Les jeunes et le bateau ivre

bateau_ivreL’alcoolisme des jeunes n’est pas un phénomène nouveau. Déjà au IVe siècle av. J.-C., des soirées fortement arrosées produisaient des effets surprenants.

  • Rrrraaahh ! Tu as vu, des jeunes abrutis ont encore cassé un réverbère ! Voilà où file l’argent de mes impôts.
  • Oui, le pauvre réverbère est bon pour la casse…
  • Et toutes ces bouteilles cassées ! Regarde, ils se sont saoulés toute la nuit avant de casser du matériel. Quand j’étais jeune, cela ne se passait jamais ainsi.
  • Hem ! Tu es sûr ?
  • Ah si ! L’alcoolisme des jeunes est un phénomène nouveau, tout le monde sait cela !
  • Vraiment ? Pourtant, sous l’emprise de la boisson, des jeunes cassent du matériel depuis plus de deux mille ans. Tiens, j’en connais une bien bonne, racontée par Timée de Tauromenion.
  • Timée de Tauromenion ? Connais pas…
  • Mais si, c’est un historien sicilien du IVe siècle av. J.-C. Si tu ne sais pas où se trouve Tauromenion, ce n’est pas grave : aujourd’hui, on dit Taormina.
  • Ah ! Timée de Taôôrminâââ ! Tout s’éclaire à présent ! Non mais, sérieusement, tu crois que je lis ce genre de choses ? De toute manière, je parie que c’est encore un de ces auteurs qui ont été perdus, mais dont on n’a conservé qu’une trace infime dans un de tes précieux bouquins et gnagnagniii et gnagnagnaaa…
  • Effectivement, nous ne possédons plus l’œuvre de Timée, mais il est cité par un auteur plus tardif, Athénée. Je viens d’acheter une traduction d’Athénée en sept volumes. Ça tombe bien, je vais pouvoir te lire l’histoire des jeunes et du bateau ivre. Tu verras que, en matière d’alcoolisme juvénile, on se débrouillait bien dans la Sicile du IVe siècle. Tu m’écoutes ? De toute manière, le foot et le tennis sont terminés, tu as donc tout le temps.

« Timée de Tauromenion dit qu’une maison était appelée ‘la Trière’ [navire à trois rangs de rameurs] pour la raison suivante.

Des jeunes gens qui se trouvaient dans cette maison s’étaient saoulés. Échauffés par l’ivresse, ils avaient atteint un tel délire qu’ils s’imaginaient être aux commandes d’une trière qui passait par un sale coup de tabac sur la mer. Ils avaient complètement perdu la boule, au point qu’ils croyaient que c’était à la mer qu’ils jetaient tous les meubles et les tapis de la maison, parce qu’ils pensaient que le pilote leur disait de débarrasser la cargaison à cause de la tempête. Une foule se rassembla et les gens commençaient à piller les objets que jetaient les jeunes ; mais ceux-ci, même ainsi, ne cessèrent pas de délirer.

Le lendemain, les représentants des autorités se présentèrent à la maison et les jeunes, sous le coup d’une accusation, étaient toujours en proie à leur mal de mer. Interrogés par les magistrats, ils répondirent que, sous la pression d’une tempête, ils avaient été forcés de larguer à la mer la cargaison superflue.

Devant l’étonnement des autorités face à l’égarement des jeunes gens, l’un d’entre eux, qui semblait de fait être l’aîné de la bande, dit :

‘Seigneurs Tritons [dieux de la mer], en ce qui me concerne, sous l’effet de la trouille je me suis jeté sous les bancs des rameurs, parce que c’était l’endroit le plus bas du navire.’

Les magistrats leur pardonnèrent leur écart de conduite et, après leur avoir interdit se remettre à boire, ils les laissèrent partir. Les jeunes gens exprimèrent leur reconnaissance (et (le chef de la bande) dit :

‘Si nous échappons à la grosse mer, et si nous atteignons le port, nous érigerons dans notre patrie des autels en votre honneur, sous l’appellation de Sauveurs Manifestes, et aussi pour les divinités marines, parce que vous vous êtes manifestés à nous de manière propice !’

Et c’est suite à cet incident que la maison fut appelée ‘la Trière’. »

[Timée de Tauromenion, cité par Athénée Deipnosophistes 37c-e]

  • Eh bien, tes petits Siciliens, ils avaient une sacrée descente ! Même avec une grosse cuite, mes copains et moi n’avons jamais vidé la maison de maman et papa.
  • Oui, contrairement à ce que l’on entend souvent, tout n’était pas forcément meilleur avant. On a tendance à oublier les pires moments.
  • Mais au fait, j’y songe : notre fils a prévu une fête avec des potes à la maison ce weekend, tandis que nous serons à Venise pour les vingt ans de notre mariage. Tu ne crois pas que nous devrions mettre les meubles à l’abri avant de partir ?

L’Égypte à l’épreuve du réchauffement climatique

nile_palestrina_mosaicL’Athénien Solon rapporte un récit que lui auraient fait des prêtres égyptiens : Athènes a succombé à plusieurs reprises aux catastrophes naturelles, incendies et inondations ; l’Égypte, en revanche, a été protégée de ces calamités par le Nil. Cela expliquerait l’ancienneté de la civilisation égyptienne.

Le réchauffement climatique est en marche, on nous annonce des inondations ainsi que des incendies. Le déni des compagnies pétrolières et charbonnières n’y fera rien : les faits sont têtus. Or si l’on en croit un récit attribué à l’Athénien Solon (VIe s. av. J.-C.), sa cité aurait été frappée à de multiples reprises par des incendies et des inondations qui auraient effacé la mémoire de temps plus anciens.

Ce récit est rapporté par Platon à la fin d’un traité intitulé Timée. Comme souvent chez Platon, il ne faut pas s’attacher à la véracité historique de l’épisode, mais plutôt apprécier la fable comme un symbole destiné à nous faire réfléchir. Et dans le cas du réchauffement climatique, une saine réflexion serait bienvenue face à l’irresponsabilité collective de l’humanité.

Voici donc l’histoire, placée dans la bouche d’un prêtre égyptien s’adressant à Solon :

« L’humanité a subi de nombreuses et profondes destructions, et cela arrivera encore. Ce sont les incendies et les inondations qui ont eu le plus grand impact ; mais il y a eu d’autres causes moins importantes, sous des formes innombrables.

Voici donc ce que l’on raconte dans notre pays. Il y a longtemps, Phaéthon, fils du Soleil, attela le char de son père, mais ne parvint pas à le maintenir sur la route suivie d’ordinaire par le Soleil. Il grilla ainsi la terre, et lui-même fut anéanti d’un trait de foudre.

C’est du moins ce que l’on rapporte sous la forme d’une légende ; mais en réalité, les corps célestes qui gravitent autour de la terre dévient parfois de leur trajectoire. Cela se passe sur des périodes très longues, et la surface de la terre est détruite de fond en comble. Lorsque cela se passe, tous ceux qui se trouvent dans les montagnes ou dans des lieux élevés et secs périssent plus facilement que ceux qui vivent à proximité des fleuves et de la mer. En ce qui nous concerne, le Nil est le sauveur des Égyptiens en de nombreuses circonstances, et notamment lorsque de tels événements se produisent : il déborde.

Inversement, il arrive que les dieux nettoient la terre en provoquant une inondation ; alors, les bouviers et les bergers qui habitent dans les montagnes survivent, tandis que les habitants des villes de Grèce sont entraînés par les fleuves vers la mer. En Égypte, au contraire, l’eau ne descend jamais des hauteurs vers la plaine, mais elle remonte d’ordinaire par en-dessous. Cela explique pourquoi nos plus anciennes traditions se sont conservées. »

[voir Platon, Timée 22c-e]

Résumons : d’après le prêtre égyptien cité par Solon, les corps célestes, déviant de leur course, auraient brûlé la terre athénienne et fait périr les habitants des montagnes. De plus, les inondations auraient noyé les citadins installés dans les plaines. Une catastrophe climatique aurait donc durement affecté les Athéniens, les privant de leurs souvenirs les plus anciens. Les Égyptiens, au contraire, qui ne vivent pas sur les hauteurs, auraient été protégés par la fraîcheur du Nil ; et les citadins n’auraient pas subi la force des torrents dévalant des montagnes. Il en résulterait que les Égyptiens auraient été épargnés et auraient conservé la mémoire de leur lointain passé.

Chez Platon, cette fable en appellera une autre, celle de l’Atlantide, État disparu dont personne ne se souviendrait sauf les Égyptiens. Mais laissons l’Atlantide dans son lointain oubli et demandons-nous plutôt ce que le récit nous dit sur les conséquences des bouleversements climatiques, qu’ils soient anciens ou contemporains.

Premièrement, on constate que ces changements prennent une telle ampleur que l’homme ne parvient pas à les maîtriser ; c’est pourquoi il importe aujourd’hui que l’humanité enraie le processus avant qu’il n’échappe à tout contrôle.

Ensuite, lorsque la nature prend le dessus sur l’homme et provoque des destructions en masse, non seulement des vies sont perdues, mais des civilisations entières disparaissent aussi. Peut-être n’est-il pas encore trop tard : les hommes sauront-ils entendre ce lointain avertissement ? Ou voulons-nous connaître l’anéantissement et l’oubli, comme les Athéniens des temps très reculés, ou comme les habitants de la mystérieuse Atlantide ?

[image : représentation du Nil, mosaïque, Ier s. av. J.-C., Palestrina (Italie)]