Pourquoi faisons-nous de grosses bêtises ?

achille_agamemnon_betterGrosse bêtise ? C’est la faute à Zeus et Héra, qui ont transféré aux hommes la capacité à se tromper lourdement.

  • Chérie, je crois que j’ai fait une grosse bêtise…
  • Une grosse bêtise comme d’habitude, ou une grosse grosse bêtise ?
  • Plutôt une grosse grosse bêtise. Je me suis disputé avec l’un de mes employés qui gère l’informatique de l’entreprise, et il s’est vexé. Il veut quitter son poste. Entre-temps tout le secteur de production est à l’arrêt parce que le système informatique est tombé en panne.
  • Effectivement, une grosse grosse bêtise de ta part.
  • Mais ce n’est tout de même pas de ma faute s’il ne veut pas reconnaître mon autorité !
  • C’est peut-être la faute de Zeus et Héra ?
  • J’ai de la peine à te suivre : qu’est-ce que tes dieux grecs ont à voir avec mon responsable du secteur informatique ?
  • Zeus, après avoir fait une grosse grosse bêtise, a décidé que désormais, il prierait les hommes de les commettre à sa place.
  • Moi, je suis dans les ennuis jusqu’au cou, et tu me parles de mythologie !
  • Espèce de misanthrope cacochyme, tu pourrais au moins essayer de comprendre d’où te vient cette propension à faire des gaffes que tu pourrais éviter. Allez, écoute un peu, ça te changera les idées. J’ai récupéré l’exemplaire de l’Iliade que tu voulais utiliser pour allumer des feux de cheminée l’hiver prochain.
  • Bon c’est parti pour les bêtises de Zeus…
  • Voilà : dans l’Iliade, Agamemnon a commis une grosse grosse bêtise. Il a vexé Achille alors qu’il a vraiment besoin de lui. Achille s’est retiré du combat.
  • Un peu comme mon responsable de l’informatique ?
  • Tu commences à comprendre. Pour aller droit au but, l’entêtement d’Agamemnon et Achille conduit à la catastrophe : Patrocle, fidèle compagnon d’Achille, y laisse sa peau. Finalement, Achille et Agamemnon décident de recoller les pots cassés. Alors Agamemnon, pour sauver la face, tente d’expliquer pourquoi il a commis une énorme erreur de jugement.

« Eh oui ! Autrefois, c’est Zeus qui s’est laissé égarer, lui dont on dit qu’il est plus avisé que tous les hommes et les dieux. Héra l’avait roulé dans la farine par ses ruses féminines, le jour où Alcmène était sur le point de mettre au monde le fort Héraclès dans Thèbes aux belles murailles. Voici ce que Zeus proclama à tous les dieux :

‘Écoutez-moi, vous tous dieux et déesses : je vais vous dire le fond de ma pensée. Aujourd’hui, Ilithye – celle qui veille sur les douleurs de l’accouchement – va faire voir le jour à un homme qui régnera sur tous ses voisins qui sont de naissance humaine et qui sont de mon sang.’

Alors la puissante Héra, par ruse, lui dit :

‘Tu ne tiendras pas parole : tu n’accompliras pas ce que tu dis. Alors vas-y, Olympien, prononce devant moi un serment contraignant. Jure qu’il régnera sur tous ses voisins, l’homme qui aujourd’hui tombera entre les pieds d’une femme et qui sera de ton sang.’

Telles furent ses paroles ; et Zeus ne se rendit pas compte qu’il y avait un piège, mais il prêta un grand serment qui lui fit commettre une grosse bêtise.

Héra, d’un bond, quitta les hauteurs de l’Olympe et se rendit rapidement à Argos d’Achaïe, où elle trouva la robuste épouse de Sthénélos, descendant de Persée. Celle-ci était enceinte d’un garçon ; elle en était au septième mois de grossesse. Héra lui fit voir le jour bien qu’il fût prématuré : elle mit fin à la grossesse, coupant l’herbe sous les pieds d’Ilithye. Puis elle annonça la chose à Zeus, fils de Kronos :

‘Père Zeus à la foudre étincelante, j’ai quelque chose à te dire. Voilà, il est né, l’homme valeureux qui régnera sur les gens d’Argos. Il s’appelle Eurysthée, c’est le fils de Sthénélos descendant de Persée, de ton sang. Il est bien placé pour régner sur les Argiens !’

Telles furent ses paroles, et une douleur aiguë pénétra Zeus au plus profond de son cœur. Aussitôt, il saisit Até [l’Égarement personnifié] par les boucles brillantes de ses cheveux, et dans sa fureur il prononça un serment contraignant : Até ne retournerait plus jamais ni sur l’Olympe ni dans le ciel étoilé, puisqu’elle égarait tout le monde. Sur ces mots, en la tenant dans sa main il la fit tournoyer puis la précipita du haut du ciel étoilé. Até arriva bientôt chez les hommes pour se mêler de leurs affaires.

Et Zeus ne cessait de se plaindre de ce qu’elle avait fait, lorsqu’il voyait son propre fils [Héraclès, né après Eurysthée], soumis à des travaux indignes à cause des épreuves qu’Eurysthée lui infligeait. »

[Iliade 19.95-133]

  • Donc, si j’ai bien compris ton histoire, Zeus a fait une grosse grosse bêtise et, pour éviter d’en commettre d’autres à l’avenir, il a décidé que désormais ce seraient les hommes qui se tromperaient ? Et c’est pour cela qu’Agamemnon et moi avons gaffé ?
  • Parfaitement. Comme tu as si bien écouté, je vais terminer avec une bonne nouvelle : ton informaticien a essayé de t’appeler par téléphone tout à l’heure. C’est moi qui ai répondu et j’ai tout arrangé pour toi : il reprendra son service demain.
  • Eh bien, tu n’as pas l’air content ?
  • J’espère que tu lui as dit que son comportement était inadmissible ?

[image : Johann Heinrich Tischbein, La dispute entre Achille et Agamemnon (1776)]

Thétis : #MeToo

thetisOn a forcé la déesse Thétis à partager la couche d’un homme. Des années plus tard, elle s’en plaint amèrement. Existe-t-il vraiment une « douce violence » ?

D’un côté, nous avons Maître Bonnant, jamais en panne de mauvaise foi, qui carbure au « consentement revisité » des victimes présumées de son célèbre client. Il décrit aussi le rapport de séduction comme une « douce violence faite à l’autre ». De l’autre côté, des femmes manifestent leur inquiétude face à une dérive politiquement correcte : elles veulent défendre « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ».

Dans ce tourbillon de déclarations, de révélations et de démentis, le citoyen ordinaire en perdrait facilement son latin – ou son grec. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme de juriste ou un doctorat en philosophie pour comprendre qu’une saine séduction suppose de laisser la possibilité à l’autre de refuser, tandis que la contrainte, la manipulation ou l’abus de faiblesse engendrent la souffrance.

Si le poète Homère faisait déjà mention d’une contrainte imposée à Thétis, cela montre bien que la question taraude l’esprit de hommes depuis quelques millénaires. Thétis, déesse marine, figure dans un oracle qui prédit que le fils qui naîtra de ses entrailles sera plus puissant que son père. Le grand Zeus, qui a pourtant pris une sérieuse option sur la fuyante créature, renonce à son projet : il craint trop qu’un rejeton ne fasse basculer son trône. C’est pourquoi il impose à Thétis de s’unir à un mortel, Pélée. De cette union naît le héros Achille, source de bien des soucis pour sa divine mère. Voici comment elle décrit la situation à un autre dieu, Héphaïstos :

« Héphaïstos, parmi toutes les déesses qui habitent l’Olympe, en est-il une qui ait subi autant de pénibles souffrances dans son âme que celles que Zeus, le fils de Kronos, m’a infligées, à moi seule entre toutes ? Seule parmi les déesses marines, j’ai été livrée à un homme pour être domptée : ce fut Pélée, le fils d’Éaque, et j’ai enduré la couche d’un homme à mon corps défendant. Pélée gît désormais dans son palais, accablé par la pénible vieillesse. »

[Homère Iliade 18.429-441]

Thétis a perdu sur tous les plans : d’abord, elle a dû coucher avec cet homme dont elle ne voulait pas ; ensuite, Pélée a vieilli tandis qu’elle restait éternellement jeune. Tout cela sur décision de Zeus, le patriarche qui a bien compris que la séduction recèle des pièges. Zeus a su se retenir de commettre une « douce violence », mais il ne le fait que pour sauvegarder son pouvoir. Au passage, il provoque le malheur de Thétis ; de cela, il ne se soucie guère.

Dans un autre récit, conservé par l’Hymne homérique à Aphrodite, le poète évoque l’autre versant de la question, celui de la séduction. La déesse Aphrodite est bien connue pour soumettre tous les humains aux lois de l’amour. Seules trois déesses savent lui résister : Athéna, Artémis et Hestia ; Zeus en personne ne peut pas s’opposer aux dures contraintes qu’Aphrodite lui impose.

« [De ces trois déesses, Aphrodite] ne saurait fléchir l’âme, et elle ne pourrait les tromper. Les autres, en revanche, dieux bienheureux ou mortels humains, n’ont aucun moyen d’échapper à l’emprise d’Aphrodite. Elle a même égaré l’esprit de Zeus, celui qui manie la foudre avec plaisir, bien qu’il soit le plus grand et qu’il ait reçu les plus grands honneurs. À sa guise, Aphrodite a trompé son intelligence et l’a uni sans difficulté à des femmes mortelles, à l’insu d’Héra, qui est la sœur et l’épouse de Zeus. Pourtant, Héra se distingue des déesses immortelles par son apparence. En la concevant avec Rhéa, sa mère, Kronos aux pensées retorses l’a couverte de gloire, et Zeus, dont les pensées sont inépuisables, en a fait sa parèdre respectée, parce qu’elle lui est dévouée. »

[Hymne homérique à Aphrodite 33-44]

Chacun aura compris que, lorsque Zeus délaisse sa fidèle Héra et abuse de son ascendant pour déflorer une jeune vierge innocente, ce n’est pas de sa faute : il est contraint par les lois impérieuses d’Aphrodite. Maître Bonnant devrait retenir ce point, cela lui sera utile dans les semaines à venir.

Toujours est-il que Zeus, qui n’est tout de même pas le dernier des imbéciles, décide de se venger d’Aphrodite. Il va en faire l’arroseuse arrosée en la rendant elle-même amoureuse d’un mortel, Anchise.

« Alors Zeus jeta dans le cœur d’Aphrodite le doux désir de s’unir à un homme mortel. Il voulait que, dès que possible, même elle ne puisse se tenir à l’écart du lit d’un mortel. Il fallait éviter que la souriante Aphrodite, dans un doux éclat de rire, se vante parmi tous les dieux d’avoir uni des dieux à des femmes mortelles, lesquelles auraient mis au monde des fils mortels pour les immortels ; il ne fallait pas non plus qu’elle raconte qu’elle avait uni des déesses à des hommes.

Donc Zeus jeta dans son cœur un doux désir pour Anchise. À l’époque, celui-ci faisait paître ses vaches sur les hauteurs de l’Ida aux nombreuses sources. Par son apparence, il ressemblait à un dieu. Or la souriante Aphrodite tomba amoureuse de lui dès qu’elle l’eut aperçu, et un impérieux désir s’empara de son âme. »

[Hymne homérique à Aphrodite 45-57]

De cette union, provoquée par Zeus, naîtra le héros Énée.

Que retenir de tout cela ? Si l’on en croit les poètes grecs, même la déesse qui préside à l’amour ne saurait se soustraire aux lois dont elle a la charge. Elle peut certes contraindre Zeus à coucher avec des filles, mais lui aussi peut la jeter dans les bras d’un homme, qu’elle le veuille ou non. Lorsque séduction et contrainte se côtoient, le malaise est prévisible, du temps de Thétis comme aujourd’hui.

[image: Pélée enlève Thétis ; vase attique trouvé à Vulci (Étrurie, Italie) env. 490 av. J.-C.]

GPS pour trouver Jésus

starAujourd’hui, la technologie du GPS va de soi. Dans le récit de la Nativité, cela relève du miracle divin.

Je saisis mon téléphone portable et enclenche l’application Poodle®. Dans le micro, il me suffit de dire : « OK Poodle® ». Déjà, je peux poser une question : « Où habite Tintin ? » Une voix suave me répond : « Tintin habite au 26, rue du Labrador. » Dans la foulée, on me propose un itinéraire, et je peux choisir entre la voiture, les transports publics et le vélo, ou simplement y aller à pied. Miracle de la technologie !

Cette banale opération, répétée chaque jour par des millions d’hommes et de femmes sur toute la planète, relevait autrefois du miracle divin. Lorsqu’une puissance supérieure fournissait un service GPS, cela signifiait qu’on avait affaire à une personne au destin exceptionnel. Commençons par le récit de la Nativité.

« Jésus naquit à Bethléem, en Judée, sous le règne d’Hérode. Or voici que des astrologues venus de l’orient se présentèrent à Jérusalem et dirent : ‘Où se trouve le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons en effet aperçu son étoile en orient et nous sommes venus pour nous prosterner devant lui. »

[Évangile selon Matthieu 2.1-2]

Oui, les rois mages de notre tradition sont en fait des astrologues chaldéens qui ont repéré dans les astres la naissance d’un être extraordinaire. Quant au roi Hérode, il est bien embêté : il est roi, et voici qu’on lui annonce la naissance d’un rival. À la même époque, son grand patron l’empereur Auguste a des soucis analogues. Bien que la cour impériale accueille plusieurs astrologues de renom, on s’en méfie aussi, et l’on s’assure que leurs prédictions ne fassent pas vaciller le trône. À l’échelon local, Hérode doit donc rester prudent, lui aussi.

« Alors Hérode convoqua en secret les astrologues et se fit décrire par eux, de manière détaillée, le moment de l’apparition de l’astre. Il les envoya à Bethléem avec ces mots : ‘Allez là-bas et renseignez-vous précisément à propos du nouveau-né. Une fois que vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, pour que j’y aille moi aussi et que je me prosterne devant lui.’ Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route. Or voici que l’astre qu’ils avaient aperçu en orient les guidait, jusqu’à ce qu’il s’arrête au-dessus de l’endroit où se trouvait le nouveau-né. »

[Évangile selon Matthieu 2.7-9]

Pas besoin de Poodle® : l’astre nouvellement apparu possède aussi la faculté de se déplacer et de guider ses observateurs, comme le petit pointeur sur l’écran de votre GPS. À n’en pas douter, dans l’esprit de l’auteur de ce récit, les astrologues venus de l’est sont conduits par un signe divin. Cela légitime du même coup la naissance extraordinaire de celui qui, quelques décennies plus tard, lancera un mouvement d’une ampleur gigantesque, avec plusieurs milliards de ‘followers’ et un nombre considérable de ‘likes’.

Le petit Jésus – vous l’avez reconnu – rejoint ainsi la compagnie des grands leaders soutenus par la puissance divine. Dans ce club très select, on trouve notamment Alexandre le Grand, qui disposait lui aussi du GPS. En 332 av. J.-C., après qu’il a mis la main sur l’Égypte, Alexandre décide d’aller rendre visite à l’oracle de Zeus Ammon, dans l’Oasis de Siwa. Votre serviteur a testé le trajet pour vous : depuis la côte de la Méditerranée, comptez 300 kilomètres à travers un désert plat et morne. Pour Alexandre et sa suite, cela signifie une dizaine de jours de marche à travers l’un des lieux les plus inhospitaliers de la planète.

desert_bw« Dans ce trajet, le coup de main qu’il reçut de la part de la divinité alors qu’il était égaré fut accepté comme plus véridique que les oracles qui vinrent plus tard. D’une certaine manière, parce que l’on crut à ces événements, on voulut aussi croire aux oracles. Tout d’abord, en effet, Zeus envoya de l’eau en abondance, et les fortes pluies qui se produisirent délivrèrent l’armée de la peur de la soif, tout en supprimant la sécheresse du sable. Celui-ci, humidifié par l’effet du vent du sud, devint plus compact, rendant l’air plus propre à respirer.

Ensuite, les bornes dont se servaient les guides avaient disparu. L’armée errait en rangs dispersés parce qu’elle ne connaissait pas le chemin. Or des corbeaux apparurent et prirent la conduite de l’expédition : si on les suivait, ils avançaient en volant rapidement ; mais ils attendaient ceux qui prenaient du retard et ralentissaient.

Il y a encore plus étonnant, d’après ce que raconte [l’historien] Callisthène : les corbeaux appelaient de leurs cris ceux qui se perdaient dans la nuit, et par leurs croassements ils les remettaient sur la bonne piste. »

[Plutarque Vie d’Alexandre 27.1-4]

L’armée macédonienne ne disposait donc pas du GPS dans les étoiles, mais d’un modèle un peu moins perfectionné, reposant sur des corbeaux vraisemblablement envoyés par Zeus en personne. Alexandre arrive ainsi sans encombre à l’oracle de Zeus Ammon et se fait reconnaître comme un authentique fils de Zeus.

Avec des tels antécédents, il n’est guère surprenant que les inventeurs du GPS, ainsi que les créateurs de Poodle®, aient tendance à se prendre pour des dieux.

[images : décoration de Noël à Kazhakoottam (Inde) ; la route du désert de Masra Matruh à l’Oasis de Siwa]

Le héros Phokos pleure les phoques de Salamine

monk_sealUne marée noire s’est répandue sur la côte grecque en face d’Athènes. Les phoques de l’île de Salamine, hôtes de la région depuis des millénaires, sont en danger.

Un pétrolier ancré au large d’Athènes coule ; il déverse dans le Golfe Saronique 2500 tonnes de mazout et de carburant pour navires. Les autorités helléniques réagissent lentement et, pendant ce temps, la marée noire atteint les rives de l’île de Salamine, en face d’Athènes. Le nom de Salamine est associé en premier lieu à une bataille navale qui a vu les Athéniens remporter une victoire éclatante sur la flotte perse en 480 av. J.-C. ; mais on peut aussi se rappeler que l’île abrite une colonie de phoques, lesquels ne survivront pas à un bain de pétrole.

Ces phoques sont installés dans le Golfe Saronique depuis des temps immémoriaux. Dans la mythologie grecque, il existe même un personnage du nom de Phokos dont le destin est étroitement lié à la région. Transportons-nous dans l’île voisine d’Égine, où nous retrouvons le héros Éaque. Avant qu’Égine ne soit une île, c’est une jeune et belle nymphe qui donnera son nom à l’île.

« Zeus s’unit à Égine, fille du fleuve Asopos, et il engendre Éaque. Ce dernier prend pour épouse Endéis, fille de Skiron, qui lui donne Télamon et Pélée. Plus tard, Éaque a une nouvelle union, avec Psamathé, fille de Nérée. Psamathé s’est transformée en un phoque parce qu’elle ne veut pas faire l’amour avec Éaque ; ce dernier engendre cependant un enfant, Phokos, que Pélée a tué par intrigue parce qu’il avait battu Pélée et Télamon aux concours athlétiques. »

[texte tiré d’un commentaire marginal (scholie) d’un manuscrit de l’Andromaque d’Euripide, vers 687; texte original en grec au bas de cette page]

phokos

Sur cette image, on voit le nom de Phokos (à l’accusatif, Phôkon) sur un papyrus grec d’Égypte qui raconte plus ou moins la même histoire.

Résumons : Éaque, fils d’une nymphe de la région, tente de violer Psamathé. Or celle-ci est une nymphe marine qui possède la faculté de changer de forme lorsqu’on veut la contraindre. C’est ce qu’elle fait ; cependant, alors qu’elle a pris la forme d’un phoque, Éaque parvient à ses fins. De cet ébat zoophile naît Phokos, le fils de la nymphe-changée-en-phoque. Plus tard, les demi-frères de Phokos, Pélée et Télamon, tuent Phokos parce qu’ils sont jaloux de lui après qu’il les a battus dans un concours sportif.

Mais où est passée l’île de Salamine dans tout cela ? Ne sommes-nous pas à Égine, une île voisine ? Il faut aller chercher la suite de l’histoire auprès d’une autre source.

« Comme Phokos se distinguait dans les jeux, ses frères Pélée et Télamon formèrent un complot contre lui : le sort désigna Télamon qui, pendant qu’ils s’entraînaient ensemble, l’atteignit à la tête avec un disque et le tua, puis il emporta le corps avec l’aide de Pélée et le cacha dans une forêt. Mais le meurtre fut découvert et, punis d’exil par Éaque, ils furent chassés d’Égine. Télamon se rendit à Salamine auprès de Kychrée, le fils de Poséidon et de Salamine, fille d’Asopos. »

[pseudo-Apollodore Bibliothèque 3.12.6]

Suite au meurtre de Phokos, Télamon quitte donc l’île d’Égine pour celle de Salamine, à quelques kilomètres de là. Si vous avez fait attention à la généalogie, vous aurez remarqué que Télamon trouve refuge auprès de son oncle : Kychrée et Éaque sont en effet les fils respectifs des nymphes Salamine et Égine. Quant à Pélée, il file en Grèce centrale, où il s’unit à une autre nymphe marine, non consentante comme il se doit, Thétis. De cette union naît le héros Achille.

Que conclure de tout cela ? Si l’on en croit nos sources anciennes, les phoques mis en danger par la marée noire récente seraient les lointains descendants des divinités marines qui habitaient le Golfe Saronique dès l’époque des héros de la mythologie grecque. Protégeons-les, ils auraient bien des choses à nous raconter.

[images : au sommet de la page, un phoque moine (les puristes me feront remarquer qu’il vient d’Hawaii; les phoques moines grecs sont plus discrets et ne se laissent pas volontiers photographier). Au bas de la page, carte de répartition du phoque moine en Méditerranée.]

 

Monachus_monachus_distribution

 

Ah oui, le texte grec de la scholie à l’Andromaque d’Euripide, pour ceux et celles qui sont disposés à mouiller leur chemise pour affronter le texte original:

Ζεὺς συνελθὼν Αἰγίνῃ τῇ θυγατρὶ Ἀσωποῦ τοῦ ποταμοῦ γεννᾷ Αἰακόν· Αἰακὸς δὲ λαβὼν γυναῖκα Ἐνδηίδα τὴν Σκίρωνος τεκνοῖ Τελαμῶνα καὶ Πηλέα. εἶτα πάλιν μίγνυται Αἰακὸς Ψαμάθῃ τῇ Νηρέως εἰς φώκην ἠλλαγμένῃ διὰ τὸ μὴ βούλεσθαι συνελθεῖν αὐτῷ καὶ τεκνοῖ ἐκ ταύτης παῖδα τὸν Φῶκον ὃν ὁ Πηλεὺς ἀνεῖλεν ἐπιβουλεύσας διὰ τὸ ἐν τοῖς ἀγῶσι διαφέροντα αὐτὸν εἶναι Πηλέως καὶ Τελαμῶνος.

Si tu ne cries pas, est-ce un viol ?

hadesRéaction à une phrase prononcée par un professeur de droit : « l’avantage avec les lois, c’est qu’on peut les violer sans qu’elles ne crient »

Certains hommes diront que c’est de l’humour grinçant ; les femmes, d’ordinaire, rigolent moins face à des remarques relevant du sexisme ordinaire. Un article récent met en lumière cette différence de sensibilité, en particulier dans le domaine universitaire.

Parmi les phrases qui choquent, celle de ce professeur de droit qui aurait affirmé (une boutade, bien sûr) : « l’avantage avec les lois, c’est qu’on peut les violer sans qu’elles ne crient ». Cette sortie de mauvais goût met en évidence une idée reçue qui perdure depuis des millénaires : si une femme se fait violer mais qu’elle ne crie pas, on pourrait considérer qu’elle était consentante ; donc ce ne serait pas vraiment un viol.

Cette idée est véhiculée dès l’Hymne homérique à Déméter, composé dans la première moitié du VIe siècle av. J.-C. En quelques centaines de vers, le poète raconte comment la jeune Perséphone est enlevée par le dieu Hadès qui veut en faire son épouse. Déméter, mère de Perséphone, se lance dans une longue course pour retrouver sa fille. Elle devra menacer de faire chanceler l’ordre du monde en laissant périr les hommes pour que Zeus se résolve à trouver un compromis.

On parle souvent de l’enlèvement de Perséphone ; d’autres préfèrent évoquer un viol. Ce qui est certain, c’est qu’elle crie quand Hadès l’embarque :

« Il l’enleva contre son gré sur son char d’or et l’emmena tandis qu’elle se lamentait. Elle poussa un cri strident et appela au secours son père, [Zeus] le très-haut et très-bon fils de Cronos. Mais aucun dieu ni aucun homme n’entendit sa voix, pas même les oliviers aux fruits brillants, sauf Hécate au tendre cœur, la fille de Persaios, qui l’entendit du fond de sa grotte, et le seigneur Soleil, brillant fils d’Hypérion, tandis que la jeune fille appelait au secours son père le fils de Cronos.

Mais celui-ci était installé loin des autres dieux, dans son temple où se disaient de nombreuses prières, recevant de beaux sacrifices de la part des hommes mortels. Or c’est avec l’approbation de Zeus que son frère aux nombreux noms [Hadès], lui aussi fils de Cronos, qui règne sur une multitude qu’il accueille [dans le séjour des morts], emmenait la jeune fille contre son gré à l’aide de ses chevaux immortels. »

[voir Hymne homérique à Déméter 19-32 (texte grec / traduction française)]

Étrange famille : Zeus a donné le feu vert à son frère pour qu’il enlève Perséphone, sans même demander l’avis de la mère de la jeune fille. Déméter n’appréciera pas. Et le père de Perséphone dans tout cela ? Vous avez deviné : c’est Zeus, bien sûr.

Dans le passage que nous venons de voir, Perséphone n’est manifestement pas consentante : elle crie, elle appelle son père, mais le rapt passe presque inaperçu. Toutefois, lorsque la jeune fille comprend qu’elle va quitter pour toujours la surface de la terre pour aller moisir dans le monde souterrain avec son oncle, elle pousse un second cri, déchirant, que sa mère entend. Trop tard : sa fille a disparu, et personne ne sait où elle est passée. Il faudra que le Soleil – qui voit tout et entend tout – lui révèle l’affreuse vérité.

Au terme de longues aventures que nous ne pourrons examiner ici, Déméter parvient à obtenir de Zeus qu’il fasse rendre Perséphone à sa mère. Mais Hadès est un malin : il a fait avaler un pépin de grenade à la naïve Perséphone, qui se trouve ainsi liée pour de bon au monde souterrain. Ce pépin de grenade symbolise peut-être la virginité perdue de la jeune fille. En fin de compte, il est décidé que Perséphone peut passer une partie de l’année à la surface, auprès de sa mère, et le reste de l’année auprès de son époux Hadès.

Les premières retrouvailles de Déméter et Perséphone nous ramènent au début de nos réflexions : faut-il qu’une jeune fille crie pour qu’on reconnaisse qu’elle n’est pas consentante ? C’est en tout cas ce que suggère le passage suivant, où Déméter raconte l’histoire à l’envers :

« Maman, je vais te raconter toute la vérité. Hermès porte-chance, le rapide messager, est venu me rechercher pour me faire sortir de l’Érèbe [monde souterrain] sur ordre de mon père le fils de Cronos et des autres dieux du ciel. Il fallait que, en me voyant de tes propres yeux, tu mettes fin à ta colère et ton terrible courroux envers les immortels ; et moi, j’en ai bondi de joie !

Mais [Hadès], en cachette, m’a mis dans la bouche un pépin de grenade (c’est très doux à manger) et il m’a contrainte à l’avaler contre mon gré.

Je vais aussi te raconter comment [Hadès] m’a enlevée par une ruse élaborée de mon père, le fils de Cronos, et m’a emportée dans les tréfonds de la terre ; oui, je vais tout te dire comme tu me le demandes.

Nous étions toutes dans un pré (…). Nous jouions et nous cueillions à la main des fleurs attrayantes (…). Et moi, toute contente, j’étais en train d’en saisir une quand la terre s’est ouverte par en bas, et voilà qu’en est sorti ce puissant seigneur qui abrite des multitudes. Il est reparti en m’emmenant dans son char en or, mais moi je résistais vigoureusement, et j’ai poussé un cri strident ! »

[voir Hymne homérique à Déméter 406-432]

Pauvre Perséphone, obligée de se justifier face à sa mère : non, elle ne voulait pas suivre le vilain monsieur ; oui, elle a crié, mais personne ne l’a entendue. L’idée selon laquelle une jeune fille est consentante si elle ne crie pas quand on l’enlève – ou la viole – se trouve aussi dans l’Ancien Testament :

« Si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, et qu’un autre homme la rencontre dans la ville et couche avec elle, vous les amènerez tous les deux à la porte de cette ville, vous les lapiderez et ils mourront : la jeune fille, du fait qu’étant dans la ville, elle n’a pas crié au secours ; et l’homme, du fait qu’il a possédé la femme de son prochain. (…) Si c’est dans les champs que l’homme rencontre la jeune fiancée, la saisit et couche avec elle, l’homme qui a couché avec elle sera le seul à mourir ; la jeune fille, tu ne lui feras rien, elle n’a pas commis de péché qui mérite la mort. Le cas est le même que si un homme se jette sur son prochain et l’assassine : c’est dans les champs qu’il l’a rencontrée ; la jeune fiancée a crié, et personne n’est venu à son secours. »

[voir Deutéronome 22.23-27]

Voilà qui nous rassurera : en ville, la jeune fille peut crier et se faire entendre ; donc, si elle ne crie pas, c’est qu’elle est d’accord de passer à la casserole. À la campagne, c’est différent : elle peut crier tant qu’elle veut, il n’y aura personne pour l’entendre ; elle n’est donc pas considérée comme coupable. On appréciera le raisonnement à sa juste valeur…

Pour en revenir à notre professeur de droit, nous avons vu qu’il perpétue une idée reçue depuis des temps immémoriaux. Il serait temps qu’il se rende compte que « non » (même murmuré), c’est non ; pas besoin de crier.

[image : John Smith, Les amours des Dieux : Pluton & Proserpine (Hadès & Perséphone); début du XVIIe siècle]

Sauvetage miraculeux d’un prématuré

prematureSa mère meurt d’une maladie implacable alors qu’elle est enceinte, mais un médecin particulièrement habile parvient à sauver l’enfant.

Les statistiques sont réjouissantes : les chances de survie d’un grand prématuré s’améliorent au fil des progrès de la médecine néo-natale.

Cela s’expliquerait par de nouveaux traitements, grâce auxquels on parvient désormais à sauver des fœtus de 22 semaines, ce qui semblait autrefois impossible.

Si l’on en croit le poète Pindare, le sauvetage des prématurés est une affaire ancienne. Le cas le plus remarquable concerne sans conteste la belle Coronis. Cette jeune fille, originaire de Thessalie, avait eu l’imprudence de plaquer le dieu Apollon pour lui préférer un étranger de passage. Ouïe ouïe ouïe ! Danger ! Apollon est un dieu jaloux, comme on va le voir…

Comme souvent avec Pindare, l’histoire commence par la fin ; mais ne vous en faites pas, nous tâcherons de remettre un peu d’ordre dans tout cela.

« La fille de Phlégyas au beaux chevaux [Coronis] n’avait pas encore accouché, avec l’aide d’Ilythie qui veille sur les mères, quand elle fut abattue par les traits d’or d’Artémis dans sa chambre à coucher et descendit dans la demeure d’Hadès, à cause des machinations d’Apollon. Or la colère des enfants de Zeus n’est pas vaine.

Il se trouve que Coronis, l’esprit embrouillé, avait repoussé Apollon, lui préférant une autre union sans même demander la permission à son père ; mais avant cela, elle avait couché avec Phoibos [Apollon] aux longs cheveux. »

[voir Pindare Pythique 3.8-14]

Aha ! C’est du joli : Coronis aurait donc couché d’abord avec Apollon, qui s’est arrangé pour la faire tomber enceinte. Ensuite, voilà qu’elle s’entiche d’Ischys, un étranger venu d’Arcadie. Apollon est donc d’autant plus vexé qu’il est lui-même le père de l’enfant que porte Coronis. Voyons la suite.

« Voilà qu’[Apollon] apprit qu’Ischyas l’Ilatide, un étranger, a couché avec elle, acte de traîtrise sacrilège ! Il envoya donc sa sœur allumée d’une colère impossible à éteindre jusqu’à Lacéréia, parce que la jeune fille habitait sur les rives escarpées du Lac Boibéis.

Une divinité adverse changea le cours de la vie [de Coronis] et l’abattit ; de nombreux voisins connurent le même sort et périrent avec elle. À partir d’une seule étincelle, le feu sur la montagne détruit souvent une forêt tout entière. »

[voir Pindare Pythique 3.31-37]

Quand une femme meurt de maladie, on dit que c’est Artémis qui lui a décoché une flèche ; pour les hommes, son frère Apollon s’en charge. Ce dernier a donc délégué la tâche à sa sœur puisqu’il s’agissait d’éliminer la belle infidèle. Mais Artémis a eu la main un peu lourde et elle provoqué une véritable épidémie dans le voisinage. Mettons cela sur le compte de la colère des dieux.

L’histoire ne s’arrête pas là : car le bébé que Coronis porte en son sein n’a pas encore péri.

« Or lorsque ses parents eurent placé la jeune fille sur le bûcher, au sommet des remparts, et que la flamme impétueuse d’Héphaïstos l’eut encerclée, alors Apollon se manifesta : ‘Je ne supporterai plus dans mon âme que ma propre descendance périsse d’une mort pitoyable en même temps que sa mère subit un sort insupportable.’

Voilà ses paroles ; et d’une seule enjambée, il monta sur le bûcher et retira l’enfant du cadavre, tandis que les flammes s’écartaient devant lui. Puis il l’emmena chez le Centaure [Chiron], en Magnésie, pour qu’il lui apprenne à guérir les hommes de leurs nombreuses maladies. »

[voir Pindare Pythique 3.38-46]

Le bébé est donc sauvé à la dernière minute et confié à un Centaure, Chiron, expert dans l’art de la médecine. Celui-ci élèvera le petit Asclépios – car c’est de lui qu’il s’agit, bien sûr – qui deviendra un médecin extraordinaire.

Chacun sait cependant que la médecine peut, elle aussi, provoquer une grave maladie, à savoir l’appât du gain. Et c’est ce qui est arrivé à Asclépios.

« Mais la compétence est prisonnière du gain : l’or qui brille dans les mains poussa cet homme également, pour un salaire remarquable, à arracher à la mort un homme alors qu’il était déjà condamné. Mais le fils de Cronos [Zeus] leur transperça à tous deux la poitrine et leur coupa le souffle ; la foudre brûlante précipita leur destin. Il ne faut demander aux dieux que ce qui est à la mesure des mortels, en regardant devant nos pieds, et reconnaître notre condition. »

[voir Pindare Pythique 3.54-60]

Quel étrange paradoxe : Asclépios, sauvé du bûcher par Apollon, devient médecin ; mais il dépasse les limites de son art et trahit la médecine en voulant arracher à la mort un homme condamné, et il finit foudroyé. Soigner, c’est bien ; mais nous ne devons jamais oublier que, tôt ou tard, notre tour viendra. Celui qui croit pouvoir changer notre condition mortelle s’expose au ressentiment des dieux.

[image : enfant prématuré]

D’où vient le soleil ? Une nouvelle théorie révolutionnaire

helios.jpgConcilier les lois de la thermodynamique avec le récit mythique de l’origine du monde : c’est ce que nous propose un auteur anonyme, commentateur du poète Orphée, pour expliquer l’origine du soleil. Une théorie décoiffante pour nous faire oublier Mr. T.

Les trois quarts de la population planétaire sont actuellement hypnotisés par les twits tonitruants de Mr. T. : horrifiés, nous assistons aux premiers pas de danse d’un tyrannosaure dans le magasin de porcelaine américain. Vous en êtes déjà las ? Moi aussi, et je refuse de vous parler de Mr. T. Essayons plutôt de penser à des questions fondamentales, comme par exemple : d’où vient le soleil ?

La question a été posée à maintes reprises, et nos physiciens y ont apporté une réponse globalement satisfaisante. Néanmoins, cela ne devrait pas nous empêcher d’explorer des explications alternatives ; celle qui va suivre mérite qu’on s’y arrête quelques instants.

Cela ressemble à un thriller moderne. Pour commencer, un rouleau de papyrus découvert en 1962 sur le site d’une tombe à Derveni, à quelques kilomètres au nord de Thessalonique. Le rouleau avait été placé sur un bûcher funéraire où il a brûlé. Or le feu a eu un effet salvateur : en absorbant l’oxygène environnant, il a empêché que le rouleau ne se décompose. Les archéologues sont donc tombés sur un petit amas noirâtre qu’ils ont confié à un spécialiste de la restauration de papyrus.

Au terme d’un travail de bénédictin, le restaurateur est parvenu à séparer les couches carbonisées et à restituer le sommet d’une vingtaine de colonnes de texte. Miracle ! C’est du grec, et le style de l’écriture indique que le texte a été copié au IVe siècle av. J.-C.

Il reste à déchiffrer ce texte difficile, ce qui prendra une quarantaine d’années. Pendant ce temps, des éditions clandestines circulent sous le manteau. Avant même la publication officielle du texte, on peut déjà trouver des livres entiers consacrés au Papyrus de Derveni.

Le résultat ? Nous sommes en présence des réflexions d’un auteur du IVe siècle ; il fait le commentaire d’un poème aujourd’hui perdu, prétendument composé par le poète Orphée en personne. Orphée, souvenez-vous, était ce poète extraordinaire des temps anciens qui chantait si bien que les arbres et les pierres se déplaçaient pour l’écouter. Le Bob Dylan de l’époque, quoi… Lorsque son épouse Eurydice meurt, mordue par un serpent, Orphée se rend aux Enfers et parvient à convaincre le dieu Hadès de la laisser partir.

Bon, tout ça, c’est une autre histoire dont il faudra parler à l’occasion. Le poème du papyrus de Derveni est attribué à Orphée, mais en fait il date vraisemblablement du Ve siècle, c’est-à-dire plusieurs siècles après la mort de l’illustre poète. Pour faire simple, ce poème expose une doctrine dont les Grecs du Ve siècle s’accordaient pour dire qu’elle se référait à ce lointain poète.

Et le soleil dans tout cela ? Ah oui, revenons-y. Le commentateur ancien du poème nous propose un modèle inspiré tout droit des lois de la thermodynamique. Il envisage en effet un monde composé à l’origine de particules très chaudes, tellement chaudes qu’elles ne parviennent pas à s’agréger pour former des objets. C’est le règne du feu ; un peu comme le plasma de nos physiciens contemporains. Donc, pour que les particules s’assemblent, il faut les refroidir, c’est-à-dire leur retirer de la chaleur.

« (Orphée) a composé un poème (selon lequel) le pouvoir appartenait au plus fort, comme s’il s’agissait d’un enfant (prenant le pouvoir) de son père. Or ceux qui ne comprennent pas ce qu’il dit pensent qu’il s’agit de Zeus prenant la force et le pouvoir divin de son père (Kronos). Comprenant donc que le feu, lorsqu’il se mêle aux autres particules, les agite et empêche les corps de se constituer à cause de la chaleur, (le poète) éloigne (la chaleur), ce qui suffit – du fait de l’éloignement – à permettre que les corps se constituent. »

[voir le Papyrus de Derveni, colonne IX]

Notre commentateur antique a pris un virage surprenant : il voit en effet un parallèle entre le passage du feu à l’air et la transmission du pouvoir du dieu Kronos à son fils Zeus. Vous n’avez pas bien compris ? Par Héraclès, c’est pourtant simple ! Kronos = feu  /  Zeus = air. Le récit mythologique racontant la manière dont Zeus prend le pouvoir à son père Kronos ne serait qu’une manière un peu énigmatique pour le poète de faire de la physique des particules : il décrirait en fait la transition entre des particules séparées les unes des autres sous l’effet de la chaleur du feu, et des particules refroidies qui peuvent s’agréger et former des corps solides.

Holà, pas si vite ! Et toute cette chaleur retirée des particules, où va-t-on donc la stocker ? Les lois de la thermodynamique indiquent en effet que rien ne se perd. Là aussi, notre commentateur antique a la réponse.

« (…) chacune des particules est maintenue en suspension par nécessité, afin qu’elles ne s’agrègent pas. Si tel n’était pas le cas, toutes les particules qui ont la même propriété s’agrégeraient ; c’est de ces particules que s’est constitué le soleil. Or si la divinité n’avait pas voulu que le monde actuel existe, elle n’aurait pas créé le soleil. »

[voir le Papyrus de Derveni, colonne XXV]

Par la volonté divine, la chaleur des particules s’est donc déplacée vers le ciel, produisant notre cher et chaud soleil. Tout rentre dans l’ordre, les physiciens peuvent dormir tranquille.

Il est possible que cette explication de la formation du monde ne satisfasse pas entièrement les scientifiques d’aujourd’hui. Elle n’en reste pas moins fascinante car elle nous montre un penseur du Ve siècle av. J.-C. en train de faire un prodigieux grand écart : sur la base des connaissances rudimentaires – et en partie intuitives – dont il disposait à propos des échanges de chaleur et de leur effet sur la matière, il est parvenu à proposer un modèle qui s’accorde avec des récits anciens et respectés au sujet de la succession entre les dieux Kronos et Zeus. La tradition poétique issue d’Orphée ne pouvait pas être écartée d’un revers de main ; il fallait donc la concilier avec les réflexions des spécialistes des sciences naturelles.

De tout cela, on retiendra au moins l’élégance du raisonnement. Cela nous change un peu des faits alternatifs avancés par la fidèle conseillère de Mr. T.

[image : le Soleil sur son char, Coupole des Bains Széchenyi fürdő (Budapest)]

Trump, 2e (et dernier) épisode : le politicien fou

Trump in AmesDonald Trump est-il fou ? Et la folie ne serait-elle pas un instrument de communication politique, comme l’a démontré l’Athénien Solon ?

Candidat à l’élection présidentielle américaine, Donald Trump multiplie les déclarations à l’emporte-pièce, au point où l’on commence à s’interroger sur sa santé mentale.

C’est du pain bénit pour son adversaire : plus on aiguillonne Trump, et plus il s’enfonce dans des propos outranciers.

On peut toutefois se demander si la folie n’est pas aussi un instrument de communication politique. Au VIe siècle av. J.-C., l’Athénien Solon se serait servi de cette arme pour convaincre ses concitoyens de poursuivre une guerre longue et pénible contre leurs voisins de Mégare à propos d’Égine, une île située en face d’Athènes.

C’est à nouveau Plutarque, infatigable érudit, qui nous renseigne sur cet épisode marquant de la vie politique athénienne.

« [Les Athéniens] menaient une guerre longue et ardue contre les Mégariens à propos de l’île de Salamine. Lassés, ils promulguèrent une loi interdisant à quiconque, sous peine de mort, d’écrire ou de dire qu’il fallait revendiquer Salamine.

Solon ne supportait pas un tel manque de résolution, et il constatait que de nombreux jeunes demandaient que l’on reprenne le combat, mais qu’ils n’osaient pas prendre les choses en main à cause de cette loi. Il fit donc semblant d’avoir perdu la tête, et des gens de sa maison firent courir le bruit dans la cité qu’il était devenu fou.

De son côté, il composa en secret des poèmes élégiaques et les apprit par cœur pour pouvoir les réciter. Et voici que, tout à coup, il s’élança sur la place publique avec un petit chapeau en forme d’entonnoir sur la tête.

Une foule nombreuse se rassembla ; Solon grimpa sur le rocher d’où s’exprimait le crieur public et chanta son poème en vers élégiaques. Voici le début de ce poème :

Me voici, tel un crieur venu depuis l’aimable Salamine, pour chanter un poème plutôt qu’un discours !

Ce poème s’intitule Salamine et il fait cent vers ; il est très bien écrit.

Une fois que Solon eut terminé de chanter, ses amis manifestèrent leur enthousiasme. Pisistrate, notamment, encouragea ses concitoyens et leur enjoignit de se laisser convaincre par celui qui venait de s’exprimer. Faisant machine arrière, ils abolirent la loi, reprirent le combat et donnèrent le commandement à Solon. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 8.1-3]

Comme quoi feindre la folie peut parfois aider ceux qui font de la politique. Solon joue au fou et parvient ainsi à contourner la censure imposée par une loi. Dans le cas de Donald Trump, toutefois, on peut se demander s’il fait vraiment semblant…

[image : Donald Trump attendant le châtiment de Zeus…]

Star Wars et le Retour de la Force : essayez plutôt Nonnos

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Réjouissons-nous : le dernier épisode de Star Wars est sorti. Or la recette de ce bouillon mythologique est bien plus ancienne, comme le savent les lecteurs des Dionysiaques de Nonnos.

Le dernier épisode de Star Wars (VII, si j’ai bien compté) est enfin sorti, juste à temps pour la période des Fêtes. Tatatataaaaaaaa ! Crunch ! Bing ! Dzam ! L’imagination des producteurs ne connaît pas de limites lorsqu’il s’agit de nous servir un bouillon mythologique à la surface duquel flottent des débris de vaisseaux spatiaux, des régimes totalitaires, des néons aveuglants, des corridors inquiétants ou encore des glaives fluorescents (que Yoda à mon impertinence pardonne).

Si Georges Lucas a inventé la série en 1977, n’allez cependant pas croire que sa démarche était entièrement nouvelle. Dès le Ve siècle de l’ère chrétienne, des lecteurs endurants pouvaient se délecter d’une méga-série épique, les Dionysiaques, composée par un poète gréco-égyptien appelé Nonnos. Les fans pouvaient y découvrir, dans une suite interminable de 48 chants, tous les faits et gestes de Dionysos, ainsi que toutes les histoires liées de près ou de loin à ce dieu. Nonnos écrivait à la manière d’Homère, mais en adoptant par ailleurs un style d’une lourdeur à faire fuir tous les adeptes de Weight Watchers. L’indigestion guette après seulement quelques vers.

Puisqu’il était question de Star Wars, voyons comment Nonnos décrit l’affrontement prodigieux entre Zeus, roi des dieux de l’Olympe, et un Géant monstrueux appelé Typhée – Typhon pour les intimes. Il ne manque que la musique du film en arrière-fond pour que la ressemblance soit frappante. À côté des Dionysiaques, le Retour de la Force est un conte pour jardin d’enfants.

« Zeus, faisant résonner son tonnerre en cinglant les nuées, fait entendre un beuglement céleste, chant de guerre. Il enroule et fixe des nuages sur son poitrail, constituant une protection contre les traits du Géant. Typhée, lui non plus, ne reste pas silencieux : il a des têtes de bœufs qui poussent des mugissements, à la manière de trompettes automatiques lançant leur vacarme contre l’Olympe ; il s’y mêle des sifflements de serpents, semblables à des flûtes d’Arès.

Typhée, pour blinder les couches de ses membres énormes, empile gros roc sur rocher, jusqu’à ce qu’il ait constitué, en couches denses, une muraille indestructible, posant l’un sur l’autre des blocs serrés. Il ressemble à une armée équipée pour le combat. Côte à côte, les pointes rocheuses s’appuient contre les pointes, les crêtes contre les crêtes, les cols contre les cols ; la cime qui frôle les nuages pousse contre la cime aux nombreux vallons. Des collines escarpées servent de casques à Typhée, recouvrant ses têtes d’un promontoire escarpé.

Le Géant combat avec mille cous, un seul corps, mais combien de lignes de batailles ! Elles sont faites de bras, de mâchoires de lions aux pointes acérées, de boucles de cheveux à l’aspect de serpents pour monter à l’assaut des astres.

Typhée brandit à pleines mains des arbres qu’il lance contre le fils de Cronos [Zeus]. Il y a des rejetons au beau feuillage sortis de la terre ; Zeus, d’une onde puissante, les réduit en miettes – non sans regret – d’une seule étincelle de foudre. De nombreux ormes servent de projectiles, ainsi que des pins, espèce proche, et un platane ventru, et les peupliers blancs font office de lances contre Zeus. Le flanc de la terre est déchiré d’une large blessure. »

[voir Nonnos de Panopolis, Dionysiaques 2.364-390]

Certes, il manque les vaisseaux de l’espace, mais les éclairs sont déjà bien présents, le bruit ne fait pas défaut, et le monstre impressionne. Bref, Nonnos maîtrise parfaitement l’enflure épique qui fera le succès de Star Wars. Mon cher Georges Lucas, votre série est un giga-succès planétaire et inter-galactique. Toutefois, si Nonnos avait pu appliquer des effets spéciaux comparables à ceux dont nous disposons aujourd’hui, je parierais ma combinaison spatiale qu’il vous aurait éclipsé.

gigantomachie

[image : J.M. Félix Magdalena, Lutte des Géants contre les Dieux olympiens (projet, 1994)]

Europe : une Orientale

jupiter_europeEurope, enlevée par Zeus, a migré du Proche Orient vers la Grèce

Dans les journaux, à la radio et à la télévision, on ne parle que de ça : l’Europe serait en passe de se faire envahir par une foule de réfugiés venus du Proche Orient ; notre identité serait menacée ; il faudrait donc ériger des barrières pour arrêter cette vague qui va submerger notre bon vieux continent.

Puisqu’il est question d’identité, commençons par nous demander : qui est Europe ? Figure de la mythologie grecque, elle est la fille d’Agénor et de Téléphassa, qui règnent sur la Phénicie. En termes plus modernes, cela signifie qu’Europe est d’origine libanaise.

Poursuivons l’enquête en rappelant l’entrée en matière d’un roman grec, Les aventures de Leucippe et de Clitophon, écrit par Achille Tatius au IIe s. ap. J.-C. Le narrateur commence par évoquer le souvenir d’un passage imprévu à Sidon, en Phénicie. Forcé par une tempête à faire escale, il visite la ville.

« Je parcourais donc la ville, et j’en profitais pour admirer les offrandes. Et voilà que j’aperçois une image avec un paysage et une mer. Il s’agissait d’une représentation d’Europe ; la mer bordait la Phénicie et le territoire était celui de Sidon. Sur la terre ferme, on voyait une clairière avec un groupe de jeunes filles, tandis qu’un taureau nageait dans la mer, portant assise sur son dos une belle vierge qui se dirigeait vers la Crète, transportée par le taureau. (…) La jeune fille était installée sur le dos du taureau, non pas à califourchon, mais en amazone avec les deux jambes sur le côté droit de l’animal. De sa main gauche, elle s’accrochait à une corne du taureau, comme un cocher contrôle le mors d’un cheval, et le taureau infléchissait sa course comme s’il était guidé par la main de la jeune fille. »

[voir Achille Tatius, Les aventures de Leucippe et Clitophon 1.1.2-3 et 10]

Charmant tableau, qui dissimule cependant un point important : la belle Europe n’est pas consentante, elle a été enlevée par Zeus, lequel a pris la forme d’un taureau pour approcher la jeune fille. Voyons comment le récit est présenté par l’auteur d’un manuel de mythologie plus ou moins contemporain d’Achille Tatius :

« Zeus tomba amoureux d’Europe. Il se transforma en un paisible taureau exhalant un parfum de rose. L’ayant fait monter sur son dos, il l’emmena à travers la mer jusqu’en Crète. Puis il s’unit à elle et elle mit au monde Minos, Sarpédon et Rhadamante. (…) Comme Europe avait disparu, son père Agénor envoya ses fils à sa recherche en leur défendant de revenir avant de l’avoir retrouvée. (…) Malgré tous leurs efforts, ils n’arrivèrent pas à trouver Europe. Renonçant à rentrer chez eux, ils s’établirent en divers lieux. »

[voir Apollodore, Bibliothèque 3.1.1]

Zeus est donc parvenu à piéger Europe, l’emmenant de Phénicie en Crète. De l’union de Zeus et Europe naîtront trois fils, le plus célèbre étant sans doute Minos. Les unions avec un taureau resteront une spécialité familiale, puisque l’épouse de Minos, Pasiphaé, se fera engrosser par un taureau et donnera naissance à ce monstre que l’on appelle le Minotaure.

Mais revenons-en à Europe : après sa mystérieuse disparition, ses frères ont pour mission de la retrouver. Ils n’y parviennent pas et n’osent donc pas revenir chez eux bredouilles. L’un des frères d’Europe, Cadmos, s’établira en Grèce, plus précisément sur le site de la ville de Thèbes. Les Grecs considéraient que c’était à Cadmos qu’ils devaient l’importation de l’alphabet phénicien, les « lettres cadméennes » ou « lettres phéniciennes », comme disait l’historien Hérodote.

« (…) à l’origine, les Grecs ne possédaient pas d’alphabet : ils ont commencé par les utiliser de la même manière que tous les Phéniciens. Avec le temps, tandis que la langue évoluait, ils ont adapté la forme des lettres. Parmi les Grecs qui vivaient aux alentours des Phéniciens à l’époque, il y avait notamment des Ioniens. Ceux-ci apprirent des Phéniciens l’usage des lettres et les adaptèrent légèrement pour s’en servir. Ils reconnurent – c’était justice – que l’on parlait de ‘lettres phéniciennes’ parce que c’étaient les Phéniciens qui les avaient apportées en Grèce. »

[voir Hérodote 5.58]

Résumons car cela devient compliqué. Si l’on en croit la mythologie, Europe aurait été enlevée par Zeus et transportée en Crète ; et Cadmos, frère d’Europe, aurait terminé sa course à Thèbes, en Grèce. Pour Hérodote, en revanche, les Grecs auraient emprunté aux Phéniciens leur alphabet et l’auraient adapté à leur propre langue. Qu’on choisisse de croire à la mythologie ou aux récits d’Hérodote, un point semble clair : les Grecs reconnaissaient un lien étroit avec le Proche Orient. Il ne s’agit pas que d’un fantasme puisque les savants modernes considèrent aussi que l’alphabet grec est un emprunt phénicien. L’alphabet latin, dérivé de l’alphabet grec, plonge donc aussi ses racines dans la lointaine Phénicie. De manière plus générale, il ne fait pas de doute que la civilisation grecque – puis romaine – doit beaucoup à des apports venus du Proche Orient.

La Grèce est considérée à juste titre comme le berceau de l’Europe. Encore faut-il reconnaître que, dans des temps reculés, Europe était vraisemblablement bercée en Phénicie, avant que Zeus ne l’enlève pour la donner aux Grecs. Et sans l’apport des Phéniciens, imaginez avec quel type d’écriture ce blog aurait été écrit…

[image : Gustave Moreau, Jupiter et Europe (1868)]