Stupéfiant : il propose de légaliser toutes les drogues

heroinUn candidat au Parlement suisse, issu d’un parti propre en ordre, propose de légaliser toutes les drogues. Utopie ou pari audacieux ?

Il ne s’agit pas seulement du cannabis : Thomas Kessler propose de légaliser l’accès à toutes les drogues, cocaïne, ecstasy, héroïne etc. La vente serait légale, mais réglementée et contrôlée par l’État.

Provocateur ? Sans doute un peu, et les partisans du propre en ordre vont tousser dans leur tasse de café lorsqu’ils découvriront ces propositions. On doit cependant concéder à notre iconoclaste le fait que le système répressif qui prévaut de nos jours ne fonctionne pas. N’importe qui peut acheter de la drogue dans la rue, à toute heure du jour ou de la nuit. Pendant ce temps, de gros caïds deviennent encore plus gros en profitant du fait que le produit, certes accessible, n’en est pas moins suffisamment rare pour faire grimper les prix.

Ou alors, faudrait-il éradiquer la consommation de drogues en adoptant des méthodes musclées ? La méthode « n’y qu’à pas en prendre » ? Voyons ce que cela a donné, voici trois millénaires.

« [Continuant notre voyage,] nous fûmes ballotés par des vents funestes pendant neuf jours sur la mer poissonneuse. Au dixième jour, nous abordâmes au pays des Lotophages, qui se nourrissent d’une fleur. Là, nous mîmes pied à terre et renouvelâmes notre provision d’eau ; et aussitôt, mes compagnons prirent leur repas sur leurs vaisseaux rapides.

Or une fois que nous eûmes rassasié notre faim et notre soif, j’envoyai mes compagnons en mission : ils devaient se renseigner pour savoir qui étaient les habitants du pays et ce qu’ils mangeaient. Je sélectionnai deux hommes, et un troisième pour faire l’estafette.

Ils partirent sur le champ se mêler aux Lotophages. Ces derniers ne cherchèrent pas à tuer mes compagnons, mais ils leur donnèrent du lotos à manger. Quiconque consommait du lotos, un fruit doux comme le miel, n’avait plus envie de revenir donner des nouvelles, ni de retourner. Ainsi donc, ils voulurent rester sur place, en compagnie des Lotophages, à manger du lotos dans l’oubli du retour.

Je dus les forcer à retourner, en pleurs, jusqu’aux navires, et une fois que je les eus traînés à fond de cale, je les mis aux fers. Quant au reste de mes fidèles compagnons, je leur enjoignis de monter en hâte sur les nefs rapides, avant que l’un d’eux ne consomme du lotos et n’en oublie le chemin du retour. »

[Homère Odyssée 9.82-102]

On aura reconnu Ulysse et ses compagnons. Un bon point pour le héros : il est effectivement parvenu à contraindre ses compagnons à l’abstinence en les mettant aux fers, à fond de cale, et en levant les voiles. Adieu les Lotophages ! Il n’a toutefois fait que déplacer le problème, puisque ses compagnons vont continuer à céder à leur appétit (la navigation en mer, ça creuse…). Leur incapacité à maîtriser leur estomac provoquera une série de catastrophes dont la dernière sera fatale aux derniers survivants, excepté Ulysse. La méthode « n’y qu’à pas en prendre » ne fonctionne que si vous disposez de quelqu’un pour surveiller les gens en permanence. Dès qu’Ulysse s’endort ou perd de vue ses compagnons, ceux-ci se remettent à faire des bêtises.

L’épisode des Lotophages nous apporte cependant un autre enseignement : que cela nous plaise ou non, les drogues sont avec nous depuis très, très longtemps. Si nous ne sommes pas en mesure de les éradiquer, il vaudrait peut-être mieux trouver des compromis intelligents car la répression ne fonctionne pas.

Une histoire de couverture pour se réchauffer dans le froid sibérien

saint_martin_bisUn froid exceptionnel sévit en Europe, affectant surtout les personnes les plus fragiles. Le héros Ulysse nous raconte une histoire de couverture.

Lorsque le froid sévit, ce sont les personnes les plus fragiles qui trinquent. Or en ce moment, nous avons affaire à un véritable froid de Sibérie. Pendant cette semaine, des dizaines de personnes seront mortes de froid dans les rues, parfois parce qu’elles n’ont pas d’autre solution, parfois par choix de rester dehors, ou alors parce qu’elles ne supportent pas les conditions des abris de fortune qu’on leur met à disposition. En Belgique, les autorités de la ville de Liège ont décidé de forcer des sans-abris à intégrer un hébergement d’urgence. Cette mesure suscite des réactions très vives parmi les associations d’aide aux sans-abris. Peut-être une mauvaise bonne idée, comme on dit.

Alors, en attendant que le froid ait la gentillesse de déguerpir, voici une petite histoire fabriquée de toute pièce par Ulysse. Ce dernier vient d’arriver sur son île d’Ithaque, déguisé en vieux mendiant. Accueilli par son porcher Eumée dans la campagne d’Ithaque, il ne porte que des hardes trouées. Or il fait froid ce soir-là, et Ulysse se demande si Eumée va lui prêter un manteau ou une couverture pour passer la nuit. Il lui fait donc le récit suivant :

« Ah ! Si seulement j’étais encore jeune, et que j’aie encore la vigueur qui était mienne lorsque nous avons mené ce raid sous les murs de Troie ! Ulysse et l’Atride Ménélas, et moi en troisième (ils m’y avaient incité), nous conduisions le détachement.

Lorsque nous sommes arrivés près de la ville et de sa muraille élevée, nous nous sommes cachés dans des buissons touffus, parmi les roseaux d’un endroit marécageux, blottis sous nos armes. La nuit est arrivée, et un méchant vent du nord s’est abattu sur nous, glacial. Une neige givrante est tombée, froide ; des glaçons se formaient sur le bord de nos boucliers.

Tous les autres avaient des casaques et des manteaux. Ils dormaient tranquillement, leurs épaules casées sous leurs boucliers. Quant à moi, j’étais venu en laissant ma casaque à mes compagnons. Quelle imprudence ! Je ne pensais en tout cas pas qu’il allait geler, mais j’avais suivi les autres en n’emportant que mon bouclier et un sous-vêtement de tissu clair.

Nous en étions au dernier tiers de la nuit, les étoiles s’étaient effacées dans le ciel, et c’est alors que je me suis adressé à Ulysse, qui était à côté de moi, en le tapotant au coude. Il m’entendit tout de suite.

‘Fils de Laërte, descendant de Zeus, Ulysse aux mille ruses, je ne vais plus en sortir vivant, le froid est en train d’avoir raison de moi ! Je n’ai pas de manteau : une divinité malfaisante m’a induit en erreur en me poussant à venir vêtu d’un seul sous-vêtement. Désormais, plus d’autre issue que la mort.’

À mes paroles, Ulysse a tout de suite trouvé une idée ; c’est un personnage unique, à la fois pour réfléchir et pour combattre. À voix basse, il m’a dit :

‘Silence, maintenant, de peur qu’un autre Achéen ne t’entende.’

La tête appuyée sur son coude, il s’est écrié :

‘Mes amis, écoutez-moi ! Un dieu m’a rendu visite dans mes rêves. Nous sommes trop éloignés de nos navires. Or il faudrait que quelqu’un aille dire à l’Atride Agamemnon, chef des armées, de nous envoyer plus de monde depuis les navires.’

À ces paroles, Thoas fils d’Andrémon se leva rapidement, enleva son manteau de pourpre, et partit au pas de course vers les navires. Et moi, je me suis emmitouflé avec délices dans son manteau, tandis que l’Aube au trône d’or faisait son apparition.

Maintenant aussi, puissé-je être encore jeune, avec toute ma vigueur ! Quelqu’un dans cette porcherie me donnerait un manteau, soit par amitié soit par respect pour un homme vaillant. Mais on ne me respecte pas, alors que je n’ai sur la peau que de vilaines guenilles. »

[Odyssée 14.468-506]

Qu’on se rassure : Eumée comprendra le message et s’assurera qu’Ulysse puisse dormir au chaud cette nuit-là. Souhaitons que, demain, tous ceux qui cherchent un peu de chaleur parviennent à la trouver.

[image: l’ancien billet de 100 francs suisses, Saint Martin partageant son manteau avec un lépreux.]

 

Ô Dylan, Odyssée !

fehmiuDans son discours à l’Académie de Suède pour le Prix Nobel, Bob Dylan nous rappelle que l’Odyssée, c’est notre monde, c’est votre monde.

Bob Dylan nous a fait trois surprises. La première fut de gagner le Prix Nobel, déjouant tous les pronostics. La deuxième a été de tarder à réagir : il a fallu beaucoup insister pour qu’il se décide à accepter cette récompense prestigieuse. Quand il a finalement consenti à venir chercher son prix à l’Académie de Suède, Bob Dylan nous a fait une troisième surprise, sous la forme d’un discours extraordinaire.

Dans ce discours, il parle de Moby Dick, le cachalot qui obsède un vieux capitaine unijambiste. Il évoque aussi À l’ouest, rien de nouveau, compte rendu des horreurs de la première guerre mondiale, désormais vieille d’un siècle. Et enfin, il nous rappelle l’importance de l’un des chants les plus anciens qui nous soient jamais parvenus, l’Odyssée. En quelques paragraphes, il remémore les errances d’Ulysse à la manière d’une chanson folk, et nous démontre que l’Odyssée, c’est ma vie, c’est ta vie, encore aujourd’hui.

Voici un extrait de ce discours :

« L’Odyssée est un étrange récit d’aventures à propos d’un homme qui essaie de rentrer chez lui après avoir combattu dans une guerre. Il est engagé dans ce long trajet vers sa maison, semé de pièges et d’embûches. Une malédiction le condamne à l’errance. Il est toujours repris par la mer, toujours sur le fil du rasoir. D’énormes rochers secouent son navire. Il fâche des gens qu’il ne faudrait pas. Il y a des trouble-fête dans son équipage. Des actes de traîtrise. Ses hommes sont transformés en cochons, puis transformés à nouveau en hommes, plus jeunes et plus beaux. Il essaie toujours de sauver quelqu’un. C’est un homme du voyage, mais ses escales sont nombreuses.

Il échoue sur une île déserte. Il trouve des grottes inhabitées et s’y cache. Il rencontre des géants qui disent : ‘Je te mangerai en dernier.’ Et il échappe aux géants. Il essaie de rentrer chez lui, mais il est ballotté et repoussé par les vents. Des vents incessants, des vents glacés, des vents hostiles. Il voyage au loin, puis il est repoussé par le souffle.

Il a toujours été averti de ce qui l’attend. Touché ce qu’on lui a dit d’éviter. Il y a deux routes à prendre, et les deux sont mauvaises. Toutes deux périlleuses. Sur l’une on pourrait se noyer et sur l’autre on pourrait mourir de faim. Il s’engage dans d’étroits passages aux tourbillons bouillonnants qui l’engloutissent. Il rencontre des monstres à six têtes avec des serres aiguisées. Des éclairs le frappent. Au-dessus de lui, il y a des branches qu’il saisit d’un bond pour échapper à une rivière en furie. Des déesses et des dieux le protègent, tandis que d’autres veulent le tuer. Il change d’identité. Il est épuisé. Il s’endort, et il est réveillé par le bruit d’un rire. Il raconte son histoire à des inconnus. Il était loin pendant vingt ans. Il a été emporté quelque part et s’est retrouvé là. On a versé des drogues dans son vin. La route a été dure.

De bien des manières, c’est un peu ce qui vous est arrivé. Vous aussi, on vous a versé des drogues dans votre vin. Vous aussi, vous avez partagé le lit d’une femme qui n’était pas pour vous. Vous aussi, vous avez été fascinés par des voix magiques, des voix douces aux mélodies étranges. Vous aussi, vous avez parcouru un si long chemin et vous avez été repoussés si loin par le souffle. Et vous avez été sur le fil du rasoir également. Vous avez fâché des gens qu’il n’aurait pas fallu. Et vous aussi, vous avez parcouru ce pays de long en large. Et vous avez aussi senti ce vent mauvais, celui dont le souffle ne vous apporte rien de bon. Et encore ce n’est pas tout. »

Après un tel survol, qui résistera à l’envie de lire l’Odyssée ? À défaut de traduire les 12110 vers de cette immense épopée, commençons par les dix premiers :

« Dis-moi, Muse, qui était cet homme ? Il avait plus d’un tour dans son sac, mais il s’est aussi souvent égaré après qu’il a mis à feu et à sang la forteresse de Troie, que les dieux protégeaient.

Il a vu des villes peuplées et fait la connaissance de leurs habitants. Sur la mer, il a enduré mille maux qui l’ont profondément affecté. Il a voulu sauver sa peau et ramener ses compagnons sains et saufs. Or cela n’a pas suffi : il n’a pas pu protéger ses compagnons, en dépit de tous ses efforts ; car eux se sont comportés en imprudents, et ils en sont morts, les insensés ! Parce qu’ils avaient dévoré ses bœufs, Hélios fils d’Hypérion leur a refusé de jamais rentrer chez eux.

Cette histoire, déesse fille de Zeus, il faut que tu nous la racontes, à nous aussi. »

[Homère Odyssée 1.1-10]

En avant pour les 12100 vers restants.

[image : Fehmiu dans le rôle d’Ulysse dans la série TV italienne L’Odissea (1967)]

JH : des chansons à faire pleurer

johnnyLa disparition de Johnny Hallyday nous rappelle que les grands artistes savent nous faire pleurer

C’est une tragédie française et intergalactique : nous venons de perdre Johnny Hallyday, un chanteur qui nous a accompagnés pendant deux générations. Il était au monde francophone ce qu’Elvis était à l’Amérique. On l’aimait bien, le Johnny, il faisait partie des meubles, même pour ceux qui ne couraient pas à tous ses concerts.

Dans le déluge d’hommages, on peut relever un point en particulier : il savait si bien transmettre des émotions à son public que les gens se mettaient à pleurer en l’écoutant. C’est la marque d’un grand artiste.

On peut supposer que Johnny a dû maintenant se rendre au bord de l’Achéron, le fleuve qui sépare notre monde de celui des morts. Il aura payé son passage à Charon, le patron du ferry-boat, et sur l’autre rive il aura rencontré le prince des chanteurs, Homère. Celui-ci lui aura sans doute rappelé que, dans la profession, un autre chanteur savait faire fondre en larmes ses auditeurs : il s’agit de l’aède Démodokos, un des personnages de l’Odyssée. Les lectrices et lecteurs assidus de ce blogs se rappelleront que Démodokos a déjà été évoqué précédemment; mais une piqûre de rappel ne fera de mal à personne.

Rappelez-vous : Ulysse, déguisé en mendiant, est arrivé sur l’Île des Phéaciens. Là, il a reçu un accueil un peu mitigé et l’affaire a failli dégénérer en bagarre. Finalement, le roi des Phéaciens met tout le monde d’accord en faisant venir Démodokos, véritable juke-box ambulant auprès duquel Ulysse va pouvoir choisir le disque.

« C’est alors que le très rusé Ulysse adressa la parole au héraut.  De l’échine d’un porc aux blanches dents, il avait découpé un morceau de viande ruisselant de graisse, tout en laissant la plus grande partie de la bête. ‘Tiens, héraut, apporte-lui cette viande à Démodokos pour qu’il la mange. Je vais le saluer, malgré ma tristesse : car aux yeux de tous les hommes qui marchent sur cette terre, les chanteurs ont droit à leur part d’honneur et de respect. En effet, la Muse leur a enseigné ses chants, et de tous temps elle aime la race des chanteurs.’

Sur ces mots d’Ulysse, le héraut prit la viande et la plaça entre les mains du héros Démodokos. Celui-ci la reçut, la joie emplit son cœur. Quant aux autres convives, ils saisirent les mets qui leur étaient servis.

Quand ils furent rassasiés de boisson et de nourriture, le très rusé Ulysse s’adressa à Démodokos : ‘Démodokos, je t’admire plus que tous les autres hommes. Oui, c’est la Muse fille de Zeus qui t’a enseigné, ou alors c’est Apollon. La manière dont tu arranges tes chants pour raconter les malheurs des Achéens est extraordinaire : tu dis ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont subi et souffert, comme si tu avais été sur place ou que tu l’avais entendu d’un autre. Allons, change de sujet et raconte comment fut bâti le cheval de bois qu’Épéios construisit avec l’aide d’Athéna. Ce cheval, ou plutôt ce piège, autrefois le divin Ulyssse l’avait amené vers la citadelle. Il était rempli de soldats qui dévastèrent Ilion. Si tu me racontes comme il faut, je proclamerai aussitôt devant tous les hommes que c’est la faveur d’un dieu qui t’a donné un chant divin.’ »

[Odyssée 8.474-483]

Démodokos s’exécute donc, déclenchant chez Ulysse un torrent d’émotions.

« Voilà ce que chantait le célèbre chanteur. Quant à Ulysse, il se liquéfiait, mouillant ses joues de larmes qui se répandaient de ses paupières.

Il était semblable à une femme qui, prostrée sur le corps de son époux, le pleure. Celui-ci est tombé devant sa ville et son peuple en essayant d’épargner un jour funeste à sa cité et à ses enfants. La femme voit son homme mourant, encore palpitant, et elle se répand sur lui en lamentations aiguës. Derrière elle, les ennemis lui frappent le dos et les épaules de leurs lances avant de l’emmener en esclavage, où l’attend une vie de peine et de misère. Ses joues se consument dans la plus pitoyable affliction. Voilà donc la manière dont Ulysse répandait d’émouvantes larmes sous ses sourcils. »

[Odyssée 8.521-531]

Merci à Démodokos, et merci aussi à Johnny, ces artistes qui savent nous faire pleurer. La prochaine fois qu’un imbécile me demande à quoi ça sert de payer des artistes, je leur répondrai que ça sert à nous faire pleurer, et que c’est très bien ainsi.

[image: Johnny au Musée Grévin]

Maman, où es-tu ?

alcesteUn jeune homme cherche désespérément à retrouver sa mère disparue : une quête millénaire

Touchante histoire que celle d’un jeune homme qui cherche à retrouver sa mère : abandonné à l’âge de trois ans, il investit maintenant les réseaux sociaux dans l’espoir que quelqu’un, quelque part, saura lui dire où se trouve celle qui l’a mis au monde. Alors que la police semble avoir identifié les restes de ce qui était vraisemblablement le corps de sa mère, le fils veut toujours croire à une réunion possible.

Notre jeune homme ne s’en doute pas forcément, mais il prolonge aujourd’hui une quête qui remonte à des temps immémoriaux. On pense tout d’abord au jeune Télémaque quittant l’île d’Ithaque pour aller chercher des nouvelles de son père Ulysse, parti pour Troie alors que Télémaque n’était qu’un nouveau-né. Et puis, il y a Œdipe, exposé sur la montagne de l’Hélicon : après avoir été miraculeusement recueilli par un berger, il épouse sans le savoir sa propre mère, Jocaste ; lorsqu’il découvre la terrible vérité, il se crève les yeux.

Fort heureusement, certaines de ces histoires se terminent mieux que celle d’Œdipe. Ainsi par exemple, les frères Acamas et Démophon retrouvent presque par hasard leur propre grand-mère Aethra tandis qu’ils participent à la prise de Troie. Dans la furie du combat, ils manquent de tuer une vieille femme qui révèle in extremis son identité : elle est la mère de Thésée, et par conséquent leur propre grand-mère ! Les deux frères peuvent ainsi recueillir l’ancêtre perdue et la ramener à la maison. Ce récit figure dans la Suite d’Homère, un poème grec du Haut Empire composé par Quintus de Smyrne. Celui-ci a été affublé du titre de « pire poète de l’Antiquité » par un critique allemand. À vous de juger, au moins à partir de la traduction d’un passage :

« C’est à ce moment que la mère du grand Thésée tomba sur l’endurant Démophon et sur Acamas tandis qu’ils la cherchaient dans la ville. Un dieu l’avait mise sur leur chemin. Dans sa détresse, elle cherchait à échapper aux combats et à l’incendie. Quand ils l’aperçurent à la lueur des flammes, ils eurent l’impression de voir, par la stature et le corps, la divine épouse de Priam, descendant des dieux. Aussitôt, ils s’en emparèrent afin de la prendre pour les Danéens. Mais elle poussa des cris terribles et dit :

‘Non, honorables enfants des guerriers argiens, ne m’emmenez pas vers vos vaisseaux comme une part de butin : car je vous assure que je ne suis pas de la race des Troyennes ! Dans mes veines coule le noble sang glorieux des Danéens, puisque Pitthée m’a engendrée à Trézène, et que le divin Égée m’a prise pour épouse. Mais je vous en prie, au nom des charmants enfants du grand Zeus, s’il est vrai que les fils de l’irréprochable Thésée sont venus ici avec les fils d’Atrée, présentez-moi à eux : car ils sont en train de me chercher dans la foule. Je crois bien qu’ils sont du même âge que vous. Je pourrai à nouveau respirer si je les vois tous deux vivants et en bonne forme.’ »

[voir Quintus de Smyrne, La suite d’Homère 13.496-517]

texte grec     traduction française

On imagine sans peine la joie d’Acamas et Démophon, qui peuvent révéler à la vieille femme qu’ils se sont retrouvés : ce ne sont alors qu’embrassades, baisers et larmes entre les deux jeunes gens et leur grand-mère.

Autres retrouvailles heureuses, celle d’Ion, un jeune homme installé à Delphes où il assiste les prêtres dans leur office. Comme Œdipe, il a été exposé à la naissance : sa mère, une Athénienne du nom de Créüse, ne pouvait pas avouer que le dieu Apollon l’avait rendue enceinte. Dans la pièce d’Euripide intitulée Ion, on assiste au séjour de Créüse à Delphes, pour des raisons que nous n’expliquerons pas ici (lisez Euripide, cela en vaut vraiment la peine). Toujours est-il que Créüse est sur le point d’empoisonner le jeune Ion, dont elle ignore qu’il est le fils qu’elle a abandonné vingt ans plus tôt. La tentative est éventée au dernier moment, Ion en réchappe et il va faire exécuter la criminelle lorsque la Pythie lui remet – fort opportunément – divers objets qui l’accompagnaient au moment où il a été exposé, puis recueilli. À la vue de ces objets, Créüse pousse un cri…

« Créüse – Ah ! quel spectacle inattendu s’offre à mes yeux !

Ion – Toi, tais-toi : tu ne m’as apporté que des ennuis jusqu’à présent.

Créüse – Mais je ne peux pas me taire ! Arrête de me faire la leçon. Je vois en effet le berceau dans lequel, autrefois, je t’ai exposé, mon enfant, alors que tu n’étais qu’un nouveau-né, dans la grotte de Cécrops, au pied de la Grande Falaise. Je veux bien quitter cet autel [où je me suis réfugiée], même si je dois en mourir.

Ion – Saisissez-là ! Elle est possédée par un dieu, à vouloir quitter la protection des statues sur l’autel. Qu’on lui attache les mains.

Créüse – Même si vous me tranchez la gorge, vous ne sauriez m’arrêter : car je ne te lâcherai pas, et je ne me séparerai ni de ce berceau ni de son contenu. »

[voir Euripide Ion 1395-1405]

Ion décide de mettre à l’épreuve cette femme qui affirme être sa mère : elle doit lui décrire les objets déposés dans le berceau. Créüse passe l’interrogatoire sans la moindre erreur, Ion reconnaît alors qu’il se trouve bien face à sa mère :

« Ion – Ma très chère maman, quel plaisir de te voir et de toucher ton cher visage !

Créüse – Mon fils, lumière plus intense que le soleil pour une mère – le dieu Soleil voudra bien me pardonner –, je te tiens dans mes bras, découverte inattendue ! Et moi qui croyais que tu avais rejoint la demeure de Perséphone, dans le monde souterrain… »

[voir Euripide Ion 1437-1442]

Émouvantes retrouvailles entre un fils et sa mère perdue depuis la naissance : espérons que cette scène d’Euripide constitue un heureux présage pour un jeune homme qui a su, quant à lui, émouvoir les réseaux sociaux.

[image : Jean-François-Pierre Peyron, Alceste mourante (1785 ; détail). Là, ce ne sont pas des retrouvailles, mais plutôt l’inverse : Alceste se sacrifie pour son mari et meurt en laissant de jeunes enfants.]

Pénélope : son emploi n’était pas fictif

Inc B-720Non sans ironie, on compare Pénélope Fillon à la Pénélope de l’Odyssée, qui défaisait la nuit le travail réalisé dans la journée. Une comparaison flatteuse si l’on considère le fait que la figure mythologique n’avait pas un emploi fictif. Et en plus, elle a sauvé la maison de son époux.

Grâce aux révélations du Canard Enchaîné, la presse française – et celle d’autres pays – dispose d’un filon en or (excusez le jeu de mots) : l’épouse de François Fillon, candidat à la présidentielle, aurait été payée par le contribuable pour un travail qu’elle n’aurait jamais accompli. Et comme ladite épouse porte le beau prénom de Pénélope, de petits malins ironisent sur le parallèle avec la première Pénélope, l’épouse d’Ulysse, qui passait ses nuits à défaire l’ouvrage qu’elle avait tissé pendant la journée.

Ces taquins savent-ils seulement que l’épouse d’Ulysse exerçait un emploi tout sauf fictif ? Car non seulement elle a bel et bien achevé son ouvrage (si, si ! lisez donc la suite), mais en plus elle a sauvé la maison de son époux. Sans l’intelligence de Pénélope, Ulysse aurait probablement été éliminé par ceux qui convoitaient la main de cette femme extraordinaire. Madame Fillon, de grâce ne rejetez pas la comparaison : car elle est flatteuse.

Rappel des faits : Ulysse est parti guerroyer sous les murs de Troie, laissant derrière lui son épouse pour garder le manoir familial, et surtout pour élever le petit Télémaque. Ce dernier a donc connu l’enfance de ces familles devenues monoparentales de fait, parce que Monsieur a dû prendre un emploi à l’étranger.

Dans de telles situations, l’homme qui s’absente promet toujours que cela ne durera pas : il rentrera vite dès que la situation le permettra. Or dans le cas d’Ulysse, la citadelle de Troie ne tombe qu’à la dixième année de guerre ; et pour ne pas arranger les choses, notre héros prend encore une dizaine d’années pour retrouver son foyer.

Lorsqu’Ulysse atteint enfin l’île d’Ithaque, son fils est un jeune adulte avec du poil au menton, et son épouse se fait assaillir par des hommes désireux de l’épouser. Ils ne visent vraisemblablement pas la quadragénaire un peu défraîchie, mais plutôt sa maison et le domaine qui l’entoure. Toutefois Pénélope, fidèle à son Ulysse, ne veut pas céder.

Finalement, arrivée à court d’expédients, sans nouvelles de son mari, elle va devoir se résigner à l’impensable : oublier Ulysse et prendre un nouvel époux. Écoutons-la exposer la situation à un vieux mendiant venu d’ailleurs (en fait, c’est Ulysse déguisé en mendiant, mais elle ne l’a pas encore reconnu) :

« Étranger, auparavant j’étais appréciée pour ma beauté et mon apparence ; mais les dieux immortels ont tout gâché tandis que les Argiens se rendaient à Ilion. Mon époux Ulysse les accompagnait. Cependant, s’il revenait pour prendre soin de mon existence, ma réputation s’en trouverait grandie et embellie. Mais maintenant, je me désole : voilà tout le sort que m’a octroyé une divinité malfaisante.

Il y a tous ces gens de bonne famille qui commandent sur les îles : Doulichion, Samé et Zakynthos la boisée, et aussi ceux qui résident sur Ithaque visible de loin. Ils me courtisent contre mon gré et ils dévorent ma maisonnée. C’est pourquoi je ne me soucie plus ni des étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui assurent le contact avec le peuple. Non, mon cœur se consume à désirer le retour d’Ulysse.

Mais eux, ils me pressent de prendre un époux ; et moi, j’en suis réduite à tramer des ruses. D’abord, un dieu m’a donné l’idée de monter un grand métier à tisser dans ma chambre, et d’y tisser un voile à la fois léger et de grandes dimensions. Puis je leur ai dit : ‘Jeunes gens, vous me courtisez, Ulysse est mort. Vous voulez m’épouser ? Attendez jusqu’à ce que j’aie terminé ce voile. Il ne faut pas gaspiller tout ce fil : cela fera un linceul pour le héros Laërte [le père d’Ulysse], lorsque le sort funeste d’une triste mort l’aura saisi. Il ne faudrait pas qu’une femme achéenne aille répandre parmi le peuple de mauvaises rumeurs, si un homme qui a acquis tant de biens se trouvait sans rien pour l’envelopper !’

Voilà ce que je leur dis, et je parvins à fléchir leur cœur obstiné. Alors, pendant la journée, je tissais sur le grand métier, et la nuit je défaisais le travail à la lueur des torches. C’est ainsi que, pendant trois ans, j’ai trompé les Achéens et les ai persuadés d’attendre. Mais quand, au détour des saisons, vint la quatrième année, avec la complicité de mes servantes – ces chiennes ne respectent rien ! – ils sont entrés dans ma chambre, m’ont prise sur le fait et m’ont accablée de reproches.

C’est ainsi que j’ai achevé mon ouvrage à contrecœur, sous la contrainte. Désormais, je ne peux pas échapper au mariage et je ne trouve plus d’autre subterfuge. Mes parents me mettent sous forte pression de me trouver un mari, et mon fils se désespère parce que mes prétendants dévorent notre bien. Il se rend compte de la situation : car c’est déjà un homme, il est tout à fait capable de gérer la maison, et Zeus lui accorde sa part de prospérité. »

[voir Homère Odyssée 19.124-161]

Qu’on se rassure : Ulysse, arrivé au dernier moment, parviendra à sauver son mariage menacé, à punir les prétendants de Pénélope et à récupérer son manoir. Mais c’est de Pénélope que nous devrions nous préoccuper. Pendant une vingtaine d’années, elle a tenu la maison, repoussé des prétendants rapaces, contrôlé tant bien que mal des servantes traîtresses ; et pendant trois ans, elle a fait et défait son ouvrage sur le métier, pour finalement l’achever. Pénélope, un emploi fictif ? Certainement pas ; sans elle, Ulysse ne serait plus rien. Tous les François Fillon du monde – et leurs détracteurs – devraient s’en souvenir.

[image : gravure sur bois, Le retour d’Ulysse chez Pénélope, repris d’un imprimé d’env. 1474]

Le chien, meilleur ami d’Ulysse

Hot DogLes propriétaires de chiens en Suisse ne devront plus suivre un cours obligatoire pour la tenue de leur molosse. Ulysse aurait apprécié.

Vous aimez les chiens ? Les amis des bêtes, les personnes seules et les sportifs diraient oui ; mais qu’en pensent les facteurs, les joggeurs et ceux qui veulent pouvoir marcher dans la rue sans toujours regarder où ils mettent les pieds ?

Adorés par les uns, détestés par les autres, les chiens ont fait parler d’eux il y a une dizaine d’années, lorsque plusieurs enfants ont été gravement blessés par des molosses mal encadrés par leur maître. Face à la récurrence de ces accidents, les autorités suisses ont introduit un cours obligatoire pour propriétaires de chiens. Il ne s’agissait pas seulement d’éduquer les toutous, mais aussi et surtout leurs maîtres. Au bout de dix ans, cette obligation – trop contraignante aux yeux de beaucoup – va disparaître.

On ne mettra sans doute pas tout le monde d’accord sur cette question sensible qui nous renvoie à notre rapport avec le monde animal. Pour ma part, je marque un intérêt bienveillant et poli envers les chiens, mais aucun canidé ne pourra jamais me revendiquer comme maître. Cela ne devrait cependant pas nous faire oublier l’une de qualités fondamentales de Médor, à savoir sa fidélité. Ulysse en a fait l’émouvante expérience à son retour à la maison.

Rappelez-vous : Ulysse quitte son petit royaume, l’île d’Ithaque, pour aller guerroyer devant Troie. Il laisse derrière lui son épouse Pénélope, son fils Télémaque et … son chien Argos. De retour à Ithaque au bout d’une vingtaine d’années, il ne peut pas se rendre tout de suite à son palais, où il se ferait trucider par les prétendants à la main de Pénélope, qui ont pris leurs aises pendant l’absence du roi. Ulysse commence donc par se présenter à son fidèle porcher, Eumée, lequel vit à la campagne. Mais Ulysse est prudent : il a pris l’apparence d’un vieux mendiant et ne se fait pas immédiatement reconnaître par Eumée.

Voici maintenant Eumée et le faux mendiant (Ulysse !) en route pour le palais royal. À l’entrée, ils tombent sur le chien Argos. La bête a pris un sacré coup de vieux en l’absence de son maître :

« Il y avait là un chien couché, qui redressa la tête et les oreilles : c’était Argos, le chien de l’endurant Ulysse. Autrefois, ce dernier l’avait nourri, sans pouvoir en profiter ; car il était parti au loin vers la sainte Ilion.

Autrefois, les jeunes l’emmenaient pour courir après les chèvres sauvages, les daims et les lièvres ; mais maintenant que son maître était parti, il restait couché, abandonné, sur un gros tas de fumier déposé par les mules et les bœufs devant les portes du palais. Les domestiques venaient se servir lorsqu’ils devaient répandre le fumier sur le vaste domaine. C’est donc là que le chien Argos restait couché, tout couvert de tiques.

Or dès qu’il aperçut Ulysse près de lui, il agita la queue et rabattit ses deux oreilles, mais ensuite il n’eut plus la force de s’approcher de son maître. Ulysse se détourna pour essuyer une larme, qu’il cacha facilement à Eumée, et il s’adressa à ce dernier :

‘Eumée, ce chien qui gît sur le fumier est vraiment étonnant ! Il a belle allure, mais je ne sais pas vraiment s’il était aussi rapide à la course que beau, ou s’il s’agit d’un de ces toutous de luxe que les maîtres entretiennent à leur table pour faire joli.’

Le porcher Eumée répondit :

‘Ce chien appartenait à un homme qui est mort au loin. Si, pour le corps et les performances, il était dans l’état où Ulysse l’a laissé lorsqu’il est parti pour Troie, tu pourrais constater aussi bien sa vitesse que sa vigueur. Dans les profondeurs de la forêt, il n’y avait pas une bête qui puisse lui échapper quand il la poursuivait ; et il savait suivre une trace !

Mais maintenant, il est en sale état, et son maître est mort loin de sa patrie, tandis que les femmes le négligent et oublient de le brosser. Quand les maître ne sont pas là pour exercer leur pouvoir, les domestiques ne veulent plus faire leur boulot : car Zeus, dont la voix résonne au loin, ôte la moitié de sa valeur à l’homme lorsque ce dernier est réduit en esclavage.’

Sur ces mots, Eumée entra dans la demeure bien bâtie ; il alla directement dans la grande salle pour retrouver les prétendants orgueilleux.

Quant à Argos, dès qu’il eut vu Ulysse après une absence de vingt ans, son destin fut scellé  et il fut pris par la noire mort. »

[voir Homère, Odyssée 17.291-327]

Fin émouvante d’Argos qui a passé son existence à attendre fidèlement son maître. Ulysse, traité comme un chien par les gens de son palais, aura trouvé son plus fidèle ami en ce sympathique quadrupède. Pour eux, pas besoin de cours pour propriétaire de molosses.

Michelle Obama, aussi cool que Pénélope

michelle_obamaMichelle Obama décroche le premier prix de la coolitude pour l’élégance avec laquelle elle soutient l’ancienne adversaire de son mari. Aussi cool que Pénélope.

Bravo, Madame Obama ! L’épouse du président des États-Unis ne se contente pas d’ignorer avec panache le maladroit plagiat commis par l’épouse de Donald Trump : elle apporte aussi un soutien vibrant et bienvenu à Hillary Clinton. Au passage, Michelle Obama confirme son statut de personne la plus cool du pays, tout en diffusant un message admirable de dignité. À qui la comparer ? À Pénélope, pardi !

Pénélope, l’épouse du héros Ulysse, n’est pas seulement un symbole de fidélité. Certes, elle résiste aux avances de ses prétendants pendant une bonne vingtaine d’années, mais surtout elle le fait avec classe et finesse. On se souvient de la promesse qu’elle a faite à ses prétendants pour les faire patienter : lorsqu’elle aura achevé l’ouvrage qu’elle est en train de tisser, elle acceptera d’épouser l’un des hommes qui dévorent les biens du palais d’Ulysse ; mais pendant la nuit, elle défait le travail accompli de jour. Cette ruse dure un bon moment, jusqu’à ce que l’un des prétendants découvre la supercherie et la contraigne à terminer l’ouvrage.

Le temps presse désormais, les prétendants se font plus insistants, ils deviennent carrément insolents et ils songent à se débarrasser de Télémaque, fils d’Ulysse et de Pénélope. Cette dernière fait alors preuve d’un courage remarquable, affrontant les prétendants et les tançant vertement. C’est le vil Antinoos qui se fait moucher :

« L’intelligente Pénélope à son tour conçut un plan : elle allait se montrer aux prétendants puisqu’ils étaient si arrogants. Elle avaient en effet appris que, dans le manoir, on s’apprêtait à éliminer son fils. C’était ce que lui avait rapporté le héraut Médon, lequel avait eu vent du projet.

Pénélope se rendit donc dans la grande salle, accompagnée de ses suivantes. Divine parmi les femmes, elle se présenta devant les prétendants et s’appuya contre un montant du mur solide, non sans avoir ajusté sur ses joues un voile splendide.

Elle s’adressa à Antinoos en l’apostrophant :

‘Antinoos, homme arrogant et perfide, on raconte que, parmi le peuple d’Ithaque, tu l’emportes sur tes compagnons par la sagesse et la parole. Or tu ne répondais pas à cette description… Imbécile ! Comment, toi, peux-tu ourdir la mort et le trépas de Télémaque ? Tu ne respectes donc pas le droit des suppliants, dont Zeus est pourtant le garant. C’est un sacrilège que de tramer le mal contre les autres.

Ne sais-tu donc pas que ton père est arrivé ici en fugitif ? Il avait peur du peuple, qui était très irrité : car il s’était rangé du côté de pirates de Taphos pour accabler les habitants de la Thesprotie, alors que ceux-ci étaient nos alliés ! Ils voulaient le tuer, lui arracher le cœur et dévorer ses ressources, dont l’abondance surpassait tous les désirs.

Or Ulysse l’a sauvé, et il a retenu le peuple, qui était pourtant fâché. Et maintenant, voici que tu dévores sa maison, sans rien payer ! Tu courtises son épouse, tu cherches à tuer son fils et tu me causes beaucoup de peine. Allons ! Je t’enjoins de cesser et de dire aux autres de faire de même !’ »

[voir Homère, Odyssée 16.409-433]

Il faut un sacré cran pour tenir tête à ces prétendants ; or Pénélope ne se gêne pas pour rappeler à Antinoos d’où il vient : son père ne doit sa vie qu’à la générosité d’Ulysse. De même, il faut du cran pour rappeler à tous les Américains que la Maison Blanche où réside Michelle Obama, descendante d’esclaves, a été construite par des esclaves… Encore bravo, Madame Obama ! Pénélope n’aurait pas mieux fait.

[image: Michelle Obama]

Les larmes des héros

Men_running_in_a_chariot_race_at_the_Piha_Surf_Club_carnival,_ca_1938Ronaldo à terre, en larmes, le genou blessé. Un héros pleure-t-il ?

On n’oubliera pas de sitôt les images d’un Cristiano Ronaldo à terre, versant des larmes de frustration sur un genou abîmé par un choc violent avec un adversaire. La finale de l’Eurofoot 2016 a certes manqué de vivacité. Cependant le drame ronaldien, suivi de la réaction de fierté des Portugais face à des Français soudain dépourvus de leur énergie initiale, aura apporté une touche humaine à une partie qui menaçait de s’enliser.

On a aussi beaucoup parlé d’un papillon venu consoler Ronaldo, se posant sur son visage pour sécher ses larmes.

Mais au fait, un héros de la trempe de Ronaldo, connu pour son arrogance, a-t-il le droit de pleurer ? Sans doute : c’est précisément le caractère excessif du personnage qui lui donne son relief particulier. Les héros de l’épopée pleuraient aussi de chagrin, de rage, de frustration et d’humiliation.

Retour sur une autre compétition sportive, les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle, au chant 23 de l’Iliade. Patrocle est mort, son fidèle compagnon Achille est partagé entre le désespoir et la colère – il verse quelques hectolitres de larmes à l’occasion – puis il décide de célébrer la mémoire du disparu en mettant sur pied des jeux athlétiques : course de char, boxe, course à pied. Pour les prix, on ne se contente pas de médailles, mais Achille offre des trépieds, du bronze ou encore des femmes.

La course de chars donne lieu à un duel particulièrement serré entre les concurrents de tête. Sur les cinq cochers, Diomède et Eumélos ont pris la tête et luttent pour la première place :

« Et voici qu’Eumélos aurait dépassé Diomède, ou du moins il lui aurait disputé la victoire, si Phoibos Apollon ne s’était pas irrité contre le fils de Tydée [Diomède] : il lui arracha des mains son fouet brillant. Dépité, Diomède laissa couler des larmes de ses yeux, parce qu’il voyait ses juments aller encore plus vite, mais elles se faisaient mal en courant sans aiguillon.

Athéna se rendit compte qu’Apollon apportait une aide illicite au fils de Tydée. Elle s’élança au secours du conducteur de troupes [Diomède] et lui remit un fouet, tout en redonnant de la vigueur aux juments.

Puis, en colère, elle se dirigea vers le fils d’Admète [Eumélos]. La déesse brisa le joug de son attelage ; les juments filèrent de part et d’autre de la piste, tandis que le timon tombait à terre. Quant à Eumélos, il culbuta hors du char et heurta une roue, s’éraflant les coudes, la bouche et le nez, puis se cognant le front, au-dessus des sourcils. Ses yeux s’emplirent de larmes, et il en perdit la voix vigoureuse.

Le fils de Tydée le contourna, contrôlant ses chevaux aux lourds sabots, et s’élança pour prendre une avance décisive sur les autres. »

[voir Homère, Iliade 23.382-399]

Tydée remporte donc la victoire, laissant Eumélos pleurer sur sa malchance. On reconnaît derrière ce coup du sort une manœuvre de la déesse Athéna.

ronaldo1bw.jpgHeureusement pour les héros, le sport peut aussi donner à rire. On peut espérer que, une fois la victoire portugaise pleinement savourée, Cristiano Ronaldo parviendra à porter un regard moins triste sur sa sortie de piste. Il pourra se souvenir de la mémorable glissade d’Ajax alors qu’il est sur le point de ravir la victoire à Ulysse dans la course à pied. Le premier prix consiste en un cratère précieux, vase magnifique ; pour le second, ce sera une vache. Les deux coureurs sont au coude à coude lorsqu’Ulysse demande un petit coup de pouce à Athéna (encore elle !).

« Comme ils approchaient de la fin du parcours, voici qu’Ulysse appela la déesse aux yeux pers, Athéna, à son secours, priant en son for intérieur : ‘Écoute-moi, déesse, apporte ton secours bienveillant à mes jambes !’

Pallas Athéna entendit ses prières et rendit ses membres rapides, aussi bien les pieds que ses mains au-dessus. Et comme ils étaient tous deux à un doigt de se saisir des prix, Ajax glissa dans sa course – mis en difficulté par Athéna – sur les bouses des vaches mugissantes que l’on avait sacrifiées, celles-là mêmes qu’Achille aux pieds rapides avait tuées en l’honneur de Patrocle. La bouche et le nez d’Ajax se remplirent de bouse.

L’endurant Ulysse, arrivé le premier, s’empara du cratère ; quant au brillant Ajax, il saisit la vache. Mais voilà qu’il se retrouva avec la corne de la vache rustique dans la main, crachant encore de la bouse ! Il s’adressa alors aux Argiens : ‘Aïe ! C’est la déesse qui a entravé mes pieds ! Depuis toujours, elle se tient à côté d’Ulysse comme si elle était sa maman, et maintenant aussi elle lui donne un coup de main.’

Tout le monde rigola gentiment de ce qui lui était arrivé. »

[voir Homère, Iliade 23.768-784]

Alors, les héros doivent-ils pleurer ou rire ? Les deux, mon général ! Il y a un moment pour pleurer, et Ronaldo Cristiano avait bien le droit de laisser éclater son dépit. Ensuite, il faut savoir aussi rire de sa mésaventure.

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Homère aujourd’hui : toujours déclamé avec passion

lectureLes poèmes épiques témoignent de récitations qui suscitaient l’émotion des auditeurs dans le monde antique. Aujourd’hui encore, les Lectures Homériques de Genève attestent la continuité du phénomène.

Dans l’univers d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée ne se lisaient pas, elles se chantaient : des professionnels – on disait des « aèdes » – rappelaient le souvenir des exploits de héros du temps passé, en s’accompagnant d’une cithare. Leur chant suscitait l’émotion de leurs auditeurs. Poète immortel, Homère a survécu à toutes les vicissitudes et, encore aujourd’hui, des passionnés nous ramènent aux exploits d’Achille et Hector devant Troie, ou aussi aux errances d’Ulysse retournant à Ithaque.

L’Iliade et l’Odyssée font l’objet des Lecture Homériques qu’André Hurst, professeur de grec à l’Université de Genève, a instituées voici plus de dix ans. Désormais, les étudiants de grec ont repris le flambeau, attirant de nombreux participants, exécutants et auditeurs, pour une déclamation de l’une des deux grandes épopées sur 24 heures.

C’est dans le texte même de l’épopée qu’il faut aller chercher les premiers échos de l’activité des aèdes. Dans l’Odyssée, Ulysse a échoué sur les rivages de l’île des Phéaciens ; il est reçu par le roi Alkinoos et par son épouse Arété. Par prudence, il n’a pas encore dévoilé son identité à ses hôtes, et certains compagnons du roi lui cherchent des ennuis. La querelle naissante est cependant apaisée grâce à l’art d’un aède, Démodokos.

Voyons comment Homère lui-même relate cet épisode :

« Un héraut s’approcha, conduisant le fidèle aède, Démodokos, estimé de tous. Il l’installa au milieu des convives, appuyé contre une haute colonne.

C’est à ce moment qu’Ulysse, fécond en ruses, interpela le héraut. Il avait détaché de l’échine d’un porc aux dents féroces – tout en laissant la plus grande partie – un morceau de viande suintant de graisse.

‘Héraut, tiens donc, passe à Démodokos ce morceau de viande pour qu’il ait à manger. Je vais le saluer, en dépit de ma tristesse. Parmi tous les hommes qui foulent le sol de la terre, les aèdes méritent notre estime et notre respect : car la Muse leur a enseigné leurs chants, et elle aime la race des aèdes.’

Ainsi parla Ulysse, et le héraut prit le morceau de viande pour le placer dans les mains du divin Démodokos. Celui-ci l’accepta, tout content. Les autres convives, alors, allongèrent leurs mains vers les victuailles qui avaient été préparées.

Lorsque tout le monde se fut rassasié de boisson et de nourriture, Ulysse fécond en ruses prit la parole pour s’adresser à Démodokos :

‘Démodokos, je t’estime plus que tous les autres mortels. Tu as dû recevoir des leçons d’une Muse, enfant de Zeus, ou alors d’Apollon : car tu chantes de manière particulièrement bien ordonnée les malheurs des Achéens, leurs actions, leurs souffrances et leurs peines. On dirait que tu étais sur place, ou que tu l’as entendu de quelqu’un qui y était !

Allons, change de sujet et chante-nous la construction du cheval de bois qu’Épéios a construit avec l’aide d’Athéna. Ce cheval était un piège que le divin Ulysse fit introduire dans l’acropole après l’avoir rempli de soldats, lesquels ont mis à sac Ilion. Si tu me fais un récit approprié de ces événements, je dirai aussitôt à tout le monde qu’un dieu a pris plaisir à te faire don d’un chant divin.’

Telles furent les paroles d’Ulysse ; et l’aède, inspiré par un dieu, commença à exécuter son chant. Il débuta au moment où les Argiens avaient embarqué dans leurs vaisseaux bien charpentés et avaient levé l’ancre, non sans avoir mis le feu à leurs baraques. Au même moment, Ulysse et ses compagnons, cachés dans le cheval, se trouvaient déjà sur la place publique de Troie ; car les Troyens avaient introduit le cheval dans leur citadelle.

Le cheval se tenait là, et les Troyens n’en finissaient pas de palabrer, assis tout autour. Trois options se dessinaient : soit percer le bois creux avec un bronze impitoyable, soit le précipiter du haut d’une falaise, soit l’accepter comme un grand cadeau qui leur concilierait la faveur des dieux.

C’est en définitive le troisième avis qui allait prévaloir. Le destin voulait en effet que la cité soit détruite, puisqu’elle renfermait le grand cheval de bois où se cachaient tous les meilleurs soldats argiens qui allaient semer le meurtre et la mort parmi les Troyens. Et Démodokos chantait comment les fils des Achéens surgirent du cheval, quittant leur cachette, et dévastèrent la cité.

Il chantait comme chaque soldat allait ici ou là dans la ville haute, tandis qu’Ulysse, pareil à Arès, se rendait dans la demeure de Déiphobe, accompagné de Ménélas semblable à un dieu. Là en particulier, il raconta que l’on mena une lutte acharnée qui se solda par la victoire, grâce au soutien généreux d’Athéna.

Voilà ce que chantait l’aède, suscitant l’admiration de tous. Ulysse, quant à lui, se liquéfiait, laissant couler les larmes de ses paupières sur ses joues. »

[voir Homère, Odyssée 8.471-522]

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Eh oui ! Ulysse, un soldat aguerri, ne peut s’empêcher de pleurer lorsque l’aède lui rappelle l’épisode de la prise de Troie. Ces larmes vont finalement amener le héros à révéler sa véritable identité à ses hôtes.

Ce n’est pas une exagération d’affirmer que l’émotion suscitée par Démodokos auprès d’Ulysse, c’est la même émotion qui nous saisit lorsque nous entendons quelqu’un déclamer Homère aujourd’hui. L’appellation de « poète immortel » n’est pas usurpée.