‘No lunch’ : tellement has been

Cyrus_II_rex_bwSous la pression de nos employeurs, nous n’osons plus prendre le temps de manger un morceau à midi. Cette pratique, que Cyrus le Grand voyait comme une vertu, est en passe de démolir des cohortes entières de travailleuses et de travailleurs.

  • Tiens, déjà midi ! On va manger un morceau ?
  • Oh non, c’est exclu : j’ai encore un rapport à finir. J’aurais dû le rendre ce matin à 10 heures. Je me contenterai d’un sandwich tout en continuant de bosser sur l’ordinateur.
  • Comment ? Tu ne t’arrêtes même pas un moment ?
  • Mais tout le monde fait comme ça, maintenant ! Je l’ai vu dans Le Temps, et c’est confirmé sur mon compte Bakefoot. En plus, je suis tendance, je perds du poids en sautant un repas, et je fais plaisir à mon patron.
  • Tendance ? Mais ma pauvre, tu es complètement has been ! Cyrus faisait la même chose voici plus de deux mille ans…
  • Six Russes ?
  • Mais non, Cyrus, nom d’un vieux centaure ! Tu sais bien, le fondateur de l’empire perse.
  • Ah ? Euh…
  • Bon, je t’explique, mais écoute-moi et pose ton sandwich. Voilà, Cyrus – il a vécu au VIe siècle avant l’ère chrétienne – était considéré comme un très grand roi, et en plus sage et hyper-discipliné. Deux siècles plus tard, un historien grec, Xénophon, a raconté la vie de Cyrus dans la Cyropédie. Enfin, une vie un peu arrangée, où Cyrus n’a que des qualités et aucun défaut. Arrivé au terme de sa vie, il laisse un empire florissant, mais cela ne dure pas : ses enfants vont s’arranger pour gâcher l’affaire par leur manque de discipline. Alors Xénophon nous montre comment tout marchait bien sous le règne de Cyrus, et comment tout a foiré avec ses successeurs. Tiens, je te lis un passage de Xénophon.
  • Ah ? Parce que tu te balades toujours avec une traduction de Xénophon dans la poche de ta veste ?
  • Bien sûr, et Homère et Euripide et Platon en plus ! Bon, ne m’interromps plus, je commence.

« Aujourd’hui, on ne s’occupe plus de son corps comme dans le passé ; c’est ce que je vais t’exposer maintenant. Ce n’était en effet pas l’usage de cracher ou de se moucher. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’économiser sur les fluides corporels, mais on voulait fortifier les corps par l’effort et la sueur. De notre temps, l’habitude de ne pas cracher ou se moucher perdure, mais on a cessé de faire des efforts physiques.

Autrefois, l’usage était de ne faire qu’un repas par jour, afin de passer toute la journée dans l’activité et l’effort physique. Maintenant cependant, on continue de ne manger qu’une fois par jour, mais on commence quand les tout premiers se mettent à table pour le petit déjeuner, et on reste jusqu’à ce que les derniers quittent la table pour aller se coucher.

Autrefois, il était d’usage de ne pas introduire de pots de chambre dans les banquets : manifestement, on pensait que l’excès de boisson faisait chanceler les corps et les esprits. Maintenant, on n’apporte toujours pas de pots de chambre, mais les convives boivent tellement que, à la place de faire venir des pots, on évacue les convives puisqu’ils ne sont plus en mesure de sortir en tenant sur leurs jambes. »

[voir Xénophon Cyropédie 8.8.8-10]

  • Un seul repas par jour ? Ils y allaient fort, tes Perses !
  • Eh oui ! Et ils pensaient qu’ainsi ils auraient plus de temps pour le travail. Un peu comme ton patron, quoi… Mais évidemment, après, ça s’est gâté, puisque le repas unique durait du matin au soir ; alors pour le travail, ils étaient un peu moins performants.
  • Bon, le rapport attendra. Mon sandwich ne me fait plus envie ; on va manger un morceau au bistro du coin ?

[image : le roi Cyrus le Grand, par Guillaume Rouille, Promptuarii Iconum Insigniorum (1553)]

Elle a changé l’or en plomb

Midas_gold_bwPour Éric Zemmour, Marine Le Pen a connu un fiasco intégral lors des élections présidentielles françaises : à l’inverse du roi Midas, elle a changé l’or en plomb.

Éric Zemmour nous rappelle dans Le Figaro que « tout le monde connaît la légende du roi Midas : le roi qui transformait le plomb en or. » [l’interview complète figure sur un site orienté nettement plus à doite de l’échiquier politique]

Or Marine Le Pen, elle, aurait fait le contraire, changeant l’or en plomb et signant un magistral échec pour sa formation politique. Il est vrai que perdre l’élection présidentielle française à deux contre un, ce n’est pas joli-joli, même si le score de Papa en 2002 (18%) laissait encore plus à désirer.

Ainsi, Marine serait une sorte d’anti-Midas. Mais au fait, tout le monde connaît-il vraiment la légende du roi Midas ? Pas sûr. Pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus, il faudra faire une petite entorse aux limites habituelles de ce blog. En effet, la source principale qui nous renseigne sur le don extraordinaire du roi Midas se trouve chez un auteur latin, Ovide.

Le grec n’est pas loin, puisque ce poète, dans ses Métamorphoses, nous offre un splendide survol de la mythologie grecque ; et lui-même s’est manifestement appuyé sur des sources grecques. Alors, pour une fois, lisons un peu de latin et laissons Ovide nous expliquer comment Midas s’y est pris pour transformer le plomb en or.

Il faut cependant rappeler au préalable que Midas règne sur la Phrygie, une région du nord-ouest de l’Asie Mineure. Dans les collines boisées de son royaume, Midas est tombé sur Silène, un vieux satyre qui a élevé le dieu Dionysos. Silène est un peu désorienté car, comme souvent, il est complètement ivre. Midas le ramène à Dionysos et ce dernier, en remerciement, offre au roi la possibilité de réaliser un vœu.

« [Midas] – il allait faire mauvais usage de cette faveur – dit : ‘Fais que tout ce que je toucherai de mon corps se transforme en or jaune !’ Liber [Dionysos] accéda à la demande et lui accorda ce don, même s’il allait lui causer des ennuis. Cela fit de la peine au dieu que Midas n’ait rien demandé de meilleur.

Le héros de Bérécynthe [Midas] s’en alla tout content, satisfait de son cadeau empoisonné. Il voulut faire l’essai de la faveur promise en touchant une chose ou l’autre. Il en crut à peine ses yeux : il tira vers lui une branche verte de la ramure basse d’un chêne ; et voilà que la branche était transformée en or ! Il ramassa un caillou du sol ; le caillou, lui aussi, brilla comme de l’or. Il toucha une motte ; par l’effet du contact, la motte devint un lingot. Il cueillit des épis de blés, produisant une moisson d’or. La pomme qu’il tenait dans sa main, prise à un arbre, aurait pu venir du Jardin des Hespérides [dont les pommes étaient d’or]. Quand il passa la main sur les hautes colonnes de son palais, il lui sembla qu’elles rayonnaient d’un feu doré.

Et même, lorsqu’il se lava les mains à l’eau, le liquide qui glissa sur ses mains aurait pu tromper Danaé [recevant la visite de Zeus sous la forme d’une pluie d’or]. Il avait de la peine à imaginer ce qu’il pourrait espérer en se représentant que tout se transformerait en or.

Devant Midas tout réjoui, ses serviteurs dressèrent une table couverte de viandes, où ne manquait même pas le pain. Et en effet, s’il effleurait de la main les dons de Cérès [le pain], ceux-ci se figeaient en or. Tandis qu’il s’apprêtait à déchirer les viandes à pleines dents, ses dents ne rencontraient, à la place de la viande, que des plaques dorées. Il avait mélangé de l’eau pure avec le vin, œuvre de son bienfaiteur : on pouvait voir couler de sa bouche un flot d’or fondu. »

[voir Ovide Métamorphoses 11.102-126]

Midas se rend bien vite compte que sa cupidité l’a trahi : il ne peut plus se nourrir, plus boire, plus toucher ses proches, au risque de tout transformer en or. Il supplie Dionysos de le libérer de son vœu absurde ; le dieu, qui n’est pas un mauvais bougre, y consent. L’or de Midas se retrouvera désormais dans les flots du fleuve Pactole, où aujourd’hui encore on trouve des paillettes du précieux métal.

On ne sait pas exactement quel dieu grec a bien pu accorder à Marine le don de transformer l’or en plomb, mais il y a fort à parier qu’en ce moment même, elle doit être en train de le supplier de lui retirer ce don. En attendant, je préférerais qu’elle ne mette pas les pieds dans les sous-sols d’une banque suisse.

[image : Nathaniel Hawthorne, Le roi Midas et sa fille (tiré du Wonder Book for Boys and Girls, 1893). Ici, Midas est bien embêté car il vient de toucher sa fille…]

L’art de se faire des ennemis

astyageEn humiliant et limogeant le patron du FBI, Donald Trump applique une recette parfaite pour se faire des ennemis. L’histoire d’Astyage et Harpage le montre bien.

Avec le Donald, cela fait plusieurs mois que l’on ne s’ennuie pas. Or voici qu’il vient de limoger le directeur du FBI, qui enquêtait précisément sur les liens troubles que le Président semble avoir entretenus avec le pouvoir russe peu avant sa surprenante élection. Action maladroite, qui suggère que l’homme à la mèche dorée aurait peut-être quelque chose à cacher…

Comme si cela ne suffisait pas, il limoge et humilie simultanément. Au lieu de dire merci à son directeur sortant, il diffuse à travers toute la planète un twit venimeux : « James Comey sera remplacé par quelqu’un qui fera beaucoup mieux et ramènera l’esprit et le prestige du FBI. »

Trouverait-on un moyen plus efficace de se faire des ennemis ? L’imprévisible Président semble en tout cas n’avoir pas retenu une leçon de l’Histoire : les personnes que l’on traite mal ont parfois la mémoire longue et finissent par se retourner contre leur bourreau. Pour illustrer ce principe, voyons ce qu’Hérodote nous dit du roi Astyage et de son confident le plus intime, Harpage.

Bref rappel des faits : Astyage est le roi des Mèdes, peuple ancêtre des Kurdes d’aujourd’hui. Il fait un rêve qui lui annonce que le fils de sa fille est appelé à le détrôner. Inquiet, et constatant que sa fille va accoucher, Astyage intercepte son petit-fils à la sortie et demande à son fidèle Harpage de le tuer. Harpage confie le bébé à un berger, lequel – bien sûr – épargne le nouveau-né et l’élève comme son propre fils. L’enfant grandit et, devenu adulte, se fait reconnaître par son grand-père. Astyage est perplexe : il devrait être heureux de retrouver un petit-fils perdu, mais en secret il craint pour son trône. Il fait donc envoyer le jeune homme en Perse. Ce jeune homme, vous l’aurez peut-être reconnu : c’est Cyrus, le futur fondateur de l’empire perse.

Cette affaire suscite la rancœur du roi Astyage, qui n’a pas apprécié qu’Harpage ait désobéi à l’ordre d’éliminer Cyrus. Harpage lui-même craint les pires représailles, mais à son grand étonnement il ne se passe tout d’abord rien. Il ne perd rien pour attendre : car Astyage va lui faire payer l’opération ratée en lui infligeant un traitement d’une cruauté abjecte, bien pire que ce que Donald Trump a fait subir à James Comey :

« Harpage (…) se prosterna et fut plutôt soulagé de constater que sa faute avait eu une fin heureuse ; l’affaire avait bien tourné, il était invité à dîner ; il rentra donc à la maison. À son arrivée, il se dépêcha d’expédier son fils (un enfant unique, âgé d’environ treize ans) : il lui ordonna de se rendre chez Astyage et de se plier à ses ordres. Quant à Harpage, tout content, il raconta à son épouse ce qui lui était arrivé.

Sitôt le fils d’Harpage arrivé chez Astyage, celui-ci le fit égorger. Il le fit découper en morceaux, griller et bouillir la viande pour en faire des mets appétissants. Vint l’heure du dîner. Tous les convives étaient là, avec Harpage parmi eux. On fit disposer pour tout le monde, y compris Astyage, des tables couvertes de parts de viande. À Harpage, on servit les morceaux de son propre fils – tout sauf la tête ainsi que les extrémités des mains et des pieds (on les avait gardées à part dans un panier couvert d’un voile).

Une fois qu’Harpage fut rassasié, Astyage lui demanda s’il était content de son repas. Harpage répondit que oui, il était très content. Des serviteurs lui apportèrent alors le panier où l’on avait caché la tête, les mains et les pieds ; se tenant près de lui, ils l’invitèrent à retirer le voile et à prendre ce qu’il voulait.

Harpage obéit et aperçut les restes de son fils. À cette vue, il ne se laissa pas troubler et resta impassible. Astyage lui demanda alors s’il reconnaissait la bête dont il avait mangé les chairs. Harpage lui répondit que oui, et que tout ce que faisait le roi lui était agréable. Après ces échanges, il recueillit les restes et rentra à la maison. »

[voir Hérodote 1.119]

Astyage s’est donc vengé d’Harpage de manière particulièrement ignoble, mais il le paie très cher. En effet, Harpage décide alors de trahir le roi en incitant le jeune Cyrus à prendre le pouvoir. C’est ainsi que se réalise la prophétie annoncée par le rêve : suite aux machinations d’Harpage, Astyage perd son trône au profit de son petit-fils Cyrus.

Quelle leçon retenir de tout cela ? Donald Trump ne s’est bien sûr pas comporté de façon aussi atroce que le roi Astyage, mais il a commis une erreur analogue en humiliant cruellement une personne à son service. Qu’il ait limogé le directeur du FBI, vraisemblablement parce que celui-ci se montrait un peu trop zélé à mener l’enquête sur le Président, on peut le comprendre sans l’approuver. En revanche, en traînant publiquement son subordonné dans la boue, il s’assure que, si l’occasion se présente, celui-ci ne manquera pas de précipiter la chute de son ancien maître. Le twit du Président a dû rester en travers de la gorge de James Comey, tout comme les chairs du fils d’Harpage.

Cher Donald, si Twitter t’en laisse le temps, plonge-toi dans la lecture d’Hérodote. Tu y trouveras des enseignements utiles pour ta survie politique.

[image : Jean-Charles Nicaise Perrin (1754-1831), Cyrus et Astyage]

J’ai promis à mon épouse que j’arrêtais

androm« Cette fois-ci, c’est promis, j’arrête », disent-ils à leur épouse ; mais ils n’arrêtent pas. Héroïsme rime-t-il avec égoïsme ?

Étrange coïncidence : dans le même numéro d’un quotidien suisse, deux événements totalement différents se font écho. Il sera question tout d’abord d’un terrible épisode de la guerre froide, puis de la disparition prématurée d’un alpiniste ; et cela nous ramènera à un couple célèbre, celui formé par Andromaque et Hector.

Commençons par la lettre d’un lecteur du Temps qui suggère que « les pilotes de Korean Airlines [vol KE 007, 1er septembre 1983] transportaient à bord des caméras espions et avaient promis à leurs femmes que c’était la dernière fois qu’ils jouaient à ce jeu dangereux. » On connaît la suite tragique : un chasseur soviétique abat l’avion de ligne, causant la mort de 269 passagers et membres de l’équipage.

[voir Le Temps, lundi 1er mai 2017, p. 7]

Ne cherchons pas à savoir si cette énième théorie du complot correspond enfin à la vérité à propos d’une histoire qui doit receler encore bien des secrets. Mettons-nous plutôt dans la situation d’un couple : Monsieur serait pilote de ligne pour Korean Airlines, et il saurait que son appareil est équipé pour survoler des zones militaires sensibles en Union Soviétique ; il raconterait cela à Madame qui, horrifiée, lui demanderait de cesser de jouer à la roulette russe avec la vie des passagers – et avec la sienne propre. Madame voit en effet venir d’un œil inquiet le moment où son mari provoquera indirectement une catastrophe, tout en laissant une veuve et des orphelins. Monsieur promet donc que c’est la toute dernière fois qu’il embarque des caméras d’espionnage. Promesse vaine, puisque qu’il aurait fini par entraîner dans la mort des centaines d’innocents.

Mais quel lien avec l’alpinisme ? La Suisse pleure la disparition de la « Swiss Machine », surnom donné à Ueli Steck, un des alpinistes les plus doués de sa génération. Il courait littéralement jusqu’au sommet des montagnes, d’abord dans les Alpes, puis – quand il a épuisé le catalogue – dans l’Himalaya. La journaliste sportive Caroline Christinaz évoque une première campagne qui a failli mal tourner : « De retour du colosse himalayen, le Bernois avait réalisé que cette fois-ci, il avait accepté de mourir. Mourir pour la montagne. Il était allé trop loin, disait-il, et répétait pensif à quel point cette sensation qu’il ne parvenait à partager avec personne l’avait ébranlé. Une promesse avait alors été faite à sa femme, Nicole, celle qu’il considérait comme son assurance-vie : ne plus jamais entreprendre de ‘solo risqué’ ».

[Caroline Christinaz, Le Temps, lundi 1er mai 2017, p. 16]

La promesse tient un temps, puis voilà Ueli Steck reparti pour l’Himalaya afin d’accomplir un exploit encore plus extraordinaire que tout ce qu’il a entrepris jusqu’alors. Il faut reconnaître qu’il tient en bonne partie sa promesse, puisqu’il a prévu de crapahuter en duo sur les plus hautes cimes du monde. Plus de solo risqué, c’est entendu. Cependant, avant de se lancer à l’assaut des sommets, notre héros montagnard part s’entraîner seul… On retrouve son corps au bas d’une pente : il a probablement glissé sur une plaque de glace.

Entre les pilotes de Korean Airlines et un alpiniste de l’impossible, un point commun : ils ont promis à leur épouse qu’ils allaient renoncer à se mettre en danger. À la manière d’une tragédie grecque où l’événement annoncé doit nécessairement se produire, les intéressés s’efforcent de détourner le cours de leur destin, sans succès. Pensent-ils sincèrement qu’ils y parviendront ? On peut en douter. Souvent, les héros savent où leur comportement va les mener, mais c’est plus fort qu’eux, ils doivent continuer.

Déjà Achille avait fait le choix entre une existence longue mais sans gloire, et une vie parsemée d’exploits, mais brève. Quant à son principal adversaire dans la guerre de Troie, Hector, il avait également conscience du jeu auquel il participait. Homère nous a préservé l’émouvant discours de son épouse Andromaque, prononcé sur les murailles de la citadelle. Andromaque est là, avec Hector et leur jeune fils, Astyanax.

« Hector sourit, tout en regardant son fils en silence. Andromaque se tenait près de lui, en larmes. Elle lui prit la main et l’interpela : ‘Mon chéri, ton ardeur va causer ta perte ! Tu n’as de pitié ni de ton fils, qui ne parle pas encore, ni de moi, infortunée, que tu laisseras bientôt veuve : car bientôt les Achéens, en masse, te tueront dans leur assaut. Quant à moi, si je te perds, il serait préférable que je disparaisse sous terre. Une fois que tu auras subi ton funeste destin, je n’aurai plus de joies, mais seulement des souffrances. Mon père et ma noble mère sont déjà loin.

Oui, c’est le divin Achille qui a tué mon père, quand il a pris Thèbes aux hautes portes, cette ville bien fortifiée en Cilicie. Il a trucidé Éétion, mais ne l’a pas dépouillée car un scrupule le retenait. Il l’a donc placé sur un bûcher avec ses armes bien ouvragées, puis il a érigé un tumulus par-dessus. Tout autour, les nymphes des montagnes, filles de Zeus porte-égide, ont planté des ormeaux.

Au palais, j’avais sept frères ; tous ont été envoyés dans l’Hadès en un seul jour, tous tués par le divin Achille aux pieds rapides, près de leurs bœufs aux jambes torves et de leurs moutons à la toison brillante.

Quant à ma mère, qui régnait sur les contreforts du Plakos boisé, Achille l’a emmenée avec le reste du butin, puis l’a libérée contre une rançon énorme. C’est dans le palais de son père qu’Artémis l’a frappée de sa flèche.

Par conséquent, Hector, tu es pour moi un père, une noble mère et un frère, et en plus tu es mon robuste époux. Prends donc pitié de moi et reste ici sur le donjon, pour éviter de laisser un enfant orphelin et une femme veuve. Place des soldats près du figuier, là où s’offre un passage pour escalader la citadelle, là où la muraille présente un point d’accès ; car à trois reprises déjà, les meilleurs soldats ont déjà tenté l’assaut, les deux Ajax et le glorieux Idoménée, les Atrides [Ménélas & Agamemnon] et le vaillant fils de Tydée [Diomède]. Je suppose qu’ils s’appuyaient sur un oracle bien informé, ou alors ils étaient poussés et encouragés par leur propre ardeur.’ »

[voir Homère Iliade 6.404-439]

Hector, peut-être plus réaliste que ses successeurs modernes, entrevoit déjà la fin prochaine de Troie, la citadelle qu’il défend avec tant d’ardeur. Il voudrait tant éviter de laisser une veuve et un orphelin, mais il sait qu’il n’a pas le choix : il doit retourner au combat.

Alors, héroïsme rime-t-il avec égoïsme ? Sans doute un peu, dans la mesure où Hector, comme ses successeurs modernes, accepte de se laisser enfermer dans un rôle certes héroïque, mais qui provoquera d’importants dommages collatéraux. Son destin et sa renommée passent avant le sort de sa femme et de ses enfants. Nous aimons nos héros ; il faut toutefois se rappeler que l’héroïsme a un prix, notamment pour les épouses.

[image : Johann Tischbein, Les adieux d’Hector à Andromaque (1812)]

Trop vieux pour apprendre ?

ages« On ne redresse pas un vieil arbre tordu », disait mon estimé beau-père, faisant écho au proverbe anglais : « You can’t teach an old dog new tricks. » (on ne peut pas apprendre de nouveaux tours à un vieux chien). Vraiment ?

Pourtant, les recherches les plus récentes en la matière mettent au contraire en évidence la plasticité du cerveau humain, et ce jusqu’à un âge avancé. Le cliché de la personne âgée incapable d’apprendre est battu en brèche : si l’on en croit les spécialistes du Massachussets Institute of Technology (MIT), « les performances du cerveau évoluent avec l’âge, mais ne déclinent pas. »

Ça tombe bien : comme vous, je vieillis, et je commençais à m’inquiéter. Tout n’est donc pas perdu, nous pouvons encore apprendre, peut-être moins vite qu’un adolescent, mais de manière différente. Le législateur athénien Solon le disait déjà à la fin du VIe siècle av. J.-C., d’après le témoignage d’un petit écrit attribué – à tort – à Platon :

« Or faire de la philosophie, ce n’est rien d’autre que de suivre la voie de Solon, qui disait plus ou moins ceci : ‘Tandis que je vieillis, j’apprends continuellement de nombreux enseignements.’ Il me semble que celui qui veut faire de la philosophie doit toujours apprendre quelque chose, qu’il soit jeune ou âgé, pour apprendre un maximum de choses dans sa vie. »

[voir le pseudo-Platon Amants 133c]

Pour ceux qui voudraient vérifier leurs capacités de mémoire, essayez d’apprendre par cœur ce vers grec, qui correspond à l’aphorisme de Solon :

γηράσκω δ’ ἀεὶ πολλὰ διδασκόμενος

gèraskô d’ aei polla didaskomenos

Cela ne signifie pas pour autant que l’on apprenne les mêmes choses de la même manière à tous les âges : certaines compétences s’expriment mieux chez les jeunes, d’autres se manifestent avec l’expérience. À chaque moment de l’existence ses caractéristiques propres. Solon – toujours lui – avait bien compris la diversité des âges de la vie :

« Un enfant, avant d’arriver à maturité, ne parle pas encore : il perd ses premières dents dans un intervalle de sept ans.

Lorsque la divinité accomplit une nouvelle période de sept ans, elle fait apparaître les signes de la puberté.

Dans la troisième période, ses membres croissent encore et un duvet apparaît sur le menton, tandis que la peau change de texture.

Dans la quatrième période, chacun atteint le sommet de sa force ; les hommes affichent des signes de virilité.

Dans la cinquième période, il est temps pour l’homme de songer à se marier : il va chercher à prolonger sa lignée par des enfants.

Dans la sixième période, l’intelligence d’un homme atteint le sommet de ses compétences : il n’est plus porté à commettre des actes blâmables.

Dans la septième et la huitième période, son intelligence et son habileté oratoires ont atteint leur capacité maximale : cela fait une durée totale de quatorze ans.

Dans la neuvième période, il est encore en possession de ses moyens ; mais sa langue et sa sagesse font moins voir leur excellence.

Quant à celui qui accomplirait la dixième période, la mort ne serait pas prématurée. »

[voir Solon, cité par Philon Sur la création du monde 104]

Pour les forcenés qui souhaitent voir le texte grec, vous le trouverez dans la rubrique « Commentaires » de ce blog. Ensuite, n’hésitez pas à voir ce que Shakespeare a fait du poème de Solon.

Mais revenons à Solon : si vous l’avez bien lu, il semble se contredire. Dans son premier aphorisme, il prétendait qu’il ne cessait d’apprendre, même dans la vieillesse ; dans le poème sur les âges de la vie, il évoque plutôt un pic, après lequel les facultés diminuent. Nos chercheurs du MIT ont bien compris qu’il y avait deux manières d’interpréter la même situation et leurs découvertes suggèrent que, même avec l’âge, nous pouvons encore apprendre. Les vieux arbres tordus ont encore de beaux jours devant eux.

[image : Bartholomeus Anglicus, Les âges de la vie (1486)]

Jésus a bu de la piquette

piquetteLe vinaigre que l’on a fait boire à Jésus sur la croix n’a rien à voir avec notre vinaigre de cuisine : c’était de la piquette

Pour la période de Pâques, une petite réflexion sur le goût du vinaigre. Dans ses derniers instants, Jésus crucifié reçoit une éponge imbibée de vinaigre, au bout d’un bâton. Dès qu’il a bu, il rend son dernier soupir. Que penser de ce vinaigre ? Ceux qui ont déjà tenté de boire une cuillère à soupe de vinaigre de cuisine savent qu’il y a de quoi grimacer : l’acidité de notre vinaigre rend le breuvage quasi imbuvable.

Alors, un dernier acte de sadisme à l’encontre du crucifié ? Probablement pas, comme on va le voir. Commençons par examiner les récits parallèles des Évangiles. Pour une fois – nous avons de la chance – Matthieu, Marc, Luc et Jean se sont mis d’accord pour raconter le même épisode, même s’il y a quelques petites variations dans leur récit.

« Les magistrats se moquaient, disant : ‘Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même, s’il est vraiment l’Oint, celui qui a été désigné par Dieu !’

Les soldats aussi, qui s’étaient approchés, le provoquaient, en lui présentant du vinaigre et en lui disant : ‘Si toi, tu es le roi des Juifs, sauve-toi !’ »

[voir Évangile de Luc 23.35-37]

Alors, ce vinaigre ? Le mot grec est ὄξος (oxos) : c’est du vin qui pique, autrement dit un vin de piètre qualité qui a un peu tourné. En français, on dirait de la ‘piquette’. Il s’agit du vin du pauvre ; c’est aussi la boisson que l’on livrait aux soldats de l’armée romaine. Dans le témoignage de Luc, ces soldats provoquent Jésus en lui présentant un peu de leur ration journalière. Ils le narguent – cette piquette humilie Jésus – mais ils ne sont pas en train de lui faire boire du vinaigre de cuisine.

Attention toutefois : ce n’est pas si simple ! Car en mentionnant la piquette, l’Évangéliste a manifestement voulu produire un écho à un passage des Psaumes : « Ils ont mis du poison dans ma nourriture ; quand j’ai soif, ils me font boire du vinaigre. » (Ps. 69.22) On peut considérer que le psalmiste parlait bien d’une boisson qu’il ne faut pas absorber telle quelle, puisqu’il produit un parallèle avec du poison. Puis le passage du Psaume a été récupéré par Luc et réinterprété à la lumière de l’épisode des soldats narguant Jésus avec leur ration de vin.

S’il fallait, cependant, une confirmation quant au fait que l’oxos sert à étancher la soif, on la trouverait auprès de Jean, qui nous rapporte l’histoire en des termes légèrement différents :

« Après cela, Jésus savait que tout était déjà accompli ; pour que se réalise ce qui figure dans les Écritures, il dit : ‘J’ai soif.’ Or il y avait là un récipient plein de vinaigre [oxos !]. On fixa une éponge imbibée de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Lorsque Jésus eut pris le vinaigre, il dit : ‘C’est accompli !’ et laissant retomber sa tête, il rendit son dernier souffle. »

[voir Évangile de Jean 19.28-30]

Avec ce second témoignage, on sera frappé de constater que les soldats narguant Jésus ont disparu de la scène. Un récipient plein de vinaigre se trouve opportunément là (on se demande qui l’avait laissé traîner au sommet d’une colline), et il sert explicitement à désaltérer Jésus, dont la soif fait écho, elle aussi, à un passage des Psaumes : « Ma vigueur est devenue sèche comme un tesson, la langue me colle aux mâchoires. » (Ps. 22.16)

Récapitulons : chez Luc, l’épisode du vinaigre illustre la manière dont des soldats viennent narguer Jésus sur sa croix ; chez Jean, au contraire, ce vinaigre est bien là pour désaltérer un homme à l’agonie. La piquette de Jésus est la boisson du pauvre, mais on peut être rassuré au moins sur un point : ce n’était pas du vinaigre de cuisine.

[image : Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), La crucifixion (détail; autour de 1509)]

Le mors en dormant : l’innovation technologique nous vient pendant le sommeil

mors2Trouver une idée géniale en plein sommeil, nous en rêvons tous. Les dieux de la Grèce nous aident pour cela.

Vous êtes confortablement installé(e) sous votre chaud duvet, vous dormez, vous rêvez et soudain … une idée brillante vous vient à l’esprit. Ça y est ! C’est la solution au problème qui vous taraudait depuis des jours !

Des scientifiques de tous bords rapportent avoir fait des découvertes fondamentales tandis qu’ils dormaient. Si l’on en croit divers dormeurs inspirés, le sommeil aurait apporté la solution à des problèmes mathématiques difficiles, ou à des équations chimiques ; des romanciers auraient rêvé des épisodes de livres, tandis que des compositeurs se seraient réveillés avec une nouvelle mélodie en tête.

Mais d’où nous viennent ces éclairs de génie nocturne ? Les Grecs, habitués de telles expériences, les attribuaient à la visite d’une divinité. Souvent, le dieu ou la déesse les sortait de leur torpeur pour les encourager à agir. Il arrivait parfois que les dormeurs reçoivent l’inspiration d’une invention révolutionnaire, voire que la divinité leur fournisse pendant la nuit un bijou technologique déjà fabriqué. C’est ce que suggère un épisode raconté par le poète Pindare à propos d’un personnage au nom original, Bellérophon.

Soyez avertis : Pindare est un poète compliqué, il faudra démêler l’écheveau une fois que nous aurons lu ce passage !

« [Bellérophon] se réveilla soudain de son rêve et [Athéna] lui dit : ‘Tu dors, roi descendant d’Aiolos ? Allons, reçois ce charme pour les chevaux, puis fais le sacrifice d’un taureau blanc à ton ancêtre le Dompteur de chevaux (Poséidon), et montre-lui (le mors).’ Voilà tout ce que la vierge à la sombre égide sembla lui dire tandis qu’il dormait dans l’obscurité ; il bondit directement sur ses pieds. Il saisit l’objet prodigieux qui se trouvait à ses côtés et joyeux s’en alla trouver le devin du pays : il exposa au fils de Koiranos (Polyidos) comment toute l’affaire s’était déroulée, comment il s’était couché sur l’autel de la déesse pendant la nuit suivant l’oracle que le devin lui avait donné, et comment la fille même de Zeus aux traits de tonnerre lui avait fourni l’objet en or qui dompte les esprits. (Polyidos) l’invita à obéir au plus vite à son rêve : une fois qu’il aurait sacrifié un animal au pied ferme au puissant Détenteur de la Terre, qu’il établisse tout de suite un autel à Athéna des Chevaux. Le pouvoir des dieux accomplit aussi les entreprises vaines qu’on jurerait impossibles et sans espoir. Et bien sûr, le fort Bellérophon dans son élan appliqua le remède apaisant autour de la mâchoire et captura le cheval ailé ; il le monta et, cuirassé d’airain, il essaya immédiatement des mouvements. C’est avec ce cheval que, autrefois également, des froids replis de l’éther raréfié il frappa l’armée des archers femelles, les Amazones, et qu’il trucida la Chimère qui crache le feu ainsi que les Solymes. »

[voir Pindare Olympique 13.66-90]

Que s’est-il donc passé ? Selon Pindare, Bellérophon aurait d’abord reçu un oracle lui enjoignant de se dormir sur un autel ; là, il aurait reçu la visite d’Athéna pendant son sommeil.

Elle lui apporte un objet prodigieux, le mors qui sert à dompter les chevaux. D’après la légende, à cette époque les Grecs ne connaissent pas encore l’usage de cet instrument. Avec le prototype en or livré par Athéna, les Grecs vont pouvoir désormais diriger leurs chevaux avec une précision inégalée.

Ça tombe bien, puisque Bellérophon possède un cheval extraordinaire, Pégase, qui est même capable de voler ; alors avec un mors, Bellérophon se mue en pilote d’hélicoptère ! C’est avec ce nouveau véhicule qu’il pourra vaincre – entre autres – les Amazones et la Chimère. En remerciement pour le cadeau, Bellérophon est prié d’ériger un autel pour la déesse Athéna.

Tout est extraordinaire dans ce récit : l’objet lui-même, le cheval qui va le porter en premier, et les circonstances de la livraison nocturne. Une fois le modèle bêta testé sur Pégase, on pourra passer à la production en série ; les Grecs entrent ainsi dans l’ère hippomobile. On comprend pourquoi le poète nous rappelle que « le pouvoir des dieux accomplit aussi les entreprises vaines qu’on jurerait impossibles et sans espoir ».

Dormons donc, cela favorisera l’innovation technologique.

On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote

OLYMPUS DIGITAL CAMERAScoop : une lacune béante dans notre connaissance de la pensée d’Aristote est enfin comblée grâce à un manuscrit retrouvé dans la bibliothèque d’un monastère grec.

S’il y a un livre disparu que beaucoup d’amateurs de littérature antique voudraient récupérer, c’est le second livre de la Poétique d’Aristote : le philosophe l’annonce, mais les copistes byzantins ne nous ont transmis que le premier tome. Cette disparition a même inspiré Umberto Eco, qui en a fait Le nom de la rose.

Eh bien, les amateurs de littérature grecque peuvent enfin sabrer le champagne : un manuscrit presque complet de ce livre tant recherché vient d’être retrouvé dans la bibliothèque du monastère de Saint Paul Apatelios, en Crète. Nous devons la découverte à un couple d’aventuriers érudits, Kassandra Immerwahr et Rainer Lügner ; ils sont déjà à l’origine de la trouvaille sensationnelle – en 2008 – d’un morceau de la fameuse ‘outre des vents’, un récipient mentionné par le géographe Strabon au début de sa Géographie.

Le texte n’a pas encore été publié, mais une première présentation est prévue le samedi 1er avril 2017, pour célébrer le millénaire de la fondation du monastère de Saint Paul Apatelios. Les autorités ecclésiastiques enverront une délégation ; on attend aussi des représentants des grandes sociétés scientifiques athéniennes, ainsi que plusieurs délégués d’académies étrangères.

Mais enfin, de quoi s’agit-il au juste ? Commençons par rappeler la promesse faite par Aristote dans la Poétique, un mince livret qui a marqué les études littéraires de l’Europe moderne. Le philosophe s’intéresse à la manière dont se construisent les textes poétiques ; entendez par là des textes de fiction, écrits en vers (ce n’est pas la condition essentielle pour définir la poésie, selon Aristote). Ce dernier distingue la poésie épique et le théâtre, lequel se divise en deux sous-groupes, la tragédie et la comédie.

Il y a toutefois une grosse différence entre la tragédie et la comédie : Aristote considère en effet que l’on peut saisir les débuts de la première, tandis que les origines de la seconde nous échappent pour l’essentiel. Que faire ? C’est un peu compliqué, alors voyons comment Aristote le dit lui-même.

« À l’origine, on procédait de façon semblable dans les tragédies et dans les poèmes épiques. Certaines parties sont les mêmes dans l’un et l’autre genre, tandis que d’autres parties sont propres à la tragédie. C’est pour cette raison que celui qui sait distinguer une tragédie bonne d’une mauvaise sait faire la même distinction pour l’épopée : car ce que l’on trouve dans l’épopée, on le retrouve dans la tragédie ; mais ce qui figure dans la tragédie, on ne le retrouve pas en entier dans l’épopée. Par conséquent, pour ce qui est de la manière d’imiter les choses en hexamètres [épopée], et pour ce qui est de la comédie, nous en parlerons plus tard (ὕστερον ἐροῦμεν) ; mais parlons plutôt de la tragédie (…). »

[voir Aristote Poétique 1449b14-22]

Tâchons de récapituler : pour la comédie, Aristote note l’obscurité de ses origines ; entre la tragédie et l’épopée, il estime que la première contient des renseignements que la seconde ne peut pas offrir. Par élimination, il va donc concentrer son attention sur la tragédie, et il reporte à plus tard la question de l’épopée et de la comédie. Or plus loin, il revient effectivement sur l’épopée, mais PAS sur la comédie. Promesse non tenue à propos de la comédie, du moins dans les manuscrits de la Poétique que nous possédions jusqu’à présent ; c’est pourquoi, depuis plus de deux millénaires, on recherche la seconde partie de la Poétique, celle qui parle de la comédie. La découverte de notre couple allemand va faire beaucoup de bruit.

Alors, quoi de neuf dans ce second livre de la Poétique ? Le texte n’est pas encore publié, il faudra un peu de patience. Néanmoins, des fuites nous permettent de nous faire une idée de deux points essentiels, celui de la katharsis et celui de l’étendue de la Poétique complète.

Commençons par la katharsis, c’est-à-dire la « purgation ». Dans le premier livre de la Poétique, Aristote définit la tragédie de la manière suivante :

« La tragédie est donc l’imitation d’une action sérieuse et complète, d’une étendue limitée, dans un langage agrémenté de manière spécifique selon chacune des parties. On y joue l’action, ce n’est pas un récit rapporté. En recourant à la pitié et à l’effroi, la tragédie réalise le nettoyage [katharsis] de telles émotions. »

[voir Aristote Poétique 1449b24-28]

Que n’a-t-on pas écrit sur la katharsis selon Aristote ? Les spécialistes ont versé des hectolitres d’encre sur la question. Or voici que ce taquin d’Aristote nous livre enfin des éléments nouveaux au moment de parler de la comédie. Vous trouverez ci-dessous une traduction préliminaire – et confidentielle – d’un passage important du second livre de la Poétique :

« La comédie met en scène des personnages de bas étage, des gueux, des menteurs et même des marchands de poissons. Or pour faire accepter un mensonge, il suffit de l’associer à des éléments véridiques. Si je ne craignais d’imiter les auteurs de comédies, j’irais jusqu’à dire qu’il convient maintenant de procéder au nettoyage [katharsis !] des poissons. »

Le nettoyage (katharsis) appliqué à un marché aux poissons ! Aristote, mon vieux, tu es tombé bien bas. Les philosophes et les critiques littéraires du monde entier vont faire la grimace.

On peut signaler une autre phrase particulièrement frappante, dont je transcris le texte grec pour les amateurs (rassurez-vous, je traduirai) : περὶ δὲ τῆς μελοποιίας ἐν γ´ τῆς ποιητικῆς ἐροῦμεν « En ce qui concerne le chant mélique [c’est-à-dire la poésie lyrique], nous en parlerons au livre 3 de la Poétique. » Il existerait donc un troisième livre de la Poétique, où Aristote a manifestement parlé d’un aspect de la poésie qu’il passe pratiquement sous silence dans le texte déjà connu : les chants des poètes et poétesses, Stésichore, Sappho et tous les autres, ceux qu’on appelle aussi les poètes lyriques.

Un dernier mot à l’attention des sceptiques qui vont immanquablement me traiter d’affabulateur ou prétendre que ce manuscrit est un faux. Kassandra Immerwahr et Rainer Lügner, deux personnages à la personnalité très contrastée, sont cependant unanimes sur ce point : « Nous avons une entière confiance dans nos partenaires du Monastère de Saint Paul : les Crétois sont des gens fiables et intègres, ce serait une insulte à leur égard de les soupçonner de mensonge. » Nous voilà rassurés.

En avant pour la recherche du livre 3 de la Poétique !

[image : Aristote, dans la Chronique de Nuremberg (1493)]

Maman, où es-tu ?

alcesteUn jeune homme cherche désespérément à retrouver sa mère disparue : une quête millénaire

Touchante histoire que celle d’un jeune homme qui cherche à retrouver sa mère : abandonné à l’âge de trois ans, il investit maintenant les réseaux sociaux dans l’espoir que quelqu’un, quelque part, saura lui dire où se trouve celle qui l’a mis au monde. Alors que la police semble avoir identifié les restes de ce qui était vraisemblablement le corps de sa mère, le fils veut toujours croire à une réunion possible.

Notre jeune homme ne s’en doute pas forcément, mais il prolonge aujourd’hui une quête qui remonte à des temps immémoriaux. On pense tout d’abord au jeune Télémaque quittant l’île d’Ithaque pour aller chercher des nouvelles de son père Ulysse, parti pour Troie alors que Télémaque n’était qu’un nouveau-né. Et puis, il y a Œdipe, exposé sur la montagne de l’Hélicon : après avoir été miraculeusement recueilli par un berger, il épouse sans le savoir sa propre mère, Jocaste ; lorsqu’il découvre la terrible vérité, il se crève les yeux.

Fort heureusement, certaines de ces histoires se terminent mieux que celle d’Œdipe. Ainsi par exemple, les frères Acamas et Démophon retrouvent presque par hasard leur propre grand-mère Aethra tandis qu’ils participent à la prise de Troie. Dans la furie du combat, ils manquent de tuer une vieille femme qui révèle in extremis son identité : elle est la mère de Thésée, et par conséquent leur propre grand-mère ! Les deux frères peuvent ainsi recueillir l’ancêtre perdue et la ramener à la maison. Ce récit figure dans la Suite d’Homère, un poème grec du Haut Empire composé par Quintus de Smyrne. Celui-ci a été affublé du titre de « pire poète de l’Antiquité » par un critique allemand. À vous de juger, au moins à partir de la traduction d’un passage :

« C’est à ce moment que la mère du grand Thésée tomba sur l’endurant Démophon et sur Acamas tandis qu’ils la cherchaient dans la ville. Un dieu l’avait mise sur leur chemin. Dans sa détresse, elle cherchait à échapper aux combats et à l’incendie. Quand ils l’aperçurent à la lueur des flammes, ils eurent l’impression de voir, par la stature et le corps, la divine épouse de Priam, descendant des dieux. Aussitôt, ils s’en emparèrent afin de la prendre pour les Danéens. Mais elle poussa des cris terribles et dit :

‘Non, honorables enfants des guerriers argiens, ne m’emmenez pas vers vos vaisseaux comme une part de butin : car je vous assure que je ne suis pas de la race des Troyennes ! Dans mes veines coule le noble sang glorieux des Danéens, puisque Pitthée m’a engendrée à Trézène, et que le divin Égée m’a prise pour épouse. Mais je vous en prie, au nom des charmants enfants du grand Zeus, s’il est vrai que les fils de l’irréprochable Thésée sont venus ici avec les fils d’Atrée, présentez-moi à eux : car ils sont en train de me chercher dans la foule. Je crois bien qu’ils sont du même âge que vous. Je pourrai à nouveau respirer si je les vois tous deux vivants et en bonne forme.’ »

[voir Quintus de Smyrne, La suite d’Homère 13.496-517]

texte grec     traduction française

On imagine sans peine la joie d’Acamas et Démophon, qui peuvent révéler à la vieille femme qu’ils se sont retrouvés : ce ne sont alors qu’embrassades, baisers et larmes entre les deux jeunes gens et leur grand-mère.

Autres retrouvailles heureuses, celle d’Ion, un jeune homme installé à Delphes où il assiste les prêtres dans leur office. Comme Œdipe, il a été exposé à la naissance : sa mère, une Athénienne du nom de Créüse, ne pouvait pas avouer que le dieu Apollon l’avait rendue enceinte. Dans la pièce d’Euripide intitulée Ion, on assiste au séjour de Créüse à Delphes, pour des raisons que nous n’expliquerons pas ici (lisez Euripide, cela en vaut vraiment la peine). Toujours est-il que Créüse est sur le point d’empoisonner le jeune Ion, dont elle ignore qu’il est le fils qu’elle a abandonné vingt ans plus tôt. La tentative est éventée au dernier moment, Ion en réchappe et il va faire exécuter la criminelle lorsque la Pythie lui remet – fort opportunément – divers objets qui l’accompagnaient au moment où il a été exposé, puis recueilli. À la vue de ces objets, Créüse pousse un cri…

« Créüse – Ah ! quel spectacle inattendu s’offre à mes yeux !

Ion – Toi, tais-toi : tu ne m’as apporté que des ennuis jusqu’à présent.

Créüse – Mais je ne peux pas me taire ! Arrête de me faire la leçon. Je vois en effet le berceau dans lequel, autrefois, je t’ai exposé, mon enfant, alors que tu n’étais qu’un nouveau-né, dans la grotte de Cécrops, au pied de la Grande Falaise. Je veux bien quitter cet autel [où je me suis réfugiée], même si je dois en mourir.

Ion – Saisissez-là ! Elle est possédée par un dieu, à vouloir quitter la protection des statues sur l’autel. Qu’on lui attache les mains.

Créüse – Même si vous me tranchez la gorge, vous ne sauriez m’arrêter : car je ne te lâcherai pas, et je ne me séparerai ni de ce berceau ni de son contenu. »

[voir Euripide Ion 1395-1405]

Ion décide de mettre à l’épreuve cette femme qui affirme être sa mère : elle doit lui décrire les objets déposés dans le berceau. Créüse passe l’interrogatoire sans la moindre erreur, Ion reconnaît alors qu’il se trouve bien face à sa mère :

« Ion – Ma très chère maman, quel plaisir de te voir et de toucher ton cher visage !

Créüse – Mon fils, lumière plus intense que le soleil pour une mère – le dieu Soleil voudra bien me pardonner –, je te tiens dans mes bras, découverte inattendue ! Et moi qui croyais que tu avais rejoint la demeure de Perséphone, dans le monde souterrain… »

[voir Euripide Ion 1437-1442]

Émouvantes retrouvailles entre un fils et sa mère perdue depuis la naissance : espérons que cette scène d’Euripide constitue un heureux présage pour un jeune homme qui a su, quant à lui, émouvoir les réseaux sociaux.

[image : Jean-François-Pierre Peyron, Alceste mourante (1785 ; détail). Là, ce ne sont pas des retrouvailles, mais plutôt l’inverse : Alceste se sacrifie pour son mari et meurt en laissant de jeunes enfants.]

Une mort efficace

poison_finalDans l’Arizona, des condamnés sont invités à fournir le poison pour leur propre mise à mort. Une mort efficace, sans bavure…

Dans l’Arizona, on a renoncé à fusiller, à pendre, à électrocuter ou à gazer les condamnés à mort : il s’agit d’être efficace, raison pour laquelle on empoisonne par injection. C’est plus propre, le sang ne coule pas, et si tout se passe bien le condamné s’endort paisiblement.

Si tout se passe bien… Non, la mise à mort d’un être humain ne peut pas bien se passer ; et dans le cas de l’Arizona, c’est encore pire : car dans un cas récent, les autorités pénitentiaires ont dû répéter plusieurs fois la procédure pour parvenir à tuer un condamné qui s’accrochait un peu trop bien à la vie. Pendant ce temps, l’intéressé passait par d’atroces souffrances tandis qu’on essayait de l’achever avec des doses successives de poison.

Il fallait donc trouver une solution, alors même que les entreprises pharmaceutiques qui fournissaient le poison se retiraient du marché : trop mauvais pour leur image. Que faire ? Les autorités arizoniennes ont décidé de jouer la carte de la responsabilité individuelle : ce sera désormais le condamné lui-même qui pourra fournir le poison pour sa propre mise à mort. Ainsi, il sera sûr de ne pas se rater ; ou du moins, s’il souffre pendant le processus, ce sera de sa faute.

Les lecteurs assidus de ce blog se souviennent peut-être d’une occasion où nous avons abordé le célèbre épisode de la mise à mort de Socrate : si l’on en croit le récit de Platon, la ciguë que les Athéniens lui ont administrée a remarquablement bien fonctionné.

Une mort sans bavure, bravo ; les Arizoniens pourraient en prendre de la graine. Revenons maintenant brièvement sur ce récit de Platon pour rappeler le passage où Socrate va recevoir la coupe contenant le produit mortel :

« À ces mots, Criton fit signe à l’esclave qui se tenait à leurs côtés. Celui-ci sortit et s’absenta pendant un moment ; il revint avec celui qui allait administrer le poison, qu’il apportait broyé dans une coupe.

Socrate, voyant l’homme, lui dit : ‘Mon cher, puisque c’est toi l’expert en la matière, que faut-il faire ?’

L’autre répondit : ‘Rien d’autre que de boire, puis d’aller et venir jusqu’à ce que tes jambes s’alourdissent, et ensuite de te coucher. C’est comme cela que le poison fera son effet.’

En même temps, il tendait la coupe à Socrate. Celui-ci la prit, et il le fit d’un geste plutôt gracieux, Échécrate, sans trembler et sans que son teint ou son visage ne s’altère. Mais suivant son habitude, il fixa l’homme en le regardant par en bas, à la manière d’un taureau, et lui dit : ‘Que dirais-tu si je versais pour quelqu’un une libation de cette potion ? Est-ce permis ou non ?’

L’autre répliqua : ‘Nous n’en broyons que ce nous évaluons comme la juste quantité à boire.’ »

[voir Platon Phédon 117a-b]

Les Athéniens s’y connaissent en matière de mise à mort : ils savent doser la ciguë de manière à ce qu’elle tue en douceur. Socrate voudrait cependant faire une libation, c’est-à-dire verser à terre quelques gouttes du poison, ce que le préposé refuse car le dosage a été calculé très précisément. Mais à qui diable Socrate veut-il offrir cette libation ? Sans doute à la divinité qui a eu la bonté de le délivrer de la vie. Le poison, pharmakon en grec, est aussi un remède, et pour Socrate, la pire maladie, c’est la vie. Ceci dit, on appréciera toute l’ironie de Socrate, qui ne perd pas une occasion pour provoquer son entourage, y compris le préposé chargé de lui livrer le poison mortel.

Fort bien : mais tout le monde ne s’appelle pas Socrate, et la perspective de mourir empoisonné n’est pas forcément perçue comme une délivrance par le commun des mortels. Or chercher à tuer « proprement », c’est un peu éluder le problème en se concentrant sur les détails de la procédure. Derrière le cas récent qui s’est produit dans l’Arizona, on retrouve une question plus fondamentale : même dans des cas avérés où une personne a commis un crime atroce, les hommes ont-ils le droit de le mettre à mort ? Manger un autre être humain nous paraît interdit car ce serait nier notre propre humanité ; alors, tuer un autre être humain ? En offrant aux condamnés la possibilité de fournir leur propre poison, les autorités de l’Arizona évitent de faire face à leur responsabilité dans la mise à mort de leurs prisonniers.