Je me suicide et je le fais savoir

suicideUne femme de 75 ans, en bonne santé, choisit de mettre fin à ses jours pour éviter la déchéance. Fallait-il qu’elle le clame sur tous les toits ?

Jacqueline fut belle et, à 75 ans, on lui en donnerait dix de moins. C’est une amoureuse de la vie, une croqueuse de plaisir, une jouisseuse. Or elle ne veut pas vivre les affres de la vieillesse, voir son corps se dégrader, ses facultés intellectuelles diminuer. Elle a donc décidé de mettre fin à ses jours.

Elle aurait pu le faire discrètement. Un jour, nous aurions découvert dans le journal un avis nous annonçant sobrement que Jacqueline a décidé de quitter ce monde. Mais non : elle nous le fait savoir par avance. Dans quelques mois, en pleine possession de son corps et de son esprit, elle accomplira le geste fatal pour éviter une cruelle glissade.

Sans grande surprise, cette mise en scène d’une mort à venir a suscité une vague de réactions. Les uns défendent la liberté du choix, les autres se prononcent pour le respect de la vie, d’autres encore sont choqués par la médiatisation de ce suicide annoncé.

Dans le fond, Jacqueline se prend un peu pour Peregrinos.

Peregrinos ? Un gourou grec qui, en 165 ap. J.-C., décide de se jeter dans un brasier lors de la célébration des Jeux Olympiques. Un contemporain de Peregrinos, Lucien de Samosate, choqué par la manière dont Peregrinos a mis en scène ce suicide, rédige un pamphlet acerbe dans lequel il dénonce une escroquerie intellectuelle.

« Par amour de la gloire, après avoir pris d’innombrables formes, il a fini par se transformer aussi en feu. Désormais, tu peux constater que cet excellent personnage s’est carbonisé à la manière d’Empédocle, à la différence près que ce dernier s’est arrangé pour agir discrètement lorsqu’il s’est jeté dans le cratère [de l’Etna].

Notre noble personnage, en revanche, a guetté l’occasion du festival le plus fréquenté de la Grèce ! Il a échafaudé un bûcher aussi grand que possible, en présence d’un maximum de témoins, et il a prononcé un discours sur son projet, à l’intention des Grecs, quelques jours avant d’accomplir son acte.

Je t’imagine rigoler abondamment à la sottise de ce vieillard, ou plutôt je t’entends crier, sans surprise : ‘Quelle stupidité ! Quelle soif de célébrité ! Quelle…’ et tout ce qu’on a l’habitude de dire sur de tels événements.

Mais toi, c’est à distance que tu dis cela, en sécurité, tandis que moi je l’ai exprimé près du bûcher, et encore auparavant je l’ai dit en présence d’une foule dense d’auditeurs. Certains étaient scandalisés, choqués par la folie du vieillard ; il y en avait qui se moquaient de lui ; mais il s’en est fallu de peu que tu ne me voies mis en pièces par les disciples des philosophes cyniques, à la manière dont Actéon a été déchiré par les chiens, ou dont son cousin Penthée a été démembré par les Ménades ! »

[Lucien La mort de Peregrinos 1-2]

Lucien n’a pas la langue dans sa poche et, en critiquant le suicide médiatisé de Peregrinos, il manque de se faire mettre en pièces par ceux qui voient dans l’acte du suicidé l’expression d’une profonde philosophie. Je vous fais grâce de la suite du pamphlet, dans lequel Lucien passe en revue toute l’existence de Peregrinos pour montrer que nous avons affaire à un charlatan. Transportons-nous directement jusqu’au moment crucial où Peregrinos décide d’en finir avec la vie.

« Quand la lune fut levée – il fallait bien qu’elle aussi assiste à ce merveilleux exploit – Peregrinos s’avança, accoutré comme à son habitude. Il était accompagné des gros bonnets du mouvement cynique, notamment ce brave type de Patras [dont j’ai parlé précédemment], une torche à la main, assez bon pour jouer les seconds rôles. Protée [c’est le surnom de Peregrinos] portait aussi une torche.

Ils s’avancèrent et, l’un à côté de l’autre, se mirent à allumer le bûcher. Comme il était fait de bois résineux et de brindilles, il produisit une flamme énorme.

Quant à Peregrinos – ici, fais bien attention à mon récit – il se débarrassa de sa besace, de son manteau et de cette sorte de gourdin qu’il portait pour ressembler à Héraclès, et il ne portait plus qu’une chemisette de lin très sale. Ensuite, il demanda de l’encens à jeter dans le feu. On lui en remit, il le jeta et, se tournant vers le midi (oui, vers le midi, pour faire comme dans les tragédies !), il dit : ‘Divinités ancestrales de ma mère et de mon père, recevez-moi avec bienveillance !’

Sur ces mots, il se jeta dans le brasier. On ne le vit plus, mais il fut enveloppé d’une flamme abondante. »

[Lucien La mort de Peregrinos 36]

Le suicide de Peregrinos est-il un simple acte de folie commis par un charlatan assoiffé de publicité ? Nous ne le saurons jamais, et d’ailleurs Lucien prend parti d’une manière tellement résolue que l’on ne peut que douter de son objectivité. Il semble clair que, pour une grande partie de la foule, cette immolation a été comprise comme un acte militant d’un philosophe qui voulait montrer la vanité de l’existence humaine. Ce qui semble avoir vraiment choqué Lucien, c’est que Peregrinos ait jugé bon de faire tout un tintamarre autour de son suicide annoncé.

Dans le cas de Jacqueline, c’est un peu la même chose. Libre à elle de renoncer à la vie si elle ne veut pas connaître les horreurs de la vieillesse. Mais a-t-elle besoin de rameuter la presse ?

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La première lettre d’amour en grec

SONY DSCSait-on à quand remonte la première lettre d’amour rédigée en grec ? Détour par des auteurs peu connus : Nicolas de Damas, Ctésias de Cnide et Démétrios

La première lettre d’amour qui nous soit conservée en grec est un document extraordinaire : son auteur y clame sa passion pour une intrépide et généreuse guerrière ; mais il affiche aussi son désespoir qui le conduit au suicide.

Comment ? Peut-on vraiment mourir d’amour ? Lectrice – et lecteur – d’aujourd’hui, sache que cette thématique est abordée même par des journaux sérieux comme Marie-Claire.

Tournons-nous donc vers un lointain ancêtre de Marie-Claire : il s’appelle Nicolas, il vient de Damas en Syrie, il a vécu au Ier siècle avant l’ère chrétienne, et nous possédons quelques échos de son activité d’historien, cités dans un ouvrage commandé par un empereur byzantin, Constantin VII Porphyrogénète (Xe s. ap. J.-C.). Nicolas s’est lui-même intéressé à l’un de ses lointains prédécesseurs, Ctésias de Cnide.

Vous n’avez pas bien compris la chaîne de transmission ? C’est pourtant simple : souvent, nous n’avons que des échos lointains des auteurs anciens. Ainsi, Ctésias est cité par Nicolas, lequel est cité par Constantin Porphyrogénète. Sans Constantin, plus de Ctésias !

Ctésias, quant à lui, vivait à la fin du Ve siècle dans une cité d’Asie Mineure qui abritait une célèbre école de médecine. Il a passé un certain temps à la cour perse en tant que médecin du roi Artaxerxès II. C’est vraisemblablement là qu’il a récolté la touchante histoire de Stryangée et Zarinaia. Il l’a mise par écrit, mais le texte original s’est perdu au cours des siècles. Heureusement pour nous, Nicolas pouvait encore la lire à son époque et il nous en a transmis quelques éléments intéressants.

Commençons cependant par esquisser les contours de cette histoire d’amour, grâce au témoignage d’un autre érudit appelé Démétrios ; ensuite, nous verrons ce qu’en dit Nicolas ; finalement, je vous promets la lecture d’une partie de la lettre originale, dans une version qui remonte vraisemblablement à Ctésias lui-même.

Nous ne savons pas grand-chose de Démétrios : c’est l’auteur d’un traité intitulé Sur le style, où il nous raconte l’anecdote suivante :

« Stryangée était un homme originaire de Médie. Il avait fait tomber de son cheval une femme du peuple des Saces ; eh oui ! chez les Saces, les femmes combattent, comme les Amazones. Or donc Stryangée, constatant que la femme sace était belle et pleine de la grâce de la jeunesse, lui laissa la vie sauve.

Après cela, on fit une trêve ; Stryangée était amoureux, mais sans succès. Il décida de mettre fin à ses jours, mais commença par écrire à cette femme une lettre dans laquelle il lui adressait le reproche suivant : ‘Moi, je t’ai laissé la vie sauve ; c’est donc toi qui a été sauvée par moi ; or voici que c’est par toi que je péris.’ »

[voir Démétrios Sur le style 213]

Démétrios nous a fourni quelques renseignements, mais il nous manque un élément crucial : pourquoi diable la belle refuse-t-elle de céder aux instances de son sauveur Stryangée ? Il est temps de nous tourner vers Nicolas :

« Après que Marmarée, roi des Saces, eut été trucidé, Stryangée tomba amoureux de Zarinaia, d’abord en silence ; le sentiment était réciproque.

[passons sur quelques détails accessoires]

N’y tenant plus, Stryangée s’ouvrit à son eunuque le plus fidèle parmi ceux qui l’accompagnaient. L’eunuque l’encouragea, tout en lui conseillant de jeter aux orties sa grande timidité et de parler à Zarinaia.

Stryangée se laissa convaincre et se rendit en toute hâte auprès de la belle. Celle-ci le reçut avec plaisir. Quant à lui, il tournait beaucoup autour du pot, il poussait de profonds soupirs, il rougissait, mais il finit par lui déclarer que, pris par l’amour, il brûlait d’un ardent désir pour elle.

Zarinaia reçut la nouvelle de manière plutôt positive, tout en ajoutant que, pour elle, cette affaire nuisait à sa réputation ; et elle nuisait encore plus à sa réputation à lui, puisqu’il était marié à Rhoitaia, la fille d’Astibaras, dont on disait qu’elle était beaucoup plus belle que Zarinaia et que de nombreuses autres femmes. »

[voir Nicolas de Damas, fragment 12, cité dans des Extraits compilés sur ordre de l’empereur Constantin VII Porphyrogénète]

Aïe ! Stryangée est donc marié… Zarinaia l’aime, mais elle ne va pas compromettre sa réputation dans une pareille affaire. Elle ne veut pas d’histoires avec l’épouse légitime ; toutefois, elle veut bien accorder à Stryangée toute autre faveur. Voilà qui fait une belle jambe à notre amoureux, qui tombe alors dans un profond désespoir :

« Finalement, il rédigea une lettre et fit jurer à son eunuque de ne rien dire à l’avance à Zarinaia – il avait l’intention de se suicider – mais de lui remettre la missive. »

Ouh ! le vilain ! Puisque Zarinaia ne veut pas de lui, il va se tuer et lui faire porter la responsabilité de cet acte désespéré. Nicolas nous donne une version abrégée du texte même de la lettre ; mais ici, nous avons de la chance : un papyrus égyptien nous a conservé en partie la lettre dans une version plus élaborée qui a bien des chances d’être celle que Ctésias avait recueillie au Ve siècle :

poxy« Stryangée parle à Zarinaia : ‘Moi, je t’ai laissé la vie sauve ; c’est donc toi qui a été sauvée par moi ; or voici que c’est par toi que je péris. Maintenant, c’est moi qui me suis tué : car toi, tu ne voulais pas céder à mes instances.

Pour ma part, je n’ai pas choisi ces malheurs et cet amour : c’est le fait de ce dieu [Éros] commun à toi et à toute l’humanité. Tous ceux qu’il approche avec bienveillance, il leur procure d’innombrables plaisirs et leur apporte de nombreux autres bienfaits ; mais celui dont il s’approche en colère – comme ce fut le cas pour moi – il lui cause de très nombreuses souffrances, et il finit par le détruire complètement dans une déroute absolue. J’en prends à témoin ma propre mort. Je ne te maudirai en rien, mais je t’adresserai la prière la plus juste : si toi tu as agis de manière juste envers moi, …’ »

[voir Papyrus d’Oxyrhynque XXII 2330 (copié au IIe s. ap. J.-C. ; publié en 1954)]

Zut, le rouleau de papyrus s’interrompt, impossible de connaître la suite ! Cela ne nous aura toutefois pas empêchés de partager la douleur et le désespoir de notre amoureux contrarié. Nous conservons ici la trace de la plus ancienne lettre d’amour rédigée en grec. D’autres, très nombreuses, suivront. On continuera de littéralement mourir d’amour, comme en témoigne encore aujourd’hui notre chère Marie-Claire.

[image au sommet de cette page: Auguste Toulmouche La lettre d’amour (1883)]

Pour les incorrigibles, indéfectibles et infatigables lecteurs du texte grec original, vous trouverez tout le nécessaire dans le premier commentaire à cette page.

 

Donner sa vie pour une cause

sacrifice_iphigeniePeut-on, doit-on sacrifier son existence au nom d’une cause qu’on juge noble ? Iphigénie a fait ce choix.

Au cours de l’année 2015, nous avons vécu divers événements qui ont passablement brouillé nos repères. Des dessinateurs à l’humour bête et méchant ont payé de leur vie leur impertinence, au nom de la liberté d’expression. Des assassins bêtes et méchants les ont éliminés, croyant défendre un sentiment religieux. Certains de leurs acolytes ont massacré une foule d’innocents et ont renoncé à vivre, usurpant là aussi – après lavage de cerveau – une étiquette religieuse.

Dans ce fouillis d’idées bizarres et contradictoires, comment s’y retrouver ? Où sont les héros ? Peut-on réellement donner sa vie pour une cause ? Le don de soi désintéressé existe-t-il ? Le cas du sacrifice d’Iphigénie constitue une invitation à la réflexion.

Iphigénie est la fille d’Agamemnon, roi d’Agamemnon. Ce dernier, à la tête d’une coalition de princes argiens, danéens et achéens, part pour Troie afin de reprendre l’épouse de son frère Ménélas. La belle Hélène – car c’est d’elle qu’il s’agit, bien sûr – a suivi un peu trop facilement le beau Pâris, un prince troyen.

La flotte se rassemble à Aulis, sur la côte est de la Grèce, avant de traverser la Mer Égée. Là, pour des raisons sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas, la déesse Artémis se fâche contre Agamemnon et bloque les navires : plus un souffle de vent pour accompagner leur traversée. Un devin révèle alors à Agamemnon que, s’il veut pouvoir lever l’ancre, il devra tout d’abord sacrifier à Artémis sa fille Iphigénie.

Singulier dilemme pour un père : d’un côté, il se doit d’être loyal envers son frère Ménélas, et il ne peut perdre la face vis-à-vis de son armée ; de l’autre, on lui demande bel et bien de sacrifier sa propre fille… Dans un premier temps, le sens du devoir l’emporte. Agamemnon fait venir son épouse et sa fille sous prétexte de marier Iphigénie au héros Achille, mais il s’apprête en fait à laisser égorger la jeune fille. Achille découvre la manœuvre ; il entre dans une colère noire. Finalement, Agamenon, pris de remords, se ravise et renonce à son funeste projet. C’est alors qu’Iphigénie elle-même provoque un retournement de situation inattendu : car elle décide tout de même, de son plein gré, de se laisser sacrifier au nom de l’intérêt général.

Voyons les raisons avancées par Iphigénie à sa mère pour la convaincre d’accepter son choix :

« J’ai décidé de mourir ; mais je veux le faire de manière glorieuse, sans la moindre bassesse. Examine donc la situation avec moi, mère, et vois comme mes paroles sont judicieuses. C’est sur moi que toute la puissance de l’Hellade porte son regard en ce moment, et c’est de moi que dépend que les navires puissent traverser la mer pour semer la désolation chez les Phrygiens ; de moi aussi, que les Barbares ne puissent plus à l’avenir enlever les femmes de la Grèce bienheureuse, et qu’ils paient pour avoir corrompu Hélène, enlevée par Pâris. Voilà tout ce que je sauverai par ma mort, et je jouirai d’une renommée bénie pour avoir donné la liberté à l’Hellade.

En effet, il ne me faut pas m’attacher trop fortement à la vie. Car c’est pour tous les Hellènes, et non pour toi seule, que tu m’as mise au monde. Il y a des milliers d’hommes armés de leurs boucliers, des milliers avec les mains sur leur rame. Leur patrie a subi un outrage, et ils seront prêts à attaquer l’ennemi, à mourir pour l’Hellade, et ma petite vie, toute seule, empêcherait tout cela ? De quel argument légitime disposerais-je pour leur répliquer ?

Et voici une autre raison dont nous devons tenir compte : il ne faut pas qu’Achille se batte avec tous les Argiens pour une femme, et il ne doit pas en mourir. D’ailleurs, un seul homme mérite plus de voir la lumière du jour que dix mille femmes.

Mais si Artémis a décidé de prendre ma vie, m’opposerai-je, moi, une mortelle, à une déesse ? Impossible ! Ma vie, j’en fais don à l’Hellade. Sacrifiez-moi et faites tomber Troie ! Ce sera un monument à ma mémoire pour l’éternité, en guise d’enfants, de mariage et de gloire. »

[voir Euripide, Iphigénie à Aulis 1375-1399]

On est bien loin de ces jeunes banlieusards qui, croyant défendre une cause religieuse, ont en fait opté pour un suicide en feu d’artifice qui leur a permis de surcroît de se défouler à coups de fusils automatiques. Alors que les assassins du Bataclan ont laissé leur vie dans un acte de désespoir, Iphigénie revendique l’intérêt général pour justifier sa propre mise à mort.

Ne soyons toutefois pas dupes : cette Iphigénie en fait presque un peu trop. C’est une héroïne fabriquée par un dramaturge athénien pour un public qui – rappelons-le – est engagé à l’époque dans une guerre sanglante contre les cités du Péloponnèse. La pièce a été mise en scène aux alentours de 408-406 av. J.-C. ; deux ans plus tard, Athènes s’effondrera face à Sparte. Une héroïne qui se sacrifie pour sa patrie, cela tombe particulièrement bien pour encourager des hoplites athéniens à verser leur sang pour la cité.

Iphigénie reflète aussi des positions qui ont contribué à l’étiquette de misogyne collée à Euripide. Quoi ? Une femme ne vaudrait pas dix mille hommes ? Là, Sainte Iphigénie pousse un peu loin l’abnégation. Et en plus, elle veut bien se sacrifier pour éviter qu’Achille n’aille casser la figure à son papa.

Le cas d’Iphigénie montre que, lorsqu’il est question de sacrifier sa vie, les choses ne sont jamais simples. Le désintéressement pur n’existe probablement pas, et l’on pourrait douter qu’il soit même souhaitable.

[image : d’après Corrado Giaquinto, Le sacrifice d’Iphigénie, 1760]

Socrate mis à mort et libéré de la vie

mort socrateCondamné par les Athéniens à boire la ciguë, Socrate considérait cette décision comme une libération : le dieu de la médecine, Asclépios, lui aurait rendu service en faisant agir le poison.

En 399 av. J.‑C., Socrate est condamné par ses concitoyens à absorber le contenu d’une coupe remplie d’un poison mortel, la ciguë. D’après une source tardive, l’acte d’accusation, aurait été le suivant :

« Socrate commet une injustice en ne reconnaissant pas les dieux que reconnaît la cité, et en introduisant d’autres divinités nouvelles ; il commet aussi une injustice en corrompant les jeunes. »

[Voir Diogène Laërce, Vies des philosophes 2.40]

Comme Socrate n’a pas laissé d’écrits, nous en sommes réduits pour l’essentiel à considérer le témoignage de deux de ses disciples, Platon et Xénophon. Chez ces deux auteurs, on perçoit certes les échos du personnage réel de Socrate, mais il faut aussi reconnaître que Platon et Xénophon ont construit la légende de Socrate.

Platon relate notamment les derniers instants du condamné dans le Phédon. Emprisonné dans ce qu’on appellerait aujourd’hui le « couloir de la mort », Socrate attend sereinement le moment où un préposé lui apportera la coupe fatale. Cette sérénité s’expliquerait, nous dit Platon, par le fait que Socrate considérait la vie terrestre comme une entrave dont les dieux devaient nous libérer. Après la mort, l’homme pouvait espérer une série de nouvelles existences qui le mènerait, par paliers, à une condition plus heureuse.

Socrate doit cependant passer à l’acte, ce qu’il fait avec un aplomb étonnant : il saisit la coupe et la vide d’un trait. Au bout d’un moment, tandis qu’il marche pour activer la circulation sanguine, le poison commence à produire son effet :

« Il marchait en rond dans la pièce, puis déclara que ses jambes s’alourdissaient ; enfin il se coucha, suivant les instructions du préposé. Ce dernier, qui lui avait administré le poison, le tâtait par intervalles : laissant s’écouler un moment, il examinait les pieds, puis les jambes. Ensuite, il lui pinça fortement le pied en lui demandant s’il sentait quelque chose ; Socrate répondit que non. Ensuite, on répéta le même geste au niveau des cuisses. Remontant plus haut, le préposé nous indiqua que le corps de Socrate se refroidissait et se raidissait. Le tâtant, il nous dit que, lorsque le poison atteindrait le cœur, alors Socrate s’en irait.

La région du bas-ventre s’était déjà pratiquement refroidie lorsque Socrate se découvrit – il s’était couvert précédemment – et dit (ce furent là ses dernières paroles) : ‘Criton, nous devons un coq à Asclépios. Acquittez-vous de cette dette sans faute !’ »

[Voir Platon, Phédon 117e – 118a]

On pourrait s’étonner de la trivialité des dernières paroles attribuées à Socrate. Pourquoi offrir un coq à Asclépios ? Sans doute pour le remercier du service qu’il a rendu à Socrate en le libérant de la vie. En parfait gentleman, Socrate se soucie jusqu’à son dernier souffle de remercier ceux qui l’on accompagné dans son existence terrestre.

Mais dans le fond, si la vie terrestre était un fardeau, Socrate n’aurait-il pas mieux fait de se suicider ? Il a certes envisagé cette issue ; il considérait néanmoins que les dieux ne permettraient pas d’en finir d’une telle manière : « On dit que cela n’est pas permis » [Voir Platon, Phédon 61c]

Cela n’a pas empêché le poète Callimaque (IIIe s. av. J.‑C.) de composer un petit poème dans lequel il ironisait sur un disciple trop zélé de Socrate :

« Cléombrotos d’Ambracie fit ses adieux au soleil, puis se jeta du haut d’une muraille dans l’Hadès. Il considérait qu’aucun mal ne justifiait de mourir, mais il s’était contenté de lire un seul écrit, le traité de Platon Sur l’âme (c’est-à-dire le Phédon). »

[Voir Callimaque, épigramme conservée dans l’Anthologie palatine 7.471]

Cléombrotos n’avait apparemment pas compris la démarche de Socrate.

[Image : d’après Jean François Pierre Peyron, La mort de Socrate (1790), gravure.]