Thétis : #MeToo

thetisOn a forcé la déesse Thétis à partager la couche d’un homme. Des années plus tard, elle s’en plaint amèrement. Existe-t-il vraiment une « douce violence » ?

D’un côté, nous avons Maître Bonnant, jamais en panne de mauvaise foi, qui carbure au « consentement revisité » des victimes présumées de son célèbre client. Il décrit aussi le rapport de séduction comme une « douce violence faite à l’autre ». De l’autre côté, des femmes manifestent leur inquiétude face à une dérive politiquement correcte : elles veulent défendre « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ».

Dans ce tourbillon de déclarations, de révélations et de démentis, le citoyen ordinaire en perdrait facilement son latin – ou son grec. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme de juriste ou un doctorat en philosophie pour comprendre qu’une saine séduction suppose de laisser la possibilité à l’autre de refuser, tandis que la contrainte, la manipulation ou l’abus de faiblesse engendrent la souffrance.

Si le poète Homère faisait déjà mention d’une contrainte imposée à Thétis, cela montre bien que la question taraude l’esprit de hommes depuis quelques millénaires. Thétis, déesse marine, figure dans un oracle qui prédit que le fils qui naîtra de ses entrailles sera plus puissant que son père. Le grand Zeus, qui a pourtant pris une sérieuse option sur la fuyante créature, renonce à son projet : il craint trop qu’un rejeton ne fasse basculer son trône. C’est pourquoi il impose à Thétis de s’unir à un mortel, Pélée. De cette union naît le héros Achille, source de bien des soucis pour sa divine mère. Voici comment elle décrit la situation à un autre dieu, Héphaïstos :

« Héphaïstos, parmi toutes les déesses qui habitent l’Olympe, en est-il une qui ait subi autant de pénibles souffrances dans son âme que celles que Zeus, le fils de Kronos, m’a infligées, à moi seule entre toutes ? Seule parmi les déesses marines, j’ai été livrée à un homme pour être domptée : ce fut Pélée, le fils d’Éaque, et j’ai enduré la couche d’un homme à mon corps défendant. Pélée gît désormais dans son palais, accablé par la pénible vieillesse. »

[Homère Iliade 18.429-441]

Thétis a perdu sur tous les plans : d’abord, elle a dû coucher avec cet homme dont elle ne voulait pas ; ensuite, Pélée a vieilli tandis qu’elle restait éternellement jeune. Tout cela sur décision de Zeus, le patriarche qui a bien compris que la séduction recèle des pièges. Zeus a su se retenir de commettre une « douce violence », mais il ne le fait que pour sauvegarder son pouvoir. Au passage, il provoque le malheur de Thétis ; de cela, il ne se soucie guère.

Dans un autre récit, conservé par l’Hymne homérique à Aphrodite, le poète évoque l’autre versant de la question, celui de la séduction. La déesse Aphrodite est bien connue pour soumettre tous les humains aux lois de l’amour. Seules trois déesses savent lui résister : Athéna, Artémis et Hestia ; Zeus en personne ne peut pas s’opposer aux dures contraintes qu’Aphrodite lui impose.

« [De ces trois déesses, Aphrodite] ne saurait fléchir l’âme, et elle ne pourrait les tromper. Les autres, en revanche, dieux bienheureux ou mortels humains, n’ont aucun moyen d’échapper à l’emprise d’Aphrodite. Elle a même égaré l’esprit de Zeus, celui qui manie la foudre avec plaisir, bien qu’il soit le plus grand et qu’il ait reçu les plus grands honneurs. À sa guise, Aphrodite a trompé son intelligence et l’a uni sans difficulté à des femmes mortelles, à l’insu d’Héra, qui est la sœur et l’épouse de Zeus. Pourtant, Héra se distingue des déesses immortelles par son apparence. En la concevant avec Rhéa, sa mère, Kronos aux pensées retorses l’a couverte de gloire, et Zeus, dont les pensées sont inépuisables, en a fait sa parèdre respectée, parce qu’elle lui est dévouée. »

[Hymne homérique à Aphrodite 33-44]

Chacun aura compris que, lorsque Zeus délaisse sa fidèle Héra et abuse de son ascendant pour déflorer une jeune vierge innocente, ce n’est pas de sa faute : il est contraint par les lois impérieuses d’Aphrodite. Maître Bonnant devrait retenir ce point, cela lui sera utile dans les semaines à venir.

Toujours est-il que Zeus, qui n’est tout de même pas le dernier des imbéciles, décide de se venger d’Aphrodite. Il va en faire l’arroseuse arrosée en la rendant elle-même amoureuse d’un mortel, Anchise.

« Alors Zeus jeta dans le cœur d’Aphrodite le doux désir de s’unir à un homme mortel. Il voulait que, dès que possible, même elle ne puisse se tenir à l’écart du lit d’un mortel. Il fallait éviter que la souriante Aphrodite, dans un doux éclat de rire, se vante parmi tous les dieux d’avoir uni des dieux à des femmes mortelles, lesquelles auraient mis au monde des fils mortels pour les immortels ; il ne fallait pas non plus qu’elle raconte qu’elle avait uni des déesses à des hommes.

Donc Zeus jeta dans son cœur un doux désir pour Anchise. À l’époque, celui-ci faisait paître ses vaches sur les hauteurs de l’Ida aux nombreuses sources. Par son apparence, il ressemblait à un dieu. Or la souriante Aphrodite tomba amoureuse de lui dès qu’elle l’eut aperçu, et un impérieux désir s’empara de son âme. »

[Hymne homérique à Aphrodite 45-57]

De cette union, provoquée par Zeus, naîtra le héros Énée.

Que retenir de tout cela ? Si l’on en croit les poètes grecs, même la déesse qui préside à l’amour ne saurait se soustraire aux lois dont elle a la charge. Elle peut certes contraindre Zeus à coucher avec des filles, mais lui aussi peut la jeter dans les bras d’un homme, qu’elle le veuille ou non. Lorsque séduction et contrainte se côtoient, le malaise est prévisible, du temps de Thétis comme aujourd’hui.

[image: Pélée enlève Thétis ; vase attique trouvé à Vulci (Étrurie, Italie) env. 490 av. J.-C.]

Le héros Phokos pleure les phoques de Salamine

monk_sealUne marée noire s’est répandue sur la côte grecque en face d’Athènes. Les phoques de l’île de Salamine, hôtes de la région depuis des millénaires, sont en danger.

Un pétrolier ancré au large d’Athènes coule ; il déverse dans le Golfe Saronique 2500 tonnes de mazout et de carburant pour navires. Les autorités helléniques réagissent lentement et, pendant ce temps, la marée noire atteint les rives de l’île de Salamine, en face d’Athènes. Le nom de Salamine est associé en premier lieu à une bataille navale qui a vu les Athéniens remporter une victoire éclatante sur la flotte perse en 480 av. J.-C. ; mais on peut aussi se rappeler que l’île abrite une colonie de phoques, lesquels ne survivront pas à un bain de pétrole.

Ces phoques sont installés dans le Golfe Saronique depuis des temps immémoriaux. Dans la mythologie grecque, il existe même un personnage du nom de Phokos dont le destin est étroitement lié à la région. Transportons-nous dans l’île voisine d’Égine, où nous retrouvons le héros Éaque. Avant qu’Égine ne soit une île, c’est une jeune et belle nymphe qui donnera son nom à l’île.

« Zeus s’unit à Égine, fille du fleuve Asopos, et il engendre Éaque. Ce dernier prend pour épouse Endéis, fille de Skiron, qui lui donne Télamon et Pélée. Plus tard, Éaque a une nouvelle union, avec Psamathé, fille de Nérée. Psamathé s’est transformée en un phoque parce qu’elle ne veut pas faire l’amour avec Éaque ; ce dernier engendre cependant un enfant, Phokos, que Pélée a tué par intrigue parce qu’il avait battu Pélée et Télamon aux concours athlétiques. »

[texte tiré d’un commentaire marginal (scholie) d’un manuscrit de l’Andromaque d’Euripide, vers 687; texte original en grec au bas de cette page]

phokos

Sur cette image, on voit le nom de Phokos (à l’accusatif, Phôkon) sur un papyrus grec d’Égypte qui raconte plus ou moins la même histoire.

Résumons : Éaque, fils d’une nymphe de la région, tente de violer Psamathé. Or celle-ci est une nymphe marine qui possède la faculté de changer de forme lorsqu’on veut la contraindre. C’est ce qu’elle fait ; cependant, alors qu’elle a pris la forme d’un phoque, Éaque parvient à ses fins. De cet ébat zoophile naît Phokos, le fils de la nymphe-changée-en-phoque. Plus tard, les demi-frères de Phokos, Pélée et Télamon, tuent Phokos parce qu’ils sont jaloux de lui après qu’il les a battus dans un concours sportif.

Mais où est passée l’île de Salamine dans tout cela ? Ne sommes-nous pas à Égine, une île voisine ? Il faut aller chercher la suite de l’histoire auprès d’une autre source.

« Comme Phokos se distinguait dans les jeux, ses frères Pélée et Télamon formèrent un complot contre lui : le sort désigna Télamon qui, pendant qu’ils s’entraînaient ensemble, l’atteignit à la tête avec un disque et le tua, puis il emporta le corps avec l’aide de Pélée et le cacha dans une forêt. Mais le meurtre fut découvert et, punis d’exil par Éaque, ils furent chassés d’Égine. Télamon se rendit à Salamine auprès de Kychrée, le fils de Poséidon et de Salamine, fille d’Asopos. »

[pseudo-Apollodore Bibliothèque 3.12.6]

Suite au meurtre de Phokos, Télamon quitte donc l’île d’Égine pour celle de Salamine, à quelques kilomètres de là. Si vous avez fait attention à la généalogie, vous aurez remarqué que Télamon trouve refuge auprès de son oncle : Kychrée et Éaque sont en effet les fils respectifs des nymphes Salamine et Égine. Quant à Pélée, il file en Grèce centrale, où il s’unit à une autre nymphe marine, non consentante comme il se doit, Thétis. De cette union naît le héros Achille.

Que conclure de tout cela ? Si l’on en croit nos sources anciennes, les phoques mis en danger par la marée noire récente seraient les lointains descendants des divinités marines qui habitaient le Golfe Saronique dès l’époque des héros de la mythologie grecque. Protégeons-les, ils auraient bien des choses à nous raconter.

[images : au sommet de la page, un phoque moine (les puristes me feront remarquer qu’il vient d’Hawaii; les phoques moines grecs sont plus discrets et ne se laissent pas volontiers photographier). Au bas de la page, carte de répartition du phoque moine en Méditerranée.]

 

Monachus_monachus_distribution

 

Ah oui, le texte grec de la scholie à l’Andromaque d’Euripide, pour ceux et celles qui sont disposés à mouiller leur chemise pour affronter le texte original:

Ζεὺς συνελθὼν Αἰγίνῃ τῇ θυγατρὶ Ἀσωποῦ τοῦ ποταμοῦ γεννᾷ Αἰακόν· Αἰακὸς δὲ λαβὼν γυναῖκα Ἐνδηίδα τὴν Σκίρωνος τεκνοῖ Τελαμῶνα καὶ Πηλέα. εἶτα πάλιν μίγνυται Αἰακὸς Ψαμάθῃ τῇ Νηρέως εἰς φώκην ἠλλαγμένῃ διὰ τὸ μὴ βούλεσθαι συνελθεῖν αὐτῷ καὶ τεκνοῖ ἐκ ταύτης παῖδα τὸν Φῶκον ὃν ὁ Πηλεὺς ἀνεῖλεν ἐπιβουλεύσας διὰ τὸ ἐν τοῖς ἀγῶσι διαφέροντα αὐτὸν εἶναι Πηλέως καὶ Τελαμῶνος.