Empoisonneurs empoisonnés

heraclesIls empoisonnent la vie des dirigeants russes, et finissent par mourir empoisonnés. Mais au fait, à quoi ressemble une mort par le poison ?

Balle enrobée de cyanure, parapluie bulgare pour injecter de la ricine, polonium versé dans un cocktail : nos amis de l’est et leurs alliés d’antan maîtrisent avec panache l’art de se débarrasser de ceux qui empoisonnent le climat politique. Le même sort est réservé aux ‘traîtres’ qui ont collaboré avec des services de renseignements étrangers. Régulièrement, des opposants au régime disparaissent dans des circonstances bizarres, souvent après avoir involontairement absorbé des substances hautement dangereuses. Le chic du chic en la matière consiste à faire usage d’un poison qui ne laissera pas de traces dans l’organisme de la victime. Ainsi, il devient quasiment impossible de remonter jusqu’à la personne qui a commandité l’assassinat.

Parfois considéré comme un moyen légitime de mettre à mort des criminels, le poison n’en demeure pas moins un outil de cruauté. Mais au fait, qu’est-ce que cela fait, de mourir empoisonné ? Vu la variété des produits utilisés, les effets varient beaucoup ; ce qui est sûr, c’est que les substances utilisées par les agents venus du froid ne vous feront pas planer sur des nuages peuplés d’éléphants roses. Pour se faire une idée des souffrances endurées par les victimes, on peut se remémorer la description d’une mort particulièrement atroce, celle du héros Héraclès, empoisonné par une tunique imbibée du sang du centaure Nessos.

Cette tunique a une histoire pour le moins rocambolesque. Je ne résiste pas au plaisir de vous la raconter – avant de passer au récit de l’empoisonnement, qui sera nettement moins divertissant. Donc Nessos, comme tous ses congénères pourvus d’un corps de cheval et d’un buste d’homme, mêlait la bestialité à l’humanité, ce qui le rendait lubrique. Un jour qu’Héraclès tente de traverser un fleuve avec sa nouvelle conquête de l’époque, la belle Déjanire, le brave centaure offre ses services pour aider la jeune fille à passer. Toutefois, une fois arrivé en plein courant, il ne peut s’empêcher de peloter Déjanire. Celle-ci, épouvantée, crie de toute la force de ses poumons : « #MeToo ! #MeToo ! »

La réaction d’Héraclès ne se fait pas attendre. Il décoche au centaure indigne une flèche qui vient se ficher dans son cœur. Nessos parvient à se traîner jusqu’au rivage où, agonisant, il prépare sa vengeance. Il fait en effet croire à Déjanire que, si elle recueille quelques gouttes du sang qui coule de son cœur, elle pourra en faire un philtre d’amour très efficace. Déjanire, qui est encore un peu naïve, remplit une fiole du précieux liquide. Elle semble ignorer que le sang de Nessos a été empoisonné par la flèche d’Héraclès, laquelle était enduite du sang de l’Hydre de Lerne, un des monstres éliminés par Héraclès. Le philtre d’amour va se révéler être un puissant poison, comme on le verra dans un instant…

Après la mort de Nessos, le couple Héraclès – Déjanire vit dans un relatif bonheur, à ceci près qu’Héraclès est un mari fréquemment absent. Son travail, qui consiste à éliminer ou capturer toutes sortes de monstres, l’appelle souvent à l’extérieur. Or un jour, voici qu’il ramène dans ses bagages une fille plus jeune, plus fraîche et plus séduisante que Déjanire (elle a pris quelques rides au cours des années, la pauvre).

Déjanire, au désespoir, se souvient alors de la fiole contenant le prétendu philtre d’amour de Nessos. Elle enduit une tunique du précieux liquide et la fait porter à Héraclès, dans l’idée de raviver son amour. Las ! L’effet produit par la tunique est désastreux, comme le tragédien Sophocle le rappelle dans les Trachiniennes. La scène se passe sur l’île d’Eubée, où Héraclès reçoit l’envoi fatal de la part de son épouse ; c’est Hyllos, fils d’Héraclès, qui raconte l’événement à Déjanire.

« Héraclès était sur le point de sacrifier de nombreuses offrandes lorsqu’un courrier venu de la maison arriva. C’était le fidèle Lichas, qui apportait ton cadeau, ta funeste tunique. Selon tes instructions, Héraclès la revêt et il sacrifie douze taureaux sans défaut, prélevés sur son butin. Pour compléter la centaine d’animaux destinés au sacrifice, il ajoute un mélange d’autres bêtes.

Au début, il prononce les prières d’un cœur réjoui – le malheureux ! –, tout content de l’élégance de sa tunique. Cependant, lorsque la flamme monte du saint sacrifice, imprégnée de sang et de résine, de la sueur se met à perler sur sa peau et le vêtement s’enroule autour de ses flancs, comme sur une statue, tandis que la tunique adhère à chacun de ses membres. La morsure pénètre jusqu’aux os, provoquant des convulsions. Bientôt, il est dévoré comme par les assauts du poison d’une vipère meurtrière.

Alors, il appelle à grands cris Lichas, lui qui n’est nullement responsable de ton envoi funeste, et il demande quelle ruse se cache derrière cette tunique. Lichas n’en sait rien, le pauvre, il dit que ce cadeau vient de toi seule, et qu’il l’a livré tel qu’envoyé. Héraclès, sur ces mots, est transpercé par un spasme qui le saisit aux poumons. Il attrape Lichas par le pied à la jointure de la cheville et le lance contre un rocher qui dépasse de l’écume de la mer. De la cervelle blanche se répand de ses cheveux, et de son crâne entrouvert coule le sang.

La foule tout entière pousse un cri d’horreur à la vue d’Héraclès qui souffre, et de Lichas trucidé. Personne n’ose affronter le héros car les spasmes l’envoient tantôt au sol, tantôt en l’air, criant, gémissant. Tout autour résonnent les rochers, les caps montagneux de Locride et les promontoires de l’Eubée. »

[Sophocle Trachinienes 756-788]

Ce récit d’horreur pourrait donner de nouvelles idées aux agents chargés d’éliminer les gêneurs. Il reste cependant une leçon à tirer de ce sinistre épisode : la prochaine fois que Zalando livre à votre porte un paquet contenant le dernier vêtement à la mode, assurez-vous qu’il ne soit pas enduit du sang du centaure Nessos.

[image : Heraclès empoisonné par la tunique enduite du poison de Nessos (env. 1413-1415)]

Le salaud m’a quittée pour un homme

kalosTon mec t’a quittée, il te mène en bateau, et en plus il est amoureux d’un autre mec… Une histoire d’aujourd’hui ? Non, un poème de Théocrite, un auteur grec du IIIe s. av. J.-C.

  • Alors, tu es prête pour ce jogging ? Oulalaaaah, ça ne va pas bien du tout : tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : cela fait douze jours que mon mec n’est plus passé me voir.
  • Ne t’inquiète pas : demain, tu passeras à son fitness, chez Tim, tu devrais le trouver, il y est tout le temps.

Cela fait douze jours que le misérable ne vient pas me voir, et il ne sait pas si je suis morte ou vivante. Il n’a même pas frappé à ma porte, le cruel ! C’est sûr, Éros et Aphrodite ont emporté ailleurs son cœur volage. Mais j’irai le voir demain à la palestre de Timagétès, et je l’accablerai de reproches pour la manière dont il me traite.

[Théocrite Idylle 2.4-9]

  • C’est ça, je passerai demain… En attendant, je vais lui ressortir une combine d’un copain qui connaissait un marabout africain. Tu verras, il va la sentir passer !
  • Quoi ? Tu crois à ces histoires de marabout ?
  • Et comment, que j’y crois ! Allez, donne-moi un coup de main, mon mec n’a qu’à bien se tenir.

Pour l’instant, je vais l’envoûter en brûlant des produits. Lune, éclaire-moi de ta belle lumière !

(…) Tout d’abord, griller des grains d’orge dans le feu. Étale-moi ça, Thestylis. Malheureuse, où ton esprit s’est-il envolé ? Vilaine, est-ce qu’il y a de quoi se réjouir de ma situation ? Étale donc et répète ces paroles : « Ce sont les os de Delphis que j’étale. » (…)

Delphis m’a fait souffrir ; alors contre Delphis je brûle du laurier. Et de même que le laurier craque en se consumant dans le feu, sans laisser voir la moindre cendre, de même puisse la chair de Delphis aussi se consumer dans la flamme.

[Théocrite Idylle 2.10-26]

  • Je vais te raconter ce qui s’est passé.
  • Vas-y, ça te fera du bien.
  • Bon, voilà. Une voisine m’avait proposé d’aller regarder le cortège du carnaval. J’avais choisi mes plus belles fringues, et nous avons pris la voiture pour y aller. Nous passions devant le bar Lycon lorsque je regarde par la fenêtre, et tu ne devineras pas ce que je vois…
  • ???
  • Mon mec venait de sortir du fitness Tim avec un autre type, et là j’ai tout de suite compris : ils se regardaient avec un air, ça m’a prise aux tripes ! J’ai fait demi-tour, je suis rentrée chez moi, je ne tenais plus debout. Je suis restée dix jours au lit, incapable de faire quoi que ce soit.

La nourrice thrace de Theumaridas – paix à sa mémoire –, ma voisine d’à côté, m’avait suppliée et implorée d’aller voir le cortège. Et moi, malheureuse, je l’avais accompagnée, vêtue d’une longue tunique de lin, que j’avais recouverte du manteau de Cléarista. (…)

Nous avions déjà fait la moitié du chemin, nous passions devant chez Lycon, lorsque j’ai aperçu Delphis et Eudamippos qui marchaient côte à côte. Ils avaient tous deux une barbe plus blonde qu’une fleur dorée, et leur poitrine était plus brillante que toi, Lune, tandis qu’ils repartaient du gymnase après un bel entraînement.

À leur vue, je suis devenue folle, mon cœur s’est embrasé, pauvre de moi, et ma beauté s’est consumée. Je n’ai plus rien vu du cortège, je ne sais pas comment je suis rentrée à la maison ; mais j’ai été prise d’une fièvre brûlante et je suis restée au lit dix jours et dix nuits.

[Théocrite Idylle 2.70-86]

  • Alors, tu es restée au lit tout ce temps ?
  • Oui, mais au bout de dix jours, j’ai trouvé que ça commençait à bien faire. Le problème, c’est que je ne pouvais pas aller chercher mon mec, trop la honte. Alors j’ai demandé à ma femme de ménage de m’arranger le coup en allant parler à mon mec au fitness Tim.

Ainsi, j’ai raconté toute la vérité à ma servante : « Allons Thesthylis, trouve-moi un moyen de combattre ma pénible maladie. Cet homme de Myndos m’obsède complètement, pauvre de moi. Va à la palestre de Timagétès, et attends-le : c’est là qu’il a ses habitudes, là qu’il aime se poser. (…) Et quand tu le trouveras seul, fais-lui un discret signe de la tête, puis dis-lui ‘Simaitha t’appelle’ et amène-le ici.’ »

[Théocrite Idylle 2.94-102]

  • Et ça a marché ? Il est venu ?
  • Oui, il est venu. J’étais toute chose, il en a un peu profité : il m’a baratinée… Quelle gourde je suis ! J’ai gobé ses histoires, bref, j’ai craqué, et tout ça s’est terminé au lit.
  • Ah ! Ben voilà, tout est bien qui finit bien !

Et lorsque je l’ai vu passer le seuil de ma porte d’un pied léger (…), je suis devenue plus froide que la neige, la sueur coulait de mon front comme une rosée humide, je ne pouvais plus parler, même pas marmonner comme un enfant qui appelle sa maman dans son sommeil. Mon beau corps s’est figé de partout, comme une poupée. (…)

Voilà, il avait fini de parler. Et moi, trop prompte à le croire, je l’ai pris par la main et l’ai couché sur mon tendre lit. Bien vite, peau contre peau, nous fondions, nos visages sont devenus plus chauds qu’avant, et nous échangions de doux murmures. Je ne te ferai pas un long récit, ma chère Lune, l’essentiel s’est bien déroulé et nous avons tous deux pu satisfaire nos désirs.

[Théocrite Idylle 2.103-110 + 138-143]

  • Eh bien non, tout ne va pas pour le mieux : figure-toi que j’entends toujours des rumeurs.
  • Des rumeurs ?
  • Oui, des rumeurs. Mon mec aurait quelqu’un d’autre dans sa vie, mais on ne peut pas me dire si c’est une femme ou un homme. Alors pour l’instant, j’y vais avec les combines du marabout ; mais si ça continue, je passe à la vitesse supérieure. Il y a un type qui m’a appris à mélanger les médocs pour produire un résultat d’enfer. Mon mec n’a qu’à bien se tenir…

Mais aujourd’hui (…), la mère de notre flûtiste Philista et de Melixo est venue me voir. Elle m’a raconté toutes sortes de choses, et notamment que Delphis est amoureux. A-t-il le désir d’une femme ou d’un homme ? Elle ne me l’a pas précisé, mais ce point suffit : il n’arrêtait pas de verser des verres de vin pur à la santé d’Éros, et il a fini par s’en aller, disant qu’il devait décorer une maison avec des guirlandes.

C’est ce que la femme m’a dit, c’est la vérité. Autrefois, il passait me voir trois ou quatre fois par jour, et souvent il laissait chez moi sa fiole d’huile dorienne. Mais maintenant, cela fait douze jours que je ne l’ai pas vu. N’aurait-il pas une autre source de plaisir ? M’a-t-il oubliée ?

Pour l’instant, je vais essayer de l’envoûter avec des charmes d’amour. Mais s’il continue à me faire souffrir, par les Moires, il va devoir frapper à la porte d’Hadès. Je te le dis, maîtresse, voici les vilains poisons que je garde dans mon coffret ; c’est un étranger, un Syrien, qui m’a appris à les préparer.

[Théocrite Idylle 2.145-162]

[image : coupe attique à fond blanc. Deux jeunes gens drapés dans des manteaux. Inscriptions kalos (Il est beau garçon).]

Un médecin peut-il aider un patient à mourir ?

sermentAujourd’hui, la controverse autour du droit des malades au suicide assisté pose un cas de conscience pour les médecins. Respectent-ils le serment d’Hippocrate ?

Adèle est atteinte d’une maladie incurable qui lui cause d’indicibles souffrances. Au bout du chemin, une seule certitude : la mort, dans des conditions très difficiles. Dans un certain nombre de pays, les lois permettent – ou du moins l’usage tolère – désormais le suicide assisté : un médecin pourrait abréger les souffrances d’Adèle en lui administrant un poison mortel.

Dans certaines régions, le débat s’est encore élargi : désormais, on envisage la possibilité de permettre à des personnes âgées de choisir de mourir, non pas parce qu’elles sont malades, mais parce qu’elles sont fatiguées de vivre.

Jusqu’où peut-on aller dans ce débat ? Pour certains, il est simplement exclu d’ôter la vie à un autre être humain, quelles que soient les circonstances. D’autres admettent le principe d’abréger l’existence d’une personne gravement malade. Finalement, on assiste à l’émergence d’une revendication à quitter ce monde sans condition, avec l’aide d’un médecin. Face à de telles possibilités, les hommes sauront-ils résister à la tentation de se débarrasser des êtres les plus faibles au nom d’une logique économique ?

Nous ne résoudrons pas ici ce débat épineux. Contentons-nous de revenir sur un élément précis qui apparaît régulièrement dans la discussion : les médecins qui se soumettent au serment d’Hippocrate devraient en principe s’abstenir d’administrer un poison mortel.

Ce serment est attribué à l’un des fondateurs de la médecine grecque, Hippocrate de Cos (env. 460-370 av. J.-C.), héritier d’une longue lignée de médecins remontant à jusqu’au dieu guérisseur Asclépios. Les Asclépiades – c’est ainsi qu’on les désignait – se transmettaient oralement un savoir séculaire.

L’un des aspects les plus originaux de la personne d’Hippocrate réside dans le fait que, contrairement à ses prédécesseurs, ce médecin a mis par écrit une partie de ses connaissances. On pourrait dire qu’il est un précurseur de l’open access, puisque l’accès direct aux textes médicaux permettait à chacun d’apprendre la science médicale. Curieusement, le serment d’Hippocrate semble contredire ce principe de libre accès au savoir médical, comme on va le voir. Ci-dessous, une traduction d’un texte maintes fois invoqué, mais rarement lu :

« Je jure par Apollon Médecin, et par Asclépios, Hygie et Panacée, ainsi que par tous les dieux et les déesses, en les prenant tous à témoin. J’agirai conformément à ce serment et à cet engagement, selon mes capacités et ma faculté de jugement :

  • J’honorerai celui qui m’a enseigné cet art comme s’il s’agissait de mes propres parents ; je mettrai en commun nos moyens de subsistance, et s’il est dans le besoin, je partagerai avec lui.
  • Je considérerai ses propres enfants comme des frères, et je leur enseignerai l’art de la médecine s’ils veulent l’apprendre, sans salaire ni engagement. Je transmettrai les préceptes, les enseignements communiqués oralement et toute autre forme d’apprentissage à mes propres fils, à ceux de mon maître, ainsi qu’à des élèves enregistrés et assermentés selon les règles de la médecine, mais à personne d’autre.
  • J’administrerai des traitements médicaux pour le bien des patients, selon mes capacités et ma faculté de jugement ; je m’abstiendrai de porter atteinte à la santé des patients ou de leur causer un tort.
  • Je n’administrerai à personne un poison mortel, même si on me le demande, ni ne ferai une telle proposition. De même, je ne donnerai pas à une femme un pessaire [une sorte de suppositoire] abortif. Je maintiendrai mon existence et mon art purs et conformes aux usages.
  • Je ne ferai pas d’incision sur des personnes atteintes de calculs, mais je laisserai cette pratique à des spécialistes.
  • Dans toutes les maisons que je visiterai, je n’entrerai que pour le bien des patients, en m’abstenant de tout tort volontaire et corrupteur, notamment des actes sexuels sur le corps des femmes et des garçons, de condition libre et servile.
  • Ce que je pourrais voir ou entendre qui se rapporte à la vie privée, dans le cadre d’un traitement ou même hors du traitement, je le garderai sous silence, considérant de telles données comme secrètes.
  • Si je respecte ce serment sans l’enfreindre, puissé-je profiter de mon existence et de mon métier en jouissant de l’estime de tous les hommes pour l’éternité ; mais si je l’enfreins et me parjure, que ce soit le contraire. »

[texte grec du serment d’Hippocrate]

Dans ce texte, on retiendra tout particulièrement l’article suivant : « Je n’administrerai à personne un poison mortel, même si on me le demande, ni ne ferai une telle proposition. De même, je ne donnerai pas à une femme un pessaire abortif. »

Le médecin qui voudrait respecter à la lettre le serment d’Hippocrate devrait donc s’abstenir de participer à un suicide assisté. De même, provoquer une interruption de grossesse, sous quelque forme que ce soit, ne serait pas permis. Doit-il invoquer aujourd’hui l’autorité d’une tradition vieille de deux millénaires et demi ? Peut-il au contraire avancer l’argument d’un changement de mentalités pour faire une entorse au serment d’Hippocrate ?

Chacun se fera son opinion selon ses croyances et sa compréhension des choses de ce monde. Pour ma part, je préfère retenir la modernité de certaines autres clauses. Derrière l’interdiction d’extraire des calculs, lesquels seront laissés aux soins d’un spécialiste, on voit s’esquisser la mise en place des sous-disciplines de la médecine. Le respect de la personne, ainsi que le secret médical, demeurent incontournables aujourd’hui ; et il s’applique à toutes et tous, sans aucune distinction. Dans l’Antiquité comme de nos jours, la médecine ne relève pas d’un simple acte technique : du moment qu’un homme se trouve investi du pouvoir d’agir sur la vie et la survie de ses semblables, son activité soulève des questions d’ordre éthique que nous ne saurions ignorer.

[image : manuscrit du serment d’Hippocrate (Bibliothèque Vaticane, XIIe s. ap. J.-C.)]

Une mort efficace

poison_finalDans l’Arizona, des condamnés sont invités à fournir le poison pour leur propre mise à mort. Une mort efficace, sans bavure…

Dans l’Arizona, on a renoncé à fusiller, à pendre, à électrocuter ou à gazer les condamnés à mort : il s’agit d’être efficace, raison pour laquelle on empoisonne par injection. C’est plus propre, le sang ne coule pas, et si tout se passe bien le condamné s’endort paisiblement.

Si tout se passe bien… Non, la mise à mort d’un être humain ne peut pas bien se passer ; et dans le cas de l’Arizona, c’est encore pire : car dans un cas récent, les autorités pénitentiaires ont dû répéter plusieurs fois la procédure pour parvenir à tuer un condamné qui s’accrochait un peu trop bien à la vie. Pendant ce temps, l’intéressé passait par d’atroces souffrances tandis qu’on essayait de l’achever avec des doses successives de poison.

Il fallait donc trouver une solution, alors même que les entreprises pharmaceutiques qui fournissaient le poison se retiraient du marché : trop mauvais pour leur image. Que faire ? Les autorités arizoniennes ont décidé de jouer la carte de la responsabilité individuelle : ce sera désormais le condamné lui-même qui pourra fournir le poison pour sa propre mise à mort. Ainsi, il sera sûr de ne pas se rater ; ou du moins, s’il souffre pendant le processus, ce sera de sa faute.

Les lecteurs assidus de ce blog se souviennent peut-être d’une occasion où nous avons abordé le célèbre épisode de la mise à mort de Socrate : si l’on en croit le récit de Platon, la ciguë que les Athéniens lui ont administrée a remarquablement bien fonctionné.

Une mort sans bavure, bravo ; les Arizoniens pourraient en prendre de la graine. Revenons maintenant brièvement sur ce récit de Platon pour rappeler le passage où Socrate va recevoir la coupe contenant le produit mortel :

« À ces mots, Criton fit signe à l’esclave qui se tenait à leurs côtés. Celui-ci sortit et s’absenta pendant un moment ; il revint avec celui qui allait administrer le poison, qu’il apportait broyé dans une coupe.

Socrate, voyant l’homme, lui dit : ‘Mon cher, puisque c’est toi l’expert en la matière, que faut-il faire ?’

L’autre répondit : ‘Rien d’autre que de boire, puis d’aller et venir jusqu’à ce que tes jambes s’alourdissent, et ensuite de te coucher. C’est comme cela que le poison fera son effet.’

En même temps, il tendait la coupe à Socrate. Celui-ci la prit, et il le fit d’un geste plutôt gracieux, Échécrate, sans trembler et sans que son teint ou son visage ne s’altère. Mais suivant son habitude, il fixa l’homme en le regardant par en bas, à la manière d’un taureau, et lui dit : ‘Que dirais-tu si je versais pour quelqu’un une libation de cette potion ? Est-ce permis ou non ?’

L’autre répliqua : ‘Nous n’en broyons que ce nous évaluons comme la juste quantité à boire.’ »

[voir Platon Phédon 117a-b]

Les Athéniens s’y connaissent en matière de mise à mort : ils savent doser la ciguë de manière à ce qu’elle tue en douceur. Socrate voudrait cependant faire une libation, c’est-à-dire verser à terre quelques gouttes du poison, ce que le préposé refuse car le dosage a été calculé très précisément. Mais à qui diable Socrate veut-il offrir cette libation ? Sans doute à la divinité qui a eu la bonté de le délivrer de la vie. Le poison, pharmakon en grec, est aussi un remède, et pour Socrate, la pire maladie, c’est la vie. Ceci dit, on appréciera toute l’ironie de Socrate, qui ne perd pas une occasion pour provoquer son entourage, y compris le préposé chargé de lui livrer le poison mortel.

Fort bien : mais tout le monde ne s’appelle pas Socrate, et la perspective de mourir empoisonné n’est pas forcément perçue comme une délivrance par le commun des mortels. Or chercher à tuer « proprement », c’est un peu éluder le problème en se concentrant sur les détails de la procédure. Derrière le cas récent qui s’est produit dans l’Arizona, on retrouve une question plus fondamentale : même dans des cas avérés où une personne a commis un crime atroce, les hommes ont-ils le droit de le mettre à mort ? Manger un autre être humain nous paraît interdit car ce serait nier notre propre humanité ; alors, tuer un autre être humain ? En offrant aux condamnés la possibilité de fournir leur propre poison, les autorités de l’Arizona évitent de faire face à leur responsabilité dans la mise à mort de leurs prisonniers.