Perte de maîtrise du véhicule : 1 héros mort

accidentLes premiers accidents de la circulation remontent à l’âge des héros. Récit d’un épisode particulièrement saisissant qui a fait d’Hippolyte l’une des premières victimes de la route.

Bonne nouvelle : le nombre des accidents de la route est en constante diminution, du moins en proportion du nombre d’habitants. Les voitures sont toujours plus sûres, les règles plus strictes, et nous sommes régulièrement sermonnés sur les dangers de la vitesse et de l’alcool (ou des deux combinés). Idéalement, il faudrait éradiquer le mal comme on lutte contre la polio ou la petite vérole, pour arriver à zéro mort sur la route. Nos autorités s’y emploient avec un zèle remarquable, au point qu’on en vient à se demander si l’excès de régulation ne va pas nous transformer tous en piétons. Les réactions ne manquent pas.

En cas de succès (improbable), notre administration signerait une victoire contre un fléau vieux de plusieurs millénaires : car dès l’âge des héros de la mythologie grecque, on recense des accidents de la route. Il y a Oinomaos, dont on a trafiqué le véhicule pour l’envoyer dans les décors ; ou le jeune Phaéthon, qui convainc son père le Soleil de lui prêter son char et perd la vie dans cette virée imprudente. Dans le catalogue des faits divers de la Grèce ancienne, arrêtons-nous sur le triste cas d’Hippolyte.

Phèdre se consume d’amour pour Hippolyte, le fils que son époux Thésée a eu d’un premier lit. Pour le dire autrement, Phèdre est la belle-mère – ou la marâtre – d’Hippolyte. Comme elle ne parvient pas à ses fins, elle se pend, laissant un message accusateur et mensonger dans lequel elle prétend avoir subi les avances d’Hippolyte. Thésée n’a plus l’esprit aussi vif que dans le passé, et en plus il revient d’un voyage qui lui a causé bien des soucis. Il trouve son épouse morte, un message accusateur, et un fils qui – par fierté – refuse de s’expliquer : il n’en faut pas plus pour qu’il lance une malédiction contre Hippolyte, en revendiquant l’aide du dieu Poséidon.

Hippolyte laisse son père dans une fureur noire et, banni, il prend les rênes de son attelage. La suite, nous l’apprenons par un serviteur qui a assisté au désastre :

« Nous étions près du rivage baigné par les vagues, en train de peigner le crin de nos chevaux, et nous pleurions : car quelqu’un était venu nous annoncer qu’Hippolyte ne remettrait plus les pieds dans ce pays parce que tu l’en avais ignomineusement chassé. Et lui arriva, pleurant autant que nous sur le rivage ; il était accompagné par une foule d’amis et un rassemblement de gens de son âge. Au bout d’un moment, il s’arrêta de gémir pour dire : ‘À quoi bon me faire du mauvais sang ? Il me faut obéir aux ordres de mon père. Serviteurs, attelez mes chevaux au char ; je ne suis plus chez moi dans cette cité.’

Alors tout le monde se dépêche, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous avons disposé les juments près de notre maître. Il détache les rênes du rail (où elles sont fixées), les saisit dans ses mains et ajuste ses pieds dans les cale-pieds. Puis il commence par étendre les bras en invoquant les dieux :

‘Zeus, si je suis un malfaiteur, puissé-je ne plus exister ! Mais, soit que je sois mort soit que je contemple la lumière, que mon père se rende compte qu’il me déshonore !’

Sur ces entrefaites, il saisit l’aiguillon dans ses mains et lance ses juments. Nous, ses serviteurs, nous accompagnons le char en nous tenant non loin du mors (des juments), et nous suivons notre maître sur la route directe qui va d’Argos à Épidaure. Nous arrivons dans une contrée déserte, et là il y a un promontoire qui s’avance déjà en direction du Golfe Saronique.

C’est alors que se fait entendre un son sorti de la terre, comme le tonnerre de Zeus, un profond mugissement, effrayant à entendre. Les juments redressent la tête, tendent les oreilles vers le ciel ; et nous, nous sommes saisis d’une violente frayeur : d’où peut bien venir ce bruit ? Nous dirigeons nos regards vers le rivage battu par les flots, et nous voyons une vague extraordinaire qui se dresse jusqu’au ciel, au point de masquer à nos regards les rives de Sciron ; elle cache aussi l’Isthme (de Corinthe) et les falaises d’Asclépios !

Ensuite, la vague enfle et bouillonne en une écume abondante qui, dans un gonflement marin, s’élance vers la côte, là où se trouve le char et son attelage. Bruyamment, dans un triple élan, la vague produit alors un taureau, bête monstrueuse. La terre s’emplit et résonne tout entière de son mugissement effrayant, et ce spectacle dépasse ce que nos yeux peuvent supporter.

Soudain, les juments sont saisies d’une terrible peur. Leur maître, bien familiarisé avec le comportement des chevaux, saisit les rênes entre ses mains, s’arc-boute comme un marin le ferait sur la poignée de son gouvernail, et il enlace les courroies autour de son corps.

Mais les juments mordent à pleines mâchoires le mors travaillé au feu et elles tirent violemment, sans plus reconnaître ni la main de leur pilote, ni les rênes, ni le char bien ajusté. Et lorsqu’il dirige la course du char vers un terrain plus carrossable, le taureau surgit devant eux, les forçant à changer de direction, semant la folie dans l’attelage terrorisé ; tandis que si, dans leur emportement, les juments sont poussées vers les rochers, il s’approche en silence et les accompagne en se tenant le long du char. Cela dure jusqu’à ce qu’une roue heurte une pierre et qu’Hippolyte soit projeté hors du char.

Tout est sens dessus dessous : les rayons des roues, les chevilles des essieux explosent. Et le malheureux, empêtré dans ses rênes, est traîné par ces liens dont il ne parvient pas à se défaire. Sa tête délicate est écrasée contre les rochers qui lui déchirent les chairs, et lui pousse ce cri terrible à entendre : ‘Arrêtez-vous, mes juments que j’ai nourries à la mangeoire ! Ne me détruisez pas ! Ah ! misérable malédiction de mon père… Qui voudrait assister et sauver un homme de bien ?’

Quant à nous, nous sommes pleins de bonne volonté, mais trop tard : nous l’avons laissé tomber. Et lui, libéré de ses liens – je ne sais pas comment il avait réussi à couper les courroies – tombe à terre, respirant encore un dernier souffle de vie. Les juments ont disparu, de même que le monstre funeste, volatilisé dans je ne sais quelle anfractuosité du sol. »

[voir Euripide, Hippolyte 1173-1254]

Hippolyte, mourant, est amené sur une civière auprès de son père, qui ne peut que récolter le dernier soupir du jeune homme. La prochaine fois que vous prendrez la route, prudence : il n’y peut-être plus de taureaux sauvages, mais Poséidon pourrait susciter sur votre chemin des visions éthyliques d’éléphants roses.

[image : Dieudonné Auguste Lancelot, Accident de voiture (1860)]