Sportifs russes tricheurs, héritiers d’une antique tradition

54.742Les sportifs russes sont accusés d’avoir triché aux Jeux Olympiques de Sotchi et risquent l’exclusion des Jeux de Rio. Ils ne font que perpétuer une tradition qui remonte à l’Antiquité.

On apprend – surprise ! – que nos amis russes ont triché aux derniers Jeux Olympiques, et qu’ils n’y sont pas allés de main morte : non seulement l’enquête révèle un système organisé avec un soin diabolique, mais on découvre que les services secrets du grand Vladimir auraient prêté leur concours aux athlètes russes pour qu’ils fassent belle moisson de médailles.

Mais est-ce vraiment une surprise ? Seuls les naïfs croient encore à des Jeux Olympiques propres où évolueraient des sportifs épris de luttes à la loyale. En fait – cela n’excuse pas les Russes – la tricherie fait pratiquement partie de l’ADN des Jeux Olympiques depuis des temps immémoriaux.

Au IIe siècle ap. J.-C., Pausanias le Périégète visite le site d’Olympie. Il est occupé à la rédaction d’une description de la Grèce, lointain ancêtre du Guide Bleu. Parmi les nombreux monuments qui retiennent son attention, il y a des offrandes laissées par des athlètes qui ont triché aux Jeux Olympiques : une fois leur forfait découvert, ils ont été condamnés à payer à Zeus une indemnité, convertie ensuite dans l’achat d’un objet consacré au dieu :

« Si vous allez vers le stade en suivant la route qui part du Métrôon, il y a sur la gauche, vers la limite du Mont Kronion, une assise de pierre avec des marches. Sur cette assise se dressent des statues de Zeus en bronze. Elles ont été fabriquées avec le montant des amendes infligées à des athlètes qui avaient enfreint les règlements du concours. Les habitants de l’endroit les appellent des Zanes. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.2]

Pausanias se demande évidemment quand de tels comportements ont commencé :

« Les six premières statues ont été érigées lors de la 98e olympiade [388-385 av. J.-C.] : c’est Eupolos de Thessalie qui a corrompu les concurrents à la boxe en les payant, à savoir Agétor d’Arcadie, Prytanis de Cyzique, et aussi Phormion d’Halicarnasse, vainqueur olympique de l’édition précédente. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.3]

Donc on achetait des concurrents dès le début du IVe siècle av. J.-C. Il s’agit là du premier cas signalé, ce qui n’exclut pas que l’on ait commencé bien plus tôt, sans que les tricheries ne laissent de traces.

Les arbitres veillaient, mais les coupables n’acceptaient pas toujours de baisser leur culotte pour prendre la fessée. Comme nos chers Russes qui font le gros dos, les Athéniens eux aussi ont fait étalage d’une certaine arrogance jusqu’à ce que le dieu Apollon en personne y mette bon ordre :

« (…) on raconte que l’Athénien Kallipos, qui concourait au pentathlon, acheta ses adversaires à prix d’argent. C’était la 112e olympiade [332-329 av. J.-C.]. Les Éléens [qui veillaient sur le bon fonctionnement des jeux] infligèrent une amende à Kallipos et aux autres concurrents, mais les Athéniens envoyèrent [l’orateur] Hypéride pour convaincre les Éléens de renoncer à l’amende. Or ces derniers ne voulurent pas leur accorder un traitement de faveur, et les Athéniens affichèrent une grande arrogance à leur égard : ils refusèrent de verser l’amende alors même qu’ils étaient exclus des Jeux Olympiques. Cela dura tant et si bien que le dieu de Delphes [Apollon] leur déclara qu’il ne leur rendrait plus d’oracles avant qu’ils aient payé leur amende aux Éléens. C’est ainsi que les Athéniens finirent par payer : on fit des statues pour Zeus, au nombre de six. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.5-6]

Chers grands amis russes, prenez-en de la graine et gardez-vous d’une inutile arrogance.

Mais le récit des turpitudes olympiques ne s’arrête pas là : voyons encore le cas d’un athlète qui, ayant perdu par forfait, prend très mal son élimination :

« [Apollonios] fut le premier Égyptien à se voir infliger une amende par les Éléens. Ce n’est pas pour avoir donné ou reçu de l’argent qu’il fut condamné, mais pour une autre raison que je vais exposer.

Au moment du concours, il n’était pas encore arrivé, et les Éléens l’éliminèrent conformément au règlement. Il avait avancé comme excuse qu’il avait été retardé par des vents contraires dans les Cyclades ; mais un autre Alexandrin du nom d’Hérakléidès avait dénoncé la supercherie. En fait, Apollonios s’était mis en retard parce qu’il s’était fait de l’argent en concourant dans les jeux qui se déroulaient en Ionie [sur la côte d’Asie Mineure].

C’est ainsi qu’Apollonios, ainsi que tous les autres boxeurs qui ne s’étaient pas présentés dans les délais, furent éliminés du concours par les Éléens, lesquels remirent la couronne de la victoire à Hérakléidès sans qu’il ait eu besoin de combattre. Sur ces entrefaites, Apollonios s’équipa de ses courroies comme pour le combat et il se rua sur Hérakléidès alors que celui-ci s’apprêtait déjà à recevoir sa couronne. Hérakléidès dut se réfugier auprès des hellanodices [juges olympiques]. Quant à Apollonios, son manque de jugeote allait lui causer les pires ennuis. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.12-14]

Qu’on soit russe, grec ou égyptien, on ne triche pas avec le règlement – et en cas d’élimination, on n’aggrave pas son cas. Si la tricherie est une vieille tradition olympique, du moins certaines règles de base existent depuis toujours pour la maintenir à un niveau supportable.

[image : lutteurs, IIe s. av. J.-C., Walters Art Museum]

Hooligans à Constantinople au VIe siècle ap. J.-C.

ben_hurLe hooliganisme n’est pas un phénomène nouveau : les habitants de Constantinople y étaient déjà habitués avec les factions des Bleus et des Verts, qui ont provoqué de graves troubles dans la ville en 532 ap. J.-C.

À l’heure de l’Eurofoot, on parle trop peu de foot et un peu trop de sécurité. Il faut dire que les hooligans russes ont déferlé sur Marseille comme des hordes de barbares venues de loin.

Les compétitions sportives coïncident régulièrement avec des débordements provoqués par de jeunes hommes dont le taux de testostérone atteint des sommets. C’était déjà le cas dans les grandes villes de l’Antiquité, qu’il s’agisse de Rome, d’Alexandrie ou de Constantinople. Cette dernière a d’ailleurs connu des troubles particulièrement violents dont l’empereur Justinien se serait bien passé : en l’an 532, les émeutes de la révolte dite de ‘Nika’ ont failli lui coûter son trône.

Voyons la description faite par un contemporain des événements. L’historien Procope s’arrête un moment sur les équipes de supporters pour les courses de chars. Les équipages se distinguaient par des couleurs qui permettaient d’identifier les coureurs hippomobiles. Sur les gradins de l’hippodrome, des jeunes gens portaient les couleurs de leur écurie favorite : il y avait la faction des Bleus, celle des Verts, des Rouges et des Jaunes. Les Bleus étaient les pires : ils avaient adopté une tenue particulière qui les rendait aisément reconnaissables.

« Pour commencer, les membres des équipes de supporters se livrèrent à des innovations sur leur coupe de cheveux : ils tondaient leur chevelure d’une manière tout à fait différente du reste des Romains. Ils ne touchaient ni à leur moustache ni à leur barbe, mais les laissaient pousser comme les Perses l’avaient toujours fait. Sur la tête, ils se coupaient les cheveux sur le devant jusqu’au niveau des tempes, tandis qu’ils laissaient pendre la partie arrière sur une grande longueur, sans aucune raison, comme le font les Massagètes. C’est pourquoi on appelait cela la coupe ‘à la mode des Huns’.

Ensuite, ils voulaient tous porter des manteaux à bordure de pourpre, revêtant ainsi un habit qui les plaçait au-dessus de leur condition individuelle ; car il leur était possible d’acheter de tels vêtements avec de l’argent mal gagné. Ils serraient au maximum la partie de leur tunique qui entourait les poignets tandis que, la partie qui remontait jusqu’aux épaules, ils la faisaient gonfler jusqu’à une largeur incroyable. Chaque fois qu’ils agitaient les bras pour lancer des acclamations dans les théâtres et les hippodromes, ou pour crier des encouragements selon l’usage, cette partie de leur vêtement se soulevait de façon désordonnée, ce qui donnait à ces imbéciles l’impression que leur corps était tellement beau et fort qu’il leur fallait le recouvrir de tels habits. Cependant, ils ne se rendaient pas compte que leurs vêtements bouffants et flottants trahissaient bien plutôt un corps de gringalet. Leurs gilets, leurs pantalons et la plupart de leurs chaussures étaient sélectionnés d’après l’appellation et la mode des Huns.

Ils portaient des couteaux : au début, presque tous le faisaient ouvertement seulement la nuit, tandis que de jour, ils cachaient sous leurs vêtements, le long de la cuisse, des poignards à double tranchant. Ils se réunissaient en bandes dès qu’il faisait sombre et dévalisaient les gens de la bonne société partout sur la place publique, et aussi dans les ruelles : ceux qui tombaient entre leurs mains se voyaient extorquer manteaux, ceintures, agrafes en or ainsi que tous les autres objets qu’ils avaient en leur possession. En plus de voler, les agresseurs n’hésitaient pas à tuer également, afin d’éviter d’être dénoncés.

Même ceux parmi les supporters des Bleus qui n’appartenaient pas à la faction avaient leur part de désagréments car eux non plus n’étaient pas épargnés. De ce fait, la plupart des gens portaient dorénavant des boucles de ceintures, des agrafes et des vêtements de moindre prix que ne le réclamait leur position sociale, afin d’éviter de perdre la vie par coquetterie ; et le soleil ne s’était pas encore couché qu’ils se retiraient dans leurs maisons pour s’y cacher.

Ce fléau s’étendait et les autorités qui devaient veiller sur la population ne prenaient aucune mesure contre ces criminels, avec pour conséquence que l’audace de ces hommes ne connaissait plus de bornes. (…)

Voilà ce qu’il en était des Bleus. Dans la faction adverse, les uns penchaient pour le parti des premiers, tout enclins à partager leur mode de vie criminel sans encourir de poursuites ; les autres optaient pour la fuite et allaient se cacher ailleurs ; mais beaucoup étaient attrapés sur place et mouraient de la main de leurs ennemis, ou alors ils étaient punis par les autorités. »

[voir Procope, Histoire secrète 7.8-22]

antinoe_charioteersDes coupes de cheveux bizarres, des tenues vestimentaires provocantes, des couteaux cachés sous les vêtements, et en plus un comportement qui faisait que personne ne pouvait se sentir en sécurité : le noyau dur des clubs de supporters à Constantinople se serait senti à l’aise lors des matches de l’Eurofoot. Le hooligan a une longue histoire, et il nous accompagnera aussi longtemps qu’il y aura des meutes de jeunes gens pour suivre des compétitions sportives. Autrefois l’hippodrome, maintenant le stade de foot, demain un autre sport. Une chose demeure : les maillots de couleur pour identifier les équipes !

[images : en haut, Ben Hur, bien sûr; plus bas, les conducteurs de chars d’Antinoé ; papyrus en provenance d’Égypte, env. VIe s. ap. J.-C. ; Egypt Exploration Society]