Le grec, inutile et pourtant utile

mask.jpgDans un système qui réclame qu’on forme les jeunes pour servir les besoins de l’économie, y a-t-il encore une place pour l’étude du grec ancien ?

Il ne s’écoule pratiquement pas un jour sans qu’une personne influente dans les milieux économiques et politiques nous le répète : les écoles et les universités coûtent cher au contribuable ; par conséquent, cet argent devrait constituer un investissement seulement pour des formations ‘utiles’. Par utiles, entendez des filières qui mènent directement les étudiantes et étudiants vers une place de travail pré-formatée, sans qu’une entreprise ait à fournir le moindre effort pour acclimater ses nouvelles recrues. Pour les autres formations, dites ‘inutiles’, il s’agirait d’augmenter les taxes d’écolage.

Cette approche a le mérite de la simplicité. Point besoin de nuances, tout le monde comprend facilement, on va du point A au point B par le chemin le plus court, que dire de plus ? Eh bien, si, justement, il y a quelque chose à dire : fouillez dans votre mémoire, et vous verrez que très souvent le meilleur chemin de A à B ne passe pas par une ligne droite. Nos milieux économiques devraient le savoir.

Un employeur ne saurait se contenter de petits soldats formés dans une école technique, si prestigieuse soit-elle. Pour que son entreprise fonctionne, dure et produise de la valeur, il lui faudra aussi des personnes qui ont appris à se débrouiller face à l’inconnu. Qu’on étudie le grec ancien, l’allemand médiéval, l’ethnologie ou encore la civilisation des premiers peuples aztèques, la démarche est la même : confrontée à un mode de fonctionnement qui n’est pas le sien, une personne en formation va s’efforcer de traduire ce qu’elle observe en un langage intelligible, avant d’essayer d’en tirer un enseignement sur le monde dans lequel elle vit.

« Mais enfin », me dira-t-on, « vous esquivez le problème ! L’étudiant qui s’intéresse à la tragédie grecque, ou l’étudiante qui étudie les Kikuyus du Kenya, ne saura pas s’adapter à un emploi dans une entreprise ! » Paradoxalement, c’est plutôt le contraire qui va se produire : car avant de coller une étiquette ‘inutile’ sur le dos de celles et ceux qui ont eu l’imprudence de s’engager dans une filière relevant des sciences humaines, considérez le point suivant : non seulement ce qu’ils font est beau, mais en plus c’est utile pour notre économie et pour notre société.

Bon, voilà que ça se complique : mon contradicteur veut des exemples concrets.

En voici un premier : une équipe d’étudiants complètement déjantés décide de monter une représentation d’une tragédie grecque, l’Agamemnon d’Eschyle. Pour ceux qui ont oublié, il s’agit de l’histoire de ce roi grec qui rentre de la guerre de Troie et se fait assassiner par son épouse, aidée d’un amant qu’elle a pris pendant l’absence de son mari. Du lourd, quoi… Et pour corser le tout, nos jeunes inconscients décident de jouer la pièce dans la langue originale, en grec ancien.

Affiche numérique_ Agamemnon« Mais ça ne va jamais marcher, votre truc ! Personne ne va rien comprendre, ce sera une catastrophe, et en plus vous allez sans doute engloutir une fortune en subventions publiques ! » Non seulement ça a marché, et même bien marché, mais considérez ce que ces étudiants ont appris en cours de route.

Ensuite, demandez-vous si vous pourriez envisager d’engager dans votre entreprise celle qui, quelques semaines plus tôt, endossait le rôle de Clytemnestre et prononçait des phrases atroces dans un jargon incompréhensible.

Voici donc, en vrac, une liste de quelques compétences développées par les membres de l’équipe dans le cadre du projet Agamemnon :

  • Élaborer un projet culturel comportant un budget de plusieurs dizaines de milliers de francs.
  • Gérer une équipe regroupant diverses compétences (musique, texte, mise en scène, éclairage, costumes etc.) pour mener à bien ce projet, avec un calendrier, des locaux, un budget à tenir.
  • Développer un réseau permettant de lever les fonds nécessaires, y compris contacts avec des sponsors potentiels.
  • Communiquer efficacement avec les médias et avec l’administration.
  • Entraîner une équipe d’acteurs amateurs pour qu’ils produisent une pièce dans une langue incompréhensible pour le public, ce qui implique de mettre au point un système de doublage visuel en français, entièrement coordonné avec le jeu des acteurs.
  • Produire une musique originale et l’exécuter pour accompagner la pièce.
  • Concevoir des costumes.

Cerise sur le gâteau : ces actrices, ces musiciens ont pu montrer au public genevois combien c’est beau, la tragédie grecque. Votre entreprise n’a pas besoin de telles personnes qui sachent monter des projets d’envergure ?

Allons-y pour une autre action prétendument inutile à nos entreprises. Une étudiante vous propose un enregistrement à plusieurs voix d’un des plus beaux poèmes conservés de Sappho. Et si le grec ancien ne vous paraît pas assez exotique, vous trouverez aussi des échos de la Mésopotamie ancienne.

« Totalement superflu ! » me direz-vous. Et si une patronne d’entreprise se disait qu’elle pourrait avoir besoin de la personne qui a conçu ce machin bizarre ? Voici donc ce que la jeune inconsciente sait faire :

  • Développer un projet à partager avec un groupe de personnes qu’il s’agit de convaincre de participer à une œuvre collective.
  • Coordonner des séances d’enregistrement, en s’assurant que chaque personne soit prête pour la tâche qui lui a été assignée.
  • Réaliser de multiples enregistrements et les combiner sur une table de mixage.
  • Gérer la mise en ligne dans le cadre d’un blog auditif, en version bilingue, suivi par des centaines de personnes à travers le monde.

Contrairement aux idées reçues, ‘beau’ ne rime pas avec ‘inutile’. Les compétences développées au contact des chefs-d’œuvre de notre littérature ancienne constituent un potentiel que nos chefs d’entreprise auraient tort de négliger.

Désespoir de la poétesse Sappho pour son frère dépensier

Sappho2NBUn nouveau fragment d’un chant de Sappho a été redécouvert en 2014. La poétesse de Lesbos y révèle son souci pour son frère Charaxos, qui a gaspillé sa fortune pour une courtisane.

L’affaire ressemble à une enquête policière. Avant 2014, on connaissait déjà le témoignage de l’historien Hérodote : celui-ci parlait d’une certaine Rhodopis, une courtisane affranchie en Égypte par un homme de la cité de Mytilène, sur l’île de Lesbos.

« Rhodopis se rendit en Égypte en compagnie du Samien Xanthès. Venue pour y exercer son métier, elle fut affranchie pour un prix considérable par un homme de Mytilène, Charaxos fils de Skamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Ainsi libérée, Rhodopis resta en Égypte où ses charmes considérables lui permirent d’accumuler une grande fortune (…). Quant à Charaxos, qui avait affranchi Rhodopis, il rentra à Mytilène, où Sappho lui adressa de vifs reproches dans une chanson. » (voir Hérodote 2.135).

Cette chanson n’a malheureusement pas été transmise à la postérité ; d’ailleurs, tout ce que nous possédons de Sappho est le fruit du hasard, puisque ses chants n’ont pas été conservés par les copistes de la période byzantine. Toutefois, en 1910, un papyrus grec provenant de la ville égyptienne d’Oxyrhynque nous a restitué ce qui pourrait bien être un morceau du chant mentionné par Hérodote. Dans une forme caractéristique de Sappho (dialecte et rythme typique de la région de Lesbos), une personne dit son souci pour un frère qui semble avoir commis des erreurs. Ce fragment a été complété par un second morceau de papyrus en 1951.

« Cypris et vous les Néréïdes, accordez-moi que mon frère arrive ici sain et sauf, et que tout ce qu’il désire en son cœur se réalise, et qu’il soit délivré de toutes ses erreurs passées, qu’il soit une joie pour ses amis et un fléau pour ses ennemis, et que personne ne soit plus une peine pour nous ! » (voir Papyrus d’Oxyrhynque I 7 + XXI 2289)

L’affaire se précise quelque peu avec la publication d’un autre papyrus d’Oxyrhynque en 1922, où un commentateur anonyme fait le point sur la famille de Sappho :

« Sappho était originaire de Lesbos, de la cité de Mitylène. Son père s’appelait Skamandros, ou Skamandronymos selon certains. Elle eut trois frères, Érigyios, Larichos et l’aîné Charaxos. Ce dernier fit voile vers l’Égypte, fréquenta une certaine Doricha et dépensa une fortune pour elle. » (voir Papyrus d’Oxyrhynque XV 1800)

Que la belle s’appelle Doricha sur ce papyrus, ou Rhodopis selon Hérodote, importe peu : on aura reconnu un écho de l’histoire du frère dépensier, cause des soucis de sa sœur Sappho.

L’enquête connaît un dernier rebondissement avec la publication, en 2014, d’un fragment d’une certaine ampleur où les spécialistes ont immédiatement reconnu la chanson de Sappho dont nous parlait déjà Hérodote.

« Or si tu répétais à nouveau : ‘Charaxos est arrivé, avec un navire chargé !’, cela, il me semble que c’est Zeus qui le sait, lui et tous les dieux ; mais toi, il ne faut pas que tu y songes,

mais envoie-moi et enjoins-moi de faire de nombreuses supplications à la reine Héra pour que Charaxos ramène son navire entier ici,

et qu’il nous retrouve sains et saufs. Pour tout le reste, laissons-le entre les mains des dieux : car l’accalmie se produit soudain après de grandes tempêtes.

Ceux auxquels le roi de l’Olympe veut bien envoyer une divinité pour apporter un secours dans les difficultés, ceux-là deviennent heureux et fortunés.

Quant à nous, si seulement Larichos levait la tête et devenait alors un homme, nous serions aussitôt délivrés de nombreux soucis. »

[voir D. Obbink, « Two New Poems by Sappho », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 189 (2014) 32-49]

Sappho espère le retour de son frère Charaxos et de son navire, chargé de marchandises. L’affaire repose cependant entre les mains des dieux. Mais on voit que les soucis de Sappho ne s’arrêtent pas à Charaxos : l’autre frère, Larichos, semble avoir de la peine à grandir. De nombreuses grandes sœurs, affligées de petits frères incontrôlables, reconnaîtront une situation familière encore aujourd’hui.

Le papyrus, dont le texte a été copié au IIIe s. ap. J.-C., est en mains privées. Il reste entouré de mystère car on n’en connaît pas le propriétaire, et l’on ignore comment il est sorti d’Égypte. Certains esprits critiques trouveront par ailleurs que la coïncidence est presque trop belle pour être vraie : après qu’Hérodote nous a fait languir pendant plus de deux mille ans en signalant l’existence d’un chant, voici qu’une trouvaille fortuite, d’origine inconnue, nous livrerait la pièce manquante qui s’ajuste parfaitement dans le puzzle constitué par les autres pièces du dossier. Le nouveau papyrus de Sappho, témoignage exceptionnel récupéré après deux millénaires et demi d’oubli, ou fabrication d’un faussaire particulièrement habile ? Les spécialistes de la littérature grecque ont encore du travail devant eux pour résoudre l’énigme.

[Image : Sappho par Léon Pérault (1891) ; http://commons.wikimedia.org ]