Le salaud m’a quittée pour un homme

kalosTon mec t’a quittée, il te mène en bateau, et en plus il est amoureux d’un autre mec… Une histoire d’aujourd’hui ? Non, un poème de Théocrite, un auteur grec du IIIe s. av. J.-C.

  • Alors, tu es prête pour ce jogging ? Oulalaaaah, ça ne va pas bien du tout : tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : cela fait douze jours que mon mec n’est plus passé me voir.
  • Ne t’inquiète pas : demain, tu passeras à son fitness, chez Tim, tu devrais le trouver, il y est tout le temps.

Cela fait douze jours que le misérable ne vient pas me voir, et il ne sait pas si je suis morte ou vivante. Il n’a même pas frappé à ma porte, le cruel ! C’est sûr, Éros et Aphrodite ont emporté ailleurs son cœur volage. Mais j’irai le voir demain à la palestre de Timagétès, et je l’accablerai de reproches pour la manière dont il me traite.

[Théocrite Idylle 2.4-9]

  • C’est ça, je passerai demain… En attendant, je vais lui ressortir une combine d’un copain qui connaissait un marabout africain. Tu verras, il va la sentir passer !
  • Quoi ? Tu crois à ces histoires de marabout ?
  • Et comment, que j’y crois ! Allez, donne-moi un coup de main, mon mec n’a qu’à bien se tenir.

Pour l’instant, je vais l’envoûter en brûlant des produits. Lune, éclaire-moi de ta belle lumière !

(…) Tout d’abord, griller des grains d’orge dans le feu. Étale-moi ça, Thestylis. Malheureuse, où ton esprit s’est-il envolé ? Vilaine, est-ce qu’il y a de quoi se réjouir de ma situation ? Étale donc et répète ces paroles : « Ce sont les os de Delphis que j’étale. » (…)

Delphis m’a fait souffrir ; alors contre Delphis je brûle du laurier. Et de même que le laurier craque en se consumant dans le feu, sans laisser voir la moindre cendre, de même puisse la chair de Delphis aussi se consumer dans la flamme.

[Théocrite Idylle 2.10-26]

  • Je vais te raconter ce qui s’est passé.
  • Vas-y, ça te fera du bien.
  • Bon, voilà. Une voisine m’avait proposé d’aller regarder le cortège du carnaval. J’avais choisi mes plus belles fringues, et nous avons pris la voiture pour y aller. Nous passions devant le bar Lycon lorsque je regarde par la fenêtre, et tu ne devineras pas ce que je vois…
  • ???
  • Mon mec venait de sortir du fitness Tim avec un autre type, et là j’ai tout de suite compris : ils se regardaient avec un air, ça m’a prise aux tripes ! J’ai fait demi-tour, je suis rentrée chez moi, je ne tenais plus debout. Je suis restée dix jours au lit, incapable de faire quoi que ce soit.

La nourrice thrace de Theumaridas – paix à sa mémoire –, ma voisine d’à côté, m’avait suppliée et implorée d’aller voir le cortège. Et moi, malheureuse, je l’avais accompagnée, vêtue d’une longue tunique de lin, que j’avais recouverte du manteau de Cléarista. (…)

Nous avions déjà fait la moitié du chemin, nous passions devant chez Lycon, lorsque j’ai aperçu Delphis et Eudamippos qui marchaient côte à côte. Ils avaient tous deux une barbe plus blonde qu’une fleur dorée, et leur poitrine était plus brillante que toi, Lune, tandis qu’ils repartaient du gymnase après un bel entraînement.

À leur vue, je suis devenue folle, mon cœur s’est embrasé, pauvre de moi, et ma beauté s’est consumée. Je n’ai plus rien vu du cortège, je ne sais pas comment je suis rentrée à la maison ; mais j’ai été prise d’une fièvre brûlante et je suis restée au lit dix jours et dix nuits.

[Théocrite Idylle 2.70-86]

  • Alors, tu es restée au lit tout ce temps ?
  • Oui, mais au bout de dix jours, j’ai trouvé que ça commençait à bien faire. Le problème, c’est que je ne pouvais pas aller chercher mon mec, trop la honte. Alors j’ai demandé à ma femme de ménage de m’arranger le coup en allant parler à mon mec au fitness Tim.

Ainsi, j’ai raconté toute la vérité à ma servante : « Allons Thesthylis, trouve-moi un moyen de combattre ma pénible maladie. Cet homme de Myndos m’obsède complètement, pauvre de moi. Va à la palestre de Timagétès, et attends-le : c’est là qu’il a ses habitudes, là qu’il aime se poser. (…) Et quand tu le trouveras seul, fais-lui un discret signe de la tête, puis dis-lui ‘Simaitha t’appelle’ et amène-le ici.’ »

[Théocrite Idylle 2.94-102]

  • Et ça a marché ? Il est venu ?
  • Oui, il est venu. J’étais toute chose, il en a un peu profité : il m’a baratinée… Quelle gourde je suis ! J’ai gobé ses histoires, bref, j’ai craqué, et tout ça s’est terminé au lit.
  • Ah ! Ben voilà, tout est bien qui finit bien !

Et lorsque je l’ai vu passer le seuil de ma porte d’un pied léger (…), je suis devenue plus froide que la neige, la sueur coulait de mon front comme une rosée humide, je ne pouvais plus parler, même pas marmonner comme un enfant qui appelle sa maman dans son sommeil. Mon beau corps s’est figé de partout, comme une poupée. (…)

Voilà, il avait fini de parler. Et moi, trop prompte à le croire, je l’ai pris par la main et l’ai couché sur mon tendre lit. Bien vite, peau contre peau, nous fondions, nos visages sont devenus plus chauds qu’avant, et nous échangions de doux murmures. Je ne te ferai pas un long récit, ma chère Lune, l’essentiel s’est bien déroulé et nous avons tous deux pu satisfaire nos désirs.

[Théocrite Idylle 2.103-110 + 138-143]

  • Eh bien non, tout ne va pas pour le mieux : figure-toi que j’entends toujours des rumeurs.
  • Des rumeurs ?
  • Oui, des rumeurs. Mon mec aurait quelqu’un d’autre dans sa vie, mais on ne peut pas me dire si c’est une femme ou un homme. Alors pour l’instant, j’y vais avec les combines du marabout ; mais si ça continue, je passe à la vitesse supérieure. Il y a un type qui m’a appris à mélanger les médocs pour produire un résultat d’enfer. Mon mec n’a qu’à bien se tenir…

Mais aujourd’hui (…), la mère de notre flûtiste Philista et de Melixo est venue me voir. Elle m’a raconté toutes sortes de choses, et notamment que Delphis est amoureux. A-t-il le désir d’une femme ou d’un homme ? Elle ne me l’a pas précisé, mais ce point suffit : il n’arrêtait pas de verser des verres de vin pur à la santé d’Éros, et il a fini par s’en aller, disant qu’il devait décorer une maison avec des guirlandes.

C’est ce que la femme m’a dit, c’est la vérité. Autrefois, il passait me voir trois ou quatre fois par jour, et souvent il laissait chez moi sa fiole d’huile dorienne. Mais maintenant, cela fait douze jours que je ne l’ai pas vu. N’aurait-il pas une autre source de plaisir ? M’a-t-il oubliée ?

Pour l’instant, je vais essayer de l’envoûter avec des charmes d’amour. Mais s’il continue à me faire souffrir, par les Moires, il va devoir frapper à la porte d’Hadès. Je te le dis, maîtresse, voici les vilains poisons que je garde dans mon coffret ; c’est un étranger, un Syrien, qui m’a appris à les préparer.

[Théocrite Idylle 2.145-162]

[image : coupe attique à fond blanc. Deux jeunes gens drapés dans des manteaux. Inscriptions kalos (Il est beau garçon).]

Théocrite et la chaleur de l’été

allegorie_ete_nbTandis que l’Europe somnole sous la canicule, il est temps de prendre un peu de repos. Le poète Théocrite nous accompagnera.

L’été sera chaud dans tous les sens du terme : le thermomètre a taquiné les 40 degrés en Suisse, du jamais vu depuis 1921 ; pendant ce temps, nos amis grecs doivent affronter une crise qui n’incite pas au repos. Qu’ils veuillent néanmoins recevoir le texte présenté ici comme un espoir de temps meilleurs.

Théocrite, poète du IIIe s. av. J.-C., se trouve sur l’île de Cos, à une encablure de la côte de l’Asie Mineure. Dans le récit qui suit, il prend le surnom de Simichidas. Il va, en compagnie de deux amis, participer à une fête – les Thalysies – en l’honneur de la déesse Déméter. En chemin, il rencontre un chevrier.

« Nous n’avions pas encore accompli la moitié du trajet, et le tombeau de Brasilas ne s’était pas encore montré à nous. Or voici que nous rencontrâmes un homme de Cydonia, pourvu d’un talent poétique. En fait, c’était un chevrier, et personne ne s’y serait trompé en le voyant car il avait vraiment l’apparence d’un chevrier. Ses épaules étaient recouvertes de la toison fauve d’un bouc au poil dru, velu et fleurant bon la présure fraîche. Autour du torse, il avait enroulé un vieux vêtement retenu par une ceinture tressée. Dans sa main droite, il tenait une houlette recourbée en olivier sauvage. Il souriait gentiment avec un regard avenant et me dit, le rire aux lèvres : ‘Simichidas, où traînes-tu les pieds en plein midi, à l’heure où même le lézard reste couché à l’abri des murets et où même les alouettes ne volettent pas entre les pierres tombales ? Te hâtes-tu vers un gueuleton auquel personne ne t’a invité ? Ou bien lances-tu un assaut vers le pressoir d’un de tes concitoyens ? Tu marches, et chaque pierre chante sous le coup de tes chaussures !’ »

[voir Théocrite, Idylle 7.10-26]

Simichidas et le chevrier narquois se lancent alors dans un bref échange poétique, puis se séparent bons amis. Sous le soleil, le chemin a été long ; on arrive enfin à destination.

« Au-dessus de nos têtes, des peupliers et des ormes nombreux bruissaient. À côté, une eau sacrée provenant d’une grotte des Nymphes s’écoulait en gargouillant. Sur la frondaison qui faisait de l’ombre, des cigales brûlées par le soleil s’épuisaient en babillage. Le croassement des grenouilles se faisait entendre dans l’épaisseur des ronces. Alouettes et chardonnerets chantaient, la tourterelle émettait son chant plaintif ; les abeilles dorées vrombissaient autour des fontaines. On sentait partout l’odeur d’un riche été, l’odeur des fruits de saison. À nos pieds, des poires ; à nos côtés, des pommes en abondance. Les branches ployaient sous les prunes tombant jusqu’à terre. On descellait des jarres contenant un vin vieux de quatre ans. »

[voir Théocrite, Idylle 7.135-147]

Sous la chaleur, un bel été à tous, et à bientôt.

[image : Allégorie de l’été, école de Peter Candid (XVIIe siècle)]