Moi tout seul

traites_nbLes Suisses voteront bientôt sur une initiative censée protéger le pays contre l’influence des ‘juges étrangers’. Moi tout seul, ça va toujours mieux, n’est-ce pas ?

Derrière le bel euphémisme de l’‘autodétermination’, notre parti national d’extrême droite – chaque pays doit disposer de son service de voirie – cherche à faire primer le droit national sur toute ingérence extérieure, comme par exemple la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Quand on vit dans le plus beau pays du monde, avec les meilleures lois du monde, pourquoi se faire imposer des décisions de l’extérieur ? Préservons notre îlot paradisiaque, et surtout ne tenons pas compte des pays qui nous entourent ! Il faut seulement espérer qu’ils nous permettront encore d’aller mouiller nos orteils dans la mer pendant nos prochaines vacances…

Moi tout seul, c’est toujours mieux, du moins dans nos fantasmes. Le poète comique Aristophane l’a bien compris, lui qui nous propose la figure de Dicéopolis : ce citoyen d’Athènes, lassé de l’incompétence qui règne dans sa propre cité, décide que lui aussi agira tout seul. Comme Athènes est en guerre avec Sparte, Dicéopolis opte pour une paix individuelle avec l’ennemi.

  • N’y a-t-il pas de quoi s’étrangler ? Et ensuite, moi, je devrais glander à ne rien faire ? Les délégués étrangers, la porte n’est jamais assez grand ouverte pour les accueillir ! Bon, je vais frapper un grand coup, un coup formidable. Où est donc mon ami Amphithéos ?
  • Me voici !
  • Prends ces huit drachmes que je te donne, et va-t’en faire un traité de paix avec les Lacédémoniens [Spartiates], pour moi tout seul, mes jeunes enfants et mon épouse.

[Aristophane Acharniens 125-132]

Dicéopolis fait donc exactement le contraire de ce qui est proposé maintenant aux Suisses : il se donne le droit de conclure une alliance individuelle avec un État voisin. La réaction de ses concitoyens ne se fait pas attendre.

Ce type – ô Zeus père et tous les autres dieux – a conclu une trêve avec l’ennemi ! Moi, ma haine belliqueuse ne cesse d’augmenter tandis que mes champs sont dévastés. Je n’aurai de cesse que je leur aie planté une lance douloureuse, enfoncée bien profond, pour qu’ils ne mettent plus les pieds dans mes vignobles !

[Aristophane Acharniens 224-232]

Dicéopolis doit donc affronter la colère des Athéniens, représentés par une bande de vieillards d’Acharnes, une commune de banlieue. Furieux contre cet homme qui prétend que, lui tout seul, ça va très bien, ils s’apprêtent à le lapider.

  • Le voici, le voici ! Jette, jette, jette, jette, frappe, frappe ce sale type ! Ne vas-tu pas l’atteindre, et deux fois plutôt qu’une ?
  • Par Héraclès, qu’est-ce donc ? Vous allez me casser mon chaudron !
  • C’est toi que nous allons lapider, espèce de sale tronche !
  • Pour quelle raison, vieillards d’Acharnes ?
  • Et tu poses la question ? Tu ne manques pas de culot, effronté, traître à la patrie. Seul, sans nous, tu te permets de conclure une trêve, et ensuite tu oses nous regarder en face ?
  • Qu’ai-je obtenu en échange de cette trêve ? Écoutez, mais écoutez donc !
  • T’écouter ? Va te faire foutre ! Nous allons t’ensevelir sous les pierres !
  • Non, écoutez-moi d’abord. Accordez-moi cela, braves gens !
  • Rien du tout : ne va pas me raconter tes histoires. Je te déteste encore plus que Cléon, que je découperais pourtant en morceaux pour en faire des chaussures de cavalerie. Toi, je ne vais pas t’écouter me faire de longs discours : tu as conclu une trêve avec les Laconiens [Spartiates], et je te punirai.
  • Mes braves, laissez les Laconiens hors de tout cela, et écoutez ce que j’ai mis dans ma trêve. Vous déciderez si j’ai bien fait.
  • Mais comment peux-tu dire que tu as bien fait, si tu conclu une trêve, ne serait-ce qu’une fois, avec des gens qui ne respectent ni les autels, ni les accords, ni les serments ?
  • Moi, je sais aussi que les Laconiens, à qui nous en voulons beaucoup, ne sont pas responsables de tous les maux qui nous accablent.
  • Pas tous, bandit ? Tu oses nous dire cela ouvertement ? Et tu crois que je vais t’épargner après ça ?
  • Pas tous, pas tous : moi qui vous parle, je pourrais vous montrer bien des cas où ce sont eux qui subissent un tort de notre part.
  • Mais c’est incroyable ! Je vais en faire une crise cardiaque… Voilà que tu as l’audace de prendre la défense de nos ennemis !

[Aristophane Acharniens 280-316]

La situation proposée par Aristophane est différente de celle qui occupe les Suisses en ce moment, mais elle présente néanmoins de fortes analogies. On veut nous faire croire que la Suisse peut se débrouiller toute seule, sans tenir compte de l’avis de ses voisins ; Dicéopolis, lui, pense qu’il peut se débrouiller tout seul, sans tenir compte de l’avis de ses concitoyens. Si Aristophane nous fait bien rire, il est à craindre que l’extrême droite helvétique, elle, ne nous fasse pas rire du tout. Il serait temps que les Suisses comprennent que, moi tout seul, c’est un fantasme.

Le peuple peut-il commettre une bêtise ?

peupleLe peuple a toujours raison, dit-on souvent, du moins s’il est capable de corriger le tir. Un épisode célèbre de l’histoire d’Athènes trouve un écho dans l’actualité suisse.

Le peuple a-t-il toujours raison ? C’est ce qu’ont toujours affirmé avec véhémence les représentants d’un parti populiste suisse. Comme on va le voir, l’histoire athénienne confirme ce principe, pour autant que le peuple sache aussi admettre qu’il va parfois trop loin.

Mais commençons par rappeler un épisode croustillant de l’histoire suisse récente. Comme le peuple a toujours raison, autant lui demander directement son avis, en dépassant par la droite les politiciens élus par ce même peuple. Une tactique très efficace, qui a permis d’obtenir deux résultats :

Le peuple a voté, les deux initiatives ont été acceptées (la seconde d’un micro-poil), mais à chaque fois, le lendemain, le peuple avait la gueule de bois… « Et si nous avions commis une bêtise ? » Même les partisans de l’initiative du 9 février 2013, qui ne pensaient pas vraiment obtenir gain de cause, semblaient gênés du résultat car la Suisse venait de signer un bel auto-goal face à ses voisins européens. Le peuple, dans sa grande sagesse, avait cassé pas mal de vaisselle.

La question demeure donc : le peuple a-t-il toujours raison, ou peut-il commettre une bêtise ?

Or comme le peuple a toujours raison, et que l’application de l’initiative du 28 novembre 2010 ne se faisait pas assez rapidement aux yeux des populistes suisses, voici que les bons Helvètes sont à nouveau appelés aux urnes le 28 février 2016 pour se prononcer sur une initiative dite de « mise en œuvre » ! Cette fois-ci, c’est du lourd, on ne fait plus dans la dentelle. Votre voisin de 52 ans, italien né en Suisse, risque l’expulsion du pays pour une grosse infraction au code la route.

Mais là – divine surprise – le peuple suisse met le holà : 59% des citoyens renvoient les populistes à la niche, manifestant un clair désaccord avec les méthodes extrêmes qui leur sont proposées.

Le peuple a-t-il donc toujours raison ? Oui, pour autant qu’il existe un mécanisme permettant de corriger la trajectoire au cas où il tirerait trop fort sur le volant. Il ne faut tout de même pas envoyer le pays dans le décor.

Cette correction magistrale infligée aux extrémistes du pays n’est pas sans rappeler un lointain épisode où le peuple athénien, prenant une décision extrême sous le coup de l’émotion, a su aussi réajuster le tir, évitant ainsi une catastrophe que l’Histoire ne lui aurait pas pardonnée.

Nous sommes en 425 av. J.‑C. Les Athéniens, engagés dans une pesante guerre contre une coalition de cités du Péloponnèse, doivent compter sur leurs propres alliés. Parmi ces alliés figure la cité de Mytilène, sur l’île de Lesbos. Or les Mytiléniens sont las de leur grand frère athénien et voudraient sortir de l’alliance. Mais Athènes ne l’entend pas de cette oreille et tente un coup de force : Mytilène est assiégée et finit par tomber aux mains des Athéniens.

Ces derniers doivent maintenant décider de la manière de traiter les Mytiléniens : faut-il se montrer clément et effacer l’ardoise ? ou au contraire, devrait-on punir sévèrement les Mytiléniens pour l’exemple, afin d’éviter d’autres défections parmi les alliés ? C’est à l’assemblée du peuple de trancher, et l’on va voir que le peuple, qui a toujours raison, sait aussi admettre quand il a fait fausse route.

Voici donc le récit de l’historien Thucydide :

« Les Athéniens débattirent du sort à réserver aux prisonniers. Sous l’empire de la colère, ils décidèrent qu’il ne fallait pas se contenter d’exécuter ceux qui se trouvaient sur place : il fallait passer par les armes tous les Mytiléniens en âge de servir, et réduire en esclavage les femmes et les enfants. Ils leur en voulaient parce qu’ils s’étaient révoltés alors même qu’ils n’étaient pas une cité sujette comme les autres. Ils étaient aussi particulièrement remontés contre l’intervention d’une flotte péloponnésienne qui avait osé s’aventurer dans les eaux de l’Ionie pour donner un coup de main aux Mytiléniens. Pour les Athéniens, la révolte avait été préparée de longue date. Ils envoyèrent donc un vaisseau auprès de Pachès [le général commandant les troupes athéniennes à Mytilène] pour lui transmettre la décision, à savoir qu’il devait exécuter les Mytiléniens au plus vite. »

[voir Thucydide 3.36.2]

Le navire messager lève donc l’ancre, mais le lendemain, les Athéniens sont pris d’un doute : et si le peuple n’avait pas eu raison ? et s’il avait commis une bêtise ? On réunit donc l’assemblée du peuple, et l’on ouvre à nouveau le débat. Cette fois-ci, après de nombreux palabres – je vous en passe le détail – c’est le parti de la clémence qui l’emporte. Les Athéniens décident qu’il faut épargner les Mytiléniens.

Il reste cependant une difficulté : le navire message est déjà parti, et le téléphone n’existe pas encore. Il faut donc essayer de rattraper le coup :

« On se dépêcha de préparer un second vaisseau : si l’on ne rattrapait pas l’autre en quatrième vitesse, on risquait d’arriver après que la cité aurait été anéantie. Le premier vaisseau avait en effet une bonne avance d’un jour et une nuit. Les délégués mytiléniens [qui étaient sur place à Athènes] pourvurent le vaisseau de vin et de galettes d’orge et promirent de grandes récompenses si le second navire rattrapait le premier.

La traversée se fit donc à toute vitesse : les rameurs, sans quitter leurs rames, grignotaient les galettes trempées dans du vin ou de l’huile, et l’on se relaya pour ramer et dormir à tour de rôle. Fort heureusement, il n’y avait pas de vent contraire, tandis que le premier vaisseau ne se dépêchait pas pour aller accomplir une mission répugnante. Celui-ci n’arriva donc qu’avec une légère avance : Pachès avait eu à peine le temps de prendre connaissance du décret, et il était sur le point de le mettre à exécution, lorsque le second vaisseau aborda et empêcha le massacre. Les Mytiléniens échappèrent ainsi de justesse à la mort. »

[voir Thucydide 3.49.2-4]

Ouf ! les Mytiléniens sont saufs, et le peuple athénien, dans son infinie sagesse, n’a pas réalisé la bêtise qu’il se préparait à commettre. De même les Suisses, le 28 février 2016, ont démontré que, oui, le peuple a toujours raison, surtout lorsqu’il sait corriger un premier tir mal ajusté.

[image : un rassemblement de citoyens et de troupes – avec la fanfare – devant le Palais Fédéral lors de la grève de 1918]

 

La curiosité de l’esprit, cible facile pour ceux qui ne pensent pas

Socrate dans son panierNBL’UDC a trouvé une nouvelle cible pour se profiler auprès de la population suisse : elle s’attaque aux chercheurs dont elle estime qu’ils ne servent pas les intérêts de l’économie, en particulier dans les sciences humaines et sociales. Une recette vieille de deux millénaires et demi : Socrate a subi le même sort sous le calame d’Aristophane.

L’Union Démocratique du Centre (UDC, parti de la droite populiste suisse) s’en prend aux esprits curieux. Dans le journal Blick, auquel fait écho la Zentralschweiz am Sonntag, M. Adrian Amstutz déclare que « l’on forme bien trop de psychologues, d’ethnologues, de sociologues, d’historiens et de spécialistes des sciences culturelles. » Par le biais d’une interpellation parlementaire, il enjoint donc au Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) de diminuer son soutien aux sciences humaines et sociales, pour reporter l’effort vers les sciences naturelles et les recherches menées par des ingénieurs. Pour enfoncer le clou, il affirme encore : « Au lieu de confier des mandats coûtant des millions pour étudier l’histoire d’une usine de sous-vêtements, le FNS devrait soutenir la recherche pour des produits adaptés au marché. »

Le sarcasme et l’ironie ont été utilisés de tous temps contre les personnes qui pensent au-delà des besoins immédiats du marché. En 423 av. J.‑C., Socrate subit les attaques du poète comique Aristophane dans une pièce intitulée Les Nuées : Aristophane voit en Socrate un penseur déconnecté de la réalité, incapable de garder les pieds sur terre. Une génération plus tard, le même Socrate est condamné à mort par le peuple athénien pour avoir introduit dans la cité des idées qui s’écartent de l’opinion commune.

La scène que voici nous montre l’arrivée du protagoniste de la comédie, Strepsiade, dans la prétendue école de Socrate. Le maître est occupé à penser.

– Strepsiade : Allons donc, qui est cet homme suspendu dans un panier ?

– Un élève : C’est lui !

– Strepsiade : Qui, ‘lui’ ?

– L’élève : Socrate !

– Strepsiade : Hé, Socrate ! Toi, là, appelle-le moi d’une voix forte !

– L’élève : Appelle-le donc toi-même. Je n’ai pas le temps.

– Strepsiade : Hé, Socrate ! Mon petit Socratounet !

– Socrate : Qui es-tu pour m’appeler, toi dont l’existence se limite à un jour ?

– Strepsiade : Dis-moi d’abord ce que tu fais, s’il te plaît.

– Socrate : Je circule dans les airs et je médite sur le soleil.

– Strepsiade : Tu veux dire que tu regardes d’en haut les dieux depuis ton panier, mais non depuis le sol, n’est-ce pas ?

– Socrate : C’est que je n’aurais jamais compris comment fonctionnent les phénomènes célestes si je n’avais pas suspendu dans les airs ma pensée et mes réflexions, en mélangeant ces dernières à de l’air tout aussi subtil. Si j’observais depuis le sol ce qui se trouve en haut, je n’aurais jamais fait la moindre découverte. Or il se trouve que la terre attire de force vers elle la sève des réflexions. C’est exactement ce qui se passe avec le cresson.

– Strepsiade : Que dis-tu ? Les réflexions attirent la sève vers le cresson ? Allez, descends donc vers moi, mon petit Socratounet, et enseigne-moi ce pour quoi je suis venu.

– Socrate : Pourquoi es-tu venu ?

– Strepsiade : Je veux apprendre à discourir. Je suis pressé par les taux d’intérêt et par des créanciers très désagréables, on me bouscule, on saisit mes biens.

[voir Aristophane, Nuées 218-241]

L’école à penser de Socrate serait donc un lieu où l’on se livre à des spéculations inutiles sur le ciel ; on y apprendrait aussi à parler, et Strepsiade espère ainsi pouvoir échapper à ses créanciers par de belles paroles. La pensée qui a contribué à faire d’Athènes la cité la plus florissante de son époque est ici tournée en dérision. Socrate n’a peut-être pas contribué à l’élaboration d’un produit commercial ; cependant ses réflexions ont fourni un terreau dans lequel ont prospéré non seulement les sociétés antiques, mais aussi la Suisse d’aujourd’hui.

Ironie du sort, au moment même où M. Amstutz s’en prenait à la recherche scientifique et à la curiosité intellectuelle, une jeune élève du Collège de Genève passait ses examens de maturité et lisait, dans la langue originale, le passage d’Aristophane que l’on vient de voir. Le rire de cette collégienne exprimait à la fois la joie, la surprise et l’émerveillement que seuls des esprits curieux peuvent ressentir. Gageons que c’est à elle qu’appartient l’avenir, et non aux têtes grises de l’UDC.

[image: Socrate dans son panier. Image tirée des Emblemata et aliquot nummis antiqui operis, cum emendatione et auctario copioso ipsius autoris de Joannes Sambucus, 1564]