Tombé du toit : aïe !

accidentDanger: dès l’Antiquité, les gens avaient une fâcheuse tendance à tomber du toit de leur maison. Alors que, chaque année, on nous met en garde contre des accidents souvent stupides, parfois mortels, le Bureau de prévention des accidents aurait eu fort à faire.

Nos assurances prennent en charge chaque année, pour des montants colossaux, les frais occasionnés par des accidents. Ce n’est pas un luxe : un gros pépin pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous, et les conséquences de tels événements peuvent se révéler dramatiques pour les individus et pour leur entourage.

Il y a les accidents de chantier, causés par une distraction, par la pression d’un contremaître ou par un malentendu ; les chutes dus à une soirée un peu trop arrosée ; ou plus simplement le manque de chance.

Pour nous prémunir contre de tels événements, de nombreux pays ont désormais édicté des normes de sécurité : rambardes, écartement des barreaux, accès limité, tout y passe. Dans l’Antiquité, on était prié de faire attention, mais cela ne fonctionnait pas toujours très bien. De plus, la chaleur de l’été faisait que l’on passait beaucoup de temps sur les toits des maisons, notamment pour trouver un peu de fraîcheur pendant les nuits chaudes. Il arrivait alors fréquemment qu’une personne tombe du toit de sa maison.

Le premier accident de ce genre dans la littérature grecque se trouve dans l’Odyssée. La mise en forme de ce texte remonte vraisemblablement à la fin du VIIIe s. av. J.-C. (peut-être au début du VIIe s. ?), mais le récit proprement dit se situe dans la lointaine période des héros, disons vers le XIIe s. av. J.-C. Tandis qu’Ulysse guide ses compagnons vers leur patrie Ithaque, voici qu’une soirée un peu trop arrosée se termine tragiquement pour le héros Elpénor. C’est lui-même qui nous fait – après sa mort – le récit de sa terrible mésaventure.

« J’ai été égaré par une divinité malveillante, et aussi par l’abus de vin. J’étais couché dans la demeure de Circé, je ne me suis pas rendu compte que je reculais vers un grand escalier, et voilà que je suis tombé du toit la tête la première. Mes vertèbres cervicales se sont brisées et mon âme est descendue dans l’Hadès. »

[voir Homère, Odyssée 11.61-65]

Nous n’avons donc pas inventé les accidents liés à l’alcool, même si c’est un art que nous avons perfectionné à grand renfort de vodka, de bière, de vin et de whisky.

L’abstinence ne suffit cependant pas à éviter les drames : parfois, un moment d’inattention peut avoir des conséquences tragiques sur des jeunes, comme en témoigne cet émouvant poème composé par Posidippe au IIIe s. av. J.-C.

« Calliope, tu gis ici. Tes compagnes te pleurent, jeune fille, et elles pleurent cette triste fête nocturne au cours de laquelle, très beau cadeau envoyé à ta mère par l’Ouranienne Cypris [Aphrodite], tu es tombée du haut d’un toit. »

[voir Posidippe, Épigramme 53]

On imagine la scène : c’était la fête ce soir-là, mais les filles ne pouvaient pas descendre dans la rue. Depuis le toit, elles observaient les gens qui dansaient et festoyaient en contrebas. Calliope s’est peut-être un peu trop penchée au moment où passait un beau garçon, une copine l’a bousculée et…

Les fêtes semblent avoir été la cause de divers accidents de ce genre. Un demi-millénaire après la mort tragique de Calliope, un médecin grec en Égypte romaine doit rédiger un rapport suite à un événement similaire.

« À Hiérax, stratège, de la part de Léonidas alias Sérénus, connu pour avoir Taÿris pour mère, de Sénepta. Tard dans la journée d’hier, le 6, alors qu’il y avait une fête à Sénepta et que les danseuses de castagnettes officiaient selon la coutume devant la maison de mon gendre Ploution, […] son esclave Épaphroditos, âgé d’environ 8 ans, voulant se pencher du premier étage de cette maison pour voir les danseuses de castagnettes, est tombé et s’est tué. Je te soumets donc cette déclaration pour te demander, s’il te plaît, d’envoyer un de tes assistants à Sénepta, afin que le corps d’Épaphroditos puisse être enveloppé, momifié et enseveli comme il convient. »

[voir Papyrus d’Oxyrhynque III 475 (Moyenne Égypte, Oxyrhynque, 182 ap. J.-C.)]

Huit ans : c’est tôt pour une vie brutalement interrompue, et tout cela pour voir des danseuses de castagnettes.

Quatre ans plus tôt, c’est un travailleur agricole qui a grimpé dans un palmier et a fait une chute mortelle :

« À Théon, stratège, de la part de Gaius Papirius Maximus. Hier, le 26, -rimos [nom mutilé sur le papyrus], irrigateur d’une de mes vignes du côté du village de Chysis dans les terrains du nome hermopolite, en mon absence, a grimpé dans un palmier de la propriété pour le processus de fertilisation, et il est tombé ; il est mort car il n’y avait personne sur place. Et aujourd’hui, en me rendant à la propriété, je l’ai trouvé gisant au pied du palmier, mutilé par les chiens. C’est pourquoi je soumets la déclaration et demande que les formalités soient effectuées afin que son corps reçoive une sépulture. »

[voir Corpus Papyrorum Graecarum II, Append. 1 (Chysis [nome hermopolite], 178 ap. J. C.)]

Il faudrait un miracle pour éviter de tels accidents. Un miracle ? Effectivement, c’est bien ce que l’on trouve dans un récit tiré des Actes des Apôtres :

« Un garçon du nom d’Eutychos était assis dans l’embrasure de la fenêtre. Il s’était profondément endormi tandis que le discours de Paul durait un peu trop longtemps. Pris par le sommeil, il tomba du troisième étage et on le ramassa mort. Paul descendit, se pencha sur lui, le prit dans ses bras et dit : ‘Calmez-vous : il est toujours vivant.’ Puis il remonta, rompit le pain, en mangea, poursuivit la réunion jusqu’à l’aube, et s’en alla ainsi. Quant au garçon, on l’emmena vivant, ce qui causa un grand réconfort. »

[voir Actes des Apôtres 20.9-12]

Les miracles sont malheureusement rares. Autant faire attention la prochaine fois que vous vous pencherez du haut d’un immeuble…

[image adaptée d’un site néo-zélandais de prévention des accidents]

Mourir en mer loin des siens

shipwreckDe tout temps, mourir en mer loin des siens a constitué une terrible souffrance, non seulement pour les victimes directes, mais pour leurs proches également. Des épigrammes grecques de la période hellénistique et romaine témoignent de telles situations.

Il ne se passe pas une semaine sans que nous apprenions que des centaines de migrants ont péri en mer, naviguant sur des embarcations surchargées et incapables d’affronter les vagues. Les mots ne sauraient suffire à décrire l’horreur de la noyade. Pour les survivants restés au pays, il reste cependant une douleur d’un autre genre, celle de la perte d’un être cher dont on ne pourra même pas récupérer le corps pour lui rendre un dernier hommage. Dans l’Antiquité, on a parfois érigé des cénotaphes, tombes vides rappelant le souvenir du disparu. Celui-ci livrait un dernier message par le biais d’une inscription gravée sur le monument. Chaque passant, en lisant le texte, redonnait vie au défunt pour quelques instants.

« Moi Théris, même mort, poussé vers la côte par les vagues après mon naufrage, je n’oublierai pas le rivage qui me prive du sommeil. Car sur les écueils battus par les flots, près de la mer inhospitalière, j’ai reçu une sépulture des mains d’un étranger. Et toujours j’entends gronder, malheureux, même chez les morts, le vacarme horrible de la mer. Mes peines, Hadès ne les a pas endormies : seul, même mort, je gis sans goûter au repos léger. » [Épigramme d’Archias de Byzance ; voir Anthologie Palatine 7.278]

Ces textes poignants ont donné naissance à une forme de fiction littéraire, dans laquelle les poètes ont rivalisé pour exprimer cette douleur que nombre de Grecs ont dû connaître de façon intime. On désigne ces brefs poèmes sous l’appellation de nauagika « poèmes de naufragés ». Une sélection figure dans l’Anthologie palatine (7.263-294), une compilation d’épigrammes de la période hellénistique et romaine. Par ailleurs, une série d’épigrammes du poète Posidippe (IIIe s. av. J.-C.), redécouvertes au début du XXIe siècle, nous a livré plusieurs nouveaux nauagika.

« Je suis mort dans un naufrage ; et Léophantos a pris le soin de me pleurer, puis de m’ensevelir, alors que lui-même était pressé comme un voyageur en terre étrangère. Mais moi, je suis trop petit pour dire un grand merci à Léophantos. » [voir Posidippe, épigramme n° 94]

Le naufrage et la noyade signifiaient la destruction d’un espoir, d’un projet de vie. La disparition du corps ajoutait à la douleur de la famille.

« Lysidiké, ta chevelure ruisselle d’eau de mer, jeune fille au destin malheureux, naufragée qui as péri en mer. Dans les flots déchaînés, craignant la violence des vagues, tu es tombée de la nef creuse. Et ta sépulture prête une voix pour dire ton nom et ta patrie, Kymé, tandis que tes ossements sont trempés sur un froid rivage. C’est un sujet de vive douleur pour ton père, Aristomachos, qui t’accompagnait à tes noces et n’a pu amener ni une jeune fille ni même son cadavre. » [Épigramme de Xénocritos de Rhodes ; voir Anthologie Palatine 7.291]

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