Virus Ebola : êtes-vous plutôt Sophocle ou Thucydide ?

V0015953 A Binsa sorcerer or shaman, Congo. Halftone.Le virus Ebola touche la République démocratique du Congo. Face à l’épidémie, les accusations de sorcellerie entravent le travail des autorités sanitaires. Faut-il adopter l’approche de Sophocle ou celle de Thucydide ?

Au Congo, des personnes atteintes du virus Ebola préfèrent prier que de recourir à des soins médicaux. La maladie serait la conséquence d’un mauvais sort jeté sur un village. Cela ne signifie pas pour autant que tous les Congolais raisonnent selon le même système de croyance : de nombreuses personnes sont en effet convaincues de l’utilité d’une approche sanitaire rigoureuse.

La coexistence, au sein d’une même société, de systèmes de croyances différents et parfois contradictoires n’est pas un fait nouveau. Autour de 429 av. J.‑C., le dramaturge athénien Sophocle met en scène sa meilleure tragédie : dans Œdipe Roi, la cité de Thèbes est frappée par une épidémie dont Œdipe, sans le savoir, porte la responsabilité. Pour avoir tué son propre père, il a provoqué une souillure qui rejaillit sur tous les Thébains.

Au même moment, les Athéniens sont engagés dans la Guerre du Péloponnèse. Forcés de s’entasser à l’intérieur des fortifications de la ville, ils doivent affronter une épidémie que l’on a traditionnellement appelée la « peste d’Athènes ». Variole, rougeole, typhoïde ? Les savants modernes restent divisés sur la question. Pour l’essentiel, cette épidémie nous est connue par la description que nous en fait Thucydide.

Deux systèmes de croyance s’affrontent dans une cité qui passe pour abriter les meilleurs esprits du moment. Dans les années qui précèdent l’éclatement de la guerre, les plus grands penseurs du monde grec se pressent à Athènes pour partager leurs idées, dans une atmosphère d’audace intellectuelle. La médecine n’échappe pas aux réflexions de ceux que l’on a appelés les sophistes.

Revenons-en à Sophocle et à son Œdipe Roi. La pièce s’ouvre sur les déclarations d’un prêtre qui décrit la situation préoccupante de la cité de Thèbes.

« Œdipe, roi de mon pays, tu nous vois tous blottis vers tes autels. Les uns n’ont pas encore la force de voler loin, les autres sont chargés par la vieillesse. Moi, je suis prêtre de Zeus ; et voici un détachement de jeunes gens.

Le reste du peuple se tient sur les places publiques, portant des guirlandes, près des deux temples de Pallas [Athéna] et de l’oracle d’Isménos rendu par des cendres. Car la cité, comme tu peux le constater, est déjà bien ébranlée ; elle ne parvient plus à relever la tête des gouffres et des sanglants remous. Elle dépérit par le grain qui sort de sa terre, elle dépérit parmi les troupeaux au pâturage, ainsi que dans les ventres des femmes qui n’arrivent plus à enfanter. La flamme du dieu sévit sur la cité, maudite épidémie ! Sous son effet, la demeure de Kadmos se vide, et le sombre Hadès s’emplit de gémissements et de lamentations. »

[Sophocle Œdipe Roi 14-30]

Après cette entrée en matière lugubre, Œdipe reçoit la visite de son beau-frère Créon, qui lui rapporte une explication à la situation, sous la forme de l’oracle d’Apollon.

  • Je vais donc dire le message que j’ai entendu de la part du dieu. Phoibos [Apollon] nous enjoint, sans détour, d’éloigner de notre sol la souillure qu’il nourrit. Il ne faut pas entretenir un mal qui deviendrait incurable.
  • Par quelle purification ? Et de quelle nature est la souillure ?
  • Il faut bannir les coupables, ou alors compenser le meurtre par un meurtre, puisque c’est du sang qui affecte notre cité.
  • Qui est mort, si l’on en croit les dénonciations du dieu ?
  • Ô roi, autrefois Laïos régnait sur cette terre, avant que tu n’en prennes le commandement.
  • Je sais, on me l’a dit ; mais lui, je ne l’ai pas connu.
  • C’est sa mort que le dieu nous enjoint clairement de venger sur les meurtriers.

[Sophocle Œdipe Roi 95-107]

Chez Sophocle, l’épidémie est causée par une souillure : un homme a été tué, il faut réparer ce crime avant que le mal ne s’étende à toute la cité de Thèbes. Voyons maintenant comment Thucydide décrit l’épidémie qui s’est abattue sur Athènes.

« Seulement quelques jours après l’arrivée [des ennemis] en Attique, la maladie commença à se manifester parmi les Athéniens. On rapporte que, précédemment, elle avait frappé plusieurs fois ailleurs, en particulier à Lemnos et en d’autres emplacements ; mais nulle part, de mémoire d’homme, l’épidémie ne s’était révélée aussi destructrice.

Les médecins, confrontés pour la première fois à cette maladie, étaient désemparés. De plus, eux-mêmes tombaient d’autant plus facilement victimes qu’ils étaient en contact avec les malades. Aucun moyen humain n’était efficace. Les procédures de supplication dans les temples, les oracles et les autres lieux saints étaient sans effet, et l’on finit par y renoncer car le mal avait pris le dessus. »

[Thucydide 2.47.3-4]

Chez l’historien athénien, on peut reconnaître une approche double : les médecins sont utilisés en première ligne, mais ils contractent eux-mêmes la maladie ; en outre, on essaie tout de même les moyens traditionnels de supplications aux dieux, mais rien n’y fait. Ce qui frappe ici, c’est l’absence d’une explication reposant sur une quelconque souillure. En revanche, Thucydide a bien reconnu que l’épidémie provient d’un foyer externe, et qu’elle s’est développée de manière particulièrement virulente dans les murs d’Athènes. Malgré cette situation désastreuse, l’épidémie a fini par se résorber. Les Athéniens n’ont pas été décimés et ils ont ainsi pu continuer à se battre avec leurs voisins pendant tout une génération.

Et les Congolais dans tout cela ? Entre Sophocle et Thucydide, à eux de décider quelle approche ils choisiront. On leur souhaite surtout que l’épidémie ne dure pas.

[image : un sorcier Binsa (Congo)]

Adieu à la confidentialité

clipart-mail-message-1560x1560Tous nos courriers peuvent être interceptés, toutes nos données confidentielles finissent tôt ou tard entre les mains de tiers.

Le récent scandale autour de Facebook n’a fait que souligner un fait bien connu : lorsque nous communiquons avec des tiers, rien ne peut garantir la confidentialité de nos échanges électroniques. Nos données personnelles peuvent finir entre les mains d’inconnus, tandis que nos courriels risquent à tout moment de finir sur la place publique.

Comment réagir ? Revenir à des messages sur papier ? C’est probablement une mauvaise idée : les héros grecs s’envoyaient déjà des courriers confidentiels, mais de tels envois pouvaient être interceptés.

Commençons avec l’histoire de Bellérophon. Ce héros vivait en Argolide, au service du roi Proitos. Or la reine était amoureuse de Bellérophon et voulait coucher avec lui. Devant le refus de notre héros, l’épouse de Proitos fit croire à son mari que Bellérophon avait cherché à la séduire. Le roi, furieux, décida de se débarrasser de celui qu’il croyait être son rival. Voici ce qu’Homère nous raconte à ce propos :

« [Proitos] reculait devait l’idée de le tuer car il était pris par un scrupule religieux. Il envoya donc Bellérophon en Lycie en lui confiant un message fatal : sur une tablette pliée, il avait gravé un message porteur de mort, qu’il lui demanda de montrer à son beau-père pour que Bellérophon périsse. »

[Homère Iliade 6.167-171]

Ce passage contient l’ébauche d’un système de transmission de messages confidentiels : il s’agit d’une tablette pliée en deux et vraisemblablement protégée par un sceau. Bellérophon transporte le message, mais ne peut pas l’ouvrir. Il ignore donc que Proitos demande à son beau-père en Lycie de se débarrasser de Bellérophon.

Que se passe-t-il lorsque le porteur du message enfreint la confidentialité et ouvre la tablette ? Il faut se tourner vers l’historien Thucydide pour trouver un tel cas.

« [Un messager] s’était rendu compte qu’aucun des messagers qui l’avaient précédé n’était rentré, ce qui l’effraya. Il contrefit donc le sceau (qui fermait le message) pour que, s’il s’avérait qu’il s’était trompé ou si l’expéditeur lui redemandait la lettre pour y apporter une modification, son indiscrétion passe inaperçue. Il ouvrit le message, dans lequel ses soupçons s’avérèrent fondés : il y trouva un ordre de supprimer le messager. »

[Thucydide 1.132]

En accédant au contenu de la lettre qu’il portait, le messager a donc sauvé sa peau. Or ce message contient aussi la preuve que l’expéditeur est un traître à sa patrie. Le messager se transforme alors en lanceur d’alerte et dénonce son maître aux autorités, ce qui produira le premier cas d’écoutes secrètes.

L’histoire de Bellérophon, à laquelle répond l’anecdote rapportée par Thucydide, met en évidence un problème fondamental : quelles sont les limites de la confidentialité ? Est-il justifié d’ouvrir un courrier pour prévenir une éventuelle action criminelle ? Mais alors, ne devrait-on pas ouvrir tous les courriers puisqu’on ne sait pas à l’avance lesquels contiendraient des éléments compromettants ?

Laissons le dernier mot à Ménélas, qui intercepte un message confié à un serviteur par Agamemnon.

« Le serviteur : ‘Tu n’avais pas le droit d’ouvrir le message que je portais !’

Ménélas : ‘Mais toi, tu n’avais pas à porter un message qui causait un préjudice à tous les Grecs !’ »

[Euripide Iphigénie à Aulis 307-308]

L’authentique sépulture d’un vrai héros antique

brasidas_bwLes restes d’un célèbre général spartiate exposés dans un musée du nord de la Grèce, à Amphipolis.

  • Tu as vu cette boîte ?
  • Ignare ! Ce n’est pas une boîte, c’est une urne funéraire !
  • Ah bon ? Ils ont mis les cendres de quelqu’un là-dedans ?
  • Oui, et pas n’importe qui : si j’en crois mon guide, il s’agirait des restes du général spartiate Brasidas.
  • Brasidas ? Connais pas.
  • Mais si, tu sais bien : Brasidas était allé taquiner les Athéniens dans le nord de la Mer Égée, pour leur mettre un peu la pression. C’est l’historien Thucydide qui nous raconte ça.
  • Ah non ! Tu ne vas pas recommencer ! Chaque fois que nous mettons les pieds dans un musée, tu dois me faire un cours d’histoire…
  • Bien, je ne te raconterai pas la tuile qui est tombée sur le pauvre général Thucydide.
  • Attends voir : ce Thucydide, c’est un historien ou un général ?
  • Les deux, mon capitaine ! En fait, il commandait les troupes athéniennes qui auraient dû défendre Amphipolis – c’est exactement là où nous nous trouvons maintenant. Mais voilà que Thucydide n’était pas sur place au bon moment, et le Spartiate Brasidas en a profité pour lui chiper Amphipolis.
  • C’est un peu embêtant, ça…
  • Un peu, oui. Et les Athéniens n’ont pas beaucoup apprécié ce dérapage. Ils ont donc envoyé le brave Thucydide en exil. Ça lui aura au moins donné un peu de temps libre pour écrire ses Histoires.
  • Mais Brasidas, dans tout cela, si son urne funéraire se trouve ici sous mes yeux, ça veut dire qu’il est mort à Amphipolis ?
  • Eh oui, et devine qui nous raconte cela ? Thucydiiiiiide !
  • Je parie que tu t’es encombré d’une édition complète de Thucydide, que tu vas me la sortir de ta poche et me faire la lecture…
  • Comment as-tu deviné ? Écoute plutôt : les Athéniens sont aux portes d’Amphipolis, et Brasidas va opérer une sortie – la dernière de son existence. Thucydide précise auparavant, en parlant du collègue qui lui a succédé à la tête de l’armée athénienne devant Amphipolis : « On annonça [au général athénien], qui était parti en reconnaissance, que l’on voyait toute l’armée ennemie dans la ville et que, par-dessous les portes, on apercevait beaucoup de jambes de chevaux et de pieds d’hommes. »
  • Ils sont malins, tes Athéniens : ils sont allés guigner sous les portes de la ville !
  • Nom d’un sycophante du Parnasse, si tu m’interromps tout le temps, je n’aurai pas fini ma lecture avant la fermeture du musée… Écoute, maintenant.

« [Brasidas] se rua contre les Athéniens, terrifiés par le désordre dans leurs propres rangs et tétanisés par l’audace de l’adversaire ; il mit en déroute le centre de l’armée [athénienne]. (…)

[Tandis que l’aile gauche athénienne] cédait déjà, Brasidas passait vers l’aile droite lorsqu’il fut blessé. Les Athéniens ne se rendirent pas compte qu’il était tombé ; les soldats qui se tenaient près de lui le soulevèrent et l’emmenèrent. (…)

Brasidas, qu’on avait sorti du champ de bataille, respirait encore quand on l’eut mis à l’abri en ville. Il put se rendre compte que ses troupes étaient en train de remporter la victoire, et peu après il mourut. (…)

Après cela, tous les alliés en armes firent des funérailles officielles à Brasidas ; ils l’ensevelirent dans la ville, à l’entrée de l’agora actuelle. Les gens d’Amphipolis entourèrent sa sépulture d’une barrière et accomplirent désormais des sacrifices pour lui, comme à un héros. Pour l’honorer, ils organisèrent des jeux et des sacrifices annuels. »

[Thucydide 5.10 – 11 (extraits)]

  • Alors, si j’ai bien compris, des archéologues ont retrouvé la sépulture de Brasidas à l’intérieur de l’enceinte de la ville d’Amphipolis ?
  • Oui, c’est à peu près ça.
  • Mais a-t-on trouvé le nom de Brasidas sur la sépulture ?
  • Ahem ! Pour être tout à fait honnête, certains spécialistes pensent que ça pourrait être Brasidas, mais d’autres n’en sont pas sûrs du tout. Attends, j’ai aussi emporté dans mes bagages un commentaire scientifique complet de Thucydide en trois volumes. Nous allons vérifier ce qu’ils disent là-dessus.
  • Pitié, range ça tout de suite ! Pour une fois que ça commençait à m’intéresser, tes vieilles histoires…

[image : l’urne de Brasidas au Musée archéologique d’Amphipolis ; © P. Schubert]

Mis sous écoute par les magistrats de Sparte

L0025675 Kircher, A., "Phonurgia nova...", eavesdroppingLes Suisses s’apprêtent à voter sur un renforcement des mesures de surveillance policière. Le procédé est ancien : les magistrats de Sparte procédaient à des écoutes secrètes au Ve siècle av. J.-C.

Face à un sentiment généralisé d’insécurité, les autorités suisses ont décidé de légiférer : il s’agit de mettre en place les bases légales permettant à la police d’étendre ses investigations dans des domaines nouveaux. La nouvelle Loi sur le renseignement sera soumise au référendum du peuple le 25 septembre 2016. Ainsi, nos gardiens de la paix pourront, si la nouvelle loi est acceptée, poser des micros dans des lieux privés ou s’introduire dans l’ordinateur de particuliers pour surveiller des activités considérées comme suspectes ; autrement dit, si la sécurité intérieure ou extérieure est considérée comme étant menacée, ou si des intérêts nationaux d’importance sont mis en péril.

La nouvelle loi suscite évidemment la controverse. Les défenseurs des libertés civiles voient en effet se réaliser le programme décrit par George Orwell dans 1984 : il ne sera bientôt plus possible d’interagir avec autrui sans courir le risque d’être surveillé par une instance policière. Des garde-fous existent, certes, mais la structure que l’on met en place pourrait facilement être pervertie par des personnes peu soucieuses de l’État de droit.

Surveiller des suspects à leur insu : quel magistrat n’a pas un jour rêvé d’avoir cette faculté ? Au lendemain des guerres médiques, qui ont opposé les cités grecques à l’empire perse, les autorités de Sparte ont dû prendre des précautions contre l’un de leurs plus illustres sujets. Le général Pausanias, commandant en chef de l’armée qui a écrasé l’infanterie perse à Platées en 479, s’est laissé emporter par son orgueil. L’historien Thucydide nous apprend que Pausanias, fier de sa victoire, aurait tenté une alliance secrète avec Xerxès, roi des Perses : il aurait proposé de lui livrer la Grèce ; en échange, il aurait épousé la fille du roi.

La rumeur court, mais les magistrats spartiates manquent de preuves pour confondre un général encore auréolé du prestige de sa victoire à Platées. Un serviteur de Pausanias le trahit et remet une lettre compromettante entre les mains des autorités. Il n’a pas vraiment le choix car la lettre contient aussi un ordre visant à faire supprimer ce même serviteur. C’est alors que les éphores – les plus hauts magistrats de la cité – décident de placer Pausanias littéralement sous écoute. Le téléphone n’existe pas encore, mais on imagine le stratagème suivant.

« Une fois que le serviteur eut montré la lettre aux éphores, ils furent désormais plus convaincus. Cependant, ils voulaient encore entendre de leurs propres oreilles un aveu de la bouche de Pausanias. Ils conçurent donc un stratagème par lequel le serviteur se rendit en suppliant au Cap Tainare [à l’extrémité sud du Péloponnèse, où se trouve un sanctuaire de Poséidon]. Il y monta une cabane en deux parties séparées par une cloison, et il dissimula quelques éphores à l’intérieur. Pausanias vint le trouver et lui demanda le motif de sa supplication.

Les éphores, eux, entendaient tout clairement : le serviteur lui reprochait le contenu de sa lettre et lui détaillait tout le reste point par point ; en le servant dans ses contacts avec le roi de Perse, il ne l’avait jamais compromis, mais il se trouvait récompensé par la mort, tout comme de nombreux autres de ses serviteurs. Pausanias reconnut les faits. Pour l’instant, il voulait éviter que son serviteur ne reste sur sa colère. Il lui donna des garanties pour qu’il puisse ressortir du sanctuaire et lui demanda de se mettre en route au plus vite afin d’éviter de faire rater l’affaire.

Les éphores entendirent clairement (les déclarations de Pausanias) et s’en allèrent. Ils étaient désormais sûrs de leur coup et se préparèrent à le faire arrêter en ville. »

[voir Thucydide 1.133]

La série policière ne s’arrête pas là : en effet, il y a une taupe parmi les éphores. Un informateur bienveillant balance l’information à Pausanias, qui parvient à échapper à l’arrestation. Il se réfugie dans un autre sanctuaire, en ville de Sparte, d’où les éphores ne parviennent pas à le déloger. Ils l’assiègent et l’affament ; au moment où il va rendre son dernier soupir, ils parviennent à l’extirper du sanctuaire, évitant ainsi de souiller les lieux par la présence d’un mort.

Était-il nécessaire de placer Pausanias sous écoute ? On pourrait hurler à l’abus d’autorité et dire que les éphores ont voulu piéger un général qui ne demandait qu’à préserver sa vie privée. Les défenseurs d’une approche légaliste rétorqueraient que les Spartiates n’ont utilisé les écoutes que pour confirmer un  soupçon déjà bien étayé par la présence d’une lettre compromettante. Il n’existe pas de solution simple à ce dilemme.

Les Suisses devront néanmoins se prononcer sur la question : veulent-ils, au nom de la sécurité, élargir le mandat qu’ils accordent à leurs services de police, ou au contraire souhaitent-ils préserver la sphère privée ?

[image : Phonurgia nova]

Mesures expéditives : et le peuple fut rassuré…

OLYMPUS DIGITAL CAMERALorsque le peuple se sent menacé, il réagit souvent de manière émotionnelle. Gare aux mesures expéditives, qui – avec le recul – peuvent s’avérer des remèdes pires que les maux qu’ils sont censés pallier.

Les événements dramatiques que nous vivons depuis le début de l’année 2015 ont sérieusement ébranlé l’opinion publique : face à des attaques imprévisibles, lorsque des fanatiques se font exploser au milieu d’une foule ou massacrent des innocents à coups de fusils automatiques, que pouvons-nous faire ? Augmenter la sécurité, pardi ! Durcir les lois, voyons ! Et si cela ne suffit pas, tant pis pour les lois, donnons carte blanche aux forces de l’ordre car ce qui compte en premier lieu, c’est notre sécurité. C’est ainsi que l’on justifie l’état d’urgence, et qu’on le prolonge aisément.

La réaction américaine aux attentats du 11 septembre 2001 a prouvé de triste manière où mène une telle approche : en représailles à cet acte de barbarie, on a tué des milliers de combattants et de civils, on a emprisonné d’innombrables personnes que l’on a soumises à la torture, on a élargi les compétences des divers corps de police, on a autorisé des opérations secrètes et illégales, le tout au nom de notre sécurité. Le résultat ? C’est encore pire qu’avant.

Après la récente attaque à Bruxelles, on entend à nouveau s’élever des voix qui suggèrent – pour l’instant à demi-mots – que le temps est venu de passer à des méthodes plus musclées, et tant pis si nous bafouons les principes mêmes sur lesquels nos États modernes sont bâtis : le respect de la personne, la liberté individuelle, la présomption d’innocence, le droit à un traitement équitable ou encore le refus de la discrimination.

Il ne saurait être question de proposer ici une solution globale à cette situation complexe. Un exemple tiré de l’histoire athénienne devrait néanmoins nous mettre en garde contre les solutions expéditives : lorsque le peuple se sent menacé, il peut parfois réagir de manière abrupte, au mépris du respect des individus.

L’histoire se situe en 415 av. J.-C. Les Athéniens sont engagés dans une lourde guerre contre des cités du Péloponnèse et s’apprêtent à lancer leur flotte contre Syracuse, une cité sicilienne alliée des Péloponnésiens. Peu de temps avant le départ, alors que la tension doit déjà être assez considérable, voici qu’éclate un scandale : des inconnus ont, pendant la nuit, mutilé des piliers hermaïques placés aux carrefours des rues.

herm_nbComme le montre l’image, un pilier hermaïque (on dit aussi simplement un Hermès) ressemble par sa forme générale à mince frigo. Il est taillé dans la pierre, porte à son sommet le visage du dieu Hermès barbu. Mais la caractéristique la plus frappante d’un pilier hermaïque, c’est qu’il est pourvu d’un pénis en érection, cible évidente pour des vandales en état d’ébriété. Avec le recul, on peut se dire que c’est ce qui a dû se passer : des membres de la jeunesse dorée athénienne ont sans doute abusé du vin ce soir-là et, en parcourant les rues de la cité, ont cassé tous ces mâles attributs qui se présentaient à leur furie destructrice.

Le lendemain matin, cependant, le réveil est dur pour les Athéniens, lesquels ne prennent pas l’affaire à la légère. Loin de songer à aller demander à leurs fistons ce qu’ils avaient fait la nuit passée, les braves citoyens imaginent aussitôt qu’il s’agit d’une conspiration ourdie contre la démocratie : ce sont soit de vilains oligarques, soit des partisans du rétablissement de la tyrannie qui ont fait le coup !

Pour aggraver la situation, les premiers éléments de l’enquête révèlent que des fêtards se sont aussi amusés à parodier des célébrations très sacrées en l’honneur des deux déesses d’Éleusis, Déméter et Perséphone. Il n’en faut pas plus pour que les Athéniens se persuadent qu’on veut renverser l’État. La réaction ne se fait pas attendre : on arrête, on emprisonne, on force aux aveux sans trop se soucier des méthodes.

Voici donc le récit de Thucydide :

« Le peuple athénien (…), qui avait en mémoire tout ce qu’il savait sur cette affaire par ouï-dire, était alors irrité : il nourrissait des soupçons envers ceux que l’on avait accusés dans le cadre du scandale relatif aux Mystères ; et de l’avis général, ces actions résultaient d’une conjuration unissant les partisans de l’oligarchie et de la tyrannie. Le peuple était donc en colère à cause de cette histoire ; ainsi, de nombreux individus de haut rang se trouvaient déjà en prison, et cela ne semblait pas devoir s’arrêter. Au fil des jours, on se livrait à des actions toujours plus brutales et l’on emprisonnait toujours plus de gens.

Sur ces entrefaites, l’un des prisonniers – qui semblait particulièrement mouillé par l’affaire – se laissa persuader par l’un de ses compagnons de cellule : il devait faire une dénonciation, peu importe que les faits soient avérés ou non. Les avis ne sont en effet pas unanimes, et personne n’aurait été en mesure, ni alors ni plus tard, de dire clairement qui avait commis ce crime. Bref, ce compagnon lui parla et le persuada qu’il fallait, même s’il n’était pas coupable, obtenir l’immunité et sauver sa peau, ce qui permettrait de mettre fin à la suspicion qui régnait dans la cité. Car il aurait plus de chances de s’en sortir en avouant et en obtenant l’immunité qu’en niant et en se soumettant à un procès. C’est ainsi qu’il dénonça à la fois lui-même et d’autres individus dans le cadre de l’affaire des Hermès.

Le peuple athénien accueillit avec soulagement ce qu’il croyait être la vérité. Auparavant, les Athéniens étaient furieux à l’idée de ne pas connaître ceux qui complotaient contre la majorité. Ils libérèrent donc immédiatement le dénonciateur ainsi que tous ceux qu’il n’avait pas dénoncés. Quant aux accusés, on les passa en jugement et fit exécuter tous ceux qu’on avait arrêtés. Ceux qui s’étaient échappés furent condamnés à mort par contumace et leur tête fut mise à prix.

Vu ce qui s’est passé, on ne peut pas dire si les victimes de ces mesures ont été punies à tort ; mais au moins dans ces circonstances le reste des citoyens en retira un soulagement manifeste. »

[voir Thucydide 6.60.1-5]

Que l’on me comprenne bien : il n’y a aucune commune mesure entre la mutilation de quelques statues d’Hermès par des Athéniens éméchés et les massacres que nous avons connus au cours des derniers mois. La souffrance des victimes et de leurs proches est indicible.

Ce qui est toutefois frappant, c’est que dans des situations de grande tension, lorsqu’une population se sent agressée, elle recourt volontiers à des mesures musclées pour se rassurer. Il faut souvent plusieurs années avant que l’on puisse prendre un certain recul et considérer l’opportunité des mesures prises sous le coup de l’émotion.

Aujourd’hui comme au temps de Thucydide, il serait donc urgent de garder la tête froide.

[image adaptée]

Le peuple peut-il commettre une bêtise ?

peupleLe peuple a toujours raison, dit-on souvent, du moins s’il est capable de corriger le tir. Un épisode célèbre de l’histoire d’Athènes trouve un écho dans l’actualité suisse.

Le peuple a-t-il toujours raison ? C’est ce qu’ont toujours affirmé avec véhémence les représentants d’un parti populiste suisse. Comme on va le voir, l’histoire athénienne confirme ce principe, pour autant que le peuple sache aussi admettre qu’il va parfois trop loin.

Mais commençons par rappeler un épisode croustillant de l’histoire suisse récente. Comme le peuple a toujours raison, autant lui demander directement son avis, en dépassant par la droite les politiciens élus par ce même peuple. Une tactique très efficace, qui a permis d’obtenir deux résultats :

Le peuple a voté, les deux initiatives ont été acceptées (la seconde d’un micro-poil), mais à chaque fois, le lendemain, le peuple avait la gueule de bois… « Et si nous avions commis une bêtise ? » Même les partisans de l’initiative du 9 février 2013, qui ne pensaient pas vraiment obtenir gain de cause, semblaient gênés du résultat car la Suisse venait de signer un bel auto-goal face à ses voisins européens. Le peuple, dans sa grande sagesse, avait cassé pas mal de vaisselle.

La question demeure donc : le peuple a-t-il toujours raison, ou peut-il commettre une bêtise ?

Or comme le peuple a toujours raison, et que l’application de l’initiative du 28 novembre 2010 ne se faisait pas assez rapidement aux yeux des populistes suisses, voici que les bons Helvètes sont à nouveau appelés aux urnes le 28 février 2016 pour se prononcer sur une initiative dite de « mise en œuvre » ! Cette fois-ci, c’est du lourd, on ne fait plus dans la dentelle. Votre voisin de 52 ans, italien né en Suisse, risque l’expulsion du pays pour une grosse infraction au code la route.

Mais là – divine surprise – le peuple suisse met le holà : 59% des citoyens renvoient les populistes à la niche, manifestant un clair désaccord avec les méthodes extrêmes qui leur sont proposées.

Le peuple a-t-il donc toujours raison ? Oui, pour autant qu’il existe un mécanisme permettant de corriger la trajectoire au cas où il tirerait trop fort sur le volant. Il ne faut tout de même pas envoyer le pays dans le décor.

Cette correction magistrale infligée aux extrémistes du pays n’est pas sans rappeler un lointain épisode où le peuple athénien, prenant une décision extrême sous le coup de l’émotion, a su aussi réajuster le tir, évitant ainsi une catastrophe que l’Histoire ne lui aurait pas pardonnée.

Nous sommes en 425 av. J.‑C. Les Athéniens, engagés dans une pesante guerre contre une coalition de cités du Péloponnèse, doivent compter sur leurs propres alliés. Parmi ces alliés figure la cité de Mytilène, sur l’île de Lesbos. Or les Mytiléniens sont las de leur grand frère athénien et voudraient sortir de l’alliance. Mais Athènes ne l’entend pas de cette oreille et tente un coup de force : Mytilène est assiégée et finit par tomber aux mains des Athéniens.

Ces derniers doivent maintenant décider de la manière de traiter les Mytiléniens : faut-il se montrer clément et effacer l’ardoise ? ou au contraire, devrait-on punir sévèrement les Mytiléniens pour l’exemple, afin d’éviter d’autres défections parmi les alliés ? C’est à l’assemblée du peuple de trancher, et l’on va voir que le peuple, qui a toujours raison, sait aussi admettre quand il a fait fausse route.

Voici donc le récit de l’historien Thucydide :

« Les Athéniens débattirent du sort à réserver aux prisonniers. Sous l’empire de la colère, ils décidèrent qu’il ne fallait pas se contenter d’exécuter ceux qui se trouvaient sur place : il fallait passer par les armes tous les Mytiléniens en âge de servir, et réduire en esclavage les femmes et les enfants. Ils leur en voulaient parce qu’ils s’étaient révoltés alors même qu’ils n’étaient pas une cité sujette comme les autres. Ils étaient aussi particulièrement remontés contre l’intervention d’une flotte péloponnésienne qui avait osé s’aventurer dans les eaux de l’Ionie pour donner un coup de main aux Mytiléniens. Pour les Athéniens, la révolte avait été préparée de longue date. Ils envoyèrent donc un vaisseau auprès de Pachès [le général commandant les troupes athéniennes à Mytilène] pour lui transmettre la décision, à savoir qu’il devait exécuter les Mytiléniens au plus vite. »

[voir Thucydide 3.36.2]

Le navire messager lève donc l’ancre, mais le lendemain, les Athéniens sont pris d’un doute : et si le peuple n’avait pas eu raison ? et s’il avait commis une bêtise ? On réunit donc l’assemblée du peuple, et l’on ouvre à nouveau le débat. Cette fois-ci, après de nombreux palabres – je vous en passe le détail – c’est le parti de la clémence qui l’emporte. Les Athéniens décident qu’il faut épargner les Mytiléniens.

Il reste cependant une difficulté : le navire message est déjà parti, et le téléphone n’existe pas encore. Il faut donc essayer de rattraper le coup :

« On se dépêcha de préparer un second vaisseau : si l’on ne rattrapait pas l’autre en quatrième vitesse, on risquait d’arriver après que la cité aurait été anéantie. Le premier vaisseau avait en effet une bonne avance d’un jour et une nuit. Les délégués mytiléniens [qui étaient sur place à Athènes] pourvurent le vaisseau de vin et de galettes d’orge et promirent de grandes récompenses si le second navire rattrapait le premier.

La traversée se fit donc à toute vitesse : les rameurs, sans quitter leurs rames, grignotaient les galettes trempées dans du vin ou de l’huile, et l’on se relaya pour ramer et dormir à tour de rôle. Fort heureusement, il n’y avait pas de vent contraire, tandis que le premier vaisseau ne se dépêchait pas pour aller accomplir une mission répugnante. Celui-ci n’arriva donc qu’avec une légère avance : Pachès avait eu à peine le temps de prendre connaissance du décret, et il était sur le point de le mettre à exécution, lorsque le second vaisseau aborda et empêcha le massacre. Les Mytiléniens échappèrent ainsi de justesse à la mort. »

[voir Thucydide 3.49.2-4]

Ouf ! les Mytiléniens sont saufs, et le peuple athénien, dans son infinie sagesse, n’a pas réalisé la bêtise qu’il se préparait à commettre. De même les Suisses, le 28 février 2016, ont démontré que, oui, le peuple a toujours raison, surtout lorsqu’il sait corriger un premier tir mal ajusté.

[image : un rassemblement de citoyens et de troupes – avec la fanfare – devant le Palais Fédéral lors de la grève de 1918]

 

Quand les pères tuent leurs fils

skullsLa guerre du Péloponnèse a embrasé les cités grecques avec une violence inouïe. L’historien Thucydide décrit un processus qui aboutit à un effondrement des valeurs humaines.

Entre 431 et 404 av. J.-C., la Grèce a connu une guerre qui a opposé d’une part Athènes et ses alliés de la Mer Égée, et d’autre part Sparte, Corinthe et leurs alliés dans le Péloponnèse. L’historien Thucydide relate le processus qui, progressivement, conduit à un effondrement des valeurs qui unissaient les Grecs dans le sentiment d’une appartenance commune. Il n’existait pas de droit de la guerre au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais on s’entendait néanmoins sur des principes généraux et sur des limites que personne ne dépassait. On ne dépouillait pas les victimes tombées au combat et, après une bataille, on permettait aux vaincus de ramasser leurs morts ; ceux qui se réfugiaient en suppliants sur l’autel d’une divinité étaient respectés ; on ne souillait pas les sanctuaires avec des morts ; et l’on ne faisait pas couler le sang de sa propre famille.

Un enchaînement de situation toujours plus tendues mène cependant les cités grecques à appliquer des usages toujours plus inflexibles dans la conduite des hostilités. Dans une étape ultime de ce développement, les habitants de Corcyre (l’actuelle île de Corfou, au nord-ouest de la Grèce) en viennent à se battre entre eux : une faction démocrate s’oppose à un parti oligarchique. Thucydide en vient à décrire les horreurs commises dans ce contexte.

« Les Corcyréens se livrèrent au massacre de ceux des leurs qu’ils identifiaient comme leurs ennemis, sous prétexte que ceux-ci voulaient détruire les institutions ; mais certains y perdirent la vie à cause d’inimitiés personnelles, et d’autres parce qu’ils devaient de l’argent à des créanciers. Il se produisit toutes sortes de meurtres, non seulement ceux que l’on observe habituellement dans de telles situations, mais aussi des actes exceptionnels et bien pires. Ainsi, un père tuait son fils, on arrachait les suppliants des sanctuaires et on les tuait à la sortie. Il y eut même des gens que l’on mura dans le sanctuaire de Dionysos pour les y laisser mourir. »

[voir Thucydide 3.81.4-5]

Constatant ce qui s’est passé à Corcyre, Thucydide interrompt son récit pour décrire l’état de bassesse où sont tombés les Grecs, et cela dans toutes les cités.

« Les cités s’étaient embrasées. Ceux qui entrèrent tard dans ce processus, apprenant ce qui s’était déjà fait, poussaient les excès bien plus loin par le raffinement de leurs innovations, à la fois par le développement de nouvelles techniques et par le caractère inouï des représailles. Pour justifier certains actes, on en vint à changer le sens des mots : une témérité irrationnelle passa pour de la bravoure empreinte de solidarité, une attente prudente fut considérée comme une lâcheté soumise aux convenances, et la modération fut prise pour de la mollesse déguisée. (…) Les liens de parenté cédèrent le pas aux rapports entre camarades de parti, parce que ceux-ci étaient plus facilement disposés à oser agir sans délibérer. De telles associations ne reposaient pas sur l’application des lois en vigueur, mais visaient à satisfaire les appétits de leurs membres. La confiance entre eux n’était pas régie par des lois fixées par les dieux, mais plutôt par le désir d’agir ensemble hors des lois. (…) »

[voir Thucydide 3.82.3-7]

L’ironie de cette description réside dans le fait que Thucydide, fondateur de l’historiographie moderne, était convaincu que les leçons du passé devaient servir à comprendre le présent, puis à préparer l’avenir. Ceux qui nous gouvernent, aussi bien en Europe et en Amérique que dans des pays en guerre, en Ukraine, en Syrie, au Yémen, en Irak ou encore en Israël, seraient bien inspirés de relire Thucydide.

[Adaptation d’une image de crânes de victimes des Khmer Rouges au Cambodge. Source : istolethetv from Hong Kong, China / wiki commons http://commons.wikimedia.org ]