Femmes-mascottes

V0038902 Xantippe rides on the back of Socrates with a whip in her haUne réalisatrice de cinéma se penche sur la sous-représentation des femmes à la tête des grandes entreprises françaises. Et celles qui entrent dans les conseils d’administration sont traitées comme des mascottes.

Imaginez que vous deviez composer une commission de sept personnes pour un organe important de votre pays imaginaire, et qu’on vous demande d’équilibrer trois critères. Premièrement, comme les femmes sont sous-représentées dans de tels organes, on vous demande de faire un effort particulier pour les intégrer. Deuxièmement, comme dans votre pays 70% de la population parle anglais et 30% parle français, il faudra veiller à ce que les francophones ne soient pas oubliés. Troisièmement, les tensions entre la majorité chrétienne et la minorité musulmane font que vous ne pourrez pas décemment choisir seulement des chrétiens.

Que se passera-t-il ? Généralement, dans une telle situation, on constate que les personnes chargées de proposer des noms pour constituer la commission s’entendront rapidement pour proposer six hommes anglophones et chrétiens. Puis une bonne âme dira : « Dites, nous avons oublié qu’il fallait des femmes, des francophones et des musulmans… »

Silence gêné, avant que la solution magique ne s’impose. Justement, vous connaissez une femme francophone musulmane qui correspondrait parfaitement au profil de la commission à constituer. Tout le monde se frotte les mains puisque vous avez réussi à faire d’une pierre trois coups. Toutes les tendances sont représentées, tout va pour le mieux !

Vraiment ? Avec cette solution, vous venez de vous assurer que, chaque fois qu’il faudra défendre une position minoritaire, ce sera la même personne qui devra intervenir. La femme : « Messieurs, je vous rappelle que le projet que nous avons conçu ne tient pas compte des femmes qui allaitent. » La francophone : « My dear friends, merci d’écouter lorsque je parle français ; vous consulterez votre compte Bakefoot un autre jour. » La musulmane : « Chers confrères, il vous a peut-être échappé que le festival que nous avons prévu tombe en plein Ramadan. »

Bref, votre commission comprendra une déléguée aux remarques déplaisantes. Ses interventions, toujours à contre-temps de la position de ses collègues, les confortera dans l’idée qu’ils ont raison : ils ont même fait l’effort de tolérer un autre point de vue. Bref, un faire-valoir. Dans le meilleur des cas, on la traitera avec condescendance parce qu’elle sera la ‘mascotte’ de la commission, pour reprendre l’expression de Tonie Marshall. Pour ceux qui l’ignorent encore, Tonie Marshall est une réalisatrice qui vient de sortir le film Numéro une, relatant l’ascension pour le moins difficile d’une femme à la tête d’un grand groupe industriel français. Allez le voir, cela en vaut la peine. Emmanuelle Devos tient le rôle de façon très convaincante.

La femme-mascotte de Tonie Marshall n’est en fait que le faire-valoir de l’homme. Déjà le bon Socrate avait sa mascotte, mais une mascotte plutôt hargneuse. Si nous nous souvenons aujourd’hui de Xanthippe, c’est parce qu’elle a été dépeinte par divers auteurs antiques comme une furie qui faisait ressortir – par contraste – le caractère posé de son philosophe de mari.

« Socrate supportait l’impulsivité et le caractère pénible de Xanthippe : il disait qu’il s’entendrait facilement avec d’autres gens s’il s’habituait à la supporter. Cependant, il est bien préférable d’habituer son tempérament à garder le calme et à ne pas se laisser démonter par les insultes en l’ayant exercé aux invectives, aux accès de colère, aux railleries et aux insultes des ennemis et des personnes qui nous sont étrangères. »

[Plutarque Sur l’utilité qu’on peut retirer de ses ennemis 90e]

« Socrate, au sortir de la palestre, avait attrapé Euthydème (pour l’inviter à manger). Or voici que Xanthippe survint, furieuse, l’insulta et finit par renverser la table. Euthydème se leva et s’apprêtait à s’en aller, tout contrarié. Socrate lui dit alors : ‘N’était-ce pas hier qu’un oiseau est survenu et a fait de même ? Et nous, nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas ?’ »

[Plutarque Sur les moyens de réprimer la colère 461d]

Xanthippe-la-furie ne sait pas se tenir, elle insulte son mari et importune les amis du brave homme ; mais il faut bien la supporter car elle prouve indirectement que Socrate est un mari cool. La coolitude de Socrate se prolonge d’ailleurs jusqu’au moment de sa mise à mort, où Xanthippe a le mauvais goût de lui faire une dernière scène de ménage.

« Nous entrâmes (dans la cellule de Socrate) pour trouver Socrate lavé de frais ; Xanthippe – tu la connais – était assise à côté de lui avec leur enfant dans les bras. Lorsqu’elle nous vit, Xanthippe se mit à pousser des cris et à dire ce que les femmes disent d’habitude : ‘Mon cher Socrate, c’est désormais la dernière fois que tes proches te parleront, et que tu leur parleras !’ Socrate jeta un regard vers Criton et dit : ‘Criton, que quelqu’un la ramène à la maison.’ Et des serviteurs de Criton l’emmenèrent, tandis qu’elle criait et se frappait la poitrine. »

[Platon Phédon 60a]

Il y a fort à parier que, si Xanthippe n’avait pas été si émotive, nous aurions oublié jusqu’au nom de la désagréable mascotte de Socrate.

[image : Socrate & Xanthippe]

À quel type de personnalité corresponds-tu ?

OLYMPUS DIGITAL CAMERASelon un chercheur en sciences politiques, notre orientation politique serait déterminée par notre personnalité – et non par des critères sociologiques comme l’âge, l’éducation ou le genre.

Markus Freitag est politologue, mais pas franchement politiquement correct : selon ce chercheur à l’Université de Berne, l’orientation politique des individus s’expliquerait par leur personnalité. En gros, pour prendre l’exemple des électeurs suisses, on pourrait les classer en cinq catégories : le Consciencieux, l’Ouvert, l’Extraverti, l’Agréable et le Névrotique. Dommage qu’ils ne soient pas sept, on croirait retrouver les sept nains de Blanche-Neige : Simplet, Dormeur, Grincheux, Joyeux Atchoum, Timide et Prof.

Donc, si vous avez la chance d’appartenir au profil Agréable, vous êtes une personne altruiste et un peu naïve ; vous frayez avec le végétarisme. Voilà qui vous prédispose à une sympathie envers le Parti Socialiste. À défaut, vous vous accorderiez bien avec ces autres naïfs que sont les Verts, ou à la limite d’autres altruistes vaguement catholiques, membres du Parti Démocrate Chrétien.

Merci, Professeur Freitag, de nous fournir une explication simple et compréhensible de l’âme helvétique. Avec cinq catégories, c’est facile à saisir, ce qui devrait remplir d’aise le Consciencieux : il a besoin d’ordre, respecte les règles, a le sens du devoir et paie ses impôts. On évite ainsi les interminables listes de caractères inventées par de lointains précurseurs comme Théophraste.

Comme vous n’avez pas nécessairement la curiosité naturelle qui distingue l’Ouvert, Théophraste ne vous est pas familier. Sachez que ce disciple et successeur d’Aristote à la tête du Lycée avait dressé une liste de trente Caractères, tous plus grinçants les uns que les autres. Teintés d’ironie, ces Caractères présentent un lien assez évident avec des personnages types de la comédie athénienne à l’époque de Théophraste, à la fin du IVe siècle av. J.-C. Beaucoup plus tard, le philosophe grec inspirera Jean de la Bruyère (1645-1696), qui rédigera lui aussi des Caractères.

Avec trente personnalités différentes, Théophraste complique un peu la tâche du Professeur Freitag. Je vous épargnerai le Cupide, le Couard et le Mufle pour vous présenter au moins le Malotru, qui vaut le détour.

« Il n’est pas difficile de définir le caractère du Malotru : car il se livre à un jeu évident et condamnable. Le Malotru, c’est le type qui rencontre des femmes de condition libre, soulève son vêtement et exhibe son anatomie. Au théâtre, il applaudit lorsque les autres font silence ; il siffle les acteurs que les autres spectateurs apprécient. Quand tout l’auditoire se tait, il jette la tête en arrière et lance un rot pour que les spectateurs se retournent. Il va au marché, s’approche des noix, des myrtilles et des fruits à coques, et il les goûte tout en causant avec le vendeur. Parmi les gens qui sont là, il apostrophe une personne par son nom bien qu’elle ne lui soit pas familière. Voit-il des gens pressés, d’aller quelque part, il leur demande de l’attendre. Si quelqu’un sort du tribunal après avoir perdu un procès, notre homme vient le féliciter. Il va faire ses courses pour lui-même, se loue une joueuse de flûtes, montre aux passants le contenu de son sac à commissions et les invite à se joindre à la partouze. Enfin, debout à l’entrée de la boutique du coiffeur ou du parfumeur, il raconte qu’il a l’intention de se soûler la gueule. »

[Théophraste Caractères 11]

Mais au fait, peut-on se contenter de classer les personnalités pour comprendre les gens ? Les classements rassurent parce qu’ils nous donnent l’illusion d’un monde bien rangé. À l’origine, le « caractère » est une marque distinctive gravée ou frappée, inamovible, par exemple sur une monnaie. Le Névrotique ou l’Extraverti du Professeur Freitag ne changera pas de profil au cours de son existence. Son orientation politique sera inscrite dans sa personnalité. Dans un monde où tout paraît tellement compliqué, voilà qui nous rassure.

Artémis ressuscitée

dianeDenis Knœpfler, un archéologue suisse, retrouve le temple disparu de la déesse Artémis dans les environs de la cité antique d’Érétrie.

Denis Knœpfler est un historien-archéologue coriace, un têtu. Tous ses amis vous le diront. Et il faut le reconnaître, son obstination a payé : après un demi-siècle de recherches, il touche enfin au but puisqu’il a retrouvé les restes du temple d’Artémis à Amarynthos, non loin de la cité d’Érétrie.

Pour ceux qui ne connaissent pas, Érétrie se situe sur la grande île grecque que l’on appelle l’Eubée. C’est là que, depuis plus de soixante ans, l’École Suisse d’Archéologie en Grèce fouille inlassablement. On connaît Érétrie et ses environs non seulement par les vestiges archéologiques que la cité nous a livrés, mais par le témoignage de divers auteurs antiques qui parlent de la cité : Hérodote, Strabon, Pausanias ont chacun leur mot à dire sur Érétrie et Amarynthos.

Commençons par Pausanias (IIe s. ap. J.‑C.), auteur d’une Périégèse qui préfigure notre Guide Bleu : il décrit par le menu les lieux de Grèce qu’il visite, et quand il est dans la région d’Athènes, il procède à une digression intéressante à propos d’Amarynthos :

« Les Athmonéens [un groupe d’habitants de l’Attique] adorent Artémis Amarysienne. J’ai posé des questions aux spécialistes, mais ils ne m’ont rien appris de certain ; alors voici le résultat de mes propres conjectures. Amarynthos se trouve en Eubée. Les gens du lieu adorent (Artémis) Amarysienne, et les Athéniens aussi célèbrent une fête de l’Amarysienne qui ne le cède en rien à celle des Eubéens. »

[Pausanias le Périégète 1.31.5]

Si l’on en croit Pausanias, il y aurait eu un culte dédié à Artémis, à Amarynthos sur l’île d’Eubée. Notre guide ne parle pas du temple, mais cela sent le temple à plein nez. Sur les traces de Denis Knœpfler – qui est un coriace, un têtu – poursuivons donc l’enquête avec le témoignage de Strabon (Ier s. av. J.-C.).

« Avant de s’appeler Érétrie, la cité d’Appelait Mélanéis et Arotrie. Elle possède le village d’Amarynthos à sept stades des murs de la ville. Cette cité ancienne a été dévastée par les Perses, qui – d’après le récit d’Hérodote [3.149 et 6.31] – ont pris les hommes au filet après que les barbares se sont répandus en masse autour des remparts. On en montre encore les fondements, appelés Érétrie la Vieille, et aujourd’hui on a reconstruit par-dessus. La puissance dont jouissaient les Érétriens dans le passé est rendue manifeste par la stèle qu’ils ont autrefois érigée dans le sanctuaire d’Artémis Amarysienne : on y a gravé qu’une procession y était organisée, comprenant trois mille hoplites, six cents cavaliers et soixante chars. Les Érétriens commandaient aux gens (des îles) d’Andros, Ténos, Kéos et d’autres encore. »

[Strabon Géographie 10.1.10]

C’est tout simple : le temple d’Artémis Amarysienne se trouverait à sept stades (1.3 km) du site d’Érétrie. Il ne reste plus qu’à chercher un peu, que diable ! Or voici que l’affaire se complique car les archéologues ont beau chercher, ils ne trouvent rien. Pas la moindre trace du temple signalé par Strabon…

Cependant Denis Knœpfler – qui est un coriace, un têtu, rappelons-le – ne se laisse pas démonter. À force de retourner le passage de Strabon dans tous les sens, il a une idée de génie : et si la distance fournie par notre texte de Strabon était inexacte ?

Soyons précis : Strabon avait peu de chances de se tromper, mais il aurait suffi d’une seule lettre mal lue par les copistes qui ont transmis le texte de sa géographie pour que le temple d’Artémis Amarysienne échappe aux archéologues. Strabon parle en effet d’« Amarynthos à sept stades des murs de la ville ». Pour rendre « sept », on peut écrire ἑπτά, mais on peut aussi transcrire le chiffre avec la simple lettre zeta, c’est-à-dire ζ = 7. Or notre Denis Knœpfler – je ne vous rappellerai pas ses innombrables qualités – s’est rendu compte que le chiffre ζ = 7 pouvait facilement être confondu avec un autre chiffre, ξ = 60. Un copiste aux yeux fatigués aurait pu mal transcrire. Donc, au lieu de chercher à 7 stades (1.3 km) du site d’Érétrie, il faudrait chercher à 60 stades (11 km) !

Les recherches reprennent de plus belle. Voici dix ans, Denis Knœpfler n’avait pas encore trouvé grand-chose, sauf quelques blocs épars, mais il débordait d’enthousiasme pour sa chasse au trésor.

Il lui aura fallu encore beaucoup d’opiniâtreté pour parvenir au résultat tant attendu : en été 2017, les fouilleurs découvrent une tuile où ils peuvent lire ΑΡΤΕΜΙΔΟΣ, c’est-à-dire ARTEMIDOS « propriété d’Artémis ».

Victoire !!! Denis Knœpfler dispose enfin de la preuve qui lui manquait. Il se trouve bel et bien sur le site du sanctuaire d’Artémis Amarysienne, celui que Strabon avait mentionné. Notre ami est coriace, têtu, et il avait bien raison. Dans la recherche scientifique, il faut parfois beaucoup de patience pour parvenir à un résultat.

[image : Artémis / Diane chasseresse, sculpture de Bernardino Cametti (Rome 1717/1720)]

Le héros Phokos pleure les phoques de Salamine

monk_sealUne marée noire s’est répandue sur la côte grecque en face d’Athènes. Les phoques de l’île de Salamine, hôtes de la région depuis des millénaires, sont en danger.

Un pétrolier ancré au large d’Athènes coule ; il déverse dans le Golfe Saronique 2500 tonnes de mazout et de carburant pour navires. Les autorités helléniques réagissent lentement et, pendant ce temps, la marée noire atteint les rives de l’île de Salamine, en face d’Athènes. Le nom de Salamine est associé en premier lieu à une bataille navale qui a vu les Athéniens remporter une victoire éclatante sur la flotte perse en 480 av. J.-C. ; mais on peut aussi se rappeler que l’île abrite une colonie de phoques, lesquels ne survivront pas à un bain de pétrole.

Ces phoques sont installés dans le Golfe Saronique depuis des temps immémoriaux. Dans la mythologie grecque, il existe même un personnage du nom de Phokos dont le destin est étroitement lié à la région. Transportons-nous dans l’île voisine d’Égine, où nous retrouvons le héros Éaque. Avant qu’Égine ne soit une île, c’est une jeune et belle nymphe qui donnera son nom à l’île.

« Zeus s’unit à Égine, fille du fleuve Asopos, et il engendre Éaque. Ce dernier prend pour épouse Endéis, fille de Skiron, qui lui donne Télamon et Pélée. Plus tard, Éaque a une nouvelle union, avec Psamathé, fille de Nérée. Psamathé s’est transformée en un phoque parce qu’elle ne veut pas faire l’amour avec Éaque ; ce dernier engendre cependant un enfant, Phokos, que Pélée a tué par intrigue parce qu’il avait battu Pélée et Télamon aux concours athlétiques. »

[texte tiré d’un commentaire marginal (scholie) d’un manuscrit de l’Andromaque d’Euripide, vers 687; texte original en grec au bas de cette page]

phokos

Sur cette image, on voit le nom de Phokos (à l’accusatif, Phôkon) sur un papyrus grec d’Égypte qui raconte plus ou moins la même histoire.

Résumons : Éaque, fils d’une nymphe de la région, tente de violer Psamathé. Or celle-ci est une nymphe marine qui possède la faculté de changer de forme lorsqu’on veut la contraindre. C’est ce qu’elle fait ; cependant, alors qu’elle a pris la forme d’un phoque, Éaque parvient à ses fins. De cet ébat zoophile naît Phokos, le fils de la nymphe-changée-en-phoque. Plus tard, les demi-frères de Phokos, Pélée et Télamon, tuent Phokos parce qu’ils sont jaloux de lui après qu’il les a battus dans un concours sportif.

Mais où est passée l’île de Salamine dans tout cela ? Ne sommes-nous pas à Égine, une île voisine ? Il faut aller chercher la suite de l’histoire auprès d’une autre source.

« Comme Phokos se distinguait dans les jeux, ses frères Pélée et Télamon formèrent un complot contre lui : le sort désigna Télamon qui, pendant qu’ils s’entraînaient ensemble, l’atteignit à la tête avec un disque et le tua, puis il emporta le corps avec l’aide de Pélée et le cacha dans une forêt. Mais le meurtre fut découvert et, punis d’exil par Éaque, ils furent chassés d’Égine. Télamon se rendit à Salamine auprès de Kychrée, le fils de Poséidon et de Salamine, fille d’Asopos. »

[pseudo-Apollodore Bibliothèque 3.12.6]

Suite au meurtre de Phokos, Télamon quitte donc l’île d’Égine pour celle de Salamine, à quelques kilomètres de là. Si vous avez fait attention à la généalogie, vous aurez remarqué que Télamon trouve refuge auprès de son oncle : Kychrée et Éaque sont en effet les fils respectifs des nymphes Salamine et Égine. Quant à Pélée, il file en Grèce centrale, où il s’unit à une autre nymphe marine, non consentante comme il se doit, Thétis. De cette union naît le héros Achille.

Que conclure de tout cela ? Si l’on en croit nos sources anciennes, les phoques mis en danger par la marée noire récente seraient les lointains descendants des divinités marines qui habitaient le Golfe Saronique dès l’époque des héros de la mythologie grecque. Protégeons-les, ils auraient bien des choses à nous raconter.

[images : au sommet de la page, un phoque moine (les puristes me feront remarquer qu’il vient d’Hawaii; les phoques moines grecs sont plus discrets et ne se laissent pas volontiers photographier). Au bas de la page, carte de répartition du phoque moine en Méditerranée.]

 

Monachus_monachus_distribution

 

Ah oui, le texte grec de la scholie à l’Andromaque d’Euripide, pour ceux et celles qui sont disposés à mouiller leur chemise pour affronter le texte original:

Ζεὺς συνελθὼν Αἰγίνῃ τῇ θυγατρὶ Ἀσωποῦ τοῦ ποταμοῦ γεννᾷ Αἰακόν· Αἰακὸς δὲ λαβὼν γυναῖκα Ἐνδηίδα τὴν Σκίρωνος τεκνοῖ Τελαμῶνα καὶ Πηλέα. εἶτα πάλιν μίγνυται Αἰακὸς Ψαμάθῃ τῇ Νηρέως εἰς φώκην ἠλλαγμένῃ διὰ τὸ μὴ βούλεσθαι συνελθεῖν αὐτῷ καὶ τεκνοῖ ἐκ ταύτης παῖδα τὸν Φῶκον ὃν ὁ Πηλεὺς ἀνεῖλεν ἐπιβουλεύσας διὰ τὸ ἐν τοῖς ἀγῶσι διαφέροντα αὐτὸν εἶναι Πηλέως καὶ Τελαμῶνος.

Un robot qui repère les homosexuels : après l’intelligence artificielle, la bêtise logicielle ?

bakstSpécialistes de la reconnaissance faciale automatique, ils prétendent détecter l’orientation sexuelle des individus par des logiciels. Un projet soit effrayant soit stupide, qui réveille le monstre de la physiognomonie.

Après le radar, voici le ‘gaydar’, inventé par des techniciens de Stanford : ils prétendent pouvoir identifier l’orientation sexuelle d’une personne avec un taux de succès de 91%, simplement par l’analyse des traits de son visage. Invention stupide, monstrueuse et dangereuse : va-t-on vendre un logiciel clés en mains à des homophobes dans des pays où toute déviance de la norme majoritaire est considérée comme un crime ?

Les concepteurs de ce projet se défendent en affirmant qu’ils voulaient précisément montrer les excès auxquels on peut aboutir avec de telles recherches. C’est un peu comme si je construisais une méga-super-bombe archi-atomique pour vous convaincre de sa dangerosité : la preuve qu’elle est dangereuse, c’est que je suis parvenu à la construire ; mais bien sûr, je n’ai aucune intention de l’utiliser. Nous voici tous rassurés.

Les techniciens de Stanford auront certainement réussi à démontrer deux points importants : tout d’abord, qu’il ne faut pas laisser l’intelligence artificielle entre les mains des seuls techniciens ; ensuite, que certaines croyances ont la vie dure, à commencer par la théorie de la physiognomonie.

Physiognomonie ? Le mot est un peu abscons, je l’admets. Il s’agit d’une théorie selon laquelle le caractère des humains se refléterait dans les traits de leur visage. Une croyance vieille comme le monde qui fait que, dès l’épopée homérique, les gens beaux ont l’âme noble, et inversement les caractères immondes ne s’accordent qu’avec une apparence laide. Autrement dit, la norme que nous imposons à nos semblables doit s’appliquer aussi bien à leur apparence qu’à leur vie intérieure.

Appliqué de manière intuitive, le principe physiognomonique produit des absurdités dont on pourrait presque rire aujourd’hui. Un courant analogue – mais non identique – est tournée en dérision par Rodolphe Töpffer, qui nous décrit Monsieur Crespin à la recherche d’un bon éducateur pour ses enfants. On lui présente entre autres Monsieur Craniose, spécialiste de la phrénologie, lequel soutient que la personnalité des individus est inscrite dans leur crâne.

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Voici par ailleurs ce qu’écrivait un monsieur fort respectable au début du XXe siècle :

« On a prétendu un jour que je me défiais des hommes à moustaches cirées. Eh bien, oui, c’est vrai en une certaine mesure. Elles sont souvent un signe de fatuité et parfois l’indice d’un penchant à la boisson. Les ‘toupets’ que certains jeunes garçons portent sur le front sont certainement un signe de bêtise.

La forme de la figure donne sur le caractère d’un homme des indications précieuses. Peut-être pouvez-vous me dire quelque chose des messieurs que voici : »

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L’auteur de ce texte édifiant ? Lord Baden-Powell, le père de tous les scouts, dans son manuel Scouting for Boys (cité ici dans la version française, Éclaireurs, sans lieu ni date d’édition, aux alentours de 1920).

Le général devenu éducateur de la jeunesse faisait écho à la longue tradition physiognomonique, érigée en science par ses prédécesseurs. Le théologien suisse Johann Kaspar Lavater (1741 – 1801) s’est rendu célèbre par son traité intitulé L’Art de connaître les hommes par la physionomie, publié entre 1775 et 1778.

Un siècle plus tôt, l’artiste français Charles Le Brun propose une approche graphique de la même idée.

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En fait, aussi bien Lavater que Le Brun reprennent une théorie beaucoup plus ancienne, dont nous avons connaissance grâce à un traité attribué – à tort – à Aristote.

Dans ce manuel antique, l’idée directrice est que les hommes et les animaux partagent des traits physiques que l’on peut associer à leur caractère ou à leur comportement. Si l’on isolait un trait propre à un animal, et qu’on le reportait sur un humain, on pourrait en déduire le caractère de ce dernier. Voici quelques extraits pour nous réchauffer le cœur :

« Ceux qui ont les yeux creux sont malfaisants (on le voit par analogie avec le singe). »

[pseudo-Aristote Physiognomonique 811b22; le texte grec original vous est fourni au bas de cette page]

Ou encore :

« Tous ceux qui ont le cou épais ont l’âme ferme (on le voit par analogie avec le mâle) ; mais ceux qui l’ont mince sont faibles (on le voit par analogie avec la femelle). Quant à ceux qui ont le cou à la foi épais et ferme, ils ont un tempérament bouillonnant (on le voit par analogie avec les taureaux, au tempérament bouillonnant). Ceux qui ont le cou de bonne longueur, mais pas trop épais, sont magnanimes (on le voit par analogie avec les lions). Un cou mince et long dénote les lâches (on le voit par analogie avec les biches). Un cou trop court signale des insidieux (on le voit par analogie avec les loups). »

[pseudo-Aristote Physiognomonique 811a10-17]

Vous n’êtes pas encore convaincus ? Allons, encore une petite dose :

« Les signes du lâche sont une chevelure molle, un corps penché vers l’avant, sans élan ; le haut des cuisses épais ; une certaine pâleur du visage ; des yeux faibles et qui clignent ; les extrémités du corps faibles, des jambes courtes, des mains délicates et allongées ; une hanche courte et faible ; une posture rigide dans les mouvements. La personne manque de vigueur et se tient en arrière avec un air hébété. L’expression du visage change fréquemment, elle est abattue. »

[pseudo-Aristote Physiognomonique 807b4-12]

Quand on apprend que le ‘gaydar’ détecterait les homosexuels mâles par leurs mâchoires plus étroites, leurs nez et leurs fronts plus longs, le parallèle fait frémir. Le progrès technique n’avance pas toujours au même rythme que l’intelligence humaine. On se réjouit déjà de la version 2.0 du ‘gaydar’, où l’on pourra détecter automatiquement les joueurs de poker, les femmes infidèles, les musulmans (en distinguant les sunnites des chiites), les dépressifs, les évangélistes et les communistes.

[L’image au sommet de cette page devrait provoquer le plantage du ‘gaydar’ : il s’agit du chorégraphe et danseur Léonide Massine, amant de Diaghilev, mais aussi grand amateur de femmes. Il s’est marié quatre fois et a eu quatre enfants. Je ne sais pas ce qui se produit lorsque le ‘gaydar’ tombe sur un ‘bi’.]

 

Pour les personnes souffrant d’une dépendance incurable à la lecture des textes grecs en version originale, voici de quoi les satisfaire :

pseudo-Aristote Physiognomonique 811b22:

οἱ δὲ κοίλους ἔχοντες κακοῦργοι· ἀναφέρεται ἐπὶ πίθηκον.

pseudo-Aristote Physiognomonique 811a10-17:

ὅσοι τὸν <τράχηλον> παχὺν ἔχουσιν, εὔρωστοι τὰς ψυχάς· ἀναφέρεται ἐπὶ τὸ ἄρρεν. ὅσοι δὲ λεπτόν, ἀσθενεῖς· ἀναφέρεται ἐπὶ τὸ θῆλυ. οἷς τράχηλος παχὺς καὶ πλέως, θυμοειδεῖς· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς θυμοειδεῖς ταύρους. οἷς δὲ εὐμεγέθης μὴ ἄγαν παχύς, μεγαλόψυχοι· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς λέοντας. οἷς λεπτὸς μακρός, δειλοί· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς ἐλάφους. οἷς δὲ βραχὺς ἄγαν, ἐπίβουλοι· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς λύκους.

pseudo-Aristote Physiognomonique 807b4-12:

<δειλοῦ> σημεῖα τριχωμάτιον μαλακόν, τὸ σῶμα συγκεκαθικός, οὐκ ἐπισπερχής· αἱ δὲ γαστροκνημίαι ἄνω ἀνεσπασμέναι· περὶ τὸ πρόσωπον ὕπωχρος· ὄμματα ἀσθενῆ καὶ σκαρδαμύττοντα, καὶ τὰ ἀκρωτήρια τοῦ σώματος ἀσθενῆ, καὶ μικρὰ σκέλη, καὶ χεῖρες λεπταὶ καὶ μακραί· ὀσφὺς δὲ μικρὰ καὶ ἀσθενής· τὸ σχῆμα σύντονον ἐκ ταῖς κινήσεσιν· οὐκ ἰταμὸς ἀλλ’ ὕπτιος καὶ τεθαμβηκώς· τὸ ἦθος τὸ ἐπὶ τοῦ προσώπου εὐμετάβολον, κατηφής.

Ces caméras qui veillent sur nous (2e partie)

cameras

Les caméras veillent sur nous et nous surveillent. Et s’il n’y a pas de caméra, comment vais-je me comporter ?

  • Alors, on le vole, ce nouveau Sumsang Galaxy 9 ?
  • Tu es fou : il y a des caméras partout !
  • Pas du tout. J’ai repéré le magasin et c’est plein d’angles morts. On ne risque rien.
  • Tu ne penses pas avoir fait assez de bêtises ces derniers temps ? La semaine passée, tu as installé une caméra cachée dans ta chambre à coucher et ta femme a failli t’égorger avec un couteau à steak. Et puis, il serait temps de grandir et d’arrêter de penser que, tant qu’il n’y a pas de caméra pour te surveiller, tu as le droit de tout faire. Oublie ce Sumsang Galaxy 9, ou alors achète-le, et rappelle-toi que Platon a déjà réglé la question depuis longtemps.
  • Ohlalah ! Môssieur lit Plââton… Et je parie que Plââton interdit de voler des smartphones.
  • Non, mais il se demande s’il est licite de commettre un acte simplement parce qu’on sait que personne ne nous observe en train de le faire.
  • Montre-moi ce que tu as dans ta poche. J’en étais sûr : une édition de Plââton, tu es incorrigible !
  • Laisse-donc tes sarcasmes, et laisse-moi te lire l’histoire de Gygès.
  • Gygès ? Il me semble que ma femme m’a hurlé le nom de ce type quand elle brandissait son couteau à steak. C’est qui, ce Gygès ? J’espère qu’il n’est pas dans ma chambre à coucher lorsque je vais travailler… Il faudra que je vérifie ma caméra à la maison.
  • Ne t’en fais pas, ta femme est honnête. Maintenant, tais-toi et écoute ce que Platon raconte à propos de Gygès.

« [Gygès le Lydien] était un berger au service du souverain qui régnait alors sur la Lydie. Un orage violent s’était produit et, suite un tremblement de terre, le sol s’était fendu, créant une ouverture à l’endroit où Gygès paissait ses bêtes.

À ce spectacle, surpris, il descendit dans l’ouverture. Il aperçut – d’après ce qu’on raconte – un tas d’objets extraordinaires, et notamment un cheval d’airain creux, pourvu de petites portes. Gygès se pencha à l’intérieur et vit qu’il s’y trouvait un corps d’une apparence plus grande que de nature. L’homme portait une bague d’or à la main. Gygès laissa tout le reste, mais il s’empara de la bague et remonta à la surface.

Puis vint la réunion habituelle des bergers, où ils devaient faire rapport tous les mois des bêtes qu’ils allaient livrer au roi. Gygès s’y rendit, portant la bague au doigt. Il était donc assis avec les autres, et voici que par hasard il tourna le chaton de la bague vers l’intérieur de la main. Il devint alors invisible pour ceux qui étaient assis à côté de lui : ils parlaient entre eux comme s’il n’était pas là !

Tout étonné, il tâta la bague, fit tourner à nouveau le chaton vers l’extérieur, et redevint visible. Sur cette première constatation, il voulut vérifier si sa bague avait vraiment ce pouvoir. Cela fonctionnait : lorsqu’il tournait le chaton vers l’intérieur, il devenait invisible ; puis vers l’extérieur, il redevenait visible !

Une fois qu’il fut sûr de son fait, il s’arrangea pour être au nombre des messagers envoyés chez le roi. Arrivé sur place, il séduisit l’épouse du roi, s’arrangea avec elle pour assassiner le roi et prendre ainsi le pouvoir.

Si donc il existait deux bagues de cette sorte, et que l’homme juste porte l’une des deux, tandis que l’homme injuste porte l’autre, il n’y aurait vraisemblablement personne d’assez inflexible pour s’en tenir à un comportement juste et pour avoir le courage de s’abstenir de toucher aux biens d’autrui, alors même qu’il aurait la possibilité de prendre ce qu’il voudrait sans crainte, même au marché. Il pourrait s’introduire dans une maison et s’unir à qui il voudrait, et il pourrait soit tuer soit délivrer de ses liens qui il voudrait, et il pourrait faire une foule d’autres choses parmi les hommes comme s’il était un dieu. »

[Platon République 2.359d2 – 360c3]

  • Elle est marrante, ton histoire de Gygès. On dirait que Platon s’est inspiré de Tolkien et du Seigneur des anneaux. Tu sais, l’anneau de Gollum ?gollum
  • Nom d’un Arimaspe Hyperboréen, tu confonds tout ! Ce n’est pas Platon qui a copié Tolkien, c’est l’inverse ! Donc Platon, avec sa petite histoire, essaie de t’expliquer une idée assez simple. Quand tu veux piquer un Sumsang Galaxy 9, si tu te retiens seulement parce que tu risques d’être repéré par une caméra, tu n’as rien compris à la vie. L’honnêteté consiste précisément à agir correctement même lorsqu’on a la possibilité de mal agir sans se faire attraper. Tu as compris ?
  • Oui, tout à fait… Alors, ce Sumsang Galaxy 9, on le vole ? La vendeuse est occupée avec un autre client, elle ne nous regarde pas.

[image : les caméras de sécurité et notre avenir]

Ces caméras qui veillent sur nous (1e partie)

cameraVoir sans être vu, une pratique vieille comme le monde : les caméras de surveillance devraient veiller sur nous, mais elles nous espionnent aussi.

  • Eh bien, tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : figure-toi que mon mari a installé une caméra chez nous.
  • Mais c’est très bien ! Comme ça, vous êtes tout de suite avertis si un cambrioleur entre chez vous ; et en plus, tu peux vérifier si les gosses font leurs devoirs, ou s’ils sont de nouveau parqués devant la télévision.
  • Ce n’est pas si simple. En fait, il a caché une caméra dans notre chambre à coucher, sans m’avertir…
  • Quoi ? Il est un peu pervers, ton mec !
  • Il a voulu faire le malin devant ses copains : ‘Les gars, si vous pouviez voir ma femme quand elle se déshabille, et si je pouvais vous montrer ce qu’elle fait au lit, vous n’en croiriez pas vos yeux.’ Ils avaient trop bu, et mon mari, pour épater ses potes, a discrètement installé une toute petite caméra dans notre chambre à coucher. Quelle gourde je suis, je n’ai rien remarqué. Pendant nos ébats, tous ses copains nous suivaient en direct depuis leur smartphone.
  • Trop la honte ! Un type comme ça, je le ferais buter si ça m’arrivait.
  • Oui, c’est exactement ce qui est arrivé à Candaule.
  • Candaule ? C’est ton ex ?
  • Pas du tout : ce type-là vivait au VIIe siècle av. J.-C.
  • Ah oui, ça commence à dater… Bon, raconte-moi ton histoire, ça te changera les idées.
  • Après tout, pourquoi pas ? De toute manière, je suis trop déprimée pour penser à autre chose. Voici l’histoire, c’est le brave Hérodote qui la raconte.

« Candaule [roi de Lydie] était amoureux de sa femme, et dans son amour il était d’avis qu’elle était la plus belle de toutes les femmes. Voilà donc ce qu’il pensait. Or il avait parmi ses gardes du corps un certain Gygès fils de Daskylos, auquel il était très attaché, et il lui confiait ses secrets les plus intimes, ce qui l’amena à lui faire l’éloge de la beauté de son épouse.

Peu de temps après (cela devait mal se terminer pour Candaule), voici ce qu’il dit à Gygès :

‘Gygès, il me semble que tu n’es pas convaincu lorsque je te parle de la beauté de ma femme. Les oreilles en effet ne se laissent pas persuader aussi facilement que les yeux. Il faut donc faire en sorte que tu la voies nue.’

Gygès se récria avec énergie : ‘Maître, quel langage malsain tiens-tu là ? Tu m’invites à contempler ma propre maîtresse nue ? En même temps qu’elle se défait de son vêtement, une femme abandonne aussi sa pudeur ! Cela fait longtemps que les hommes ont établi les principes dont on devrait s’inspirer : en voici un en particulier, à savoir que chacun ne devrait porter ses regards que sur ce qui lui appartient. En ce qui me concerne, je te crois qu’elle est la plus belle des femmes, et je te supplie de ne pas me demander de commettre une action immorale.’

Par ces mots, Gygès se débattait parce qu’il redoutait que l’affaire ne tourne mal pour lui. Mais Candaule lui répondit :

‘Ne t’en fais pas, Gygès, et ne crains ni ma propre personne (comme si j’essayais de t’éprouver en te tenant ce discours) ni mon épouse (tu ne subiras rien de fâcheux de sa part). Je vais tout arranger pour qu’elle ne se rende pas compte que tu l’as vue. Je vais en effet te poster derrière la porte ouverte de la chambre dans laquelle nous dormons. Une fois que je serai entré, ma femme viendra me rejoindre au lit. À côté de la sortie, il y a un fauteuil. Elle se déshabillera et posera sur le fauteuil chacun de ses habits ; tu auras ainsi tout loisir de la contempler. Lorsqu’elle se déplacera du fauteuil vers le lit et qu’elle te tournera le dos, à toi passer la porte sans qu’elle te voie.’

candauleGygès ne pouvait pas s’extirper de cette situation et s’y résigna donc. Lorsque Candaule décida d’aller se coucher, il introduisit Gygès dans la chambre, suivi bientôt par son épouse. Gygès put ainsi la contempler tandis qu’elle entrait et se déshabillait. La femme se dirigea ensuite vers le lit, en tournant le dos à Gygès, et celui-ci s’éclipsa discrètement. Mais la femme l’aperçut au moment où il sortait…

Lorsqu’elle eut compris ce que son mari avait fait, elle ne cria pas, malgré l’humiliation qu’elle venait de subir, et elle ne laissa pas voir qu’elle était au courant, car elle avait le projet de se venger de Candaule. En effet, chez les Lydiens, comme chez presque tous les barbares, c’est une grande honte – pour les hommes aussi – d’être vu nu. »

[Hérodote 1.8-10]

  • Elle est un peu longue, ton histoire…
  • Attends, j’abrège ! La femme a réussi à coincer le pauvre Gygès, et elle le force à choisir : soit il est mis à mort, soit il tue le roi et il épouse la reine. Gygès, dont la marge de manœuvre est plutôt faible, se résigne alors à tuer son roi.

« La nuit venue (…), Gygès suivit la femme dans la chambre à coucher. Après lui avoir remis un poignard, elle le cacha derrière la même porte. Candaule s’endormit, Gygès sortit de sa cachette, tua le roi, épousa la reine et devint roi (…). »

[Hérodote 1.12]

  • C’est dingue : alors comme ça, la reine s’est débarrassée de son mari et elle a épousé Gygès ! Et personne n’a fait d’ennuis à ce voyeur ?
  • En fait, non. Mais Hérodote précise quand même que c’est un lointain descendant de Gygès qui a payé l’ardoise. On finit toujours par se faire rattraper par ses bêtises.
  • Mais alors, tu devrais installer une caméra pour surveiller ton mari en train d’installer des caméras. Ces engins ont tout de même du bon : au lieu d’espionner les gens dans leur chambre à coucher, ils repéreraient ceux qui se comportent mal, tu ne trouves pas ?
  • Ah, ça, c’est une autre histoire. La semaine prochaine, je te raconterai comment Platon a repris l’histoire de Gygès ; ça répondra à ta question. Mais là, je suis un peu pressée, il faut que j’aille acheter un nouveau couteau à steak.

[image: Jean-Léon Gérôme, Le Roi Candaule (1859)]

50 ans après la Guerre des Six Jours : la responsabilité des grandes puissances

jerusalemUn demi-siècle après la Guerre des Six Jours, rappel sur le rôle que jouent les grandes puissances dans les conflits armés opposant des pays de moindre envergure.

Cela fait presque exactement cinquante ans que s’est déroulée la guerre-éclair opposant Israël à une coalition formée par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie.

Il est rare qu’une guerre si brève ait des conséquences si profondes sur une région du globe : les Israéliens, victorieux, ont occupé la Bande de Gaza, la Cisjordanie, les hauteurs du Golan et Jérusalem ; jusqu’alors, Israël partageait le contrôle de la ville avec la Jordanie. S’il a été possible de trouver un arrangement en ce qui concerne le Golan, en revanche Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem posent un problème quasiment insoluble pour les parties concernées. Même dans l’hypothèse improbable où Israël déciderait de restituer les territoires occupés, à qui les céderait-il après un demi-siècle ? Gaza aux Égyptiens, la Cisjordanie aux Jordaniens, autrefois maîtres de ces régions ? Et que faire dans le cas de Jérusalem ?

Nous ne résoudrons pas ici le dilemme des territoires occupés. En revanche, il serait opportun de se rappeler le rôle qu’ont joué les grandes puissances – en l’occurrence les États-Unis et l’Union Soviétique – dans ce conflit et dans les autres embrasements qu’a connu la région à la même époque. Nous verrons ensuite que, dès l’Antiquité, d’autres grandes puissances sont intervenues dans la région.

Dans le cas de la Guerre des Six Jours, on peut schématiquement résumer la situation ainsi : en plein contexte de la Guerre Froide, Égyptiens et Syriens jouissaient du soutien de l’Union Soviétique, tandis que les Israéliens pouvaient compter sur l’appui des États-Unis. Ce soutien n’était toutefois pas inconditionnel, ni dans un camp ni dans l’autre. Aussi bien Israël que l’Égypte savaient qu’il existait un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir, faute de quoi leurs puissants soutiens se retireraient du jeu. La crise du Canal de Suez en 1956 a bien illustré les limites que les États-Unis et l’Union Soviétique pouvaient imposer lorsqu’elles le jugeaient nécessaire. Dans le cas de la Guerre des Six Jours, ce sont les Soviétiques et les Américains qui ont, le 10 juin 1967, imposé un cessez-le-feu aux belligérants.

Ces événements illustrent la responsabilité des pays que l’on appelle communément les grandes puissances. Qu’elles agissent ou qu’elles décident de ne pas intervenir, elles jouent souvent un rôle déterminant dans la manière dont évolue un conflit.

Transportons-nous maintenant au IIe siècle av. J.-C., plus précisément en l’an 168. La grande puissance du moment, c’est clairement Rome, qui s’est débarrassée de Carthage en 202 et s’est ensuite tournée vers la Macédoine. Or, en 168, la Macédoine est définitivement battue par les Romains lors de la bataille de Pydna, sur la côte macédonienne de la Mer Égée. Rome a désormais les coudées franches en Grèce, et son influence s’étend sur bien plus loin, dans une bonne partie de la Méditerranée orientale. Au lendemain de Pydna, les Romains peuvent ainsi se tourner vers une autre région où se dessine une crise majeure : l’Égypte.

Les tensions au Proche Orient n’ont pas surgi au XXe siècle : au moment où les Romains passent à la vitesse supérieure en Méditerranée orientale, le roi de Syrie Antiochos IV Épiphane (un membre de la dynastie séleucide), est en conflit avec l’Égypte, où règne le jeune Ptolémée VI Philométor (de la dynastie lagide) conjointement avec son frère et sa sœur. Entre Séleucides et Lagides, le torchon brûle depuis longtemps : on en est désormais à la Sixième Guerre de Syrie.

Au moment où les Romains sont occupés à régler leurs problèmes en Macédoine, Antiochos Épiphane pénètre en Égypte, s’empare de Memphis et se rapproche d’Alexandrie. Arrivé dans les faubourgs de la ville, il se trouve nez à nez avec un émissaire romain, Gaius Popilius Laenas. Les Romains viennent de battre la Macédoine et ils n’ont pas perdu une minute pour se tourner vers le problème égyptien.

Voyons donc le récit que l’historien Polybe nous fait des événements :

« Antiochos se rapprochait de Ptolémée afin de s’emparer de Péluse. Il salua de loin le général romain Popilius et lui tendit la main ; mais Popilius lui tendit une missive écrite sur une tablette qu’il portait sur lui et qui contenait une décision du Sénat, l’invitant d’abord à la lire. Il me semble qu’il préféra ne pas manifester un geste amical avant de connaître les intentions de celui qui l’accueillait : lui était-il amical ou hostile ?

Le roi prit connaissance de la missive et dit qu’il voulait en référer à ses proches sur ces événements. À ces mots, Popilius commit un acte qui peut paraître grave et pour tout dire arrogant : il portait un bâton fait d’un sarment de vigne, avec lequel il traça un cercle autour d’Antiochos. Puis il lui dit de lui donner réponse à la missive avant de quitter ce cercle.

Le roi fut décontenancé par ce qui venait de se produire et par l’arrogance de Popilius. Il hésita un instant, puis répondit qu’il ferait tout ce que les Romains lui demandaient. »

[Polybe 29.27 (fragments conservés dans une compilation réalisée sur ordre de l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète)]

Antiochos a donc perdu la face : il quitte l’Égypte la queue entre les jambes après que les Romains lui ont intimé l’ordre de déguerpir. Ces derniers n’ont pour l’instant pas l’intention de mettre la main sur l’Égypte ; ils ne le feront qu’en 30 av. J.-C. Toutefois en 168, ils ont atteint le statut de grande puissance en Méditerranée orientale et ils sont en position de dire à un roi de ne pas importuner son voisin.

Mais alors, pourquoi diable les Romains interviennent-ils ? Ils auraient pu laisser Antiochos s’emparer de l’Égypte, qui est bien loin de Rome. Deux éléments permettent d’expliquer cette ingérence romaine dans les affaires égypto-syriennes. D’une part, il s’agit d’éviter que le royaume séleucide ne devienne lui aussi une grande puissance, laquelle causerait inévitablement des ennuis à Rome à moyen terme. D’autre part, le blé qui sert à nourrir les forces romaines en Macédoine provient en bonne partie d’Égypte. Antiochos, en voulant s’emparer de ce royaume, met en danger l’approvisionnement des armées romaines.

Il y a une leçon à tirer de tout cela. Les grandes puissances, lorsqu’elles le veulent vraiment, ont le plus souvent les moyens de mettre un terme aux disputes régionales ; et lorsqu’elles interviennent effectivement, c’est généralement pour préserver leurs propres intérêts. Le blé égyptien a été remplacé aujourd’hui par le pétrole du Proche Orient, mais la dynamique est assez similaire. En ce moment, le Proche Orient s’embrase avec le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Syrie ou encore les errements du prétendu califat de l’État islamique. Ces problèmes ont bien sûr des racines profondes dans la région ; mais les grandes puissances, par leur intervention ou leur inaction, portent aussi une part de responsabilité dans cette situation difficile. Elles l’ont démontré de façon patente au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la Guerre des Six Jours.

[image : le rabbin Shlomo Goren souffle dans le shofar devant le mur occidental de Jérusalem (1967)]

L’hygiène des peuples

showerL’incroyable bévue d’une tenancière d’hôtel suisse nous ramène aux clichés sur les peuples.

Stupéfiante maladresse de la tenancière d’un hôtel suisse : elle prie ses clients juifs de bien vouloir prendre une douche avant d’entrer dans la piscine. Alors que les hôteliers suisses s’inquiètent de la concurrence des pays voisins, ils parviennent néanmoins à susciter la polémique. Il aurait pourtant été tellement plus simple de prier tous les clients de l’hôtel de se doucher avant leur baignade. En cherchant bien, peut-être même qu’un client suisse aurait besoin qu’on lui rappelle les bonnes manières.

Les accusations d’antisémitisme ne se sont pas fait attendre et l’hôtelière a présenté ses excuses. Il vaudrait mieux tourner la page, mais non sans se poser la question des clichés ethniques.

« Les Utopiens, ils ne savent pas manger les spaghettis sans en lâcher par terre. »

« Les Sélénites, ils ne vous tiennent jamais la porte, même si vous êtes chargée de paquets. »

« Et tous les Syldaves sont des voleurs d’enfants, c’est bien connu ! »

Avec de tels clichés, nous identifions chez les ressortissants d’un groupe étranger un comportement qui enfreint nos propres normes. Tant que les Utopiens lâchent leurs spaghettis par terre en Utopie, cela nous est égal ; mais qu’ils ne viennent pas répandre des pâtes sur le sol de la proprissime Helvétie. L’étape suivante consiste donc à prier par avance nos hôtes utopiens de ramasser leurs spaghettis, parce que l’on sait par expérience que ces gens – pas les autres – vont le faire.

L’historien Hérodote d’Halicarnasse, au Ve siècle av. J.-C., a vécu la situation inverse : grand voyageur, il a visité diverses régions de l’empire perse pour essayer de comprendre les causes profondes des guerres médiques qui ont opposé les Perses aux Grecs. Au cours de ses voyages, il a observé les coutumes de divers peuples, dont les Égyptiens.

« Chez [les Égyptiens], ce sont les femmes qui vont au marché et font le commerce, tandis que les hommes restent à la maison et tissent. Chez tous les autres peuples, on tisse en faisant progresser la trame vers le haut ; les Égyptiens, eux, vont vers le bas. Les hommes portent les fardeaux sur la tête, les femmes sur les épaules.

Les femmes urinent debout, tandis que les hommes s’accroupissent. Ils se soulagent dans les maisons, mais ils mangent à l’extérieur, dans la rue : ils expliquent que les activités honteuses mais indispensables doivent s’accomplir dans l’intimité d’un lieu caché, alors que celles qui ne sont pas honteuses se font aux yeux de tous. (…)

Dans les autres pays, les prêtres portent les cheveux longs ; en Égypte, ils ont le crâne rasé. Chez les autres hommes, la coutume veut que, en cas de deuil, les proches parents se tondent la tête ; mais les Égyptiens, lors d’un décès, laissent pousser leurs cheveux et leur barbe, alors qu’auparavant ils les rasaient. Chez les autres peuples, hommes et bêtes vivent séparés ; les Égyptiens, eux, vivent avec leurs bêtes. (…) »

[Hérodote 2.35-36]

herodotusÀ en croire Hérodote, les Égyptiens feraient tout à l’envers des autres peuples. Cette description des mœurs égyptiennes dépend en bonne partie d’un désir manifeste chez l’historien-ethnographe de construire une opposition entre la Grèce et l’Égypte. Les coutumes opposées trouveraient une correspondance dans la géographie même du bassin méditerranéen. Ce passage nous montre donc que, même sous couvert d’observation objective, l’image des autres est toujours construite. Hérodote n’échappe pas à ce travers.

Sur la base de cette description des Égyptiens d’antan, imaginons ce qu’aurait pu afficher le tenancier d’un hôtel dans l’Athènes de Périclès :

« À l’attention de nos clients égyptiens :

Les femmes ne sont pas admises dans les magasins ; elles sont priées d’envoyer leurs maris.

Les Égyptiens sont priés d’aller faire leurs besoins dehors, et non à l’intérieur de la maison. Par ailleurs, merci aux hommes d’uriner debout, et aux femmes de s’accroupir.

Les prêtres égyptiens qui séjournent dans notre hôtel voudront bien se laisser pousser les cheveux, sauf en cas de deuil. »

[image: Hérodote, Cour Carrée du Louvre]

Bloquer les migrants par des barrières, une digue de sable contre la mer

US - Mexico Border FenceEmpêcher les gens de se déplacer par des mesures physiques ou administratives ne fonctionne jamais. Les murs et les barrières infranchissables sont une illusion.

Vous avez déjà vu une barrière infranchissable ? On peut ériger un mur sur des centaines de kilomètres, on peut le faire monter à plusieurs mètres de hauteur, il y aura toujours des gens pour passer de l’autre côté.

Ces murs dont rêvent certains dirigeants ne sont pas seulement une illusion : ils font également honte à ceux qui les construisent. Qui voudrait se vanter d’avoir construit le Mur de Berlin ? Dans quelques décennies, quel regard portera-t-on sur le mur qui sépare les Israéliens des Palestiniens ? Quant à la Mère de Toutes les Murailles, fantasme censé empêcher les Mexicains de passer aux États-Unis, elle illustre à elle seule l’incompétence et l’irresponsabilité d’un certain président.

Placer des surveillants ? Vous n’y changerez rien, les barrières humaines ne sont pas plus efficaces face à l’acharnement de personnes qui pensent – à tort ou à raison – que l’herbe est plus verte chez vous que chez eux. Des hommes, des femmes et des enfants continuent de déferler sur l’Europe, et tous les gardes du continent ne parviendront pas à colmater les brèches dans les barrières.

On pourrait rétorquer que la difficulté tient à l’échelle du phénomène : sur des territoires plus restreints, il serait plus facile d’entraver les migrations. Pourtant, dans de nombreux pays, les autorités peinent à empêcher les habitants des campagnes de s’établir en ville.

L’exemple ancien de la province romaine d’Égypte illustre bien la futilité des efforts anti-migratoires, même à l’intérieur d’un pays bien délimité. Tout au plus, on peut repousser la vague pour un temps ; mais ceux que vous chassez par la porte reviendront par la fenêtre. Les papyrus grecs trouvés dans les sables égyptiens apportent un témoignage révélateur sur la question.

En 104 ap. J.-C., le Préfet d’Égypte Vibius Maximus doit organiser le recensement de la population de sa province. Or de nombreux paysans se sont réfugiés dans les villes ; il décide donc de les renvoyer à la maison.

« Le recensement de la population est imminent. Il est donc nécessaire que l’on proclame à l’intention de tous ceux qui, pour quelque raison que ce soit, résident hors de leur circonscription, qu’ils retournent à leur domicile : ils devront, d’une part, accomplir les formalités usuelles du recensement ; et, d’autre part, consacrer tous les efforts à cultiver leurs champs, ce qui correspond à leur activité normale.

Toutefois, je sais que la ville [d’Alexandrie] a besoin de certaines personnes venues de la campagne. Je veux donc que tous ceux qui semblent avoir une raison légitime de rester ici se fassent enregistrer auprès de Festus, commandant de l’aile de cavalerie (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Gaius Vibius Maximus. P.Lond. III 904.ii.20-33 (104 ap. J.-C.)]

Voilà un Préfet d’Égypte qui sait ce qu’il veut : les paysans indésirables sont renvoyés à la campagne ; et les paysans dont la ville a besoin seront enregistrés par un service chargé de les contrôler.

Et ça marche ? Bien sûr que non ! Notre documentation reste lacunaire, mais on peut constater qu’un autre Préfet d’Égypte doit remettre la compresse une demi-siècle plus tard.

« J’apprends que certaines personnes, à cause des difficultés de (…), ont quitté leur domicile (pour se rendre) ailleurs ; d’autres gens se sont soustraits à leurs obligations civiques à cause de l’indigence qui les frappe, et ils vivent encore aujourd’hui dans un autre lieu par crainte des décrets qui sont promulgués en ce moment. Je les incite donc à retourner tous chez eux (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Sempronius Liberalis. SB XX 14662.3-10 = BGU II 372 (154 ap. J.-C.)]

Ce brave Préfet d’Égypte a bien essayé, lui aussi… Les paysans retournent dans leurs villages, mais un demi-siècle plus tard, rebelote. Cette fois-ci, c’est du sérieux, l’empereur en personne s’en mêle !

« Tous les Égyptiens qui se trouvent à Alexandrie, et en particulier les paysans qui se sont enfuis d’ailleurs et peuvent être facilement repérés, doivent absolument être expulsés par tous les moyens. Il ne s’agit toutefois pas des marchands de porcs, des conducteurs de navires fluviaux qui livrent des roseaux pour chauffer les bains ; mais les autres, expulse-les, ceux qui par leur multitude et non leur utilité sèment le trouble dans la ville. »

[Décret de l’empereur Caracalla pour expulser des paysans d’Alexandrie. P.Giss. I 40 ii 16-21 (env. 215 ap. J.-C.)]

Aux yeux de l’empereur Caracalla et de ses subordonnés, il y a les bons réfugiés, ceux qui contribuent à l’approvisionnement de la ville d’Alexandrie, et les mauvais réfugiés, des parasites. Il faut donc faire le tri, expulser les parasites et garder les autres.

Faut-il le préciser ? Là aussi, c’est l’échec. Quelques années plus tard, on apprend au détour d’une pétition qu’un Préfet d’Égypte a dû promulguer encore un décret :

« (…) le très illustre Préfet Subatianus Aquila a ordonné que ceux qui résident hors de leur domicile doivent retourner chez eux et s’adonner à leurs occupations habituelles (…) »

[Pétition de cultivateurs empêchés dans leur travail. P.Gen. I2 16.18-21 (207 ap. J.-C.)]

Bon, vous êtes convaincus ? Les barrières physiques ou administratives pour repousser ceux qui cherchent ailleurs un destin plus souriant, c’est un peu comme élever une digue de sable pour arrêter la mer. Nos autorités ne parviendront vraisemblablement pas à un autre résultat que les Préfets d’Égypte et l’empereur de Rome.

[image : la barrière entre le Mexique et les ÉtatsUnis, Océan Pacifique]