En toutes choses, il faut considérer la fin

croesus_bwEn remerciement à tous les fidèles lecteurs de ce blog, une leçon de sagesse prodiguée par Solon l’Athénien.

Depuis le 6 mars 2015, ce blog vous a distraits, instruits, agacés, amusés et parfois lassés. 173 interventions, en suivant un rythme presque hebdomadaire. Au cours de l’année 2018, vous avez préféré – dans l’ordre décroissant – « Donner sa vie pour une cause », « Torture : pour ou contre ? », « Qui jouit le plus : les femmes ou les hommes ? » ou encore « On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote ».

Il faut cependant savoir refermer la porte doucement avant que les lecteurs ne la claquent. La formule a plu à certains, mais elle commence à dater ; il est donc temps de passer à d’autres approches, et de laisser la place à d’autres voix pour s’exprimer. À partir d’aujourd’hui, Pour l’amour du grec ne sera plus alimenté que de manière sporadique, au gré des inspirations dionysiaques ou apolliniennes de votre serviteur.

Que personne n’y voie le signe d’un désamour pour le grec. Bien au contraire : je reste persuadé que la lecture des auteurs grecs est riche d’enseignements et de plaisirs. La magie du contact avec la langue originale ne se remplace pas. Cela demande un effort, aussi bien de la part des enseignants de grec que de leurs élèves, mais cet effort est récompensé par l’accès à un vaste territoire dont certaines régions sont familières, d’autres moins souvent arpentées. Homère, Thucydide, Platon ou Euripide, on connaît ; mais ne vaudrait-il pas la peine de découvrir aussi Achille Tatius, Archiloque, Théophraste ou Nonnos ? Si certains lecteurs ont eu quelques agréables surprises au détour d’une page de ce blog, cela suffira à mon bonheur.

À propos de bonheur, en guise de cadeau final, vous trouverez ci-dessous un passage d’Hérodote qui constitue, me semble-t-il, une leçon de bonheur pour nous tous. C’est l’Athénien Solon qui l’a prodiguée à Crésus, qui croyait que son or inépuisable suffirait à le rendre heureux.

« Crésus, je connais l’absolue jalousie des dieux, et je sais qu’elle est source d’instabilité. Et voilà que tu m’interroges sur les affaires des hommes… Au cours d’une longue vie, nous voyons nombre de nos espérances se réaliser, et nous passons aussi par de nombreuses souffrances.

J’estime en effet la durée de la vie humaine à septante ans. Ces septante années font vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois intercalaires ; et si l’on allonge d’un mois une année sur deux, pour respecter le rythme des saisons, on peut rajouter trente-cinq mois aux septante ans, et ces mois intercalaires font mille cinquante jours. Ainsi donc, si l’on calcule le total de tous les jours qui constituent ces septante ans, cela fait vingt-six mille deux-cent cinquante.

Aucune de ces journées n’apporte un contenu semblable à la précédente. Vois-tu, Crésus, l’homme n’est que le jouet des circonstances. À moi, tu me sembles posséder une grande fortune et régner sur une multitude de sujets. Il reste cependant la question que tu m’as posée, et à laquelle je ne peux encore t’apporter de réponse avant d’avoir appris si tu as eu une belle mort.

En effet, celui qui possède une grande fortune n’est pas plus heureux que celui qui vit au jour le jour, si la chance ne lui accorde pas de connaître une belle mort dans la prospérité. Car il y a beaucoup d’hommes très riches et malheureux, et beaucoup qui, bien que disposant de moyens restreints, ont de la chance. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme chanceux, mais les avantages du second surpassent de loin ceux du premier. Le premier est en meilleure posture pour satisfaire ses désirs et pour faire face à une catastrophe qui s’abattrait sur lui. Le second, toutefois, détient les atouts suivants : certes, il ne peut ni faire face à une catastrophe, ni satisfaire ses désirs comme l’autre, mais sa chance le préserve de ces contraintes. Il évite les infirmités et la maladie, il est à l’abri de la souffrance, il a de beaux enfants et lui-même est beau. Si de surcroît il achève bien son existence, alors voilà l’homme que tu recherches, celui qui mérite d’être appelé bienheureux. Mais avant qu’il ne meure, il faut encore se retenir de l’appeler bienheureux, et le considérer simplement comme chanceux.

Pour un homme, il est impossible de réunir toutes les qualités. De même, un pays ne suffit jamais à se procurer tous les produits : s’il possède l’un, il lui manque un autre. Le meilleur pays, c’est celui qui en détient le plus. Ainsi donc, il n’est pas un seul être humain qui se suffise à lui-même : s’il possède une qualité, il lui manque une autre. Cependant, celui qui atteint le terme de sa vie avec les qualités les plus nombreuses, et qui ensuite connaît une belle mort, c’est celui-là qui, me semble-t-il, ô roi, mérite de porter le nom de bienheureux.

En toute chose, il faut considérer la fin ; car à bien des hommes, la divinité a brandi le bonheur, avant de les abattre. »

[Hérodote 1.32]

 

[image : Crésus sur le bûcher]

Un caleçon peut en cacher un autre

nick_tylerUn message peut en cacher un autre : derrière les apparences, il faut savoir déchiffrer les intentions de l’auteur.

  • Chérie ! Regarde, j’ai trouvé de nouveaux caleçons au supermarché !
  • Et tu crois que ça va intéresser les auteurs de ce blog ?
  • Mais si, regarde ! Mon magasin favori vient d’introduire une nouvelle marque. Ça pose son homme, non ?
  • « Nick Tyler »… Ha ! ha ! Mais c’est du plagiat déguisé, mon pauvre ami !
  • Du plagiat ?
  • Bien sûr : à part le A et le V, ton « Nick Tyler » a repris toutes les lettres d’une marque bien connue. Et en plus, avec NICK, on obtient le sigle CK…

CALVIN KLEIN

NICK TYLER

  • Nom d’un Phrygien cacochyme ! Tu as raison, je n’avais même pas remarqué. Mon supermarché me dupe, il me trompe, il me manipule !
  • Calme-toi donc, mon chéri. Si ça peut te consoler, cela fait deux mille ans que de petits malins cachent leurs petits messages derrière les apparences. Des poètes grecs glissaient des mots secrets dans leurs œuvres. Tiens, voici le cas d’Aratos, un poète astronome, qui s’est amusé à insérer le mot λεπτή, qui veut dire « subtile », en position horizontale et verticale.

ΛΕΠΤΗ μὲν καθαρή τε περὶ τρίτον ἦμαρ ἐοῦσα

Εὔδιός κ’ εἴη, λεπτὴ δὲ καὶ εὖ μάλ’ ἐρευθὴς

Πνευματίη· παχίων δὲ καὶ ἀμβλείῃσι κεραίαις

Τέτρατον ἐκ τριτάτοιο φόως ἀμενηνὸν ἔχουσα

Ηὲ νότου ἀμβλύνετ’ ἢ ὕδατος ἐγγὺς ἐόντος.

  • Ah oui, même si je ne sais pas lire le grec, j’arrive tout de même à voir que les lettres sont les mêmes.
  • Ce n’est pas tout : le constructeur du Phare d’Alexandrie a lui aussi trouvé moyen de cacher son nom par un autre procédé. Tu es prêt, ton caleçon viril est bien en place, calé dans ton fauteuil favori ? Allez, c’est parti !

Vois-tu ce qu’a fait cet illustre architecte originaire de Cnide ? Il avait érigé la tour qui se trouve sur l’île de Pharos, le plus grand et le plus bel ouvrage qui soit. Le feu qui brillait de son sommet devait se propager au loin sur la mer, pour éviter que les marins ne soient déportés vers Paraitonia. Il s’agissait en effet d’un récif très dangereux, dont on ne pouvait réchapper si l’on s’y accrochait.

L’architecte fit donc construire l’ouvrage et, à même la pierre, il grava son propre nom. Puis il recouvrit le tout d’une couche de plâtre et il grava le nom du souverain qui régnait à l’époque. Il savait – c’est bien ce qui se produisit – qu’au bout d’un bref laps de temps, l’inscription gravée dans le plâtre tomberait et laisserait apparaître :

« Moi, Sostrate fils de Dexiphanès, originaire de Cnide, [j’ai dédié cet ouvrage] aux Dieux Sauveurs pour la protection des navigateurs. »

Ainsi, cet illustre architecte, sans viser l’instant présent, ne s’est pas contenté de considérer sa brève existence : il a pensé à la fois au présent et à l’éternité, tant que sa tour tiendrait debout et que son ouvrage subsisterait.

[Lucien Comment il faut écrire l’Histoire 62]phare

  • Hé ! hé ! Sostrate de Cnide était un petit malin.
  • Effectivement, son nom s’est donc perpétué à travers les siècles grâce à l’inscription qu’il a laissée sur le Phare d’Alexandrie. À la période byzantine, toutefois, les nombreux tremblements de terre ont peu à peu démoli le Phare ; mais on n’a jamais oublié Sostrate, dont la ruse est restée célèbre.
  • Oui, je me demande qui se souviendra de Nick Tyler dans deux mille ans…

Le premier ψ

couch_nbSoigner le chagrin par la parole ? Cela se pratiquait déjà dans l’ancienne Corinthe.

C’est une doctorante de l’Université de Lausanne, Mme Vasiliki Kondylaki, qui m’a rappelé l’existence d’un passage étonnant : à Corinthe, vers la fin du Ve siècle av. J.-C., on soignait déjà le chagrin en parlant.

Le premier psychiatre venait d’Athènes et s’appelait Antiphon. On le connaît surtout pour avoir figuré dans le Top 10 des orateurs attiques. Dans un traité intitulé Vie des dix orateurs, attribué à Plutarque, on trouve cet étonnant passage où apparaît l’activité insolite d’Antiphon.

On rapporte qu’[Antiphon] composa des tragédies, soit à titre personnel, soit en tandem avec le tyran Denys [de Syracuse]. Tandis qu’il était toujours occupé à ses activités poétiques, il mit au point une technique pour guérir du chagrin, analogue à une thérapie qu’appliqueraient les médecins à leurs malades. À Corinthe, il installa un cabinet près de l’agora et il afficha l’annonce suivante : il était en mesure de soigner les personnes qui souffraient de chagrin par le recours à la parole. Il s’enquérait du motif [du chagrin] et il s’efforçait de consoler ses malades. Cependant, il considéra que cette technique était en-dessous de ses compétences, et il se tourna vers la composition de discours.

[pseudo-Plutarque, Vie des dix orateurs 833c9 – d2]

Merci à Vasiliki Kondylaki d’avoir tiré cet intéressant passage d’un regrettable oubli. Il vaut la peine d’y ajouter quelques remarques. Tout d’abord, si l’on en croit l’auteur du traité, Antiphon aurait connu une carrière en plusieurs étapes : d’abord, il compose des tragédies, et il sert de ‘nègre’ à un tyran qui se pique d’avoir des dons littéraires ; ensuite, il ouvre un cabinet de psy à Corinthe pour faire parler les gens chagrinés ; finalement, il atteint le sommet de sa carrière en composant des discours.

Les trois étapes du parcours d’Antiphon suivent un développement logique. Lorsqu’il compose des tragédies, il fait passer les spectateurs par la pitié et la peur, leur permettant de se purger de leurs émotions, si l’on en croit ce que dit Aristote dans sa Poétique (1449b28). Ensuite, il ouvre son cabinet à Corinthe, pas à Athènes. Peut-être son innovation aurait-elle été mal accueillie dans sa patrie. En tout cas, cela ne marche pas aussi bien qu’il ne l’espérait, ou du moins Antiphon se sent surqualifié pour le métier de psychiatre. Cette étape médiane de son parcours constitue néanmoins le pivot de sa carrière puisque, dans son cabinet, il purge ses patients de leur chagrin en utilisant les discours. Cela lui permettra de terminer sa métamorphose en s’occupant toujours de discours, mais en les déclamant devant l’Assemblée des Athéniens.

De retour à Athènes, il se compromet dans une tentative de coup d’État en 411 av. J.-C. Après que le gouvernement oligarchique auquel il a participé est renversé, Antiphon doit rendre des comptes devant un tribunal. En dépit de ses dons oratoires, il ne parvient pas à convaincre ses juges : il est déclaré traître à la patrie et il est condamné à mort. Son corps sera jeté hors des frontières de l’Attique. Il boit donc la ciguë, douze ans avant Socrate. Ses biens sont confisqués, on le frappe d’indignité civique ; cette mesure s’applique aussi à tous ses descendants.

antiphonAntiphon croyait que la psychiatrie était en-dessous de sa condition ; il a donc voulu composer des discours. Or celui qu’il a prononcé pour sa propre défense s’est soldé par un échec qui lui a coûté la vie. Ce discours ne nous est pas conservé, à l’exception d’un misérable lambeau de papyrus. Des copistes avaient fidèlement recopié l’Apologie d’Antiphon à travers les siècles, et la chaîne de transmission du discours d’Antiphon s’est interrompue quelque part dans les sables d’Égypte.

Antiphon aurait probablement dû rester dans son cabinet de psy à Corinthe.

 

λέγεται δὲ τραγῳδίας συνθεῖναι καὶ ἰδίᾳ καὶ σὺν Διονυσίῳ τῷ τυράννῳ. ἔτι δ’ ὢν πρὸς τῇ ποιήσει τέχνην ἀλυπίας συνεστήσατο, ὥσπερ τοῖς νοσοῦσιν ἡ παρὰ τῶν ἰατρῶν θεραπεία ὑπάρχει· ἐν Κορίνθῳ τε κατεσκευασμένος οἴκημά τι παρὰ τὴν ἀγορὰν προέγραψεν, ὅτι δύναται τοὺς λυπουμένους διὰ λόγων θεραπεύειν· καὶ πυνθανόμενος τὰς αἰτίας παρεμυθεῖτο τοὺς κάμνοντας. νομίζων δὲ τὴν τέχνην ἐλάττω ἢ καθ’ αὑτὸν εἶναι ἐπὶ ῥητορικὴν ἀπετράπη.

Mystérieux coup de filet à Gaza

bronzeUne statue de bronze représentant Apollon retrouvée par un pêcheur de Gaza : mirage ou réalité ?

L’Apollon de Gaza, c’est d’abord le titre d’un film réalisé par le Genevois Nicolas Wadimoff. Une autre manière de parler de la Palestine, à l’écart des checkpoints, des oliviers et des citronniers qu’on nous sert d’habitude.

Il y est question d’une statue de bronze du IIe siècle av. J.-C. qu’un pêcheur aurait ramenée dans ses filets en 2013. Elle représenterait le dieu Apollon. Seulement voilà : la statue, aussitôt apparue, aurait à nouveau disparu, laissant derrière elle un parfum de mystère. On ne sait pas si l’objet a rejoint les couloirs sombres du commerce illégal des antiquités, ou s’il s’agit d’une simple invention.

Une statue d’Apollon ? Tiens, tiens, ça me rappelle quelque chose… Une vieille histoire de trépied en bronze ramené dans les filets d’une équipe de pêcheurs de Milet, en des temps très anciens.

Des pêcheurs jetaient leur filet contre salaire, aux conditions suivantes : ce qu’ils ramèneraient dans leur filet appartiendrait à celui qui avait acheté le produit de la pêche. Or il arriva que, au lieu de poissons, ils ramenèrent dans leur filet un trépied en or.

Une dispute s’ensuivit à propos du trépied. Les pêcheurs déclaraient qu’ils avaient vendu du poisson, pas un trépied ; quant aux acquéreurs, ils affirmaient qu’ils avaient acheté tout ce qui était remonté, de quelque nature que ce fût. Comme ils ne parvenaient pas à s’entendre, on décida d’aller demander l’avis d’Apollon, lequel leur rendit l’oracle suivant :

Enfant de Milet, tu interroges Phoibos [Apollon] à propos d’un trépied ;

celui qui surpasse tous les autres par la sagesse, je déclare que le trépied lui appartient.

Ils apportèrent donc le trépied aux Sept Sages [de la Grèce]. Mais chacun d’entre eux à tour de rôle déclara qu’il n’était pas sage… C’est pourquoi ils décidèrent de le consacrer à Apollon, parce qu’il était plus sage que tous. C’est ainsi, dit-on, que le dieu reçut ce trépied.

[scholies à Aristophane Ploutos 9]

dieu_artemisionLes trépieds en or, tout comme les statues de bronze, ont une fâcheuse tendance à voyager en bateau, puis à couler, et finalement à être retrouvés par des pêcheurs. On peut songer au cas célèbre du dieu de l’Artémision, ou encore aux deux bronzes de Riacce. L’histoire de l’Apollon de Gaza est donc plausible, mais on ne saurait la confirmer en l’absence de l’objet.

Il reste une dernière possibilité : le dieu Apollon aura décidé que les hommes qui se disputent dans la région, de part et d’autre du Mur de la Honte, ne méritent pas un pareil chef-d’œuvre. Voulant leur montrer qui est le plus sage, il aura repris sa statue.

[images : le dieu de l’Artémision]

ἁλιεῖς μισθῷ βόλον ἔρριπτον, ἵνα τὸ ἀναφερόμενον εἴη τοῦ ἀγοράσαντος τὸν βόλον. συμβέβηκε γοῦν ἀντὶ ἰχθύων τρίποδα χρυσοῦν περιλαβεῖν αὐτοὺς τῷ δικτύῳ. ἐφιλονείκουν οὖν περὶ αὐτοῦ, οἱ μὲν ἁλιεῖς, ὡς ἰχθῦς πεπράκασιν, οὐ τρίποδα· οἱ δὲ ἀγοράσαντες ἔλεγον, ὡς πᾶν τὸ ἀνιὸν καὶ πᾶν ὅ τι τύχοι ὠνήσαντο. οὕτως οὖν αὐτῶν φιλονεικούντων, ἔδοξεν ἐρωτῆσαι τὸν Ἀπόλλωνα. ὁ δὲ ἀνεῖλεν αὐτοῖς ταῦτα·

ἔκγονε Μιλήτου, τρίποδος πέρι Φοῖβον ἐρωτᾷς·

ὃς σοφίῃ πάντων πρῶτος, τούτου τρίποδ’ αὐδῶ.

προσήγαγον οὖν αὐτὸν τοῖς ἑπτὰ σοφοῖς· ἕκαστος δὲ τούτων παρῃτεῖτο σοφὸς εἶναι, διόπερ ἐγνώκασιν, ὡς σοφωτέρῳ πάντων, ἀναθεῖναι αὐτὸν τῷ Ἀπόλλωνι· ὅθεν φασὶν ἐσχηκέναι αὐτὸν τὸν τρίποδα.

Des dents blanches et saines depuis deux mille ans

toothpasteLes recettes pour fabriquer de la pâte dentifrice existent depuis au moins deux millénaires.

  • Pouah ! Tu pues de la bouche, ce matin ! Je parie que tu ne t’es pas brossé les dents.
  • Ah ? Désolé, chérie, mais l’aïoli d’hier a laissé un petit souvenir…
  • Il n’y a pas que l’odeur : tes dents sont jaunies parce que tu fumes sans cesse, et tes gencives sont couvertes de petites blessures. Il serait grand temps que tu prennes soin de tes dents. Tiens, voilà ta brosse, et aussi un tube de pâte dentifrice.
  • Allons, n’en fais pas un drame ! Après tout, les dents blanches et propres, ce n’est qu’une mode récente. Tu ne vas tout de même pas me dire que tes Grecs du monde antique se brossaient les dents ? Et ça ne les empêchait pas de s’embrasser !
  • Détrompe-toi : la pâte dentifrice existe depuis des milliers d’années.
  • Comment sais-tu cela ? Tu as retrouvé le tube qu’utilisait Alexandre le Grand ? Ou la brosse à dents de Sappho ?
  • Non, mais je peux te montrer des textes médicaux anciens qui contiennent des recettes de dentifrice. Tiens, voilà par exemple le médecin Démétrios Pépagoménos.

Dentifrice : le dentifrice nettoie les dents et les blanchit, tout en refermant les cicatrices et en produisant une bonne odeur. Décoction de sels de pierre ponce iridée, 4 gouttes ; souchet, 5 gouttes ; épis de nard, 1 goutte ; poivre, 6 gouttes ; nard sauvage, 1 goutte.

 [Démétrios Pépagoménos Traité médical 1.68]

  • Et tu crois vraiment que je vais utiliser de la pierre ponce en poudre pour me brosser les dents ? D’ailleurs, ton Démétrios Pépagoménos, je parie qu’il n’est pas si vieux que ça…
  • Sur ce point, tu as raison : c’est un médecin de la période byzantine. Il a vécu autour du XVe siècle ; mais il a eu des précurseurs beaucoup plus anciens ! Galien, le célèbre médecin de Pergame, a vécu au IIe siècle ap. J.-C., et il nous rapporte déjà des recettes qu’il a récoltées auprès d’auteurs qui l’ont précédé. Par exemple, Damocratès a même écrit un poème pour introduire sa recette de dentifrice.

En utilisant ces dentifrices,

Tu garderas tes dents blanches et intactes.

En même temps, tu raffermis les cicatrices flasques.

Tu élimines aussi les mauvaises odeurs de la bouche.

Tu rends la surface blanche par la préparation suivante :

Brûle quatre fois de suite du bois de cerf, quatre livres, une livre de sel.

[Galien Sur la composition des médicaments 12.889 (Kühn)]

 

Je te concède volontiers que c’est un peu sommaire comme recette. Hé ! Où vas-tu donc ?

  • À la salle de bains, bien sûr ! Je vais aller broyer des bois de cerf pour me brosser les dents. Et désormais, c’est promis, je le ferai en me récitant des poèmes.

 

 

Ὀδοντότριμμα: ὀδοντότριμμα ὀδόντας καθαίρει καὶ λευκαίνει, οὖλα συστέλλον καὶ εὐωδίαν ἐμποιοῦν· κισσήρεως ἁλῶν ὀπτῶν ἴρεως ἀνὰ στγ. δʹ, κυπέρων στγ. εʹ, ναρδοστάχυος στγ. αʹ, πεπέρεως στγ. ϛʹ, φοῦ στγ. αʹ.

 

Ὀδοντοτρίμμασιν δὲ τούτοις χρώμενος

Λευκοὺς τηρήσεις τοὺς ὀδόντας κᾀσινεῖς.

Τὰ πλαδαρά τε οὖλα καταστέλλεις ἅμα.

Αἴρεις δὲ καὶ τὰς τῶν στομάτων δυσωδίας,

Ποιῶν τὸ μὲν ἄκρως λευκὸν οὕτω σκευάσας,

Κέρατος ἐλαφείου τετράκις κεκαυμένου

Κέρατος ἐλαφείου τετράκις κεκαυμένου

Λίτρας τέσσαρας, ἁλὸς λίτραν αʹ.

 

Une croisière, chérie ?

sea_monster_nbLa mode actuelle est aux croisières : une manière de voyager dans le confort et la sécurité, en collectionnant les lieux de visite.

  • Chériiiie, j’ai une surpriiiise pour toi !
  • Elle est au moins bonne ta surprise ?
  • Bien sûr : je viens de nous réserver une croisière dans les Cyclades. Milos, Siphnos, Paros, Naxos, Delos, Mykonos, Tinos et Andros !
  • Chic ! Je nous imagine déjà sur notre bateau à voile, avec quelques autres voyageurs amoureux de la Grèce !
  • En fait, j’ai réservé une cabine sur le Sea Monster, nous serons 3500.
  • Ah, oui… À Tinos, il y a 5000 habitants. Ils vont apprécier de voir déferler 3500 touristes dans la journée. Et à Siphnos, avec 2600 habitants, la population va plus que doubler lorsque nous débarquerons. Ce sera un peu comme une invasion de sauterelles.
  • Rhôôôôh ! Et moi qui voulais te faire une surpriiiiise ! Ce sera un voyage tout confort. Les gros bateaux de croisière, c’est le progrès. Ce n’est pas parce que les Grecs de tes vieux livres naviguaient sur des coquilles de noix qu’il faut se priver d’un minimum de confort, non ?
  • Comment ça, des coquilles de noix ? Il y avait déjà de très gros bateaux dans l’Antiquité. Pas de la taille du Sea Monster, mais l’Alexandrine n’était pas une coquille de noix.
  • L’Alexandrine ? Nom d’un griffon déplumé, tu plaisantes ?
  • Pas du tout : un navire si gros que son propriétaire, le roi Hiéron II de Syracuse, n’arrivait pas à trouver un port assez vaste pour l’accueillir. Ce monstre des mers avait été conçu avec l’aide d’Archimède. Tiens, enfile tes pantoufles, cale-toi dans ton fauteuil préféré, et en fait de surprise, tu ne seras pas déçu.
  • Aïe ! Encore un vieux livre extrait de la bibliothèque… Fais attention, la poussière va tomber dans ma chope de bière !
  • Comme ta patience me semble plutôt limitée aujourd’hui, je te fais grâce du début de la description, et je commence à l’endroit où l’auteur qui décrit l’Alexandrine nous parle de la cargaison du navire.

On embarquait 60’000 tonneaux de blé, 10’000 conserves de poisson séché de Sicile, 20’000 talents de laine, et encore 20’000 talents d’autres marchandises. Il fallait y ajouter le ravitaillement pour l’équipage.

On rapporta à Hiéron que tous les ports, soit n’avaient pas les dimensions pour accueillir un pareil navire, soit présentaient un risque. Il décida par conséquent de l’envoyer en cadeau au roi Ptolémée, à Alexandrie. Il y avait en effet une pénurie de blé en Égypte.

Le navire fut donc acheminé vers Alexandrie, où il accosta. Hiéron honora également Archimélos, un poète qui avait écrit une épigramme sur le navire : il lui donna mille médimnes de blé, qu’il fit envoyer à ses frais au Pirée.

Voici le texte de l’épigramme :

Qui a assemblé sur terre cette poutraison géante ? Et quel maître l’a tracté au moyen de câbles infatigables ? Comment a-t-on fixé les planches sur les poutres de chêne, et avec quelle hache a-t-on taillé les chevilles pour fabriquer la coque ?

Il égale la hauteur de l’Etna, et avec ses parois des deux côtés, il est comparable à l’une des îles de la Mer Égée, dans les eaux des Cyclades. Oui, ce sont les Géants qui ont taillé ce bateau pour parcourir les routes du ciel !

Le sommet de ses mâts touche les étoiles, et ses tours blindées vont se perdre dans les nuages. Pour l’ancrage, on l’attache avec des amarres comparables à celle qu’utilisa Xerxès lorsqu’il voulut relier Abydos à Sestos [sur le détroit de l’Hellespont, aujourd’hui les Dardanelles].

L’inscription gravée récemment sur son flanc massif indique qui a fait rouler le navire sur sa quille depuis la terre ferme : on dit que ce fut Hiéron fils de Hiéroclès, le chef dorien de Sicile, qui a fait parvenir les riches fruits de la terre en cadeau à toute la Grèce et aux îles.

Poséidon, protège cette coque lorsqu’elle naviguera sur les flots bleutés !

[Archimélos, chez Athénée Deipnosophistes 5.209c]

  • … et que Poséidon protège aussi le Sea Monster, ma chérie ! J’ai déjà acheté les billets, il y avait une offre à 50%, ça ne se refuse pas. Tu t’occuperas de l’animation à bord en lisant du grec pour les 3500 passagers.

Pour réconcilier un roi avec un dissident, rien de tel qu’un poète

pindarLe meurtre accidentel de Jamal Kashoggi, prétendument liquidé par erreur, nous rappelle les dangers que courent les dissidents.

Difficile de ne pas adopter un ton grinçant devant cette sale histoire : réfugié en Turquie, Jamal Kashoggi, un journaliste Saoudien au ton critique, semble avoir été liquidé par une équipe d’agents venus de Riyad. Face aux pressions externes, la maison royale s’apprête à reconnaître que l’homme aurait été tué par erreur au cours d’un interrogatoire un peu trop musclé.

Ouf ! Nous voilà soulagés, ce n’était donc pas un meurtre prémédité, mais seulement une faute de dosage au cours d’une séance de torture. L’honneur est sauf. L’expression ‘décès accidentel’ remportera peut-être le Grand Prix de la Langue de Bois 2018, surpassant les ‘faits alternatifs’, lauréats de la cuvée 2017.

S’il existe d’autres Saoudiens pour critiquer le régime depuis de lointains pays d’exil, ils doivent tout de même avoir compris le message : ils ne seront en sécurité nulle part. Le métier de dissident n’a jamais été de tout repos, certes, mais d’autres pays se contentent d’imposer l’exil aux voix discordantes, sans envoyer des équipes de tueurs pour les faire taire à jamais.

Offrons-nous un petit retour en arrière : 462 av. J.-C., le roi de Cyrène Arcésilas IV remporte la course de chars à Delphes lors des Jeux Pythiques. Cyrène, pour ceux qui ne connaissent pas, est une colonie grecque installée en Libye. Arcésilas n’a bien sûr pas conduit le char vers la victoire, mais s’est contenté de posséder l’écurie de course gagnante. C’est un peu comme certaines écuries de chevaux pur-sang détenues par de riches princes du Golfe Persique.

Un autre aspect qui rapproche le brave Arcésilas des monarques absolus d’aujourd’hui, c’est qu’il n’aime pas la contestation. Pas du tout. Or il y a dans son entourage un personnage qui se permet de ne pas être d’accord avec le roi de Cyrène : un certain Damophile, lequel n’a bien sûr pas eu d’autre choix que de quitter Cyrène pour aller se réfugier en Grèce. Maintenant, il veut rentrer à la maison. Comment faire ?

Arcésilas, tout fier de sa victoire aux Jeux Pythiques, a décidé de fêter l’événement dans le faste. Il commande donc à un poète, Pindare, un poème magnifique pour rappeler cet événement exceptionnel, treize strophes d’une beauté inouïe. Pindare y raconte la victoire d’Arcésilas et, pour célébrer la gloire de la famille royale de Cyrène, il rappelle la fondation de la colonie grecque. Sans entrer dans les détails, on peut rappeler que les droits des Cyrénéens à habiter la terre de la Libye remonteraient au passage de Jason et de ses compagnons, les Argonautes, lors de leur voyage de retour vers la Grèce.

Outre l’évocation de la victoire et le récit mythologique sur les Argonautes, Pindare introduit un troisième élément, plus diplomatique : il cherche à réconcilier Arcésilas avec le dissident Damophile, sur un ton qui permette à tout le monde de sauver la face. Pour résoudre le problème, c’est tout de même plus économique que d’envoyer quinze tueurs ! Damophile veut rentrer, Arcésilas pourrait éventuellement faire un effort, et le poète va raccommoder tout le monde. Il va donc faire la morale à Arcésilas, mais sur un ton bienveillant et flatteur.

Garde en tête ces paroles d’Homère pour les mettre en pratique : un bon messager, dit-il, procure à chaque affaire qu’il traite un prestige très élevé. Mais la Muse aussi voit son prestige augmenter si la communication a fonctionné correctement.

Cyrène et le très glorieux palais de Battos [ancêtre d’Arcésilas] a profité de l’intelligence de Damophile, empreinte de justice. Parmi les enfants, on dirait un jeune homme ; mais dans le Conseil, on le comparerait à un vieillard centenaire. Il réduit au silence la voix de la médisance et il a appris à détester celui qui sombre dans l’excès. Il n’entre pas en rivalité avec les hommes de bien et ne fait pas traîner les choses : car chez les hommes, le moment opportun ne dure pas longtemps.

Damophile connaît bien le moment opportun : il s’y emploie et, loin de le fuir, il le recherche. Mais on dit que le plus pénible, c’est de discerner le bonheur et d’en être exclu par la contrainte. Eh oui ! tel un Atlas qui soutiendrait la voûte du ciel, Damophile livre un combat loin de la terre de ses ancêtres, loin de ses possessions. Or Zeus, lui, a délivré les Titans [comprendre : si Zeus a pardonné au Titan Atlas, Arcésilas pourrait faire de même pour Damophile].

Avec le temps qui passe, le vent tombe et il faut orienter les voiles dans une autre direction. Damophile, qui a enduré des souffrances accablantes dans le passé, souhaite désormais revoir sa maison. Il voudrait fréquenter les banquets près de la source d’Apollon et donner souvent libre cours à son jeune tempérament. Entouré de gens avisés, il manierait une phorminx bien ouvragée, s’associant à ses concitoyens dans la tranquillité, sans faire de mal à personne, et sans rien subir de leur part.

Alors, il pourrait te raconter, Arcésilas, quelle source de chants divins il a trouvée lorsque, récemment, il a reçu mon hospitalité à Thèbes.

[Pindare Pythique 4.277-299]

Pindare, en poète avisé, termine son chant en se servant lui-même une généreuse louche de compliments. Il faut toutefois reconnaître qu’il a bien travaillé : en quelques vers bien placés, il vient d’expliquer au roi de Cyrène que le dissident a déjà suffisamment souffert et qu’il voudrait rentrer dans sa patrie ; si Arcésilas accède à la demande, Damophile se tiendra à carreau, promis-juré.

En dépit de ce que prétendent les mauvaises langues, les poètes sont des gens très utiles. Au lieu d’engager des tueurs, chaque gouvernement raisonnable devrait avoir plusieurs poètes à son service. Ça coûte moins cher, ça fait moins mal, et ça marche !

[image : le poète Pindare]

Moi tout seul

traites_nbLes Suisses voteront bientôt sur une initiative censée protéger le pays contre l’influence des ‘juges étrangers’. Moi tout seul, ça va toujours mieux, n’est-ce pas ?

Derrière le bel euphémisme de l’‘autodétermination’, notre parti national d’extrême droite – chaque pays doit disposer de son service de voirie – cherche à faire primer le droit national sur toute ingérence extérieure, comme par exemple la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Quand on vit dans le plus beau pays du monde, avec les meilleures lois du monde, pourquoi se faire imposer des décisions de l’extérieur ? Préservons notre îlot paradisiaque, et surtout ne tenons pas compte des pays qui nous entourent ! Il faut seulement espérer qu’ils nous permettront encore d’aller mouiller nos orteils dans la mer pendant nos prochaines vacances…

Moi tout seul, c’est toujours mieux, du moins dans nos fantasmes. Le poète comique Aristophane l’a bien compris, lui qui nous propose la figure de Dicéopolis : ce citoyen d’Athènes, lassé de l’incompétence qui règne dans sa propre cité, décide que lui aussi agira tout seul. Comme Athènes est en guerre avec Sparte, Dicéopolis opte pour une paix individuelle avec l’ennemi.

  • N’y a-t-il pas de quoi s’étrangler ? Et ensuite, moi, je devrais glander à ne rien faire ? Les délégués étrangers, la porte n’est jamais assez grand ouverte pour les accueillir ! Bon, je vais frapper un grand coup, un coup formidable. Où est donc mon ami Amphithéos ?
  • Me voici !
  • Prends ces huit drachmes que je te donne, et va-t’en faire un traité de paix avec les Lacédémoniens [Spartiates], pour moi tout seul, mes jeunes enfants et mon épouse.

[Aristophane Acharniens 125-132]

Dicéopolis fait donc exactement le contraire de ce qui est proposé maintenant aux Suisses : il se donne le droit de conclure une alliance individuelle avec un État voisin. La réaction de ses concitoyens ne se fait pas attendre.

Ce type – ô Zeus père et tous les autres dieux – a conclu une trêve avec l’ennemi ! Moi, ma haine belliqueuse ne cesse d’augmenter tandis que mes champs sont dévastés. Je n’aurai de cesse que je leur aie planté une lance douloureuse, enfoncée bien profond, pour qu’ils ne mettent plus les pieds dans mes vignobles !

[Aristophane Acharniens 224-232]

Dicéopolis doit donc affronter la colère des Athéniens, représentés par une bande de vieillards d’Acharnes, une commune de banlieue. Furieux contre cet homme qui prétend que, lui tout seul, ça va très bien, ils s’apprêtent à le lapider.

  • Le voici, le voici ! Jette, jette, jette, jette, frappe, frappe ce sale type ! Ne vas-tu pas l’atteindre, et deux fois plutôt qu’une ?
  • Par Héraclès, qu’est-ce donc ? Vous allez me casser mon chaudron !
  • C’est toi que nous allons lapider, espèce de sale tronche !
  • Pour quelle raison, vieillards d’Acharnes ?
  • Et tu poses la question ? Tu ne manques pas de culot, effronté, traître à la patrie. Seul, sans nous, tu te permets de conclure une trêve, et ensuite tu oses nous regarder en face ?
  • Qu’ai-je obtenu en échange de cette trêve ? Écoutez, mais écoutez donc !
  • T’écouter ? Va te faire foutre ! Nous allons t’ensevelir sous les pierres !
  • Non, écoutez-moi d’abord. Accordez-moi cela, braves gens !
  • Rien du tout : ne va pas me raconter tes histoires. Je te déteste encore plus que Cléon, que je découperais pourtant en morceaux pour en faire des chaussures de cavalerie. Toi, je ne vais pas t’écouter me faire de longs discours : tu as conclu une trêve avec les Laconiens [Spartiates], et je te punirai.
  • Mes braves, laissez les Laconiens hors de tout cela, et écoutez ce que j’ai mis dans ma trêve. Vous déciderez si j’ai bien fait.
  • Mais comment peux-tu dire que tu as bien fait, si tu conclu une trêve, ne serait-ce qu’une fois, avec des gens qui ne respectent ni les autels, ni les accords, ni les serments ?
  • Moi, je sais aussi que les Laconiens, à qui nous en voulons beaucoup, ne sont pas responsables de tous les maux qui nous accablent.
  • Pas tous, bandit ? Tu oses nous dire cela ouvertement ? Et tu crois que je vais t’épargner après ça ?
  • Pas tous, pas tous : moi qui vous parle, je pourrais vous montrer bien des cas où ce sont eux qui subissent un tort de notre part.
  • Mais c’est incroyable ! Je vais en faire une crise cardiaque… Voilà que tu as l’audace de prendre la défense de nos ennemis !

[Aristophane Acharniens 280-316]

La situation proposée par Aristophane est différente de celle qui occupe les Suisses en ce moment, mais elle présente néanmoins de fortes analogies. On veut nous faire croire que la Suisse peut se débrouiller toute seule, sans tenir compte de l’avis de ses voisins ; Dicéopolis, lui, pense qu’il peut se débrouiller tout seul, sans tenir compte de l’avis de ses concitoyens. Si Aristophane nous fait bien rire, il est à craindre que l’extrême droite helvétique, elle, ne nous fasse pas rire du tout. Il serait temps que les Suisses comprennent que, moi tout seul, c’est un fantasme.

Soif de l’or : elle est dans l’ADN des Suisses

goldDès l’Antiquité, les Suisses récoltaient de l’or. Pas étonnant que leurs banques se portent bien.

  • Bonne nouvelle, chérie ! Nos actions de la Banque Rösti & Co. ont bien progressé et nous allons toucher un dividende substantiel. Nous pourrons nous payer ces vacances sur l’île de Paros dont tu rêves depuis si longtemps !
  • C’est une bonne nouvelle, en effet. Les banques suisses, après tout, ne vont pas si mal que ça !
  • Ah ! mais nos amis banquiers ont travaillé dur. Fini le temps où les dictateurs du monde entier venaient planquer leurs sous dans les coffres suisses ! Maintenant, c’est la qualité qui compte.
  • Vraiment ? Et tu ne trouves pas étrange que nos amis banquiers n’aient changé leurs pratiques qu’au moment où ils ont eu le couteau sous la gorge ?
  • Moi, je crois en la bonne foi des banquiers. Tu ne vas pas nous gâcher nos vacances à Paros, tout de même ?
  • Non, mais je trouve qu’il faut éviter de mettre la tête sous le sable pour ne pas voir ce qui se passe.
  • Mais ma chérie, de toute manière, les Suisses ont toujours eu un intérêt pour l’or, c’est dans leur ADN !
  • Voilà du nouveau : d’où tiens-tu ces renseignements ? Tu as enfin appris à lire ?
  • Mieux que ça : en ton absence, je suis allé fouiner dans l’un de tes vieux grimoires poussiéreux, et je suis tombé sur un passage qui t’intéressera sans doute. Il prouve que, déjà dans l’Antiquité, les Suisses récoltaient l’or.

« La nature n’a exclu de l’environnement aucun des éléments que j’ai mentionnés [les métaux précieux] ; mais elle a créé des veines souterraines pour les contenir. Cela impliquait un travail acharné et ardu, afin que ceux qui avaient un réel intérêt pour ces richesses puissent en faire l’acquisition, non sans souffrir. Ainsi, ce n’étaient pas seulement les mineurs, mais aussi ceux qui amassaient le métal une fois sorti de terre qui, au prix de peines innombrables, pouvaient s’adonner à la chasse à cette possession admirée de tous.

Pour illustrer ce dernier point, il existe des endroits où ce type de métaux se trouve à la surface : du moins, aux extrémités du monde habité, des rivières ordinaires charrient des paillettes d’or. Des femmes et des hommes au corps faible les frottent avec du sable pour les filtrer. Une fois qu’ils ont obtenu les paillettes par un processus de rinçage, ils les versent dans leur creuset.

Posidonios, mon compatriote, affirme que cela se fait chez les Helvètes, et aussi chez certains autres peuples celtes. »

[Athénée Deipnosophistes 6.233c-d]

  • Alors là, mon chéri, tu m’épates ! C’est bien la première fois que tu mets le nez dans un texte grec sans que j’aie dû te forcer.
  • Mais ce Posidonios, sais-tu quand il a vécu ?
  • Entre le IIe et le Ier siècle av. J.-C. C’était un Syrien, originaire de la cité d’Apamée.
  • Donc, si j’ai bien compris, Posidinios affirmerait que les Helvètes – les Suisses, quoi ! – étaient parmi les premiers orpailleurs ? Ils récoltaient des paillettes d’or dans leurs cours d’eau ?
  • Oui, c’était moins pénible que de creuser des mines.
  • Alors tu vois, si les Suisses récoltent l’or depuis si longtemps, c’est un peu normal que leurs banques fonctionnent bien aujourd’hui. Alors, chérie, tu nous réserves deux billets pour Paros ?

Match truqué : pas grave, ça s’est toujours fait

wrestlingUn match truqué, dans lequel l’un des concurrents accepte de se faire payer pour perdre. Scandaleux ? Sans aucun doute. Nouveau ? Pas du tout.

Un joueur de tennis se fait payer pour perdre un match. Selon toute vraisemblance, il a été approché par des personnes qui comptaient réaliser de juteux bénéfices sur des paris sportifs.

Lorsqu’on peut se faire de l’argent avec le sport, tous les moyens de tricher existent : dopage, corruption de joueurs, commissions occultes pour des arbitres etc. Lors des Jeux Olympiques de Sotchi, les Russes ont allègrement bafoué les règles du fair-play pour faire bonne figure au palmarès.

Nos chers amis ont eu un peu de peine à admettre qu’ils avaient triché, mais ce n’est pas grave puisqu’ils ont été réintégrés dans la danse. On ne pouvait tout de même pas se passer d’eux, non ?

On pourrait facilement penser qu’il s’agit d’un fléau récent, lié aux progrès de notre merveilleuse société capitaliste, informatique et médiatique. Qu’on se détrompe : la tricherie sportive institutionnalisée existait déjà au IIIe siècle de notre ère. Nous possédons en effet un contrat dans lequel l’une des parties s’engage à perdre un match de lutte. Il s’agit d’un papyrus retrouvé dans les ruines de la cité d’Oxyrhynque, en Égypte.

5209

« (…) Aurelius Demetrios, pour lequel vous fournissez une garantie, s’est mis d’accord avec mon fils Aurelius Nikantinoos, dans le match de lutte de la catégorie junior, que Nikantinoos tombera trois fois et qu’il perdra (… et qu’il) recevra par votre entremise trois mille huit cents drachmes d’argent en monnaie usagée libres de tout risque. Dans le cas où – espérons que cela ne se produise pas ! – Nikantinoos perdrait (…) mais la couronne de la victoire ne serait pas attribuée [= ex aequo], nous n’engagerons pas de poursuites à ce propos. Si Demetrios enfreint l’un des termes de l’accord sur lequel nous nous sommes entendus par écrit à l’égard de mon fils, de même vous paierez à mon fils sur-le-champ, pour malversation, trois talents [= 18’000 drachmes] d’argent en monnaie usagée, sans délai ni excuse, en vertu du droit de garantie, puisque nous avons conclu notre accord en ces termes. »

[Papyrus d’Oxyrynque LXXIX 5209.7-21 (23 février 267 ap. J.-C.)]

Nos tricheurs modernes sont des saints. Ils pourraient au moins songer à établir des contrats écrits, et prévoir des clauses punitives au cas où l’adversaire aurait la mauvaise grâce de gagner alors qu’il avait promis de perdre. Une autre fois, il faudra que nous évoquions un autre cas, assez cocasse lui aussi, d’une course de chars sur laquelle un spectateur a jeté un mauvais sort.