes. »

[voir Berliner Griechische Urkunden II 463]

Les deux documents, à savoir le certificat de pureté du veau et le reçu de taxe sur le sacrifice, présentent deux aspects de la même procédure. Ils ont été rédigés pour la même personne, le même jour, et nous sont parvenus quasi intacts. Le premier se trouve conservé à la Bibliothèque de Genève, tandis que le second repose dans les collections des Musées de Berlin. Ils ont dû être achetés presque simultanément chez un antiquaire égyptien à la fin du XIXe siècle.

Cette paire de documents illustre la manière dont, au début de l’Empire romain, les diverses ethnies constituant l’empire ont coexisté. Le particulier qui sacrifie son veau est selon toute vraisemblance un Égyptien qui continue de parler la langue des pharaons. Il va trouver un prêtre dans un temple où l’on perpétue les usages religieux de l’époque des pharaons. Cependant, les documents produits à cette occasion sont écrits en grec, avec une note en égyptien. Le percepteur d’impôts, quant à lui, porte un nom grec et romain, et il écrit en grec pour le compte de l’administration d’une province romaine. Clergé égyptien et administration romaine ont donc travaillé main dans la main pour encadrer un rituel remontant à des temps lointains.

Cette pratique consistant à sacrifier un veau en Égypte selon une procédure très stricte, avec contrôle de la pureté de l’animal, nous est déjà attestée par l’historien Hérodote au Ve s av. J.‑C., alors que l’Égypte est sous la domination des Perses. Voyons ce que dit Hérodote sur la manière de sacrifier l’animal :

« [Les Égyptiens] considèrent que les bovidés mâles appartiennent à Épaphos, raison pour laquelle ils les examinent de la manière suivante. S’il l’on repère la présence ne serait-ce que d’un poil noir, on considère que l’animal est impur. L’examen est effectué par un prêtre préposé à cette tâche. L’animal se tient debout, puis couché, et on lui fait tirer la langue pour voir si elle est pure des signes dont je parlerai dans un autre propos. On observe aussi les poils de la queue, pour voir s’ils ont poussé normalement. Si l’animal est pur sur tous ces points, on le marque en lui attachant autour des cornes une fibre de papyrus ; puis on façonne un sceau en argile et le prêtre y applique l’image de sa bague ; enfin, on emmène l’animal. Sacrifier un animal sans ce sceau est passible de mort. »

[voir Hérodote 2.38]

Les Romains se montreront moins sévères que les Égyptiens à l’égard des contrevenants : la peine de mort sera remplacée par une amende de 500 drachmes. Ce qui est peut-être plus remarquable, c’est la tolérance du pouvoir romain face à des pratiques religieuses étrangères : dans la mesure où le culte égyptien traditionnel ne causait pas de troubles dans la province d’Égypte, les préfets envoyés par Rome n’y trouvaient rien à redire. Ils se sont contentés d’encadrer le rituel par un appareil administratif.

[image : Papyrus de Genève inv. 123 (= P.Gen. I 322), image réalisée par V. Siffert (Faculté des lettres, Université de Genève)]

Désespoir de la poétesse Sappho pour son frère dépensier

Sappho2NBUn nouveau fragment d’un chant de Sappho a été redécouvert en 2014. La poétesse de Lesbos y révèle son souci pour son frère Charaxos, qui a gaspillé sa fortune pour une courtisane.

L’affaire ressemble à une enquête policière. Avant 2014, on connaissait déjà le témoignage de l’historien Hérodote : celui-ci parlait d’une certaine Rhodopis, une courtisane affranchie en Égypte par un homme de la cité de Mytilène, sur l’île de Lesbos.

« Rhodopis se rendit en Égypte en compagnie du Samien Xanthès. Venue pour y exercer son métier, elle fut affranchie pour un prix considérable par un homme de Mytilène, Charaxos fils de Skamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Ainsi libérée, Rhodopis resta en Égypte où ses charmes considérables lui permirent d’accumuler une grande fortune (…). Quant à Charaxos, qui avait affranchi Rhodopis, il rentra à Mytilène, où Sappho lui adressa de vifs reproches dans une chanson. » (voir Hérodote 2.135).

Cette chanson n’a malheureusement pas été transmise à la postérité ; d’ailleurs, tout ce que nous possédons de Sappho est le fruit du hasard, puisque ses chants n’ont pas été conservés par les copistes de la période byzantine. Toutefois, en 1910, un papyrus grec provenant de la ville égyptienne d’Oxyrhynque nous a restitué ce qui pourrait bien être un morceau du chant mentionné par Hérodote. Dans une forme caractéristique de Sappho (dialecte et rythme typique de la région de Lesbos), une personne dit son souci pour un frère qui semble avoir commis des erreurs. Ce fragment a été complété par un second morceau de papyrus en 1951.

« Cypris et vous les Néréïdes, accordez-moi que mon frère arrive ici sain et sauf, et que tout ce qu’il désire en son cœur se réalise, et qu’il soit délivré de toutes ses erreurs passées, qu’il soit une joie pour ses amis et un fléau pour ses ennemis, et que personne ne soit plus une peine pour nous ! » (voir Papyrus d’Oxyrhynque I 7 + XXI 2289)

L’affaire se précise quelque peu avec la publication d’un autre papyrus d’Oxyrhynque en 1922, où un commentateur anonyme fait le point sur la famille de Sappho :

« Sappho était originaire de Lesbos, de la cité de Mitylène. Son père s’appelait Skamandros, ou Skamandronymos selon certains. Elle eut trois frères, Érigyios, Larichos et l’aîné Charaxos. Ce dernier fit voile vers l’Égypte, fréquenta une certaine Doricha et dépensa une fortune pour elle. » (voir Papyrus d’Oxyrhynque XV 1800)

Que la belle s’appelle Doricha sur ce papyrus, ou Rhodopis selon Hérodote, importe peu : on aura reconnu un écho de l’histoire du frère dépensier, cause des soucis de sa sœur Sappho.

L’enquête connaît un dernier rebondissement avec la publication, en 2014, d’un fragment d’une certaine ampleur où les spécialistes ont immédiatement reconnu la chanson de Sappho dont nous parlait déjà Hérodote.

« Or si tu répétais à nouveau : ‘Charaxos est arrivé, avec un navire chargé !’, cela, il me semble que c’est Zeus qui le sait, lui et tous les dieux ; mais toi, il ne faut pas que tu y songes,

mais envoie-moi et enjoins-moi de faire de nombreuses supplications à la reine Héra pour que Charaxos ramène son navire entier ici,

et qu’il nous retrouve sains et saufs. Pour tout le reste, laissons-le entre les mains des dieux : car l’accalmie se produit soudain après de grandes tempêtes.

Ceux auxquels le roi de l’Olympe veut bien envoyer une divinité pour apporter un secours dans les difficultés, ceux-là deviennent heureux et fortunés.

Quant à nous, si seulement Larichos levait la tête et devenait alors un homme, nous serions aussitôt délivrés de nombreux soucis. »

[voir D. Obbink, « Two New Poems by Sappho », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 189 (2014) 32-49]

Sappho espère le retour de son frère Charaxos et de son navire, chargé de marchandises. L’affaire repose cependant entre les mains des dieux. Mais on voit que les soucis de Sappho ne s’arrêtent pas à Charaxos : l’autre frère, Larichos, semble avoir de la peine à grandir. De nombreuses grandes sœurs, affligées de petits frères incontrôlables, reconnaîtront une situation familière encore aujourd’hui.

Le papyrus, dont le texte a été copié au IIIe s. ap. J.-C., est en mains privées. Il reste entouré de mystère car on n’en connaît pas le propriétaire, et l’on ignore comment il est sorti d’Égypte. Certains esprits critiques trouveront par ailleurs que la coïncidence est presque trop belle pour être vraie : après qu’Hérodote nous a fait languir pendant plus de deux mille ans en signalant l’existence d’un chant, voici qu’une trouvaille fortuite, d’origine inconnue, nous livrerait la pièce manquante qui s’ajuste parfaitement dans le puzzle constitué par les autres pièces du dossier. Le nouveau papyrus de Sappho, témoignage exceptionnel récupéré après deux millénaires et demi d’oubli, ou fabrication d’un faussaire particulièrement habile ? Les spécialistes de la littérature grecque ont encore du travail devant eux pour résoudre l’énigme.

[Image : Sappho par Léon Pérault (1891) ; http://commons.wikimedia.org ]