4 astuces pour devenir tyran

Donald Trump a bien failli devenir tyran des États-Unis. À l’intention de ses fils, voici quelques astuces qui leur permettront d’y parvenir.

Mr. T, en lançant vos admirateurs à l’assaut du Capitole, vous êtes presque parvenu à imposer un régime tyrannique à un pays qui se définit volontiers comme la plus grande démocratie du monde.

Cette fois-ci, c’est raté ; mais nous ne perdons rien pour attendre, puisque vos fils se profilent déjà comme les dignes héritiers de leur père. Donald Jr. & Eric, permettez-moi donc de vous suggérer ces quatre astuces qui vous aideront à devenir tyrans (laissons Barron en dehors de tout cela : il est encore trop jeune pour mettre de la brillantine dans ses cheveux comme ses grands frères). L’historien Hérodote nous apprend que, au VIe siècle av. J.-C., plusieurs procédés ont permis à Pisistrate d’imposer sa tyrannie sur Athènes, puis de transmettre le pouvoir à ses deux fils, Hipparque et Hippias.

Astuce n° 1 : faites-vous passer pour des victimes

Sur ce point, Donald Jr. & Eric, votre père a déjà ouvert la voie. Il vous suffira de continuer à exploiter le même filon. Voyons donc comment Pisistrate s’y est pris pour passer pour une victime aux yeux des Athéniens.

« Il y avait une querelle entre les Athéniens de la côte et ceux de la plaine ; les premiers étaient menés par Mégaclès fils d’Alcméon, les seconds par Lycurgue fils d’Aristolaïdès. Or Pisistrate, qui songeait à imposer la tyrannie, suscita un troisième parti : il rassembla des insurgés en se faisant passer pour le chef des gens de la montagne.

Il s’infligea des blessures, blessa aussi ses mules, et déboula sur la place publique avec son attelage en prétendant qu’il venait d’échapper à ses ennemis : tandis qu’il se rendait aux champs, ils auraient voulu le tuer ! Il demanda qu’on lui attribue des gardes publics, à lui qui avait d’abord assis sa réputation en conduisant des troupes contre Mégare, puis avait pris Nisée, et s’était distingué par d’autres grands exploits.

Le peuple athénien se laissa berner et lui permit de recruter parmi les citoyens trois cents hommes, qui devinrent non pas ses ‘porteurs de lances’, mais ses ‘porteurs de matraques’ : ils arboraient en effet des matraques et lui servaient d’escorte. Or ces gens s’associèrent à Pisistrate pour fomenter une révolte et ils s’emparèrent de l’Acropole. »

[Hérodote 1.59]

Bien joué, Pisistrate : il n’a pas eu le Capitole, mais l’Acropole. En se faisant passer pour une victime, il est parvenu à se faire confier une garde armée. N’oubliez pas cette première astuce, même si Pisistrate fut rapidement chassé du pouvoir après cela. Il vous faudra sans doute passer à la deuxième astuce pour rétablir votre tyrannie.

Astuce n° 2 : profitez des dissensions de l’adversaire et créez des alliances

Quand vos adversaires se disputent, c’est le moment idéal pour renforcer votre position en cherchant un allié. Mais attention : encore faut-il rester loyal (sur ce point, votre papa a légèrement dérapé, ne répétez pas ses erreurs). Le mieux serait de conclure une alliance à travers un mariage, comme Pisistrate.

« Ainsi Pisistrate s’empara une première fois d’Athènes et laissa échapper la tyrannie parce que ses racines n’étaient pas encore assez profondes. Ses adversaires chassèrent Pisistrate, puis se querellèrent à nouveau entre eux. Or Mégaclès, bousculé par sa propre faction, prit contact avec Pisistrate pour lui proposer d’épouser sa fille afin de rétablir la tyrannie. (…)

Conformément à l’accord passé, Pisistrate épousa la fille de Mégaclès. Cependant, comme Pisistrate avait déjà des enfants adultes, et qu’en plus on disait que les descendants d’Alcméon étaient sous le coup d’une malédiction, il préféra éviter d’avoir des enfants de sa nouvelle épouse et par conséquent s’abstint de relations sexuelles avec elle selon l’usage. »

[Hérodote 1.60-61]

Je vous passe les détails : la jeune épouse s’inquiète, elle en parle à Maman, qui en parle à Papa (Mégaclès, donc) ; et Mégaclès se fâche, patatra ! encore raté, Pisistrate perd à nouveau le pouvoir.

Astuce n° 3 : profitez de la crédulité du peuple

Ah oui, j’allais oublier de vous signaler cet autre truc que Pisistrate a utilisé lors de sa deuxième tentative pour devenir tyran : il a fait avaler aux Athéniens un mensonge gros comme une baleine obèse. Vous devriez maîtriser ce stratagème sans aucune difficulté.

« [Pisistrate et Mégaclès] machinèrent, afin de ramener Pisistrate, un stratagème qui me paraît vraiment tout à fait absurde. (Et pourtant, cela faisait un moment que le peuple grec se distinguait du peuple barbare, à la fois par son habileté et par sa capacité à prendre ses distances vis-à-vis d’un crétinisme stupide…)

Dans le dème de Péanie, il y avait une femme du nom de Phyé, qui mesurait quatre coudées moins trois doigts [1.72 m], et qui était assez belle par ailleurs. Ils la déguisèrent avec des armes, la firent monter sur un char, lui firent prendre une pose qui lui donne l’air aussi majestueux que possible, et ils la firent circuler dans la ville, précédée de crieurs publics. Arrivés en ville, ils firent la proclamation suivante selon les instructions reçues : ‘Athéniens, accueillez favorablement Pisistrate : Athéna en personne lui fait honneur, à lui plus qu’à aucun homme, en le ramenant dans son Acropole !’ »

[Hérodote 1.60]

Plus crédules que des Républicains du Wyoming, les Athéniens font bon accueil à Pisistrate, lequel parvient ainsi à regagner le pouvoir. Donald Jr. & Eric, n’oubliez pas une leçon que votre père vous a enseignée à maintes reprises : plus le mensonge est énorme, plus il a de chances de passer.

Astuce n° 4 : restez concentrés sur votre but, la tyrannie

Nous avons vu Pisistrate s’emparer du pouvoir à deux reprises, pour ensuite perdre la tyrannie. Il ne faut toutefois pas se décourager : la troisième fois sera la bonne, qu’on se le dise ! Les Athéniens se relâchent en effet, et Pisistrate revient à la charge, pour de bon : il restera tyran et ses fils prendront sa succession après lui.

« Les Athéniens de la ville étaient alors occupés à déjeuner, et après leur déjeuner les uns pensaient à jouer aux dés, les autres envisageaient de faire la sieste. C’est alors que Pisistrate et ses partisans se jetèrent sur les Athéniens et les mirent en déroute. Tandis qu’ils décampaient, Pisistrate imagina une ruse fort habile pour qu’ils ne restent pas ensemble, mais se dispersent : il fit monter ses fils à cheval et les envoya en avant ; rattrapant les fuyards, ils suivirent les instructions de Pisistrate et leur dirent de ne pas avoir peur ; et ils leur enjoignirent de rentrer chacun chez soi. »

[Hérodote 1.63]

À la troisième tentative, les Athéniens se sont laissé faire. Courage, Donald Jr.& Eric, si Papa n’y parvient pas, vous finirez le travail. À vous la tyrannie !

Céder le pouvoir : exclu !

Gibson, John; Jocasta intervening between her Sons Eteocles and Polynices; https://www.royalacademy.org.uk/art-artists/work-of-art/O3073 Credit line: (c) (c) Royal Academy of Arts /

Mr. T et Mr. B veulent le pouvoir. Mr. T est viré, mais il s’accroche au pouvoir. Mr. B est frustré. Récit d’une lutte fratricide.

– Chérie, ces éleveurs de poulets de l’Arizona sont vraiment charmants. Je trouve seulement dommage qu’on leur ait volé l’élection, alors qu’ils avaient voté en masse pour Mr. T.

– Décidément, tu es incorrigible : d’abord, ce ne sont pas des poulets, mais des phénix. Tu en as d’ailleurs tellement mangé au fast-food l’autre jour que tu étais malade pendant la nuit des élections. Quant à la prétendue élection volée, je crois que tu accordes un peu trop de crédit aux Tweets de Mr. T…

– Mais je t’assure, ma chérie, il l’a écrit en MAJUSCULES. Nom d’un petit Crétois, il dit la vérité !

– C’est ça, et moi je suis la Pythie de Delphes et je t’assure que le pouvoir est une drogue. Les tyrans ne cèdent pas volontiers leur place. L’alternance du pouvoir ne signifie pas grand-chose à leurs yeux. Tiens, savais-tu que ton Mr. T a un illustre prédécesseur dans la personne du tyran de Thèbes ?

– Tu vas me dire que les Thébains avaient voté pour l’opposition…

– Mais non, les Thébains ne votaient pas. Cependant, Étéocle et Polynice, les fils d’Œdipe, s’étaient mis d’accord pour se partager le pouvoir en alternance, une année à la fois.

– Voilà qui est raisonnable. Seulement, ça n’a pas marché : car Étéocle, une fois vissé sur son trône de tyran de Thèbes, n’a plus voulu dévisser. Son frère Polynice, qui attendait son tour à Mycènes, a dû venir avec une armée pour réclamer son tour. Allez, laisse Fox News quelques minutes pour écouter comment Euripide met en scène Polynice, puis Étéocle, qui viennent tous deux dire à leur maman combien ils ont raison de vouloir le trône.

Elle est simple, la parole de vérité, et pour la justice, point n’est besoin de traductions compliquées : car elle frappe en plein dans le mille. Le discours injuste, en revanche, porte la maladie en soi, et il lui faut des remèdes habiles.

Moi, en quittant ma maison, je me suis soucié à la fois de mon intérêt et de celui d’Étéocle : il s’agissait d’échapper à la malédiction qu’Œdipe avait prononcée autrefois contre nous. J’ai quitté ce territoire de mon plein gré, et j’ai permis à Étéocle de régner sur notre patrie pour un cycle d’une année. (…) Lui, il était d’accord, il a prêté un serment par les dieux ; mais il n’a rien fait de ce qu’il avait promis. Voici qu’il s’accroche au pouvoir et retient ma part de notre maison. Or maintenant je suis prêt – si je reçois ce qui me revient – à renvoyer mon armée hors de ce territoire, et à administrer ma maison en prenant mon tour, puis à la céder à nouveau pour la même période. Je m’abstiendrai de dévaster ma patrie, et je ne placerai pas des échelles pour escalader les murailles ; mais si je n’obtiens pas justice, c’est bien ce que j’essaierai de faire.

Euripide, Phéniciennes 469-490

– Il m’a l’air un peu trop sûr de lui, ton Polynice : il a vraiment la justice pour lui ?

– Disons seulement que son frère est pire…

J’irais jusqu’à l’endroit du ciel où les astres se lèvent, j’irais jusque sous la terre, si j’en avais les moyens, pour posséder la plus grande des divinités, le Pouvoir. Ce trésor, mère, je ne veux pas le céder à un autre : je veux le garder pour moi.

Il ne serait en effet pas un homme, celui qui perdrait la meilleure portion pour prendre la moins bonne part. En outre, cela me ferait honte que Polynice, venu en armes pour dévaster ce territoire, obtienne ce qu’il veut. Ce serait un déshonneur pour Thèbes, si par peur d’une armée venue de Mycènes, j’abandonnais mon sceptre pour lui. Mère, il ne convient pas qu’il cherche un accord par les armes : car la discussion accomplit tout ce que réaliserait le fer des ennemis. Mais s’il veut habiter ce territoire sous d’autres conditions, soit ; je ne céderai cependant pas sur ce point : alors que je pourrais régner, vais-je m’asservir à Polynice ?

Euripide, Phéniciennes 504-520

– Alors tout est bien qui finit bien : Polynice vient avec son armée, il flanque une raclée à son vilain frère, et tout rentre dans l’ordre !

– Eh bien non : parce que, à vouloir se battre comme des chiffonniers pour avoir le pouvoir, les deux frères ont fini par s’entretuer. Ni l’un ni l’autre n’a pu garder le pouvoir.

– Je devrais peut-être essayer d’expliquer cela à Mr. T. Tiens, voilà une idée : je vais lui envoyer un Tweet, ça va marcher.

Mr. T, PLEASE LET Mr. B BE TYRANT, IT’S HIS TURN. YOU’RE FIRED.

Lettre posthume d’un terroriste

archiducUn disciple de Platon décide de tuer le chef du gouvernement. Il laisse une lettre que l’on découvre seulement après l’attentat.

Le mot « terroriste » fait l’objet d’un usage plutôt ambigu : d’une part, on l’utilise pour désigner des personnes qui commettent des actes de violence sanglante sur des innocents, pour semer la terreur ; d’autre part, tous les tyrans et potentats du monde trouvent commode de qualifier de « terroristes » leurs opposants, surtout si ces derniers recourent à la force pour résister.

Il ne fait nul doute que Chion d’Héraclée, s’il avait vécu à notre époque, aurait été classé dans la catégorie des terroristes. Originaire d’Héraclée, sur les bords de la Mer Noire, ce disciple de Platon arrive à la conclusion que, pour écarter un tyran, il n’y a qu’une solution : il faut l’éliminer. Chion prépare donc son attaque, et il la documente également. Nous possédons en effet son abondante correspondance qui permet de suivre le cheminement moral de ce jeune homme jusqu’au moment ultime où il passe à l’acte. Sa dernière lettre nous parvient d’outre-tombe : il s’agit d’une lettre posthume, retrouvée dans ses affaires après l’attentat.

Pour tous ceux qui s’étonnent de ne jamais avoir entendu parler de cette affaire, il convient de préciser que Chion d’Héraclée est un personnage de fiction. Il n’a jamais existé, puisqu’il a été créé de toutes pièces par un auteur du IIe siècle ap. J.-C. La correspondance de Chion d’Héraclée est un prototype du roman épistolaire, comparable à La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, qui se termine elle aussi par une lettre posthume.

Alors, cette lettre posthume ? Voilà voilà, elle arrive !

« Chion à Platon, salut.

Deux jours avant les Dionysies, je t’ai envoyé les plus fidèles de mes serviteurs, Pylade et Philokalos. Car c’est aux Dionysies que j’ai l’intention d’attaquer le tyran. Je me suis depuis longtemps efforcé de ne pas attirer ses soupçons.

Ce jour-là en effet, il y a une procession pour Dionysos, et l’on peut penser que les garde-corps seront moins attentifs à cause de la procession. Si tel n’était pas le cas, et qu’il me faille traverser le feu, je n’hésiterai pas : je ne déshonorerai ni moi-même ni ta philosophie. Le groupe de mes complices est solide, mais plus solide par sa loyauté que par son nombre. Je sais par conséquent que je serai tué, et je prie pour subir ce sort seulement une fois que j’aurai occis le tyran.

Car c’est avec un chant et des prix de victoire que je quitterais la vie si je laisse les hommes après avoir supprimé la tyrannie. Même les sacrifices, les augures et toutes sortes de pratiques divinatoires indiquent que je mourrai après avoir réussi dans mon entreprise.

Mais j’ai moi-même contemplé une vision plus claire que dans un rêve : j’ai cru voir une femme, d’une beauté et d’un taille divines, qui me couronnait d’olivier sauvage et de bandelettes. Peu après, elle me montrait une tombe magnifique et me disait : « Puisque ton travail est fait, Chion, viens dans ce tombeau pour te reposer. » Ce rêve me donne bon espoir d’avoir une belle mort.

Car je crois qu’une prédiction de l’âme n’a rien de fallacieux, puisque toi aussi tu étais de cet avis. Or si le présage se réalise, je pense que je serai plus heureux que s’il m’avait été accordé de vivre vieux après avoir tué le tyran. Car il est beau pour moi d’accomplir de grandes choses et de me retirer de l’humanité avant de jouir encore un moment des plaisirs. Ce que je pourrais accomplir sera considéré comme beaucoup plus grand que ce que je souffrirai, et je serai moi-même placé en plus haute estime par les bénéficiaires de mes actes si j’ai acheté leur liberté au prix de ma propre vie. Car ceux qui reçoivent un bienfait semblent tirer une plus grande utilité de ce à quoi l’auteur de ces bienfaits ne participe pas.

Ainsi, je désire que se réalise le présage de ma mort. Quant à toi, Platon, adieu et puisses-tu être heureux jusqu’à un âge avancé ! Je m’adresse à toi pour la dernière fois, j’en suis convaincu. »

Chion ne survivra manifestement pas à son projet, et le lecteur en est réduit à des conjectures en ce qui concerne le sort du tyran, lequel n’est pas nommé. Un point cependant mérite d’être souligné : l’action se situe dans l’Athènes classique, au IVe siècle av. J.-C., mais ce roman épistolaire a été composé sous l’Empire romain. Il aurait été insensé de suggérer un attentat contre un empereur ; mais on semblait tolérer l’idée d’un terroriste éliminant le tyran honni d’une époque reculée.

[image : l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et de son épouse Sophie, élément déclencheur de la Première Guerre Mondiale]