Trump, 2e (et dernier) épisode : le politicien fou

Trump in AmesDonald Trump est-il fou ? Et la folie ne serait-elle pas un instrument de communication politique, comme l’a démontré l’Athénien Solon ?

Candidat à l’élection présidentielle américaine, Donald Trump multiplie les déclarations à l’emporte-pièce, au point où l’on commence à s’interroger sur sa santé mentale.

C’est du pain bénit pour son adversaire : plus on aiguillonne Trump, et plus il s’enfonce dans des propos outranciers.

On peut toutefois se demander si la folie n’est pas aussi un instrument de communication politique. Au VIe siècle av. J.-C., l’Athénien Solon se serait servi de cette arme pour convaincre ses concitoyens de poursuivre une guerre longue et pénible contre leurs voisins de Mégare à propos d’Égine, une île située en face d’Athènes.

C’est à nouveau Plutarque, infatigable érudit, qui nous renseigne sur cet épisode marquant de la vie politique athénienne.

« [Les Athéniens] menaient une guerre longue et ardue contre les Mégariens à propos de l’île de Salamine. Lassés, ils promulguèrent une loi interdisant à quiconque, sous peine de mort, d’écrire ou de dire qu’il fallait revendiquer Salamine.

Solon ne supportait pas un tel manque de résolution, et il constatait que de nombreux jeunes demandaient que l’on reprenne le combat, mais qu’ils n’osaient pas prendre les choses en main à cause de cette loi. Il fit donc semblant d’avoir perdu la tête, et des gens de sa maison firent courir le bruit dans la cité qu’il était devenu fou.

De son côté, il composa en secret des poèmes élégiaques et les apprit par cœur pour pouvoir les réciter. Et voici que, tout à coup, il s’élança sur la place publique avec un petit chapeau en forme d’entonnoir sur la tête.

Une foule nombreuse se rassembla ; Solon grimpa sur le rocher d’où s’exprimait le crieur public et chanta son poème en vers élégiaques. Voici le début de ce poème :

Me voici, tel un crieur venu depuis l’aimable Salamine, pour chanter un poème plutôt qu’un discours !

Ce poème s’intitule Salamine et il fait cent vers ; il est très bien écrit.

Une fois que Solon eut terminé de chanter, ses amis manifestèrent leur enthousiasme. Pisistrate, notamment, encouragea ses concitoyens et leur enjoignit de se laisser convaincre par celui qui venait de s’exprimer. Faisant machine arrière, ils abolirent la loi, reprirent le combat et donnèrent le commandement à Solon. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 8.1-3]

Comme quoi feindre la folie peut parfois aider ceux qui font de la politique. Solon joue au fou et parvient ainsi à contourner la censure imposée par une loi. Dans le cas de Donald Trump, toutefois, on peut se demander s’il fait vraiment semblant…

[image : Donald Trump attendant le châtiment de Zeus…]

Trump, 1er épisode : hommage à la mère d’un soldat tombé au combat

trump1En attaquant la mère d’un soldat américain tombé au service de son pays, Donald Trump semble ignorer le poids que portent les mères dans les conflits armés. Retour sur les mères spartiates, particulièrement dévouées à leur patrie.

Donald Trump enchaîne joyeusement les gaffes et les énormités, mais il parvient encore à nous surprendre. Dommage que ce ne soit pas toujours drôle… Récemment, il s’en est pris à la mère d’un soldat américain tombé en Irak : debout en silence à côté de son mari lors de la convention démocrate, elle n’aurait rien eu à dire, ‘peut-être qu’elle n’était pas autorisée à dire quoi que ce soit.’

Ne soyons pas naïfs : la famille Khan a vraisemblablement été instrumentalisée aussi bien par les démocrates que par les républicains américains ; de plus, personne ne demande ici d’approuver l’action militaire américaine en Irak. Cependant, lorsqu’un candidat à l’investiture présidentielle déclare avoir travaillé dur et consenti de gros sacrifices, le malaise est palpable : peut-il seulement comprendre ce que représente le sacrifice d’une mère qui perd son fils dans une guerre ? face au silence et à la douleur de cette mère, n’a-t-il pas manqué une belle occasion de se taire ?

De tous temps, les mères ont essuyé les dégâts collatéraux des guerres. À la chute de Troie, la vieille Hécube exprime sa douleur face à la folie guerrière des hommes. Euripide en témoigne dans deux tragédies poignantes, Hécube et Les Troyennes. La seconde a d’ailleurs fait l’objet d’une reprise par Jean-Paul Sartre, qui suscite encore beaucoup d’intérêt aujourd’hui. Mais ce sont sans aucun doute les mères spartiates qui éveillaient, parmi les Grecs, la plus grande admiration pour les sacrifices qu’elles étaient prêtes à consentir.

Plutarque est une source presque intarissable d’anecdotes sur le dévouement des mères spartiates. Il les a rassemblées dans ses Apophtegmes de femmes spartiates. Pour ceux qui trouvent le mot ‘apophtegme’ trop compliqué, remplacez par ‘déclarations’. Voici donc une déclaration attribuée à une mère qui faisait ses adieux à son fils avant qu’il ne parte au combat :

« [Une mère] remit en outre à son fils son bouclier et l’encouragea en disant : ‘Mon fils, (reviens) soit avec ton bouclier, soit dessus.’ »

[voir Plutarque, Apophtegmes de femmes spartiates 241f]

Le bouclier aurait donc pu servir de brancard pour rapporter le corps d’un soldat ; mais il était exclu que le fils revienne sans son bouclier, ce qui aurait signifié une fuite honteuse.

Si l’on en croit Plutarque, les mères spartiates ne se contentaient pas de subir le sacrifice ultime : au besoin, elles auraient été prêtes à l’accomplir de leurs propres mains pour sauver l’honneur de la famille et de la patrie.

« [Une mère] laconienne [de Sparte] mit à mort son fils parce qu’il avait abandonné son poste et s’était ainsi rendu indigne de la patrie. Elle dit : ‘Ce rejeton n’est pas de moi.’

On cite d’ailleurs cette épigramme :

Damatrios avait enfreint les lois et sa mère le mit à mort, elle une Lacédémonienne, lui un Lacédémonien. Brandissant une épée devant elle, et grinçant des dents, elle prononça des mots typiques d’une femme laconienne : ‘Mauvais rejeton, file à l’ombre, et que [le fleuve] Eurotas, par haine de toi, n’y coule pas, même pour les biches farouches. Avorton inutile, mauvaise portion, va-t-en dans l’Hadès, va-t-en ! Ce qui n’est pas digne de Sparte, je ne l’ai pas non plus mis au monde.’ »

[voir Plutarque, Apophtegmes de femmes spartiates 241a, combiné avec l’Anthologie Palatine 7.433]

Si les Grecs ont fait circuler ces anecdotes sur les mères spartiates, c’est précisément parce que de tels comportements étaient considérés comme extrêmes. Pour les autres Grecs, l’horreur de la guerre résidait dans le déchirement que devaient ressentir les mères, à la fois désireuses de contribuer à la défense de leur cité et anéanties par la perte d’un fils qu’elles avaient porté dans leurs entrailles. Mais ce dernier sentiment, ni Donald Trump ni aucun autre homme ne pourra entièrement le saisir.

En fin de compte, faut-il simplement se résigner à considérer Trump comme un fou ? Rendez-vous dans une semaine, avec un second épisode sur la trumpitude.

[image : Donald Trump]

Michelle Obama, aussi cool que Pénélope

michelle_obamaMichelle Obama décroche le premier prix de la coolitude pour l’élégance avec laquelle elle soutient l’ancienne adversaire de son mari. Aussi cool que Pénélope.

Bravo, Madame Obama ! L’épouse du président des États-Unis ne se contente pas d’ignorer avec panache le maladroit plagiat commis par l’épouse de Donald Trump : elle apporte aussi un soutien vibrant et bienvenu à Hillary Clinton. Au passage, Michelle Obama confirme son statut de personne la plus cool du pays, tout en diffusant un message admirable de dignité. À qui la comparer ? À Pénélope, pardi !

Pénélope, l’épouse du héros Ulysse, n’est pas seulement un symbole de fidélité. Certes, elle résiste aux avances de ses prétendants pendant une bonne vingtaine d’années, mais surtout elle le fait avec classe et finesse. On se souvient de la promesse qu’elle a faite à ses prétendants pour les faire patienter : lorsqu’elle aura achevé l’ouvrage qu’elle est en train de tisser, elle acceptera d’épouser l’un des hommes qui dévorent les biens du palais d’Ulysse ; mais pendant la nuit, elle défait le travail accompli de jour. Cette ruse dure un bon moment, jusqu’à ce que l’un des prétendants découvre la supercherie et la contraigne à terminer l’ouvrage.

Le temps presse désormais, les prétendants se font plus insistants, ils deviennent carrément insolents et ils songent à se débarrasser de Télémaque, fils d’Ulysse et de Pénélope. Cette dernière fait alors preuve d’un courage remarquable, affrontant les prétendants et les tançant vertement. C’est le vil Antinoos qui se fait moucher :

« L’intelligente Pénélope à son tour conçut un plan : elle allait se montrer aux prétendants puisqu’ils étaient si arrogants. Elle avaient en effet appris que, dans le manoir, on s’apprêtait à éliminer son fils. C’était ce que lui avait rapporté le héraut Médon, lequel avait eu vent du projet.

Pénélope se rendit donc dans la grande salle, accompagnée de ses suivantes. Divine parmi les femmes, elle se présenta devant les prétendants et s’appuya contre un montant du mur solide, non sans avoir ajusté sur ses joues un voile splendide.

Elle s’adressa à Antinoos en l’apostrophant :

‘Antinoos, homme arrogant et perfide, on raconte que, parmi le peuple d’Ithaque, tu l’emportes sur tes compagnons par la sagesse et la parole. Or tu ne répondais pas à cette description… Imbécile ! Comment, toi, peux-tu ourdir la mort et le trépas de Télémaque ? Tu ne respectes donc pas le droit des suppliants, dont Zeus est pourtant le garant. C’est un sacrilège que de tramer le mal contre les autres.

Ne sais-tu donc pas que ton père est arrivé ici en fugitif ? Il avait peur du peuple, qui était très irrité : car il s’était rangé du côté de pirates de Taphos pour accabler les habitants de la Thesprotie, alors que ceux-ci étaient nos alliés ! Ils voulaient le tuer, lui arracher le cœur et dévorer ses ressources, dont l’abondance surpassait tous les désirs.

Or Ulysse l’a sauvé, et il a retenu le peuple, qui était pourtant fâché. Et maintenant, voici que tu dévores sa maison, sans rien payer ! Tu courtises son épouse, tu cherches à tuer son fils et tu me causes beaucoup de peine. Allons ! Je t’enjoins de cesser et de dire aux autres de faire de même !’ »

[voir Homère, Odyssée 16.409-433]

Il faut un sacré cran pour tenir tête à ces prétendants ; or Pénélope ne se gêne pas pour rappeler à Antinoos d’où il vient : son père ne doit sa vie qu’à la générosité d’Ulysse. De même, il faut du cran pour rappeler à tous les Américains que la Maison Blanche où réside Michelle Obama, descendante d’esclaves, a été construite par des esclaves… Encore bravo, Madame Obama ! Pénélope n’aurait pas mieux fait.

[image: Michelle Obama]

Sportifs russes tricheurs, héritiers d’une antique tradition

54.742Les sportifs russes sont accusés d’avoir triché aux Jeux Olympiques de Sotchi et risquent l’exclusion des Jeux de Rio. Ils ne font que perpétuer une tradition qui remonte à l’Antiquité.

On apprend – surprise ! – que nos amis russes ont triché aux derniers Jeux Olympiques, et qu’ils n’y sont pas allés de main morte : non seulement l’enquête révèle un système organisé avec un soin diabolique, mais on découvre que les services secrets du grand Vladimir auraient prêté leur concours aux athlètes russes pour qu’ils fassent belle moisson de médailles.

Mais est-ce vraiment une surprise ? Seuls les naïfs croient encore à des Jeux Olympiques propres où évolueraient des sportifs épris de luttes à la loyale. En fait – cela n’excuse pas les Russes – la tricherie fait pratiquement partie de l’ADN des Jeux Olympiques depuis des temps immémoriaux.

Au IIe siècle ap. J.-C., Pausanias le Périégète visite le site d’Olympie. Il est occupé à la rédaction d’une description de la Grèce, lointain ancêtre du Guide Bleu. Parmi les nombreux monuments qui retiennent son attention, il y a des offrandes laissées par des athlètes qui ont triché aux Jeux Olympiques : une fois leur forfait découvert, ils ont été condamnés à payer à Zeus une indemnité, convertie ensuite dans l’achat d’un objet consacré au dieu :

« Si vous allez vers le stade en suivant la route qui part du Métrôon, il y a sur la gauche, vers la limite du Mont Kronion, une assise de pierre avec des marches. Sur cette assise se dressent des statues de Zeus en bronze. Elles ont été fabriquées avec le montant des amendes infligées à des athlètes qui avaient enfreint les règlements du concours. Les habitants de l’endroit les appellent des Zanes. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.2]

Pausanias se demande évidemment quand de tels comportements ont commencé :

« Les six premières statues ont été érigées lors de la 98e olympiade [388-385 av. J.-C.] : c’est Eupolos de Thessalie qui a corrompu les concurrents à la boxe en les payant, à savoir Agétor d’Arcadie, Prytanis de Cyzique, et aussi Phormion d’Halicarnasse, vainqueur olympique de l’édition précédente. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.3]

Donc on achetait des concurrents dès le début du IVe siècle av. J.-C. Il s’agit là du premier cas signalé, ce qui n’exclut pas que l’on ait commencé bien plus tôt, sans que les tricheries ne laissent de traces.

Les arbitres veillaient, mais les coupables n’acceptaient pas toujours de baisser leur culotte pour prendre la fessée. Comme nos chers Russes qui font le gros dos, les Athéniens eux aussi ont fait étalage d’une certaine arrogance jusqu’à ce que le dieu Apollon en personne y mette bon ordre :

« (…) on raconte que l’Athénien Kallipos, qui concourait au pentathlon, acheta ses adversaires à prix d’argent. C’était la 112e olympiade [332-329 av. J.-C.]. Les Éléens [qui veillaient sur le bon fonctionnement des jeux] infligèrent une amende à Kallipos et aux autres concurrents, mais les Athéniens envoyèrent [l’orateur] Hypéride pour convaincre les Éléens de renoncer à l’amende. Or ces derniers ne voulurent pas leur accorder un traitement de faveur, et les Athéniens affichèrent une grande arrogance à leur égard : ils refusèrent de verser l’amende alors même qu’ils étaient exclus des Jeux Olympiques. Cela dura tant et si bien que le dieu de Delphes [Apollon] leur déclara qu’il ne leur rendrait plus d’oracles avant qu’ils aient payé leur amende aux Éléens. C’est ainsi que les Athéniens finirent par payer : on fit des statues pour Zeus, au nombre de six. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.5-6]

Chers grands amis russes, prenez-en de la graine et gardez-vous d’une inutile arrogance.

Mais le récit des turpitudes olympiques ne s’arrête pas là : voyons encore le cas d’un athlète qui, ayant perdu par forfait, prend très mal son élimination :

« [Apollonios] fut le premier Égyptien à se voir infliger une amende par les Éléens. Ce n’est pas pour avoir donné ou reçu de l’argent qu’il fut condamné, mais pour une autre raison que je vais exposer.

Au moment du concours, il n’était pas encore arrivé, et les Éléens l’éliminèrent conformément au règlement. Il avait avancé comme excuse qu’il avait été retardé par des vents contraires dans les Cyclades ; mais un autre Alexandrin du nom d’Hérakléidès avait dénoncé la supercherie. En fait, Apollonios s’était mis en retard parce qu’il s’était fait de l’argent en concourant dans les jeux qui se déroulaient en Ionie [sur la côte d’Asie Mineure].

C’est ainsi qu’Apollonios, ainsi que tous les autres boxeurs qui ne s’étaient pas présentés dans les délais, furent éliminés du concours par les Éléens, lesquels remirent la couronne de la victoire à Hérakléidès sans qu’il ait eu besoin de combattre. Sur ces entrefaites, Apollonios s’équipa de ses courroies comme pour le combat et il se rua sur Hérakléidès alors que celui-ci s’apprêtait déjà à recevoir sa couronne. Hérakléidès dut se réfugier auprès des hellanodices [juges olympiques]. Quant à Apollonios, son manque de jugeote allait lui causer les pires ennuis. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.12-14]

Qu’on soit russe, grec ou égyptien, on ne triche pas avec le règlement – et en cas d’élimination, on n’aggrave pas son cas. Si la tricherie est une vieille tradition olympique, du moins certaines règles de base existent depuis toujours pour la maintenir à un niveau supportable.

[image : lutteurs, IIe s. av. J.-C., Walters Art Museum]

Les larmes des héros

Men_running_in_a_chariot_race_at_the_Piha_Surf_Club_carnival,_ca_1938Ronaldo à terre, en larmes, le genou blessé. Un héros pleure-t-il ?

On n’oubliera pas de sitôt les images d’un Cristiano Ronaldo à terre, versant des larmes de frustration sur un genou abîmé par un choc violent avec un adversaire. La finale de l’Eurofoot 2016 a certes manqué de vivacité. Cependant le drame ronaldien, suivi de la réaction de fierté des Portugais face à des Français soudain dépourvus de leur énergie initiale, aura apporté une touche humaine à une partie qui menaçait de s’enliser.

On a aussi beaucoup parlé d’un papillon venu consoler Ronaldo, se posant sur son visage pour sécher ses larmes.

Mais au fait, un héros de la trempe de Ronaldo, connu pour son arrogance, a-t-il le droit de pleurer ? Sans doute : c’est précisément le caractère excessif du personnage qui lui donne son relief particulier. Les héros de l’épopée pleuraient aussi de chagrin, de rage, de frustration et d’humiliation.

Retour sur une autre compétition sportive, les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle, au chant 23 de l’Iliade. Patrocle est mort, son fidèle compagnon Achille est partagé entre le désespoir et la colère – il verse quelques hectolitres de larmes à l’occasion – puis il décide de célébrer la mémoire du disparu en mettant sur pied des jeux athlétiques : course de char, boxe, course à pied. Pour les prix, on ne se contente pas de médailles, mais Achille offre des trépieds, du bronze ou encore des femmes.

La course de chars donne lieu à un duel particulièrement serré entre les concurrents de tête. Sur les cinq cochers, Diomède et Eumélos ont pris la tête et luttent pour la première place :

« Et voici qu’Eumélos aurait dépassé Diomède, ou du moins il lui aurait disputé la victoire, si Phoibos Apollon ne s’était pas irrité contre le fils de Tydée [Diomède] : il lui arracha des mains son fouet brillant. Dépité, Diomède laissa couler des larmes de ses yeux, parce qu’il voyait ses juments aller encore plus vite, mais elles se faisaient mal en courant sans aiguillon.

Athéna se rendit compte qu’Apollon apportait une aide illicite au fils de Tydée. Elle s’élança au secours du conducteur de troupes [Diomède] et lui remit un fouet, tout en redonnant de la vigueur aux juments.

Puis, en colère, elle se dirigea vers le fils d’Admète [Eumélos]. La déesse brisa le joug de son attelage ; les juments filèrent de part et d’autre de la piste, tandis que le timon tombait à terre. Quant à Eumélos, il culbuta hors du char et heurta une roue, s’éraflant les coudes, la bouche et le nez, puis se cognant le front, au-dessus des sourcils. Ses yeux s’emplirent de larmes, et il en perdit la voix vigoureuse.

Le fils de Tydée le contourna, contrôlant ses chevaux aux lourds sabots, et s’élança pour prendre une avance décisive sur les autres. »

[voir Homère, Iliade 23.382-399]

Tydée remporte donc la victoire, laissant Eumélos pleurer sur sa malchance. On reconnaît derrière ce coup du sort une manœuvre de la déesse Athéna.

ronaldo1bw.jpgHeureusement pour les héros, le sport peut aussi donner à rire. On peut espérer que, une fois la victoire portugaise pleinement savourée, Cristiano Ronaldo parviendra à porter un regard moins triste sur sa sortie de piste. Il pourra se souvenir de la mémorable glissade d’Ajax alors qu’il est sur le point de ravir la victoire à Ulysse dans la course à pied. Le premier prix consiste en un cratère précieux, vase magnifique ; pour le second, ce sera une vache. Les deux coureurs sont au coude à coude lorsqu’Ulysse demande un petit coup de pouce à Athéna (encore elle !).

« Comme ils approchaient de la fin du parcours, voici qu’Ulysse appela la déesse aux yeux pers, Athéna, à son secours, priant en son for intérieur : ‘Écoute-moi, déesse, apporte ton secours bienveillant à mes jambes !’

Pallas Athéna entendit ses prières et rendit ses membres rapides, aussi bien les pieds que ses mains au-dessus. Et comme ils étaient tous deux à un doigt de se saisir des prix, Ajax glissa dans sa course – mis en difficulté par Athéna – sur les bouses des vaches mugissantes que l’on avait sacrifiées, celles-là mêmes qu’Achille aux pieds rapides avait tuées en l’honneur de Patrocle. La bouche et le nez d’Ajax se remplirent de bouse.

L’endurant Ulysse, arrivé le premier, s’empara du cratère ; quant au brillant Ajax, il saisit la vache. Mais voilà qu’il se retrouva avec la corne de la vache rustique dans la main, crachant encore de la bouse ! Il s’adressa alors aux Argiens : ‘Aïe ! C’est la déesse qui a entravé mes pieds ! Depuis toujours, elle se tient à côté d’Ulysse comme si elle était sa maman, et maintenant aussi elle lui donne un coup de main.’

Tout le monde rigola gentiment de ce qui lui était arrivé. »

[voir Homère, Iliade 23.768-784]

Alors, les héros doivent-ils pleurer ou rire ? Les deux, mon général ! Il y a un moment pour pleurer, et Ronaldo Cristiano avait bien le droit de laisser éclater son dépit. Ensuite, il faut savoir aussi rire de sa mésaventure.

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Brexit, Thésée, Athènes et le synécisme

brexit_nb.jpgÀ l’inverse du Brexit, les Athéniens ont au contraire procédé à l’unification de leur territoire sous l’impulsion du roi Thésée. Un exemple à méditer.

Les innombrables fans qui suivent ce blog avec passion ont dû ressentir une cruelle frustration : le rythme quasi-hebdomadaire des livraisons s’est soudain tari, pour cause de vacances de votre serviteur. Lequel serviteur, ayant retrouvé son foyer, a pris acte de l’impensable, à savoir le Brexit. Les sujets de Sa Majesté, dans un élan libertaire, ont décidé d’isoler l’Europe du continent britannique ! Quant aux démagogues qui ont provoqué ce séisme politique, n’écoutant que leur courage qui ne leur disait plus grand-chose, ils se sont empressés de quitter le navire, laissant leurs concitoyens se débrouiller avec les conséquences de leur vote.

Cette décision laisse d’autant plus perplexe si l’on se souvient du synécisme de l’Attique. ‘Synécisme’ ? Encore un mot bizarre à expliquer : littéralement, ‘le processus par lequel on se met à partager une même maison’ ; bref, c’est ce que nous appelons aujourd’hui une fusion, qu’il s’agisse d’une fusion d’entreprises ou de communes politiques.

Les Athéniens se plaisaient à raconter comment leur territoire, l’Attique, était passé d’un territoire morcelé en de nombreuses circonscriptions (des ‘dèmes’, l’équivalent d’une commune moderne) à un État fort regroupant l’ensemble de ces circonscriptions en une cité, une polis.

Si l’on en croit le récit des Athéniens, ce travail d’unification aurait été réalisé par leur roi Thésée. On retient le plus souvent de ce personnage sa victoire sur le Minotaure en Crète. Pour y parvenir, il a séduit la belle Ariane, qu’il a ensuite abandonnée sur l’île de Naxos avant de regagner sa patrie. Approchant d’Athènes, Thésée aurait oublié de remplacer la voile noire de son navire par une voile blanche. Son père Égée, apercevant la voile noire, crut comprendre que Thésée avait perdu la vie dans l’aventure. De désespoir, il se jeta donc dans la mer qui devint ainsi la Mer Égée.

Cet événement dramatique a eu au moins un effet positif : Thésée a pu accéder au trône d’Athènes plus rapidement que le Prince Charles. Or justement, pour les Athéniens, Thésée n’est pas seulement le vainqueur du Minotaure, il est aussi le fondateur de l’État athénien, comme le rappelle Plutarque (Ier / IIe s. ap. J.-C.) :

« Après la mort d’Égée, Thésée conçut un projet à la fois important et étonnant : il réunit les habitants de l’Attique en un seul État et rassembla un seul peuple en une seule cité. Auparavant, ils vivaient dispersés et il était difficile de les convoquer tous ensemble pour veiller à leur intérêt commun ; de plus, il arrivait qu’ils nourrissent un différend et se fassent la guerre.

Thésée parcourut donc (l’Attique) pour les convaincre, dème par dème, clan par clan. Les gens simples et pauvres accueillirent rapidement son projet, tandis qu’il fit miroiter aux gens de pouvoir un gouvernement sans roi, une démocratie. Il ne conserverait que la direction des affaires militaires et la sauvegarde des lois. Pour les autres compétences, elles seraient distribuées à tous à part égale. Il parvint à convaincre certains ; quant aux autres, ils craignaient son pouvoir devenu déjà important, et ils avaient aussi peur de son audace ; ils préférèrent donc se plier à la proposition de bon gré que de s’y voir contraints par la force.

Dans chaque circonscription, Thésée supprima les gouvernements locaux, les conseils et les magistratures, et il créa pour tous en commun un seul gouvernement, le prytanée, ainsi qu’un conseil où se trouve aujourd’hui la citadelle. Il appela la cité Athènes et fonda une célébration commune sous le nom de Panathénées. Il fonda aussi une Fête de l’Unification (Metoikia), le seize du moi d’Hécatombaion, une fête que l’on célèbre encore aujourd’hui.

Quant au pouvoir royal, il s’en défit comme promis et il constitua l’État en s’appuyant sur l’autorité des dieux. Il avait en effet reçu un oracle de Delphes à propos de la cité : ‘Thésée fils d’Égée, descendant de la fille de Pitthée, mon père [Zeus] a donné à votre cité de mener de nombreuses cités à leur destin fatal. Mais toi, ne te fatigue pas trop les méninges à réfléchir : car comme une outre, tu flotteras sur les eaux.’ »

[voir Plutarque, Vie de Thésée 24.1-5]

Le destin d’Athènes semble garanti par cet oracle d’Apollon : elle assurera sa survie par sa puissante flotte. Ainsi, dans le récit mythologique athénien, ce serait un roi qui aurait imposé l’unité de l’Attique, pour se départir ensuite de l’essentiel de son pouvoir et le transmettre à ses concitoyens.

Tout le contraire d’un Brexit. Et les Athéniens, forts de leurs succès, auraient certainement voté pour le ‘remain’ si l’occasion s’en était présentée.

Hooligans à Constantinople au VIe siècle ap. J.-C.

ben_hurLe hooliganisme n’est pas un phénomène nouveau : les habitants de Constantinople y étaient déjà habitués avec les factions des Bleus et des Verts, qui ont provoqué de graves troubles dans la ville en 532 ap. J.-C.

À l’heure de l’Eurofoot, on parle trop peu de foot et un peu trop de sécurité. Il faut dire que les hooligans russes ont déferlé sur Marseille comme des hordes de barbares venues de loin.

Les compétitions sportives coïncident régulièrement avec des débordements provoqués par de jeunes hommes dont le taux de testostérone atteint des sommets. C’était déjà le cas dans les grandes villes de l’Antiquité, qu’il s’agisse de Rome, d’Alexandrie ou de Constantinople. Cette dernière a d’ailleurs connu des troubles particulièrement violents dont l’empereur Justinien se serait bien passé : en l’an 532, les émeutes de la révolte dite de ‘Nika’ ont failli lui coûter son trône.

Voyons la description faite par un contemporain des événements. L’historien Procope s’arrête un moment sur les équipes de supporters pour les courses de chars. Les équipages se distinguaient par des couleurs qui permettaient d’identifier les coureurs hippomobiles. Sur les gradins de l’hippodrome, des jeunes gens portaient les couleurs de leur écurie favorite : il y avait la faction des Bleus, celle des Verts, des Rouges et des Jaunes. Les Bleus étaient les pires : ils avaient adopté une tenue particulière qui les rendait aisément reconnaissables.

« Pour commencer, les membres des équipes de supporters se livrèrent à des innovations sur leur coupe de cheveux : ils tondaient leur chevelure d’une manière tout à fait différente du reste des Romains. Ils ne touchaient ni à leur moustache ni à leur barbe, mais les laissaient pousser comme les Perses l’avaient toujours fait. Sur la tête, ils se coupaient les cheveux sur le devant jusqu’au niveau des tempes, tandis qu’ils laissaient pendre la partie arrière sur une grande longueur, sans aucune raison, comme le font les Massagètes. C’est pourquoi on appelait cela la coupe ‘à la mode des Huns’.

Ensuite, ils voulaient tous porter des manteaux à bordure de pourpre, revêtant ainsi un habit qui les plaçait au-dessus de leur condition individuelle ; car il leur était possible d’acheter de tels vêtements avec de l’argent mal gagné. Ils serraient au maximum la partie de leur tunique qui entourait les poignets tandis que, la partie qui remontait jusqu’aux épaules, ils la faisaient gonfler jusqu’à une largeur incroyable. Chaque fois qu’ils agitaient les bras pour lancer des acclamations dans les théâtres et les hippodromes, ou pour crier des encouragements selon l’usage, cette partie de leur vêtement se soulevait de façon désordonnée, ce qui donnait à ces imbéciles l’impression que leur corps était tellement beau et fort qu’il leur fallait le recouvrir de tels habits. Cependant, ils ne se rendaient pas compte que leurs vêtements bouffants et flottants trahissaient bien plutôt un corps de gringalet. Leurs gilets, leurs pantalons et la plupart de leurs chaussures étaient sélectionnés d’après l’appellation et la mode des Huns.

Ils portaient des couteaux : au début, presque tous le faisaient ouvertement seulement la nuit, tandis que de jour, ils cachaient sous leurs vêtements, le long de la cuisse, des poignards à double tranchant. Ils se réunissaient en bandes dès qu’il faisait sombre et dévalisaient les gens de la bonne société partout sur la place publique, et aussi dans les ruelles : ceux qui tombaient entre leurs mains se voyaient extorquer manteaux, ceintures, agrafes en or ainsi que tous les autres objets qu’ils avaient en leur possession. En plus de voler, les agresseurs n’hésitaient pas à tuer également, afin d’éviter d’être dénoncés.

Même ceux parmi les supporters des Bleus qui n’appartenaient pas à la faction avaient leur part de désagréments car eux non plus n’étaient pas épargnés. De ce fait, la plupart des gens portaient dorénavant des boucles de ceintures, des agrafes et des vêtements de moindre prix que ne le réclamait leur position sociale, afin d’éviter de perdre la vie par coquetterie ; et le soleil ne s’était pas encore couché qu’ils se retiraient dans leurs maisons pour s’y cacher.

Ce fléau s’étendait et les autorités qui devaient veiller sur la population ne prenaient aucune mesure contre ces criminels, avec pour conséquence que l’audace de ces hommes ne connaissait plus de bornes. (…)

Voilà ce qu’il en était des Bleus. Dans la faction adverse, les uns penchaient pour le parti des premiers, tout enclins à partager leur mode de vie criminel sans encourir de poursuites ; les autres optaient pour la fuite et allaient se cacher ailleurs ; mais beaucoup étaient attrapés sur place et mouraient de la main de leurs ennemis, ou alors ils étaient punis par les autorités. »

[voir Procope, Histoire secrète 7.8-22]

antinoe_charioteersDes coupes de cheveux bizarres, des tenues vestimentaires provocantes, des couteaux cachés sous les vêtements, et en plus un comportement qui faisait que personne ne pouvait se sentir en sécurité : le noyau dur des clubs de supporters à Constantinople se serait senti à l’aise lors des matches de l’Eurofoot. Le hooligan a une longue histoire, et il nous accompagnera aussi longtemps qu’il y aura des meutes de jeunes gens pour suivre des compétitions sportives. Autrefois l’hippodrome, maintenant le stade de foot, demain un autre sport. Une chose demeure : les maillots de couleur pour identifier les équipes !

[images : en haut, Ben Hur, bien sûr; plus bas, les conducteurs de chars d’Antinoé ; papyrus en provenance d’Égypte, env. VIe s. ap. J.-C. ; Egypt Exploration Society]

Der Banause : petite leçon d’allemand … ou de grec

languesL’intervention musclée d’un parlementaire francophone attire notre attention sur un terme allemand méconnu, ‘der Banause’, reflet d’un certain snobisme culturel.

Drôle d’histoire : un parlementaire suisse de langue française exprime son agacement face à ses collègues germanophones de l’Assemblée fédérale qui ne prennent pas la peine de l’écouter lorsqu’il parle français. La presse germanophone réagit en évoquant un règlement de comptes : il s’agirait d’une attaque contre les Suisses-Allemands, que l’on prendrait pour des ‘Französisch-Banausen’. Vous avez compris ? Moi non plus.

Première tentative de décryptage : un ‘Banause’ serait un ignare, et les germanophones qui n’écoutent pas ce parlementaire francophone seraient des ‘ignares du français’. N’entrons pas dans la querelle entre les groupes linguistiques de ce pays si paisible, mais prenons plutôt le temps de nous interroger sur ce mot bizarre, ‘Banause’.

La langue allemande a emprunté le terme directement au grec ancien, où banausos signifie l’ouvrier, l’artisan. Ah ! L’ignare, le Banause, est vraisemblablement celui qui n’est même pas en mesure de comprendre ce mot exotique. Je vous traite de Banause et vous restez bouche bée car ce mot n’appartient pas à votre vocabulaire. C’est compréhensible : vous n’êtes qu’un ignare, un ouvrier, un simple artisan, vous ne savez pas le grec.

Fort heureusement, les temps changent et la connaissance du grec ancien n’est plus considérée comme la seule garantie de culture, de sérieux ou de crédibilité. Il existe des gens très bien qui ne savent pas le grec, et inversement des gens issus de milieux très modestes sont devenus de grands hellénistes.

Cette parenthèse étymologique ne devrait cependant pas nous faire oublier que, dans les milieux politiques, traiter l’adversaire d’ignare est une arme très prisée. C’était déjà le cas au IVe siècle av. J.-C., lorsque le grand orateur Démosthène couvrait d’injures sa bête noire, Eschine. Le premier voulait à tout prix résister à la montée en puissance du royaume de Macédoine car il craignait pour l’indépendance d’Athènes ; le second prônait l’apaisement et encourageait ses concitoyens à ne pas s’engager dans une guerre inutile contre une grande puissance militaire.

Démosthène ne ratait pas une occasion pour épingler son adversaire en le faisant passer pour un ignare. Il ne le traitait pas de ‘Banause’, mais en substance c’est bien ce qu’il suggérait, comme on va le voir dans un passage du célèbre discours de Démosthène Sur la couronne, prononcé en 325.

« Ma condition à moi, Eschine, fut de fréquenter dans mon enfance les écoles en rapport avec ma condition, et d’avoir tout le nécessaire pour ne rien commettre de dégradant parce que je serais dans le besoin. Sorti de l’enfance, j’ai agi en conséquence : j’ai financé les chœurs du théâtre, j’ai payé des bateaux de guerre, j’ai versé des contributions extraordinaires, je n’ai reculé devant aucune action qui me couvrirait d’honneurs, soit sur le plan privé soit pour la communauté, mais j’ai veillé au profit de mes amis et de la cité. Une fois que j’ai décidé de me consacrer aux affaires publiques, et d’assumer des charges qui m’ont valu de recevoir fréquemment des couronnes honorifiques de la part de la patrie et de nombreux autres cités grecques, même vous autres qui me cherchez des ennuis, vous n’essayez pas de dire que j’ai fait le mauvais choix. (…)

Quant à toi, qui es un homme imbu de ta personne, et qui craches sur les autres, compare, et regarde quel fut ton destin ! À cause de ta condition, tu as été élevé dès l’enfance dans la plus grande indigence. Tu donnais un coup de main à ton père qui assurait l’entretien de l’école, broyant la poudre pour l’encre, passant l’éponge sur les bancs, balayant la salle de classe, au rang d’un esclave, pas d’un enfant libre. (…)

Examine maintenant ton parcours, et compare-le avec le mien, gentiment, sans t’énerver, Eschine ; ensuite, demande à l’auditoire lequel des deux sorts chacun d’entre eux choisirait.

Tu enseignais l’écriture, moi j’allais à l’école ; tu aidais les gens dans les initiations religieuses, moi je me faisais initier ; tu assurais le secrétariat, moi je siégeais à l’Assemblée ; tu faisais du théâtre en jouant des rôles de séries C, moi je participais à des processions officielles ; tu te cassais la figure, moi je sifflais ; et tu as mené toute ta carrière politique en faveur de l’ennemi, moi pour la patrie. »

[voir Démosthène, Sur la couronne 257-265 (extraits)]

Démosthène avait l’arrogance des gens sûrs de leur bonne éducation. S’il avait été parlementaire aujourd’hui, il aurait sans doute fait étalage de sa formation universitaire, et il aurait traité ses adversaire d’ignares en utilisant un mot que l’on ne comprendra que si l’on sait le grec : « espèce de Banause ! ».

[image: carte de la répartition des langues en Suisse. By Marco Zanoli (sidonius 13:20, 18 June 2006 (UTC)) – Swiss Federal Statistical Office; census of 2000, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=875011]

Si Hannibal avait disposé du tunnel du Gothard…

Tunnel_de_base_du_Gothard_nbAvec le nouveau tunnel du Gothard, Hannibal et ses éléphants auraient peut-être battu les Romains. Et si nous étions ainsi devenus les migrants du XXIe siècle ?

On vient d’inaugurer en grande pompe le nouveau tunnel de base du Gothard, ouvrage colossal qui permettra à des trains de foncer sous les Alpes pour relier l’Allemagne à l’Italie. Avec ses 57 kilomètres, il s’agit du plus long tunnel ferroviaire du monde.

À cette occasion, le dessinateur de presse Patrick Chappatte a publié un superbe dessin où l’on voit le général Carthaginois Hannibal débouler du tunnel sur ses éléphants, à la stupeur du comité d’inauguration.

Ce dessin humoristique soulève indirectement la question des rapports entre le nord et le sud. Si l’expédition d’Hannibal s’est soldée par une défaite, on peut dire que les Romains ont eu chaud car ils ont failli perdre la guerre contre le général Carthaginois.

Commençons par rappeler les contours de l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Ensuite, nous nous prendrons à rêver et imaginerons ce qui se serait passé si Hannibal, disposant du nouveau tunnel du Gothard, avait pu introduire ses éléphants en Italie sans difficultés.

Tout commence quelques temps avant l’année 218 av. J.-C. Hannibal est un Carthaginois ; autrement dit, il vient de la région correspondant aujourd’hui à la Tunisie. Les Carthaginois ont mis la main sur les régions à l’ouest, et ils sont passés en Hispanie, c’est-à-dire en Espagne. C’est de là qu’Hannibal lance une puissante armée qui va devoir franchir les Alpes pour déferler sur l’Italie. Pour soutenir ses soldats dans les combats, il dispose d’une quarantaine d’éléphants qui devaient faire l’effet d’un char d’assaut contre un soldat d’infanterie.

On connaît par l’historien grec Polybe le récit de cette audacieuse expédition ; et Tite-Live a adapté l’histoire en latin. Sans entrer dans le détail, disons que le passage des Alpes s’avère être une entreprise très difficile, aussi bien pour les hommes que pour les bêtes : l’armée compte de nombreux animaux de transport, mais aussi les encombrants pachydermes.

Voici deux passages, tirés des Histoires de Polybe, pour illustrer le genre de tracas auxquels Hannibal est confronté.

« Cependant ils supportèrent cette épreuve parce qu’ils étaient désormais habitués à de telles difficultés. Ils parvinrent à un endroit qu’il était impossible de faire passer aux éléphants et aux bêtes de somme à cause de son étroitesse : un glissement de terrain s’était produit précédemment sur une longueur d’un stade et demi [env. 300m.], et un autre s’était déclenché plus récemment. L’armée perdit à nouveau son ardeur et se laissa décourager. »

[voir Polybe 3.54.7]

Et plus loin :

« Les hommes ne parvenaient pas à percer la couche supérieure de la neige. Ils tombaient et voulaient s’appuyer sur leurs genoux ou leurs mains pour se redresser ; et alors ils glissaient encore plus sur tous ces points d’appui car la pente était très raide. Quant aux bêtes, lorsqu’elles tombaient, elles crevaient la couche supérieure de neige en essayant de se relever, et elles restaient là, avec leur chargement, comme congelées par le poids et par le froid mordant de la neige plus ancienne. »

[voir Polybe 3.55.4-5]

On imaginerait facilement Hannibal s’exclamer : « Ah ! Si seulement j’avais pu passer par un tunnel sous les Alpes ! » Ce ne sera pas le cas et les éléphants ne survivront pas à l’épreuve : épuisés, refroidis, seuls quelques survivants pourront participer à une bataille sur le versant italien en 218, puis ils disparaîtront tous. Hannibal, privé de sa Panzerdivision, parviendra néanmoins à battre les Romains à deux reprises, avant de s’enliser dans une guerre qui durera plus de quinze ans. Il perdra finalement la guerre contre les Romains, sur sol carthaginois, en 202.

Mettons-nous maintenant à rêver un peu : et si Hannibal avait eu le tunnel du Gothard ? Ses éléphants, au lieu de s’épuiser sur les sentiers de montagne des Alpes, arrivent maintenant tout frais sur sol italien après un voyage confortable d’une petite demi-heure. Reposés, ils supportent mieux le froid et la fatigue et Hannibal arrive ainsi à les conserver tout au long de sa campagne. Il parvient à prendre Rome sans trop de peine et instaure un commandement carthaginois dans la ville.

La botte italienne se trouve maintenant soumise à l’Afrique du Nord. Les Carthaginois sont dans une position idéale pour prendre la Grèce en tenaille. Rapidement, ils établissent leur commandement sur tout le pourtour de la Méditerranée. Les peuples soumis adoptent le culte du dieu Moloch, qui s’établit si fermement qu’il fait barrage au christianisme montant. Lorsqu’un certain prophète quitte La Mecque en 622 pour se réfugier à Médine, ce bref épisode est lui aussi terrassé par la puissance de Moloch.

Dans l’intervalle, l’Europe du nord a aussi succombé à la puissance carthaginoise. Bien des siècles plus tard, les Helvètes, devenus suisses, continuent de reconnaître Moloch, tout en se demandant s’ils n’auraient pas préféré un dieu un peu moins terrifiant. Ils voient régulièrement sortir de leur tunnel des touristes carthaginois venus visiter les contrées exotiques du nord de l’Europe. Ces touristes, sûrs de leur pouvoir, de leur culture et de la force de leurs dinars, considèrent les Suisses avec un mélange de condescendance et de crainte : car ils voient bien que ces mêmes Suisses ne rêvent que d’une chose, passer le tunnel en passagers clandestins et obtenir un visa pour Carthage, où ils trouveront du travail au noir.

L’histoire d’Hannibal nous rappelle que notre destin tien à bien peu de choses. Quelques éléphants dans un tunnel auraient pu changer la face du monde.

[image : vue de l’intérieur du tunnel de base du Gothard]

Revenu de base inconditionnel : retour de l’Âge d’Or ?

abondanceInnovation: les Suisses seront appelés à se prononcer sur le principe d’un revenu de base inconditionnel. Ce projet ramène le souvenir d’un lointain Âge d’Or.

Quand les Suisses ne sont pas en train de percer des tunnels dans les Alpes, ils meublent leurs loisirs en allant voter. Le 5 juin, divers objets seront soumis à l’examen critique de la population, dont l’idée d’introduire un revenu de base inconditionnel (RBI) pour tous les habitants. Pour le dire simplement : chacun aurait droit à un montant mensuel qui lui permettrait de couvrir ses besoins essentiels ; ensuite, celui qui voudrait disposer de plus que le minimum vital devrait trouver un emploi pour compléter ses revenus.

Vous ne trouverez pas de consigne de vote dans les lignes qui suivent car il existe autant de bonnes raisons d’accepter que de refuser cette initiative. Les partisans du RBI mettront en avant le droit fondamental à des moyens d’existence ainsi que la simplicité du concept ; les opposants rétorqueront que la gratuité n’existe pas et que tout paiement se mérite par un travail. Il vaudra tout de même la peine de se tourner vers des textes très anciens qui suggèrent que le RBI constitue un écho lointain à cette époque révolue que l’on appelait l’Âge d’Or.

L’Âge d’Or a-t-il jamais existé ? Difficile de l’affirmer. Quoi qu’il en soit, on observe chez divers auteurs grecs un désir de retrouver un âge où, par la bienveillance des dieux, la vie était simple et facile. Dans cette conception des choses, il s’agirait pour les humains de ramener ce moment perdu. J’ai déjà eu l’occasion d’aborder un thème apparenté en rappelant que, malgré les apparences, l’argent ne travaille pas.

Le poète Hésiode nous rappelle, dans Les travaux et les jours (début du VIIe s. av. J.-C.), que l’humanité aurait connu plusieurs générations successives, caractérisée en bonne partie par des métaux précieux : génération d’or, d’argent, de bronze, race des héros, et finalement race de fer, celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Globalement, cette succession va dans le sens d’une dégringolade. Nos conditions de vie seraient nettement moins agréables que celles de la première génération, celle qui correspondait à l’Âge d’Or.

Voici ce qu’en dit Hésiode :

« La première génération des hommes mortels fut d’or ; elle fut créée par les dieux qui habitent sur l’Olympe. Cela se passait du temps de Cronos, tandis qu’il régnait sur le ciel. Les hommes vivaient comme des dieux, sans souci, à l’écart des peines et de la misère. La terrible vieillesse ne les atteignait pas, jambes et bras gardaient toujours la forme, et ils prenaient plaisir dans les fêtes, protégés de tous les maux. Lorsqu’ils mouraient, c’était comme s’ils étaient domptés par le sommeil. Tous les biens leur appartenaient. La terre nourricière produisait ses fruits d’elle-même, en abondance et sans limite. Et les humains vaquaient tranquillement à leurs occupations, entourés de nombreux bienfaits. »

[voir Hésiode, Les travaux et les jours 109-119]

Qui ne voudrait voir revenir l’Âge d’Or ? L’idée a continué à fasciner les Grecs pendant des siècles. En 388 av. J.-C., le poète comique Aristophane imagine la situation suivante : le dieu Ploutos (la Richesse personnifiée) est aveugle et absent ; son aveuglement fait qu’il ne sait plus distribuer les richesses de façon équitable. Les escrocs se remplissent les poches tandis que ceux qui bossent dur ne reçoivent pas leur juste part. Il faut ramener Ploutos et lui faire recouvrer la vue. Le héros de la pièce amène donc Ploutos dans un sanctuaire d’Asclépios, dieu guérisseur, et le miracle se produit : Ploutos peut à nouveau voir, il pourra donc distribuer l’argent à chacun selon son mérite ! Le poète Aristophane va ainsi permettre à ses concitoyens de rêver quelques instants à l’abondance retrouvée.

« Qu’il est doux, mes concitoyens, de vivre dans le bonheur, et surtout sans avoir à rien sortir de la maison ! Un tas de bonnes choses s’est abattu sur notre maisonnée sans que nous ayons commis la moindre injustice. Ah oui ! c’est chouette d’être riche ! L’armoire est pleine de farine blanche, et les amphores débordent d’un vin à la robe sombre et au bouquet délicieux. Tous nos tiroirs sont pleins à craquer d’or et d’argent, c’est incroyable ! Le puits est rempli d’huile ; nos fioles sont pleines de parfums ; le grenier a un stock de figues sèches. Le vinaigrier, les assiettes, les marmites sont devenus de bronze. Nos petits plateaux poisson tout pourris, voici qu’ils sont en argent, et la lanterne s’est soudain changée en ivoire. Nous autres serviteurs, nous jouons avec de la monnaie d’or ; et nous nous torchons le cul à chaque fois, non plus avec des cailloux, mais avec des pousses d’ail, comble du luxe ! »

[voir Aristophane, Ploutos 802-818]

Ce dernier détail, typique d’Aristophane, ne fera pas fantasmer tout le monde. Retenons plutôt l’émerveillement de ce personnage qui retrouve un Âge d’Or où la vie est facile. Avec le RBI, les Suisses ne pourront pas compter sur des plateaux en argent massif ou sur des caisses de Bordeaux alignées dans leurs caves : on parle bien d’un revenu de base. Cependant, le RBI postule tout de même le principe d’un droit inaliénable à des moyens d’existence, sans contrepartie sous forme d’un quelconque travail. Ses partisans parviendront-ils à convaincre leurs concitoyens, ou le RBI rejoindra-t-il le rayon de la mythologie ?

[image: détail d’une statue de Louis XV à Reims]