50 ans après la Guerre des Six Jours : la responsabilité des grandes puissances

jerusalemUn demi-siècle après la Guerre des Six Jours, rappel sur le rôle que jouent les grandes puissances dans les conflits armés opposant des pays de moindre envergure.

Cela fait presque exactement cinquante ans que s’est déroulée la guerre-éclair opposant Israël à une coalition formée par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie.

Il est rare qu’une guerre si brève ait des conséquences si profondes sur une région du globe : les Israéliens, victorieux, ont occupé la Bande de Gaza, la Cisjordanie, les hauteurs du Golan et Jérusalem ; jusqu’alors, Israël partageait le contrôle de la ville avec la Jordanie. S’il a été possible de trouver un arrangement en ce qui concerne le Golan, en revanche Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem posent un problème quasiment insoluble pour les parties concernées. Même dans l’hypothèse improbable où Israël déciderait de restituer les territoires occupés, à qui les céderait-il après un demi-siècle ? Gaza aux Égyptiens, la Cisjordanie aux Jordaniens, autrefois maîtres de ces régions ? Et que faire dans le cas de Jérusalem ?

Nous ne résoudrons pas ici le dilemme des territoires occupés. En revanche, il serait opportun de se rappeler le rôle qu’ont joué les grandes puissances – en l’occurrence les États-Unis et l’Union Soviétique – dans ce conflit et dans les autres embrasements qu’a connu la région à la même époque. Nous verrons ensuite que, dès l’Antiquité, d’autres grandes puissances sont intervenues dans la région.

Dans le cas de la Guerre des Six Jours, on peut schématiquement résumer la situation ainsi : en plein contexte de la Guerre Froide, Égyptiens et Syriens jouissaient du soutien de l’Union Soviétique, tandis que les Israéliens pouvaient compter sur l’appui des États-Unis. Ce soutien n’était toutefois pas inconditionnel, ni dans un camp ni dans l’autre. Aussi bien Israël que l’Égypte savaient qu’il existait un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir, faute de quoi leurs puissants soutiens se retireraient du jeu. La crise du Canal de Suez en 1956 a bien illustré les limites que les États-Unis et l’Union Soviétique pouvaient imposer lorsqu’elles le jugeaient nécessaire. Dans le cas de la Guerre des Six Jours, ce sont les Soviétiques et les Américains qui ont, le 10 juin 1967, imposé un cessez-le-feu aux belligérants.

Ces événements illustrent la responsabilité des pays que l’on appelle communément les grandes puissances. Qu’elles agissent ou qu’elles décident de ne pas intervenir, elles jouent souvent un rôle déterminant dans la manière dont évolue un conflit.

Transportons-nous maintenant au IIe siècle av. J.-C., plus précisément en l’an 168. La grande puissance du moment, c’est clairement Rome, qui s’est débarrassée de Carthage en 202 et s’est ensuite tournée vers la Macédoine. Or, en 168, la Macédoine est définitivement battue par les Romains lors de la bataille de Pydna, sur la côte macédonienne de la Mer Égée. Rome a désormais les coudées franches en Grèce, et son influence s’étend sur bien plus loin, dans une bonne partie de la Méditerranée orientale. Au lendemain de Pydna, les Romains peuvent ainsi se tourner vers une autre région où se dessine une crise majeure : l’Égypte.

Les tensions au Proche Orient n’ont pas surgi au XXe siècle : au moment où les Romains passent à la vitesse supérieure en Méditerranée orientale, le roi de Syrie Antiochos IV Épiphane (un membre de la dynastie séleucide), est en conflit avec l’Égypte, où règne le jeune Ptolémée VI Philométor (de la dynastie lagide) conjointement avec son frère et sa sœur. Entre Séleucides et Lagides, le torchon brûle depuis longtemps : on en est désormais à la Sixième Guerre de Syrie.

Au moment où les Romains sont occupés à régler leurs problèmes en Macédoine, Antiochos Épiphane pénètre en Égypte, s’empare de Memphis et se rapproche d’Alexandrie. Arrivé dans les faubourgs de la ville, il se trouve nez à nez avec un émissaire romain, Gaius Popilius Laenas. Les Romains viennent de battre la Macédoine et ils n’ont pas perdu une minute pour se tourner vers le problème égyptien.

Voyons donc le récit que l’historien Polybe nous fait des événements :

« Antiochos se rapprochait de Ptolémée afin de s’emparer de Péluse. Il salua de loin le général romain Popilius et lui tendit la main ; mais Popilius lui tendit une missive écrite sur une tablette qu’il portait sur lui et qui contenait une décision du Sénat, l’invitant d’abord à la lire. Il me semble qu’il préféra ne pas manifester un geste amical avant de connaître les intentions de celui qui l’accueillait : lui était-il amical ou hostile ?

Le roi prit connaissance de la missive et dit qu’il voulait en référer à ses proches sur ces événements. À ces mots, Popilius commit un acte qui peut paraître grave et pour tout dire arrogant : il portait un bâton fait d’un sarment de vigne, avec lequel il traça un cercle autour d’Antiochos. Puis il lui dit de lui donner réponse à la missive avant de quitter ce cercle.

Le roi fut décontenancé par ce qui venait de se produire et par l’arrogance de Popilius. Il hésita un instant, puis répondit qu’il ferait tout ce que les Romains lui demandaient. »

[Polybe 29.27 (fragments conservés dans une compilation réalisée sur ordre de l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète)]

Antiochos a donc perdu la face : il quitte l’Égypte la queue entre les jambes après que les Romains lui ont intimé l’ordre de déguerpir. Ces derniers n’ont pour l’instant pas l’intention de mettre la main sur l’Égypte ; ils ne le feront qu’en 30 av. J.-C. Toutefois en 168, ils ont atteint le statut de grande puissance en Méditerranée orientale et ils sont en position de dire à un roi de ne pas importuner son voisin.

Mais alors, pourquoi diable les Romains interviennent-ils ? Ils auraient pu laisser Antiochos s’emparer de l’Égypte, qui est bien loin de Rome. Deux éléments permettent d’expliquer cette ingérence romaine dans les affaires égypto-syriennes. D’une part, il s’agit d’éviter que le royaume séleucide ne devienne lui aussi une grande puissance, laquelle causerait inévitablement des ennuis à Rome à moyen terme. D’autre part, le blé qui sert à nourrir les forces romaines en Macédoine provient en bonne partie d’Égypte. Antiochos, en voulant s’emparer de ce royaume, met en danger l’approvisionnement des armées romaines.

Il y a une leçon à tirer de tout cela. Les grandes puissances, lorsqu’elles le veulent vraiment, ont le plus souvent les moyens de mettre un terme aux disputes régionales ; et lorsqu’elles interviennent effectivement, c’est généralement pour préserver leurs propres intérêts. Le blé égyptien a été remplacé aujourd’hui par le pétrole du Proche Orient, mais la dynamique est assez similaire. En ce moment, le Proche Orient s’embrase avec le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Syrie ou encore les errements du prétendu califat de l’État islamique. Ces problèmes ont bien sûr des racines profondes dans la région ; mais les grandes puissances, par leur intervention ou leur inaction, portent aussi une part de responsabilité dans cette situation difficile. Elles l’ont démontré de façon patente au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la Guerre des Six Jours.

[image : le rabbin Shlomo Goren souffle dans le shofar devant le mur occidental de Jérusalem (1967)]

Si Hannibal avait disposé du tunnel du Gothard…

Tunnel_de_base_du_Gothard_nbAvec le nouveau tunnel du Gothard, Hannibal et ses éléphants auraient peut-être battu les Romains. Et si nous étions ainsi devenus les migrants du XXIe siècle ?

On vient d’inaugurer en grande pompe le nouveau tunnel de base du Gothard, ouvrage colossal qui permettra à des trains de foncer sous les Alpes pour relier l’Allemagne à l’Italie. Avec ses 57 kilomètres, il s’agit du plus long tunnel ferroviaire du monde.

À cette occasion, le dessinateur de presse Patrick Chappatte a publié un superbe dessin où l’on voit le général Carthaginois Hannibal débouler du tunnel sur ses éléphants, à la stupeur du comité d’inauguration.

Ce dessin humoristique soulève indirectement la question des rapports entre le nord et le sud. Si l’expédition d’Hannibal s’est soldée par une défaite, on peut dire que les Romains ont eu chaud car ils ont failli perdre la guerre contre le général Carthaginois.

Commençons par rappeler les contours de l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Ensuite, nous nous prendrons à rêver et imaginerons ce qui se serait passé si Hannibal, disposant du nouveau tunnel du Gothard, avait pu introduire ses éléphants en Italie sans difficultés.

Tout commence quelques temps avant l’année 218 av. J.-C. Hannibal est un Carthaginois ; autrement dit, il vient de la région correspondant aujourd’hui à la Tunisie. Les Carthaginois ont mis la main sur les régions à l’ouest, et ils sont passés en Hispanie, c’est-à-dire en Espagne. C’est de là qu’Hannibal lance une puissante armée qui va devoir franchir les Alpes pour déferler sur l’Italie. Pour soutenir ses soldats dans les combats, il dispose d’une quarantaine d’éléphants qui devaient faire l’effet d’un char d’assaut contre un soldat d’infanterie.

On connaît par l’historien grec Polybe le récit de cette audacieuse expédition ; et Tite-Live a adapté l’histoire en latin. Sans entrer dans le détail, disons que le passage des Alpes s’avère être une entreprise très difficile, aussi bien pour les hommes que pour les bêtes : l’armée compte de nombreux animaux de transport, mais aussi les encombrants pachydermes.

Voici deux passages, tirés des Histoires de Polybe, pour illustrer le genre de tracas auxquels Hannibal est confronté.

« Cependant ils supportèrent cette épreuve parce qu’ils étaient désormais habitués à de telles difficultés. Ils parvinrent à un endroit qu’il était impossible de faire passer aux éléphants et aux bêtes de somme à cause de son étroitesse : un glissement de terrain s’était produit précédemment sur une longueur d’un stade et demi [env. 300m.], et un autre s’était déclenché plus récemment. L’armée perdit à nouveau son ardeur et se laissa décourager. »

[voir Polybe 3.54.7]

Et plus loin :

« Les hommes ne parvenaient pas à percer la couche supérieure de la neige. Ils tombaient et voulaient s’appuyer sur leurs genoux ou leurs mains pour se redresser ; et alors ils glissaient encore plus sur tous ces points d’appui car la pente était très raide. Quant aux bêtes, lorsqu’elles tombaient, elles crevaient la couche supérieure de neige en essayant de se relever, et elles restaient là, avec leur chargement, comme congelées par le poids et par le froid mordant de la neige plus ancienne. »

[voir Polybe 3.55.4-5]

On imaginerait facilement Hannibal s’exclamer : « Ah ! Si seulement j’avais pu passer par un tunnel sous les Alpes ! » Ce ne sera pas le cas et les éléphants ne survivront pas à l’épreuve : épuisés, refroidis, seuls quelques survivants pourront participer à une bataille sur le versant italien en 218, puis ils disparaîtront tous. Hannibal, privé de sa Panzerdivision, parviendra néanmoins à battre les Romains à deux reprises, avant de s’enliser dans une guerre qui durera plus de quinze ans. Il perdra finalement la guerre contre les Romains, sur sol carthaginois, en 202.

Mettons-nous maintenant à rêver un peu : et si Hannibal avait eu le tunnel du Gothard ? Ses éléphants, au lieu de s’épuiser sur les sentiers de montagne des Alpes, arrivent maintenant tout frais sur sol italien après un voyage confortable d’une petite demi-heure. Reposés, ils supportent mieux le froid et la fatigue et Hannibal arrive ainsi à les conserver tout au long de sa campagne. Il parvient à prendre Rome sans trop de peine et instaure un commandement carthaginois dans la ville.

La botte italienne se trouve maintenant soumise à l’Afrique du Nord. Les Carthaginois sont dans une position idéale pour prendre la Grèce en tenaille. Rapidement, ils établissent leur commandement sur tout le pourtour de la Méditerranée. Les peuples soumis adoptent le culte du dieu Moloch, qui s’établit si fermement qu’il fait barrage au christianisme montant. Lorsqu’un certain prophète quitte La Mecque en 622 pour se réfugier à Médine, ce bref épisode est lui aussi terrassé par la puissance de Moloch.

Dans l’intervalle, l’Europe du nord a aussi succombé à la puissance carthaginoise. Bien des siècles plus tard, les Helvètes, devenus suisses, continuent de reconnaître Moloch, tout en se demandant s’ils n’auraient pas préféré un dieu un peu moins terrifiant. Ils voient régulièrement sortir de leur tunnel des touristes carthaginois venus visiter les contrées exotiques du nord de l’Europe. Ces touristes, sûrs de leur pouvoir, de leur culture et de la force de leurs dinars, considèrent les Suisses avec un mélange de condescendance et de crainte : car ils voient bien que ces mêmes Suisses ne rêvent que d’une chose, passer le tunnel en passagers clandestins et obtenir un visa pour Carthage, où ils trouveront du travail au noir.

L’histoire d’Hannibal nous rappelle que notre destin tien à bien peu de choses. Quelques éléphants dans un tunnel auraient pu changer la face du monde.

[image : vue de l’intérieur du tunnel de base du Gothard]