Quand ça coince…

Quel est le point commun entre le village de Tolochenaz et le défilé des Thermopyles ? Dans les deux cas, ça coince dans un endroit resserré et plus personne ne passe.

Mardi 9 novembre 2021, peu après 16 heures : une équipe d’entretien des voies de train découvre avec stupéfaction un trou béant dans le sol, directement en-dessous d’un des tracés les plus fréquentés de Suisse. En un instant, le village de Tolochenaz devient célèbre et tous les trains reliant Genève à Lausanne sont arrêtés. Contourner le trou ? Impossible ! Entre le Lac Léman et les contreforts du Jura, il n’existe pas de voie alternative. Si ça coince sur les rails, plus aucun train ne circule, terminé.

Comment le sol a-t-il pu se dérober sous une voie ferrée ? Peut-être une entrée de l’Hadès… Non, l’explication est plus simple : une entreprise a creusé un tunnel en-dessous pour faire passer une canalisation destinée à un échangeur de chaleur relié au lac ; le tunnel s’est effondré. L’Enfer, ce sera pour les milliers de pendulaires qui empruntent ce parcours tous les jours. La gabegie initiale passée, une navette de bus permet de contourner par la route le trou maudit. Partis en fin d’après-midi, les passagers regagnent leur domicile au milieu de la nuit, fourbus.

Le mythe des trains suisses se trouve bien écorné, mais enfin, quel rapport avec les Thermopyles ? En 480 av. J.-C, le roi perse Xerxès arrive du nord de la Grèce avec une immense armée. Depuis la Thessalie, il veut envahir la Béotie, la Phocide et l’Attique (et – pourquoi pas ? – le Péloponnèse), mais son trajet passe obligatoirement par le défilé des Thermopyles, coincé entre la mer et la montagne. Or ça coince aussi : les Spartiates ont posté un détachement de 300 hommes aguerris qui doivent bloquer la progression d’une armée comptant, au bas mot, des centaines de milliers de soldats. On a bien prévenu Xerxès que ce sont des coriaces, il a de la peine à croire qu’une poignée de Spartiates parviendrait à créer un bouchon.

« (…) Xerxès envoya un éclairer à cheval pour voir combien ils étaient et ce qu’ils faisaient. Il avait entendu, tandis qu’il se trouvait encore en Thessalie, qu’il y avait un petit détachement de troupes à cet endroit ; à leur tête se trouveraient des Lacédémoniens, notamment Léonidas, un descendant d’Héraclès.

Le cavalier s’approcha donc du camp et il fit ses observations, sans toutefois pouvoir voir tout le camp. En effet, les soldats se trouvaient à l’intérieur du retranchement qu’on avait érigé pour la garde, mais on ne pouvait rien apercevoir. L’éclaireur prit note de ceux qui se trouvaient à l’extérieur, mais leurs armes se trouvaient devant le retranchement. À ce moment, c’étaient des Lacédémoniens qu’on avait postés à l’extérieur.

D’après ce qu’il vit, certains hommes étaient en train de faire des exercices, tandis que les autres se peignaient les cheveux ! L’éclaireur s’étonna du spectacle et évalua les effectifs. Après avoir tout noté dans le détail, il retourna tranquillement d’où il était venu ; car personne ne le poursuivait et on ne faisait pas du tout attention à lui. »

[Hérodote 7.208]

Lorsque Xerxès entend le rapport de son éclaireur, il reste incrédule.

« (Xerxès) laissa passer quatre jours, espérant chaque jour que (les Spartiates) prendraient la fuite. Le cinquième jour, comme ils ne partaient pas, mais qu’il lui semblait qu’ils restaient par simple insolence, sans avoir de dessein bien formé, Xerxès se fâcha et envoya contre eux des Mèdes et des Cissiens, avec ordre de lui ramener prisonniers (les Spartiates) pour qu’ils comparaissent devant lui.

Les Mèdes fondirent sur les Grecs avec vigueur, mais perdirent de nombreux hommes. On envoya des troupes fraîches, et les Grecs ne se retiraient pas, bien que le choc fût rude. Ce fut une démonstration pour tous (en particulier pour le Grand Roi) qu’il avait beaucoup de troupes, mais peu d’hommes. »

[Hérodote 7.210]

Le défilé des Thermopyles résiste : impossible pour les Perses de forcer le passage ; impossible également de prendre une autre route. Il faut passer entre la montagne et la mer !

« Comme les Mèdes avaient subi un vilain revers, ils se retirèrent, et ce fut le tour des Perses de prendre le relais. Le Roi les surnommait les Immortels. Ils étaient sous le commandement d’Hydarnès, et il pensait qu’ils règleraient le problème facilement.

Ils affrontèrent donc les Grecs, mais n’obtinrent pas de résultats meilleurs que le détachement mède. C’était toujours la même chose : ils devaient se battre dans un endroit resserré et ils utilisaient des piques plus courtes que celles des Grecs ; de plus, ils ne pouvaient faire usage de leur supériorité numérique.

Quant aux Lacédémoniens [les Spartiates, si vous préférez], ils combattaient avec bravoure. Ils démontrèrent qu’ils luttaient avec compétence contre des incompétents. Ils leur tournaient le dos et faisaient semblant de fuir, mais restaient groupés ; les Barbares, les voyant en fuite, se ruaient en criant et en faisant beaucoup de bruit ; et les Spartiates, au moment où on allait les rattraper, se retournaient contre les Barbares et abattaient une foule innombrable de Perses. De leur côté, les Spartiates perdaient peu d’hommes.

Les Perses constatèrent qu’ils ne parvenaient pas à faire une percée, malgré leurs tentatives. Après avoir tout essayé, ils battirent en retraite. »

[Hérodote 7.211]

Coriaces, les Spartiates ! Le bouchon ne va-t-il pas sauter ? En fait, si : il faudra un acte de traîtrise d’un Grec, qui indiquera à Xerxès un sentier dans la montagne. Les Perses contournent alors le défilé des Thermopyles et prennent à revers les braves défenseurs de la Grèce. C’est là une différence essentielle entre les Thermopyles et Tolochenaz : la voie ferrée le long du Lac Léman n’offre aucune alternative. Il faudra attendre que le trou soit bouché. Souhaitons un peu de patience aux usagers du rail. En attendant de passer, ils pourront toujours relire Hérodote.

Plombier, s.v.p. !

Un canal se bouche et l’économie de notre planète est en panne. Voilà une vilaine affaire de plomberie qui soulève une question : est-il judicieux de laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un goulet de 200 mètres de large ?

On a eu chaud : pendant une semaine, le Canal de Suez a été bloqué par un porte-container qui s’était coincé en travers du passage. Des centaines de navires ont ainsi dû attendre aux deux extrémités du goulet qui sépare les continents. Après coup, on peut tout de même se poser des questions : faut-il laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un mince conduit qui, à une profondeur de 11 mètres, ne mesure qu’environ 200 mètres de large ?

Si les plombiers n’avaient pas réussi à débloquer rapidement le canal, ce sont des dizaines de pétroliers, de porte-containers, sans compter de sympathiques porte-avions, qui auraient dû contourner tout le continent africain pour faire la liaison entre l’Europe et l’Asie. On imagine sans peine les mise à l’arrêt d’usines, la hausse du prix du carburant, et bien sûr le retard dans la livraison du dernier gadget produit par nos amis chinois.

C’est l’occasion de rappeler que, dès l’Antiquité, on s’était mis en tête de percer divers isthmes : que ce soit les Cnidiens qui voulaient transformer leur péninsule en une île pour se prémunir d’une attaque perse, ou l’empereur Trajan qui aurait brièvement ménagé un passage entre la Méditerranée et la Mer Rouge, les entrepreneurs ambitieux n’ont pas manqué.

En 480 av. J.-C., le roi de Perse Xerxès décide d’attaquer la Grèce. Sa flotte doit longer la côte nord de la Mer Égée et passer le cap formé par le Mont Athos. Pour éviter de subir une tempête similaire à celle que son père Darius avait essuyée une génération plus tôt, Xerxès décide tout simplement de faire percer l’isthme formé par l’Athos.

Voici comment les Barbares creusèrent [le canal], en répartissant la zone par groupes ethniques. Du côté de Sané, ils firent un tracé rectiligne. Ensuite, la tranchée devint profonde. Une partie des hommes restèrent au fond et creusaient, tandis que d’autres faisaient passer plus haut la terre déblayée, à ceux qui se trouvaient au-dessus d’eux, sur des plates-formes, où d’autres encore la réceptionnaient, jusqu’à ce qu’on arrive à la surface. Voilà donc comment on sortit la terre et la jetait plus loin.

Tous les groupes ethniques, à l’exception des Phéniciens, eurent une double dose de travail parce que les parois de leur tranchée s’écroulaient : résultat inévitable puisqu’ils creusaient en maintenant en haut la même largeur qu’au fond. Or les Phéniciens démontrèrent qu’ils étaient des gens habiles en de nombreuses circonstances, et en particulier à cette occasion : car une fois qu’on leur eut attribué leur portion à excaver, ils creusèrent une tranchée deux fois plus large en haut que la largeur requise au fond. Au fur et à mesure qu’ils progressaient, ils réduisaient la largeur ; et une fois arrivés au fond, leur ouvrage avait la même largeur que celui des autres. (…)

D’après tous les renseignements que j’ai réussi à trouver, c’est l’orgueil qui a poussé Xerxès à ordonner de creuser ce canal : il voulait faire la démonstration de sa puissance et laisser une trace tangible de son expédition. En fait, il aurait été possible, sans trop de tracas, de traîner les vaisseaux à travers l’isthme ; mais Xerxès donna l’ordre de creuser un canal maritime pour que deux trières puissent naviguer de front !

Hérodote 7.23-24

L’isthme de Corinthe a lui aussi retenu l’attention des puissants. Au IIe s. ap. J.-C., Hérode Atticus ambitionne de creuser un canal pour économiser aux navires le contournement du Péloponnèse. Milliardaire de l’époque, il a déjà dépensé des sommes folles pour laisser à la Grèce des monuments qui porteraient sa marque : par exemple, il finance la construction d’un aqueduc pour approvisionner en eau le site des Jeux Olympiques ; et il fait construire un gigantesque odéon au pied de l’Acropole d’Athènes, un bâtiment que les touristes peuvent encore admirer aujourd’hui.

Le canal de Corinthe, toutefois, est une entreprise d’un autre calibre. Digne prédécesseur de notre Ellon Musk, Hérode Atticus voudrait bien lancer le projet ; mais s’il y parvenait, il ferait de l’ombre à l’empereur.

Or [Hérode Atticus], bien qu’il eût réalisé des travaux importants, considérait qu’il n’avait rien fait, puisqu’il n’avait pas percé l’Isthme [de Corinthe]. À ses yeux, ce serait une entreprise remarquable de couper à travers la terre ferme pour réunir deux mers, réduisant ainsi le trajet du contournement [du Péloponnèse] à une longueur de vingt-six stades [un peu moins de 5 km]. Il désirait vraiment réaliser ce projet, mais il ne trouvait pas le courage de demander la permission à l’empereur [Marc Aurèle] : car il craignait de passer pour quelqu’un qui voulait empoigner une entreprise que [l’empereur] Néron lui-même n’avait pas été en mesure de mener à bien.

Philostrate, Vies des sophistes 2, p. 551 (Olearius)

On ne rivalise pas avec l’ego de l’empereur. Il faudra attendre 1893 pour que le rêve d’Hérode Atticus devienne réalité.

Forcer la nature, c’est faire violence aux dieux

Cnide_Google_EarthHérodote présente une vision de l’histoire dans laquelle l’ordre du monde est régi par les dieux. Les hommes qui l’enfreignent reçoivent des avertissements ; s’ils se montrent incapables d’entendre les signes que leur envoient les dieux, ils courent inexorablement à la catastrophe.

Ainsi, lorsque le roi Xerxès lance une expédition contre la Grèce à partir de 481 av. J.‑C., il se livre à des excès contre la nature, alors même qu’il aurait pu tirer certaines leçons du passé. Reprenons les choses par le début : entre 499 et 493, les cités ioniennes de la côte de l’Asie Mineure se révoltent contre leur maître, le roi Darius (père de Xerxès). Darius confie à son général Harpage la mission de reconquérir le terrain. Les Perses parviennent ainsi, non sans efforts, à reprendre le dessus sur les cités révoltées. Alors qu’ils s’approchent de la presqu’île de Cnide, les habitants de la cité décident de se retrancher sur leur péninsule en creusant un canal.

« À l’époque où Harpage soumettait l’Ionie, les Cnidiens tentèrent de creuser un canal afin de transformer leur pays en une île. Leur territoire se situait entièrement sur cette presqu’île : le pays de Cnide s’arrête en effet au continent, et c’est à ce point que se trouve la mince bande de terre qu’ils essayèrent de percer. Ils se mirent donc au travail à tour de bras, mais il leur sembla qu’il se produisait un phénomène surnaturel : les travailleurs étaient en effet blessés plus souvent que d’habitude, sur le corps mais en particulier aux yeux à cause des éclats de pierre. Ils envoyèrent donc une délégation à Delphes pour demander ce qui s’opposait à leur projet de creusement. La Pythie leur répondit – ce sont les Cnidiens eux-mêmes qui le racontent – par le trimètre suivant : ‘Ne fortifiez pas l’isthme, et ne le creusez pas : car Zeus en aurait fait une île s’il l’avait voulu.’ Sur cet oracle de la Pythie, les Cnidiens cessèrent de creuser et se livrèrent sans combattre à Harpage et à son armée. » (voir Hérodote 1.174)

Or quelques années plus tard, en 492, un autre général de Darius, Mardonios, entreprend d’attaquer la Macédoine. Il longe la côte nord de la Mer Égée, mais sa flotte essuie une terrible tempête lors du passage de la presqu’île formée par le Mont Athos. L’expédition se solde par un cuisant échec. Cette fois-ci, une presqu’île a fait obstacle à la progression des troupes perses. Cela n’empêchera pas les Perses d’attaquer la Grèce en 490 ; mais cette agression se soldera par la victoire des Athéniens dans la plaine de Marathon. Xerxès, successeur de Darius, aurait pu tirer la leçon des deux événements qui viennent d’être relatés. Or c’est le contraire qui se produit : dès 481, il lance une nouvelle expédition contre la Grèce. Soucieux de laver l’affront fait par les dieux à la flotte perse au Mont Athos, il se met en tête de faire percer l’Isthme de l’Athos pour faire passer sa flotte. La leçon infligée aux habitants de Cnide ne lui a servi à rien et, une année plus tard, Xerxès subira un revers terrible lors de la bataille navale de Salamine. Les Grecs achèveront le travail sur terre à Platées en 479. Dans le monde que nous présente Hérodote, tout se tient : les événements s’enchaînent dans un ordre qu’un observateur attentif devrait comprendre. Hérodote n’explicite pas sa méthode historique, mais le message implicite est clair : la mission de l’historien serait de nous aider à décrypter les signes dans un monde régi par les dieux. Ces derniers ont en particulier créé les côtes, les îles et les presqu’îles, définissant ainsi les frontières naturelles entre les peuples. Attenter à l’ordre de la nature, c’est faire violence aux dieux.

[Image: presqu’île de Cnide, adapté à partir de GoogleMaps]