Il est des nôtres : j’ai bonne conscience à le manger

bell_poulet_nbManger un poulet « d’ici, pas de là-bas », ça resserre les liens de la nation et ça donne bonne conscience.

  • Mmmmmh ! Délicieux, ton poulet !
  • Oui, mais sais-tu pourquoi il est si bon ? Parce qu’il vient d’ici, pas de là-bas.
  • D’ici ? Pas de là-bas ? Que veux-tu dire ?
  • C’est simple : ce poulet a été élevé en Suisse, et non en France, en Roumanie ou en Chine. Par conséquent, il a grandi heureux chez nous et nous pouvons le manger en bonne conscience. En tout cas, c’est ce que mon boucher a écrit sur son camion.
  • Ah, vraiment ? Le poulet nourri aux röstis et à la fondue suisse a meilleur goût que la poularde de Bresse ?
  • Disons que je me méfie de la nourriture produite ailleurs. Tu sais bien, chez nous tout est meilleur que chez les voisins. Les Athéniens d’autrefois avaient déjà compris cela.
  • Ah non ! Tu ne vas pas me gâcher mon poulet avec une de tes citations d’auteurs grecs !
  • Allons, je n’en ai que pour deux minutes. Regarde, je viens de dénicher une superbe édition d’un discours funèbre que Démosthène aurait composé pour des Athéniens morts au combat en 338 av. J.-C.
  • Pour accompagner mon poulet, c’est gai… Et quel rapport avec l’idée que tout est meilleur chez nous que chez les autres ?
  • Justement, Démosthène – si c’est bien lui qui a écrit ce discours – rend honneur à des soldats morts à la guerre, et il doit parler devant les familles des défunts. Donc, pour leur faire comprendre que leurs proches ne sont pas morts pour rien, il leur explique qu’ils vivent dans une cité formidable, bien meilleure que toutes les autres ; et ce qui rend la cité athénienne exceptionnelle, c’est que les hommes sont sortis de la terre, ce ne sont pas des immigrants.
  • Des hommes sortis de terre ? Curieux…
  • Oui, les Athéniens considéraient qu’ils étaient les seuls Grecs à ne pas s’être mélangés à des étrangers.
  • Bon, vas-y, lis-moi vite ce texte, sinon le poulet va refroidir.
  • Voilà !

« Depuis très longtemps, tout le monde est d’accord pour reconnaître la noblesse des origines de ces hommes. Car pour eux et leurs ancêtres reculés, on peut faire remonter leur naissance, non pas seulement à un père, mais tous ensemble à une terre ancestrale : ils sont d’accord pour dire qu’ils sont des autochtones, c’est-à-dire issus de la terre même.

En effet, seuls parmi tous les hommes, ils ont habité le sol dont ils étaient eux-mêmes issus, et ils l’ont transmis à leurs descendants. Par conséquent, on pourrait considérer à juste titre que ceux qui sont arrivés dans les autres cités, ceux qu’on appelle leurs citoyens, ne sont que des enfants adoptifs. Les Athéniens, en revanche, sont les citoyens légitimes de leur terre ancestrale. »

[Démosthène Discours funèbre 4]

  • Tes Athéniens, ils ne se prenaient pas pour la queue de la poire ! Ils pensaient donc être les seuls hommes sortis de la terre qu’ils habitaient. Je suppose que leur poulet aussi était autochtone ?
  • Nom d’un Cyclope éborgné, tu n’y comprends vraiment rien ! Les Athéniens avaient simplement une fâcheuse tendance à croire qu’ils étaient les meilleurs, mais ils se le répétaient surtout pour garder le moral lorsque les temps étaient durs. Tiens, il suffit de penser à ce que Xénophon leur a dit à un moment où les finances athéniennes allaient mal.
  • Rrrrahhh, maintenant c’est au tour de Xénophon… Bon, qu’est-ce qu’il dit aux Athéniens, celui-là ?

« La production agricole [de l’Attique] suffit à prouver que les saisons y sont particulièrement douces : en tout cas les plantes, qui ne parviennent même pas à germer dans de nombreux autres endroits, ici portent des fruits. Tout comme la terre, de même aussi la mer qui entoure le territoire est très productive.

Et puis, tous les bienfaits que les dieux nous procurent au fil des saisons arrivent chez nous de manière très précoce, et on peut les récolter aussi à une date très tardive. [L’Attique] ne l’emporte pas seulement par les denrées qui poussent et murissent au cours de l’année : le territoire renferme aussi des bienfaits inépuisables. On y trouve en effet de la pierre en abondance, dont on fait de magnifiques temples et de superbes autels, offrandes tout à fait appropriées pour les dieux. De nombreux Grecs et barbares nous en demandent. »

[Xénophon Revenus 1]

  • Ha ! ha ! Tes Athéniens, c’étaient de sacrés farceurs : ils croyaient donc vraiment vivre dans un pays béni des dieux, où tout était meilleur que chez les voisins ?
  • C’est un peu ça, oui.
  • Bon, Démosthène et Xénophon auront au moins permis de constater une chose : le poulet froid, qu’il soit d’ici ou de là-bas, c’est moins bon que le poulet chaud.

Redresser les finances athéniennes par l’esclavage ?

SNGCop_039 (2)Au IVe s. av. J.‑C., Xénophon propose une solution pour le moins surprenante afin de redresser les finances d’Athènes : utiliser des esclaves dans les mines du Laurion.

Les difficultés financières en Grèce n’ont pas commencé au XXIe siècle : déjà autour de 355 av. J.‑C., la cité d’Athènes se trouve confrontée à un grave déficit qui amène l’un de ses citoyens, Xénophon, à proposer une solution originale : il suffirait que la cité acquière un nombre important d’esclaves, les fasse travailler dans les mines d’argent du Laurion, au sud de l’Attique, et prélève le bénéfice pour remplir les caisses de la cité. Xénophon a développé ce concept économique ébouriffant dans un bref pamphlet intitulé Les revenus (en grec : poroi), qui nous est conservé.

Il ne s’agit évidemment pas de préconiser le retour de l’esclavage pour redresser les finances de l’État grec moderne. On pourra néanmoins constater que, en matière de théorie économique, les Athéniens de la période classique avaient déjà compris un certain nombre de choses. Xénophon avait notamment conscience de l’importance de la monnaie dans un système de consommation :

« Lorsque les cités sont prospères, les hommes ont un fort besoin d’argent : car ils veulent dépenser pour acheter de belles armes, de bons chevaux, des maisons et de splendides ameublements ; et lorsque les cités souffrent, sous l’effet soit d’une mauvaise récolte soit d’une guerre, on a d’autant plus besoin de monnaie pour se procurer le nécessaire et des alliés. » [voir Xénophon, Revenus 4.8-9]

L’argent, qui sert à fabriquer la drachme athénienne, constitue le fondement du projet développé par Xénophon. Les mines du Laurion ont déjà servi, dans le passé, à financer la construction d’une flotte de guerre grâce à laquelle les Athéniens – en 480 – ont infligé une cuisante défaite à la flotte perse au large de l’île de Salamine. La difficulté, selon Xénophon, c’est que les bénéfices de l’exploitation des mines finissent dans la poche d’entrepreneurs privés, alors que la cité pourrait elle aussi exploiter le filon.

« Ceux d’entre nous que la question préoccupe savent depuis longtemps, je pense, qu’autrefois Nicias fils de Nicératos a acheté mille esclaves pour les faire travailler dans les mines ; il les louait à Sosias le Thrace, à condition que celui-ci lui paie chaque jour une commission nette d’une obole [un sixième de drachme] par homme et qu’il maintienne les effectifs constants. » [voir Xénophon, Revenus 4.14]

Xénophon décrit ainsi un système dans lequel un entrepreneur acquiert des esclaves, les confie à un sous-traitant étranger, et se contente de percevoir une commission certes modeste, mais qui est démultipliée par le nombre impressionnant des esclaves engagés, et qui se renouvelle chaque jour. Le propriétaire des esclaves s’épargne tous les soucis puisque c’est à son sous-traitant d’entretenir la troupe des hommes à exploiter. Ainsi l’investissement de départ consenti par Nicias pour acheter ses mille esclaves aura été rapidement rentabilisé. Xénophon propose désormais que la cité athénienne fasse de même, et que l’État devienne lui aussi un entrepreneur.

« Si l’on réalisait ma proposition, la seule innovation serait la suivante : de même que des particuliers achètent des esclaves et en tirent un revenu considérable, de même la cité pourrait acheter des esclaves publics, jusqu’à atteindre trois hommes pour chaque citoyen athénien. » [voir Xénophon, Revenus 4.17]

Le projet de Xénophon ne résoudra pas la crise financière actuelle en Grèce, et d’ailleurs les Athéniens de l’époque n’ont pas mis en œuvre cette mesure. Le pamphlet rédigé par Xénophon soulève cependant des questions. Athènes, berceau de la démocratie, devait une partie de sa prospérité aux mines d’argent situées dans le massif montagneux du Laurion, à l’extrémité sud de l’Attique. Les esclaves utilisés pour extraire le précieux minerai risquaient tous les jours leur vie dans de sombres boyaux qui pouvaient s’effondrer à tout moment. Encore aujourd’hui, le visiteur passant sur les hauteurs du Laurion prend le risque de tomber dans des puits profonds qui parsèment le paysage. De riches citoyens athéniens investissaient donc leur capital dans l’acquisition d’esclaves, considérés comme de simples moyens de production. Leur contribution au fonctionnement du système se limitait à la perception d’une commission auprès de leurs sous-traitants, des étrangers qui assuraient la gestion concrète de l’opération. La proposition de Xénophon, consistant à transformer l’État en un entrepreneur, s’explique notamment par le fait que l’impôt sur le revenu n’existait pas dans l’Athènes antique. Si cette cité a produit le modèle sur lequel se sont construites nos démocraties modernes, en revanche elle a aussi rencontré des difficultés importantes, notamment sur le plan financier.

[image : tétradrachme attique, env. 450 av. J.‑C. http://en.wikipedia.org/wiki/Greek_drachma ]