Un maître tué par son élève

herakles_nbUn élève peu doué ne supporte pas d’être puni par son maître et le tue. Mythe ou réalité ?

Dans une école secondaire genevoise, certains enseignants sont à bout de nerfs : ils ne parviennent plus à tenir certaines classes où les élèves refusent de travailler.

Diverses causes sont alléguées pour expliquer le phénomène : tous les élèves difficiles ont été concentrés dans des classes où ils ont perdu toute estime de soi ; ces mêmes élèves vivent souvent un cauchemar dans des familles cabossées ; parfois, les enseignants sont mal préparés à affronter la situation.

Il y a une maigre consolation pour les enseignants genevois : le phénomène touche de nombreuses écoles dans de nombreux pays. Dans certaines classes françaises, des élèves ne rêvent que de « foutre le bordel en classe ».

On peut toutefois se demander : s’agit-il là d’un phénomène entièrement nouveau ? Probablement pas, si l’on en croit la triste histoire de Linos, l’un des premiers enseignants de l’humanité. Son savoir et son sens de l’innovation ne l’ont en effet pas empêché de finir tué par un élève particulièrement turbulent. Un autre élève de Linos se montre au contraire doué, mais ses bonnes dispositions auront des conséquences catastrophiques. Voyons plutôt ce que nous en dit l’historien Diodore de Sicile (Ier s. av. J.-C.).

« [Le poète épique Dionysios] raconte que, chez les Grecs, c’est Linos qui le premier a inventé les rythmes et les mélodies. De plus, après que Kadmos avait rapporté de Phénicie les signes qu’on appelle les lettres de l’alphabet, Linos fut le premier à les adapter à l’usage de la langue grecque, attribuant à chaque lettre un son et une forme. (…) Linos, qui avait une grande réputation pour ses poèmes et ses mélodies, eut de nombreux élèves. Les plus célèbres furent au nombre de trois : Héraklès, Thamyras et Orphée.

Parmi ces trois, Héraklès essayait d’apprendre à jouer de la cithare, mais il était lent d’esprit et ne pouvait pas assimiler l’enseignement. Linos le punit en le battant, et Héraklès se mit en colère. Il frappa son maître avec la cithare et le tua.

Thamyras, lui, était plus doué et il consacra ses efforts à apprendre l’art des Muses. Toutefois, comme il avait atteint le sommet de l’art du chant, il prétendit qu’il chantait mieux que les Muses. C’est pourquoi les déesses en colère lui retirèrent ses compétences musicales et lui crevèrent les yeux. Cet épisode est confirmé par le témoignage d’Homère, qui dit :

‘Alors les Muses allèrent trouver le Thrace Thamyris et mirent fin à son chant’

et encore :

‘Dans leur colère, elles l’aveuglèrent, le privèrent de son chant divin et lui firent oublier comment jouer de la cithare.’ »

[Diodore de Sicile Bibliothèque historique 3.67]

Quelle ironie : Linos est un vrai savant ; il invente le chant et il met au point l’alphabet grec à partir des caractères que son collège Kadmos a rapportés de Phénicie ; mais il ne parvient pas à transmettre son savoir à ses élèves.

Héraklès, dont la masse musculaire l’emporte largement sur la matière grise, ne supporte pas qu’on le corrige et fracasse la lyre sur son maître. À la décharge d’Héraklès, battre ses élèves n’a jamais été une méthode pédagogique très efficace.

Heureusement, Linos a son petit chouchou, Thamyras (ou Thamyris, l’orthographe fluctue un peu). Il apprend bien, le petit Thamyras, même un peu trop bien, au point qu’il finit par attraper la grosse tête. Aujourd’hui, on dirait que, à force de succès, il a fait un burnout. Il ne parvient plus à toucher sa cithare.

Et Orphée ? Diodore de Sicile nous promet de raconter son histoire dans le détail, ce qu’il fera plus loin, toutefois en omettant de préciser un point important : troisième élève remarquable de Linos, Orphée a mal fini, lui aussi. Chanteur inégalé, il suscitera de la colère et de la jalousie et finira par être mis en pièces par des femmes déchaînées.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Il n’existe manifestement pas de lien direct entre l’habileté d’un maître et sa capacité à transmettre son savoir. Plus le maître se rapproche des dieux par sa compétence, plus il suscite leur jalousie.

[image : Héraklès (à gauche) tue son maître Linos (à droite). Céramique attique, env. 470 av. J.-C. (Staatliche Antikensammlungen München). On remarquera que, dans cette représentation, c’est Linos qui tient la lyre.]