Censuré

Comment faire pour dire la vérité quand la censure veille ? Haut et fort, ne pas dire les choses.

Quand un journal satirique (Vigousse, pour ne pas le nommer) s’en prend à la gestion d’une petite ville suisse (Versoix, pour ne pas la nommer), cela peut faire des étincelles. Au point que le journal s’est vu intenter un procès par un représentant des autorités de Versoix, lequel a exigé que Vigousse cesse de ternir la réputation de la paisible localité.

Réponse du berger à la bergère : Vigousse a répliqué en publiant un numéro en bonne partie consacré à Versoix, rédigé en termes tellement dithyrambiques que le lecteur ne s’y trompera pas, ces éloges sont encore plus caustiques que la critique initiale.

En ces temps de censure des médias, de fake news et d’intimidation, on retiendra une leçon de l’échange de missiles entre Vigousse et Versoix : il est parfois possible de répondre à la censure en clamant haut et fort ce que l’on ne va pas dire. Le poète Pindare l’avait bien compris : pour évoquer l’histoire de Pélops, servi en ragoût aux dieux par son père Tantale, il a rappelé ce qu’il s’interdirait de dire.

Souvenez-vous : Tantale, qui vit en Asie Mineure, a un carnet d’adresses bien fourni, au point qu’il invite régulièrement les dieux à déjeuner. Or ses relations lui montent à la tête. Voici qu’il décide de tester la prétendue omniscience des dieux, en découpant son fils Pélops en morceaux. Les dieux détecteront-ils le ragoût humain, ou croiront-ils à une vulgaire cassolette d’agneau ? Tantale apprendra à ses dépens que les dieux ne sont pas aussi stupides qu’il le croit : à l’exception de Déméter (elle n’était pas dans son assiette ce jour-là et a mangé une épaule de Pélops…), ils ont tous compris ce qu’on leur servait. Puni, Tantale finira parmi les grands suppliciés de l’Hadès (il y est encore aujourd’hui) ; quant à Pélops, les dieux recolleront ses morceaux, sauf l’épaule dévorée par Déméter. Le brave garçon recevra une prothèse en ivoire, ce qui constitue certainement le début de la chirurgie reconstructive.

Pour en revenir à Pindare, comment oserait-il raconter une histoire si horrible ? C’est simple : en ne la racontant pas.

La grâce (du récit), qui accomplit tout ce qui est doux pour les mortels, en leur apportant l’honneur, a souvent rendu crédible une histoire incroyable. Le passage du temps en est le témoin le plus habile. Il ne convient à l’homme que de raconter de belles choses à propos des dieux ; car il s’exposerait à de graves reproches.

Fils de Tantale, pour parler de toi, je m’exprimerai différemment de mes prédécesseurs, racontant le moment où ton père a invité les dieux à partager un banquet parfaitement bien réglé, près de l’aimable Mont Sipyle. Or ce jour-là (Poséidon), le maître du trident, t’avait enlevé, vaincu par le désir. Ses chevaux tirant son char d’or, il t’avait transporté au ciel, dans la demeure de Zeus que l’on honore loin à la ronde, là où plus tard Ganymède aussi fut emmené pour servir Zeus.

Tu avais disparu, et le gens partis à ta recherche étaient incapables de te ramener à ta mère. C’est alors qu’un voisin envieux fit courir des fake news : dans l’eau qui bouillonnait sur la flamme, on t’avait découpé en morceaux, membre par membre ; sur les tables, au dernier service, on s’était partagé tes chairs pour les manger !

Mai moi, il m’est impossible de raconter qu’un dieu serait cannibale. Loin de moi cette idée ! Les mauvaises langues finissent par le payer.

[Pindare, Olympique 1.36-53]

Magnifique leçon de communication du poète : il n’a pas noirci la réputation des dieux, puisqu’il a simplement dit qu’il se refusait à propager la rumeur. Comme mégaphone, on ferait difficilement mieux. Et puisque le développement durable est désormais à l’heure du jour, on retiendra que le message de Pindare a tenu pendant deux millénaires et demi, un beau score.

Ptolémée l’Adultère

Une nouvelle source de renseignements sur Aristote, cela n’arrive pas tous les jours. Un manuscrit arabe nous livre de précieuses information sur le philosophe.

  • Chériiiiie, je m’ennuie !
  • Vraiment, mon chou ? Toi qui as une existence si riche et trépidante, tu ne sais pas que faire ?
  • J’en ai assez : entre le fou qui mène une guerre que l’on n’a pas le droit de nommer, l’autre fou que ses concitoyens ont élu pour éviter la folle, et les ruptures de stock de ma bière préférée, je suis désespéré. En plus, la saison du hockey touche à sa fin. Allez, distrais-moi, parle-moi d’autre chose !
  • Tiens ! Je ne savais pas que notre contrat de mariage comportait une clause de distraction pour les maris désœuvrés…
  • Pitié ! Je suis même prêt à affronter un de tes vieux bouquins grecs à moitié moisis.
  • Voilà un argument qui convaincrait la femme la plus réticente. En fait, j’ai mieux : un livre flambant neuf, que je viens d’acquérir. As-tu déjà entendu parler de Ptolémée l’Adultère ?
  • Humpf ! Et toi, tu sais qui est Otso Rantakari ?
  • Très drôle. Bon, Ptolémeé l’Adultère, c’est une traduction de l’arabe : on l’appelle aussi Ptolémée al-gharīb. Le livre dont je te parle a d’abord été écrit en grec, puis il a été traduit en syriaque, et enfin en arabe. On ne possède que la version arabe, dans deux versions : la première, conservée à Istanbul, est quasiment inutilisable ; mais une seconde version, retrouvée à Qom, en Iran, a permis de mettre de l’ordre dans un texte absolument fascinant.
  • Par la barbe d’Aristote ! Je suis déjà perdu… Allez, je sacrifie ma dernière cannette pour accompagner ta conférence. Le canapé me tend les bras, tu peux continuer.
  • J’essaie une approche plus simple : le plus souvent, les spécialistes de la philosophie grecque ne savent pas l’arabe. Or il y a un savant installé à Paris – il s’appelle Marwan Rashed – qui en connaît un bout sur les philosophes grecs, et en plus il sait l’arabe. C’est lui qui a repéré un manuscrit arabe qu’on avait un peu oublié dans une bibliothèque en Iran.
  • Eux aussi, ils ont des vieux livres moisis ?
  • Si tu veux. Mais dans ce cas précis, ce manuscrit nous a livré des informations d’une teneur exceptionnelle : sous la forme d’une lettre envoyée à un certain Gallus, l’auteur nous a conservé une vie d’Aristote, le testament du philosophe, ainsi qu’une longue liste de ses œuvres.
  • On ne savait pas ce qu’Aristote a écrit ? Bizarre : il me semble que ce brave homme prend pas mal de place sur les rayons de notre chambre à coucher…
  • Tu as raison, nous possédons un grand nombre de traités d’Aristote ; mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg. La liste nous fait découvrir des titres d’œuvres qui ne nous sont pas parvenues. Tiens, par exemple : savais-tu qu’il a écrit un traité sur le Nil, ou un autre sur la vie et la mort ?
  • Pour être franc, ma liste de lectures s’est arrêtée à Petzi au Pôle Nord, Tintin au Tibet et Astérix gladiateur.
  • C’est dommage, car tu pourrais aussi t’intéresser au testament d’Aristote.
  • Mais comment vas-tu faire pour me le lire, puisqu’il est écrit en arabe ? Tu viens d’apprendre l’arabe ce matin, en prenant ta douche ?
  • Mais non, gros nigaud : il y a une traduction française. Donc, une fois n’est pas coutume, oublions le grec et concentrons-nous sur la version française. J’espère que Marwan Rashed me pardonnera de lui piquer sa traduction. Au moins, ça lui fera un peu de publicité. Allez, écoute ce petit extrait, où Aristote, dans son testament, prévoit les choses pour sa fille.

Quand ma fille sera nubile, que Nicanor en dispose. S’il se produisait qu’elle en vienne à mourir avant de se marier ou après son mariage sans qu’elle n’ait d’enfant, ce qui la regarde revient à Nicanor, ainsi que ce qui regarde mon fils Nicomaque, et le testament que je lui adresse est qu’il agisse en cela comme cela serait souhaitable et convenable d’un père ou d’un frère.

  • C’est un peu difficile à comprendre…
  • Bien sûr, le texte grec est passé par la double moulinette du syriaque et de l’arabe. Mais tu auras remarqué que le grand philosophe Aristote, maître d’une école, s’occupe ici des affaires de sa famille. Ce qui paraît encore plus intéressant, c’est la manière dont il règle les choses pour une fidèle servante, Herpyllis.

Que les exécuteurs (testamentaires) et Nicanor respectent ma parole envers Herpyllis, car elle mérite cela de moi, pour ce que j’ai pu constater de sa prévenance à mon égard, de la façon dont elle m’a servi, pour ses efforts eu égard à ce qui m’agréait, et qu’ils veillent à ce qu’elle ait tout ce dont elle a besoin. Si elle souhaite se marier, qu’elle ne soit confiée qu’à un homme de bien. (…) Si elle souhaite séjourner à Chalcis, qu’elle ait pour logement, dans ma maison, la maison d’hôte du côté du jardin. Mais si elle souhaite avoir son logement en ville à Stagire, qu’elle loge dans la maison de mes pères.

  • Un chic type, cet Aristote ! Mais enfin, tu causes, tu causes, et je n’ai pas que ça à faire que de t’écouter : il va y avoir le téléjournal, je veux savoir ce qui se passe du côté du fou qui fait la guerre, et je dois m’assurer que le fou nouvellement élu ne va pas faire de bêtises. Ah ! c’est qu’on ne s’ennuie jamais quand on s’occupe des affaires du monde !

Un poisson d’avril qui n’en est pas un : la jalousie maladive des cossyphes

Le cossyphe est un poisson jaloux : il collectionne les épouses et ne supporte pas les intrus, pour son plus grand malheur

Le poisson d’avril 2022 est un vrai poisson : le cossyphe, un poisson jaloux. C’est du moins ce qu’affirme l’auteur d’un Traité sur la pêche (Halieutika), auquel la tradition a donné le nom d’Oppien. Poète épique de l’époque impériale (au pifomètre, disons IIe ou IIIe siècle de l’ère chrétienne), il nous a laissé une longue description de divers poissons aux caractéristiques pour le moins surprenantes.

Pour un 1er avril, nous ne retiendrons que le cossyphe, adepte de la polygamie. Comme il est très jaloux, surveiller toutes ces femelles lui coûte une énergie considérable, et il finit par se faire avoir par un pêcheur. Mais voyons plutôt comment Oppien lui-même, dans une formulation assez baroque, nous présente cet étrange poisson.

Pour les soupçonneux, sceptiques, allergiques aux fake news et autres adeptes de Saint Thomas, je précise que ce texte est rigoureusement authentique ; je n’ai rien inventé.

Parmi tous les poissons, le cossyphe est celui qui souffre le plus d’un amour douloureux : son cœur brûle en effet pour les kichles et bouillonne, piqué par l’aiguillon de la jalousie, divinité accablante. Le cossyphe ne se contente pas d’un seul lit, d’une seule femelle, d’une seule chambre nuptiale : il a de nombreuses partenaires, de nombreux repaires séparés où se nichent les gîtes de ses compagnes.

C’est là que les kichles habitent, passant toute la journée dans un recoin obscur, semblables à de jeunes mariées que personne ne saurait voir sortir de la demeure conjugale car la pudeur de l’hymen brûle en elles. De même les kichles, cachées dans leurs appartements, se languissent chacune de son côté, quel que soit le mari auquel elles sont soumises.

Quant au cossyphe, installé sur un rocher, il ne les perd jamais de vue : il monte la garde en permanence sur ses lits, ne se tourne jamais ailleurs, et toute la journée il fait des allers et venues, jetant un coup d’œil à l’une, puis à l’autre de ses chambres nuptiales. Il ne songe pas à se nourrir ou à accomplir une autre tâche : il se dépense dans une vilaine jalousie pour ses épouses, dans les tourments d’une garde perpétuelle. C’est la nuit, toutefois, qu’il s’occupe de manger et interrompt pour un court instant sa surveillance éternelle.

[Oppien, Traité sur la pêche 4.172-191]

Vilain jaaaloouuuux… Sans se douter qu’il aura de lointains successeurs dans ces mâles qui surveillent leur compagne sur leur téléphone mobile, le cossyphe ne supporte manifestement pas que ses multiples épouses mettent le nez dehors. Or non seulement il est possessif, mais en plus il se fait un sang d’encre au moment de la reproduction. Une vraie mère poule, ce cossyphe.

Cependant, lorsque les kichles sont dans les souffrances de la ponte, alors le cossyphe s’agite de manière incontrôlable sous l’effet de l’anxiété. Il va de l’une à l’autre, comme s’il se faisait beaucoup de souci pour leur travail. De même qu’une mère inquiète porte un poids dans son âme, frissonnant pour la douleur aiguë de sa fille unique qui accouche pour la première fois (car c’est là un grand sujet de crainte pour les femmes) ; la vague des douleur d’Ilithye la submerge autant que sa fille et elle virevolte partout, de pièce en pièce, priant, désemparée, le cœur en suspens, jusqu’à ce quelle entende de l’intérieur le cri annonçant la délivrance ; c’est ainsi que le cossyphe, tremblant pour ses épouses, se consume en son cœur.

[Oppien, Traité sur la pêche 4.191-202]

Bon, il ne s’agit que d’une histoire de poissons, me dira-t-on. Détrompez-vous : Oppien nous rappelle que la jalousie frappe aussi les hommes, du moins dans des contrées éloignées.

Je me suis laissé dire qu’une telle coutume a cours chez les Assyriens, habitants de citadelles situées au-delà du Tigre, et chez les habitants de la Bactriane, un peuple d’archers : ils partagent le lit nuptial avec plusieurs femmes, séparément, et elles passent la nuit avec l’homme à tour de rôle. L’aiguillon douloureux de la jalousie les accompagne, elles se consument d’envie et elles se font constamment une guerre accablante.

En fait, aucun mal n’affecte les hommes autant que la jalousie, qui leur réserve de nombreux pleurs, de nombreux gémissements ; car la jalousie est compagne de la rage effrénée, à laquelle elle s’associe avec plaisir, pour transporter les être vers un lourd égarement, et finalement la mort. C’est ainsi que la jalousie mène le malheureux cossyphe à sa perte ; il ne retire que des peines de ses mariages multiples.

[Oppien, Traité sur la pêche 4.203-217]

Aïe, ça se gâte : la jalousie de notre cossyphe va lui coûter cher !

En effet, lorsqu’un pêcheur l’aperçoit en train de tourniquer sur son rocher, en peine pour ses épouses, sur un solide hameçon il accroche une crevette vivante, et au-dessus il fixe un bloc de plomb. Puis il s’approche subrepticement des rochers et laisse descendre son piège lesté, en le faisant tournoyer près des chambres nuptiales. Le cossyphe l’aperçoit et s’élance aussitôt, tout excité, croyant que la crevette est en train de se diriger à l’intérieur de ses demeures pour semer la ruine parmi ses épouses dans leurs lits. En se précipitant, il croit venger d’un coup de mâchoire l’attaque de la crevette, sans remarquer qu’il ouvre grande sa gueule à son propre trépas.

Or le pêcheur à l’affut tire aussitôt d’un coup sec et le transperce de ses pointes d’airain. Il le hisse, désemparé et finalement asphyxié, et il lui tient à peu près ce langage : « Maintenant, oui maintenant monte la garde à surveiller tes épouses, malheureux ! Reste donc dans tes chambres nuptiales à jouir de tes jeunes conjointes ! Car tu ne t’es pas satisfait d’un amour unique, d’un seul lit, mais tu t’es fait gloire de posséder tant de couches à toi seul. Mais viens donc, tes noces sont prêtes, jeune marié : voici la flamme d’un feu préparé sur la terre ferme, couronné de clarté. »

Tel est à peu près le discours insultant que le pêcheur tient au cossyphe, mais ce dernier n’entend plus rien. Quant aux kichles, lors leur maître et gardien meurt, elles sortent de leurs chambres et se mettent à errer, partageant le sort de leur époux.

[Oppien, Traité sur la pêche 4.218-241]

Quel gâchis : le cossyphe est victime de sa jalousie, mais sa mort provoque des morts collatérales : ses épouses, vraisemblablement atteintes du syndrome de Stockholm, ne supportent pas de voir leur époux possessif finir dans une poêle. Toute ressemblance avec une autre espèce animale est évidemment fortuite.

Une armée s’ensable

Le sable s’abat sur l’Europe, tandis qu’une armée s’ensable. Aucun lien entre les deux, bien sûr…

  • Chériiie ! Regarde par la fenêtre, il y a une drôle de lumière. C’est comme si la ville était passée par un filtre sépia.
  • Ne t’inquiète pas, mon chou : c’est du sable venu du Sahara. Il y a une tempête à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous.
  • Du sable ? J’espère qu’il ne va pas rayer la carrosserie de notre nouveau SUV 4×4 électrique !
  • Mais non, mon chou… Là, je te retrouve, c’est par ton sens des priorités que tu m’as immédiatement séduite. Moi, tu vois, je me mets à imaginer qu’une armée étrangère, qui m’est particulièrement antipathique en ce moment, puisse disparaître dans une tempête de sable.
  • Tu crois que ce serait possible ?
  • Bien sûr : Cambyse, un roi de Perse à moitié dingue, a perdu une armée ainsi.
  • Par les deux sandales de Jason, c’est extraordinaire ! Mais tu blagues ; je te parie un Ragusa qu’il n’y a rien de tel dans tes vieux textes moisis.
  • Et pourtant, si : si tu veux bien me rendre mon Hérodote que tu m’as piqué pour stabiliser ton étagère à bières, je vais te faire une petite lecture.
  • Rhhôôôô… Maintenant, alors qu’il y a la descente de ski ?
  • Elle attendra, ta descente. Allez, cale-toi bien dans ton fauteuil, ça commence.

Les soldats (que Cambyse avait) envoyés pour combattre contre les Ammoniens partirent de Thèbes accompagnés de guides. Il ne fait aucun doute qu’ils atteignirent la ville d’Oasis, habitée par des Samiens dont on dit qu’ils sont de la tribu d’Aischrion. Depuis Thèbes, ils se trouvent à sept jours de marche à travers le sable ; en grec, on appelle cet endroit les Îles des Bienheureux.

[Hérodote 3.26.1]

  • Mais alors, elle n’a pas disparu, ton armée de Cambyse ! Tu es en train de m’enfumer, c’est sûr.
  • Calme-toi, mon chou, ça va barder.

On raconte que l’armée parvint jusqu’à cet endroit ; mais à partir de là, plus personne ne saurait rien dire sur leur sort, à part les Ammoniens eux-mêmes et ceux qui les ont interrogés : car l’armée n’est pas arrivée chez les Ammoniens, et elle n’est pas retournée. Voici en outre ce que les Ammoniens eux-mêmes rapportent : (l’armée de Cambyse) était partie d’Oasis dans leur direction à travers les sables ; ils se trouvaient tout au plus à la moitié du trajet entre eux et Oasis quand, tandis qu’ils déjeunaient, un violent vent du sud se mit soudain à souffler. Il apportait du sable qui les ensevelit ; c’est ainsi qu’ils disparurent.

[Hérodote 3.26.2-3]

  • Voilà qui m’a donné soif ! Vite, chérie, j’en décapsule une, en faisant attention à ne pas renverser l’étagère, maintenant que tu as retiré Hérodote qui servait de cale. À propos, ton Cambyse, il a été pris dans la tempête de sable ?
  • Non, il s’était contenté d’envoyer un détachement dans le désert ; mais il s’est rendu très impopulaire en Égypte en tuant le dieu Apis, un taureau que les habitants considéraient comme sacré, en le frappant à la cuisse d’un coup d’épée. Plus tard, il est mort dans d’atroces souffrances.
  • Vraiment ? Vas-y, raconte !
  • Voilà : Cambyse saute sur son cheval et il fait une fausse manœuvre.

Tandis qu’il enfourchait son cheval, la virole de la gaine de son épée se détacha ; la lame, mise à nu, lui fit une blessure à la cuisse. Il fut atteint au même endroit où, précédemment, il avait frappé le dieu des Égyptiens, Apis.

[Hérodote 3.64.3]

  • Mais c’est très dangereux ! J’espère qu’il avait un bon désinfectant.
  • Rien de tout cela ; écoute seulement.

Après cela, l’os se caria et sa cuisse fut rapidement prise par la gangrène, emportant Cambyse, fils de Cyrus, au terme d’un règne de sept ans et cinq mois au total. Il mourut sans enfants, ni garçon ni fille.

[Hérodote 3.66.2]

  • Donc, si je comprends bien, tu me racontes l’histoire d’un chef d’empire dont l’armée se perd dans les sables, qui commet des actes révoltants, et qui finit par se punir tout seul. Pourquoi tu me racontes tout cela ?
  • Pour rien, mon chou. Tiens, si tu enclenchais la radio pour écouter les nouvelles ?

Ukraine : un goût de déjà-vu

La manière dont s’est développé le conflit entre la Russie et l’Ukraine rappelle étrangement les prémices de la Guerre du Péloponnèse.

On s’y attendait, mais cette fois-ci nous y sommes : Vladimir Poutine a lancé l’armée russe contre l’Ukraine, à la fois pour soutenir les poches autonomistes et pour imposer à Kiev un gouvernement plus facile à contrôler. Au cours des semaines écoulées, on pouvait aussi percevoir l’inquiétude des Russes face à extension de l’OTAN vers une région qu’ils considèrent comme leur arrière-cour. Prétexte ? Crainte réelle ? Les historiens nous le diront dans cent ans.

Comment ne pas reconnaître une dynamique familière ? Dans le dernier tiers du Ve siècle av. J.-C., la montée en puissance d’Athènes inquiète Sparte. D’escarmouches en petits prétextes, les deux blocs se provoquent, se piquent, s’agacent, jusqu’à ce que le conflit armé devienne inévitable. L’historien Thucydide, qui explique comment les habitants d’Athènes et du Péloponnèse en sont venus à se faire la guerre, pose un regard acéré sur les causes du conflit.

Les Athéniens et les Péloponnésiens commencèrent la guerre en rompant la trêve de trente ans qu’ils avaient conclue après la prise de l’Eubée. La raison de cette rupture, j’en ai décrit les causes, et j’ai exposé les motifs du différend, afin que personne ne vienne jamais demander quelle a été l’origine d’une guerre si grave parmi les Grecs. Car la cause la plus véridique, qui est aussi celle qui a le moins été exprimée, je crois que ce fut la montée en puissance des Athéniens : ils ont fait peur aux Lacédémoniens et les ont contraints à entrer en guerre. Quant aux causes alléguées de part et d’autre, à partir desquelles ils ont rompu la trêve pour finalement entrer en guerre, les voici.

[Thucydide 1.23]

L’historien athénien raconte alors de manière détaillée les événements qui, insensiblement, poussent les deux blocs à s’affronter sur mer et sur terre. La tension monte, monte encore, jusqu’au moment où – d’après Thucydide – les Lacédémoniens ne peuvent plus fermer les yeux : face à des Athéniens qui grignotent du terrain, ils doivent taper du poing sur la table.

Pendant cette période, les Athéniens renforcèrent leur commandement et parvinrent à une puissance militaire considérable. Les Lacédémoniens, eux, s’en rendirent compte mais n’opposèrent qu’une faible résistance. Le plus souvent, ils restèrent tranquilles. Déjà auparavant, ils n’étaient pas prompts à s’engager dans des conflits armés, sauf si on les y contraignait ; par ailleurs, ils étaient en quelque sorte embarrassés par des guerres internes. Cela dura jusqu’au moment où l’accroissement de la puissance athénienne fut devenu évident, et où les Athéniens touchèrent aux alliés des Lacédémoniens. Arrivés à ce point, ces derniers considérèrent que la situation n’était plus tolérable : ils furent d’avis de réagir avec toute la détermination nécessaire ; dans la mesure de leurs moyens, ils devaient abattre la force des Athéniens en entreprenant cette guerre.

[Thucydide 1.118]

Peut-être faudrait-il que Russes et Ukrainiens, Américains et Européens, se rappellent que la Guerre du Péloponnèse a duré une génération entière, qu’elle a causé des milliers de morts ainsi que des destructions de cités, et qu’elle s’est soldée par l’effondrement d’Athènes.

4000 semaines

4000 semaines, c’est la durée approximative d’une vie humaine.

  • Chériiiiie, la semaine a passé tellement vite !
  • Ce n’est pas grave, mon chou, il t’en reste 3999.
  • Comme cela, 3999 ?
  • Oui, une vie humaine dure environ 4000 semaines, un peu moins si l’on reste comme toi avachi sur le canapé.
  • 4000 semaines ? Bigre, c’est court… Et dire que la semaine passée je n’ai regardé que douze matchs de hockey et seize descentes à ski. Mais au fait, qui t’a parlé de ces 4000 semaines ?
  • J’ai trouvé cela dans un livre qui vient de paraître. En gros, l’auteur recommande d’arrêter de courir après le temps parce que, de toute manière, nous avons perdu d’avance.
  • Aaaaah, voilà une pensée nouvelle ! Je parie que tes Grecs n’y avaient jamais songé.
  • En fait, si : d’après Hérodote, l’Athénien Solon aurait fait un calcul similaire, mais en jours, pas en semaines.
  • Nom d’un hécatonchire, ils pensent à tout, tes Grecs. Dépêche-toi de me lire Hérodote, le slalom géant va commencer d’une minute à l’autre et j’ai des priorités dans la vie, moi.
  • Allez, un petit effort : écoute ce que Solon raconte à Crésus, roi de Lydie.

Sur la durée, il est possible d’assister à de nombreux événements indésirables, et d’en subir de nombreux aussi. J’établis en effet la limite de la vie humaine à septante ans.

  • Stop ! C’est quoi, cette histoire ? Il dit ‘septante’, Solon, pas ‘soixante-dix’ ?
  • Peut-être a-t-il fait un séjour d’études en Suisse ? Mais si tu m’interromps, tu vas manquer le slalom.

Ces septante ans représentent vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les jours intercalaires. Plus précisément, si l’on veut rallonger d’un mois tous les deux ans, pour que les saisons soient correctement alignées, cela fait, en plus des septante ans, trente-cinq mois intercalaires, soit mille cinquante jours. Le total des septante ans fait donc vingt-six mille deux-cent-cinquante jours, et aucun d’entre eux n’apporte la même chose qu’un autre. Ainsi donc, Crésus, tout homme n’est que le fruit de ce qui lui advient.

[Hérodote 1.32.2-4]

  • Ah ! Je préfère compter en jours qu’en semaines, cela me donne l’impression qu’il y en a plus.
  • Mais dans le fond, la brièveté de la vie humaine ne t’importe pas vraiment ?
  • Bien sûr que si, mais tu m’embrouilles avec tes chiffres compliqués.
  • Si tu veux quelque chose de plus simple, il faut que je te lise un autre passage d’Hérodote. Il s’agit cette fois-ci de Xerxès, le roi de Perse, qui a lancé une immense expédition militaire pour attaquer la Grèce. Pour passer de son territoire vers la Grèce, il doit franchir l’Hellespont, le détroit des Dardanelles si tu préfères. Il est donc sur le rivage, dans une ville qui s’appelle Abydos.

Arrivé au milieu d’Abydos, Xerxès voulut contempler son armée dans toute son étendue. On avait installé sur une colline, exprès pour lui, un siège de pierre blanche, construit par les Abydéniens sur un ordre que le roi avait donné plus tôt.

C’est là qu’il était ainsi assis. Portant son regard sur le rivage [de l’Hellespont], il contemplait à la fois l’armée de terre et la flotte ; et tandis qu’il les regardait, il désira que les navires fissent une course. On l’organisa et ce furent les Phéniciens de Sidon qui l’emportèrent. Xerxès fut content aussi bien de la course que de l’armée.

  • Dis, mon chou, tu m’écoutes ?
  • Hein ? Ah oui, bien sûr. Xerxès est content de la course, un peu comme moi après le slalom géant.
  • Tiens bon, nous arrivons au passage le plus intéressant.

Lorsqu’il vit tout l’Hellespont couvert par les navires, et toutes les rives et les plaines des Abydéniens remplies d’hommes, alors Xerxès se considéra comme heureux ; mais après cela il fondit en larmes.

Son oncle Artabane s’en aperçut. C’était lui qui, initialement, avait pris la liberté de conseiller à Xerxès de ne pas lancer d’expédition militaire contre la Grèce. Cet homme donc, constatant que Xerxès s’était mis à pleurer, lui demanda : « Ô roi, quelle différence entre ton comportement de maintenant et de quelques instants auparavant ! Tu te considérais comme heureux, et maintenant tu pleures…  »

Xerxès lui dit : « J’ai été pris de compassion lorsque j’ai calculé combien toute vie humaine était brève : il y a tous ces gens, si nombreux, et dans cent ans pas un seul d’entre eux ne sera encore vivant ! »

[Hérodote 7.44-46]

  • Tu vois, mon chou, la vie est brève et il faut arrêter de courir après le temps. De toute manière, nous ne serons pas là pour très longtemps. Dis, mon chou, tu m’écoutes ?
  • Rhhhhhhooooonnnnn…

Tellement effrayant qu’on n’en ferait pas un masque…

Un démagogue tellement terrifant que les fabricants de masques ne voudraient pas reproduire ses traits ? Attention, un train peut en cacher un autre : derrière la rigolade, il y a la censure.

La comédie dans l’Athènes classique, c’est comme la caricature aujourd’hui : elle permet de rire des puissants. Chaque année, le peuple athénien était invité à assister à la représentation de pièces – sélectionnées par un magistrat – dans lesquelles on n’épargnait rien aux gens les plus en vue dans la cité : on pointait du doigt leurs excès, on dénonçait les abus qu’ils avaient commis, et l’on rigolait, parfois assez grossièrement, de leurs nombreux travers.

C’est ce qui est arrivé à Cléon, un démagogue athénien. L’affaire avait pourtant bien commencé pour celui qu’on pourrait aisément qualifier de « grande gueule » : en 425, alors que les Athéniens sont en guerre contre une coalition de cités du Péloponnése, Cléon s’insurge publiquement contre l’inaction des généraux, occupés à assiéger un contingent spartiate sur l’îlot de Sphactérie. Il faut sortir les mains des poches et prendre d’assaut l’îlot, clame Cléon. « Chiche ? » lui répond alors Nicias, l’un des généraux responsables des opérations. Il propose à Cléon de prendre un détachement et de mener les opérations militaires, s’il croit que tout est si facile.

Cléon, pris au piège de ses propres déclarations, n’a pas d’autre choix que de s’exécuter. Or contre toute attente il parvient à réaliser le coup de main qu’il réclamait ! Les Spartiates de Sphactérie sont faits prisonniers et Cléon retourne à Athènes avec la gueule encore plus grande qu’auparavant. Désormais, plus personne n’osera lui résister, puisqu’il a cloué le bec aux meilleurs généraux d’Athènes.

Personne, vraiment ? C’est sans compter sur l’impertinence d’un jeune homme dans la vingtaine, le comique Aristophane. Une année après les événements de Sphactérie, il propose à la sélection officielle une pièce intitulée Les Cavaliers, dans laquelle il s’en prend vertement au démagogue Cléon. Il imagine qu’un groupe de citoyens pourvus d’un sens des responsabilités aiguisé (les cavaliers !) tente de susciter une opposition à Cléon, par le truchement d’un … marchand de saucisses.

Un serviteur cherche donc à décider le brave charcutier à résister à Cléon, mais notre sauveur improvisé hésite :

  • Et qui m’assistera dans mon entreprise ? Car les riches ont peur de lui ; quant au pauvre peuple, il chie de trouille.
  • Mais il y a les cavaliers : mille hommes braves qui le détestent ! Ils t’aideront. Parmi les citoyens, il y a aussi les gens de bien, et parmi les spectateurs, tous ceux qui ont de la jugeotte. Et moi je t’assisterai, et aussi la divinité. Allez, n’aie pas peur : car il n’est pas tout à fait ressemblant ; sous l’effet de la crainte, pas un seul fabricant de masques n’a accepté de reproduire ses traits. En définitive, cependant, on le reconnaîtra, car les spectateurs sont intelligents.
  • Aïe aïe aïe ! Malheur, voici le Paphlagonien qui sort !

[Aristophane, Cavaliers 222-234]

Le Paphlagonien, c’est le nom de code qu’Aristophane a donné à Cléon, qu’il ne nomme pas de son vrai nom. Tiens, tiens, c’est intéressant : on dit souvent qu’à Athènes on pouvait attaquer même les citoyens les plus puissants en les nommant ouvertement, mais ici le jeune Aristophane a eu les chocottes, semble-t-il. Non seulement il s’abstient de nommer Cléon (tout le monde l’aura reconnu), mais en plus il le présente comme tellement effrayant qu’on n’oserait même pas le représenter en masque.

Vraie peur de la censure ? Probablement pas. Il y a fort à parier que le jeune Aristophane joue à la victime d’une censure qui n’existait pas. Cléon n’est certes pas nommé, et peut-être le masque de l’acteur ne reproduit-il pas les traits du démagogue, mais les allusions sont tellement directes que le spectateur athénien reconnaît immédiatement Cléon derrière le Paphlagonien. Il s’agit donc d’un jeu théâtral, par lequel le dramaturge adopte la posture d’une victime potentielle de l’homme politique, alors même que l’attaque est encadrée par le contexte spécifique d’un festival dramatique. Le simple fait qu’Aristophane n’ait apparemment pas été inquiété après la représentation des Cavaliers est un signe de la robustesse de la démocratie athénienne.

Or c’est précisément cette possibilité de brocarder même les plus puissants qui est mise en péril dans un certain nombre d’États modernes. Essayez d’arborer un masque de Xi Jinping dans les rues de Hong Kong, et vous verrez combien de temps vous tenez avant d’être embastillé. Osez critiquer Erdoğan, pour rire, et préparez-vous à un long procès suivi de quelques années de prison. Quant aux joyeux lurons qui ont publié des caricatures d’un certain Prophète, ils ont hélas fini entre quatre planches. Pour en revenir aux Cavaliers d’Aristophane, c’est précisément le paradoxe qui devrait nous frapper : pour souligner le danger que représente un démagogue de la trempe de Cléon, le dramaturge athénien feint de le craindre, mais il peut néanmoins l’égratigner sans réel danger. On aura relevé par ailleurs l’appel à l’intelligence des citoyens, utile aussi bien dans l’Athènes classique que dans le monde d’aujourd’hui.

Il nous emm…

Face aux Français réfractaires au vaccin, Emmanuel Macron brandit sa dernière arme : les emmerder.

« Je ne suis pas pour emmerder les Français. Je peste toute la journée contre l’administration quand elle les bloque. Eh bien, là, les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. »

Les propos du Président de la République française ont choqué nombre de ses concitoyens, vaccinés ou non. Mais que peut-il faire pour contraindre les récalcitrants ? Les faire fusiller ? Ressortir la guillotine, qui prend la poussière depuis un bon demi-siècle ? Tout président qu’il est, il n’a pas tous les pouvoirs et, face au refus vaccinal d’une frange de la population française, il ne peut qu’essayer d’avoir à l’usure les jusqu’au-boutistes.

Dans un pays dont la devise commence par « liberté », impossible de passer outre : il faut contourner l’obstacle, comme on l’a toujours fait dans des cas similaires. Au Ve s. av. J.-C., aussi bien les Athéniens que les Spartiates ont été confrontés à des problèmes de ce genre, comme le rapporte l’historien Thucydide.

Commençons par les Athéniens. Un dénommé Cylon, riche Athénien d’une famille auréolée de prestige, se met en tête d’instaurer la tyrannie dans sa cité. Il tente de s’emparer de l’Acropole, mais l’opération échoue.

Quand les Athéniens se rendirent compte de ce qui se passait, ils accoururent en masse depuis la campagne pour les attaquer et ils s’installèrent en vue de faire le siège de l’Acropole. Mais le temps passa et les Athéniens se lassèrent de ce siège. La plupart d’entre eux s’en allèrent. Ils confièrent alors la surveillance aux neuf archontes et leur accordèrent les pleins pouvoirs pour agir au mieux. (À cette époque, les neuf archontes réglaient la plupart des affaires courantes de la cité.)

Cylon et ses compagnons, assiégés, étaient en mauvaise posture car la nourriture et l’eau commençaient à manquer. Cylon lui-même parvint à s’enfuir avec son frère. Les autres, cependant, étaient pressés par la faim ; tandis que certains déjà mouraient, ces gens s’assirent en suppliants sur l’autel, sur l’Acropole.

Thucydide 1.126.7-10

Embêtant pour les magistrats : les suppliants bénéficient de la protection divine, il est hors de question d’aller les déloger par la force. De plus, si les assiégés commencent à mourir dans le sanctuaire, cela va faire désordre. Il faut donc contourner l’obstacle.

Les Athéniens chargés de la surveillance les firent lever lorsqu’ils virent qu’ils mouraient dans le sanctuaire. Ils les firent sortir en leur promettant de ne leur faire aucun mal et … les massacrèrent.

Thucydide 1.126.11

Elle est forte, celle-là : les Athéniens veulent avant tout éviter que les conjurés ne meurent à l’intérieur du sanctuaire car cela provoquerait une souillure. C’est donc sur la foi d’un mensonge qu’ils parviennent à les déloger. En théorie, tout est régulier puisque le massacre a eu lieu hors du sanctuaire d’Athéna.

Les Spartiates sont eux aussi confrontés à un problème analogue avec leur général Pausanias. Celui-ci, héros de guerre, vainqueur des Perses à la bataille de Platées en 479 av. J.-C., s’est paradoxalement laissé corrompre peu à peu par ces mêmes Perses. Les éphores de Sparte, de hauts magistrats, cherchent à réunir des preuves pour le confondre. Lorsqu’ils disposent finalement d’un témoignage accablant contre Pausanias, ils viennent l’arrêter.

On raconte que, au moment où il allait être arrêté dans la rue, au visage d’un des éphores qui s’approchaient, il comprit leur dessein. D’ailleurs, un autre, par bienveillance, lui fit un discret signe de tête pour l’avertir. Pausanias s’enfuit alors en courant et alla se réfugier dans le sanctuaire d’Athéna à la Demeure d’Airain, dont l’enceinte était toute proche.

Il pénétra dans la cellule du temple, qui était assez exiguë, pour éviter de souffrir des intempéries, et là il se tint tranquille. Mais les éphores, qui s’étaient d’abord fait distancer à la course, firent ensuite enlever le toit de la cellule. Ils guignèrent par les portes et constatèrent qu’il était bien là ; alors, ils le gardèrent à l’intérieur en murant les issues. Ils l’assiégèrent et le réduisirent par la faim.

Thucydide 1.134.1-2

La manœuvre des Spartiates ressemble un peu à celle des Athéniens : les éphores ne peuvent en effet pas déloger Pausanias, qui a trouvé asile dans un sanctuaire d’Athéna. En dignes prédécesseurs d’Emmanuel Macron, ils font tout pour l’emm… L’épisode athénien devrait toutefois nous inciter à la prudence : il faut en effet à tout prix éviter d’aller trop loin en laissant Pausanias mourir dans le sanctuaire, sinon cela provoquera une souillure.

Ainsi coincé dans le bâtiment, Pausanias était sur le point de rendre l’âme. Les éphores s’en aperçurent et le portèrent hors du sanctuaire encore en vie ; mais à peine sorti, il mourut aussitôt.

Thucydide 1.134.3

Bien joué : les Spartiates ont emm… Pausanias juste assez pour qu’il ne puisse plus résister lorsqu’ils le sortent de la cellule. S’il s’était débattu, cela aurait constitué un sacrilège à l’égard de la déesse.

La technique de l’emm…ment maximal semble donc fonctionner pour venir à bout des récalcitrants qui se réfugient derrière un principe sacré : en Grèce classique, ne me touche pas si je me réfugie dans un temple ; en France aujourd’hui, ne touche pas à ma liberté. Emmanuel Macron devrait toutefois réfléchir aux conséquences de son approche un peu directe : car les responsables du massacre athénien ont été condamnés par leurs concitoyens ; quant aux Spartiates, l’oracle de Delphes leur a enjoint de réhabiliter Pausanias.

Dur métier que celui de Président de la République : cher Emmanuel, tu n’en as pas fini avec les emm…ments.

C’est la 200e fois que je vous casse les pieds avec des textes grecs

Depuis 2015, ce blog a accueilli 200 notices. Tentative de bilan.

Vous avez remarqué ? Au début du mois de décembre paraissait la 200e notice du blog Pour l’amour du grec. 200 occasions de partager avec vous des passages tirés de la littérature grecque, 200 fois que je vous casse les pieds (ou pire) avec un regard un peu décalé sur des textes qui ne cessent de m’étonner. Alors aujourd’hui, pas de texte grec, mais un petit arrêt sur image pour faire le point de la situation.

Personne n’est obligé de lire ce blog ; et je ne sais que peu de choses sur les lectrices et lecteurs, mis à part le fait qu’ils existent bel et bien. J’ai bien une commentatrice fiable et régulière comme une montre japonaise, mais pour le reste les retours sont maigres. Néanmoins, en cette année 2021, ce ne sont pas moins de 10’000 branchements qui ont été effectués sur le site. De manière indubitable, cela prouve que – en toute modestie – ce blog répond aux aspirations profondes d’environ 0.001 % de l’humanité.

Si l’on considère les sujets qui retiennent le plus l’attention des internautes, cela devient édifiant. En effet, sur les presque 10’000 branchements, 1358 ont été effectués par des personnes désireuses de savoir ce que j’avais à dire sur la branlette. Je suis assez fier de cette notice parce qu’elle traite de manière très sérieuse d’un sujet qui fait toujours sourire. En fait, la prétendue interdiction de la masturbation, telle qu’elle apparaît dans la Bible, est un texte intéressant pour comprendre les mentalités des sociétés antiques.

Loin derrière l’onanisme, on trouve les cabossés de la vie qui s’intéressent à l’idée de donner leur vie pour une cause : ils sont 587 à s’être branchés sur Pour l’amour du grec, peut-être dans l’espoir que je leur fournirais des billets d’avion pour participer au djihad. Désolés, mes frères et sœurs, je ne mange pas de ce pain-là.

Pas loin derrière dans le classement de 2021, on trouve 488 optimistes qui seraient trop heureux de me croire lorsque je prétends qu’on a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote. J’espère qu’ils auront au moins ri de cette farce publiée la veille d’un 1er avril.

La Bible semble attirer les internautes, et le simple fait d’affirmer que Jésus a bu de la piquette a retenu l’attention de 451 visiteurs. Contrairement au second livre de la Poétique d’Aristote, cette histoire-là est rigoureusement authentique, et elle suscite bien des interrogations : pour trouver ce blog, quelqu’un a googlé à deux reprises « jesus à t’il bu le vinaigre sur la croix ». Pas du vinaigre de cuisine, mon cher, mais de la vulgaire piquette.

Qu’en est-il de la nationalité de mes fidèles lectrices et lecteurs ? Vous ne serez pas surpris de constater que le monde francophone est bien présent : la France largement en tête (merci de vous intéresser à vos petits voisins), suivie de la Suisse et de nos amis belges. Ensuite, les États-Unis (on sait lire le français, là-bas, c’est bien), le Canada, la Chine (ça doit être Monsieur Xi Jinping qui se renseigne sur la culture européenne), puis le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Maroc. C’est le moment de vous souhaiter, à toutes et à tous, un bon passage à la nouvelle année. Si l’on en juge par 2020 et 2021, elle promet d’être captivante.

Ah, la belle Escalade !

Prendre d’assaut les murailles d’une ville avec des échelles, parfois ça marche, parfois ça ne marche pas…

  • Chériiiie, on la casse, cette marmite en chocolat ?
  • Bien sûr, mon chou, il faut bien fêter l’Escalade !

Note pour les lecteurs enthousiastes de ce blog, fans inconditionnels des dialogues d’un certain couple dysfonctionnel sans aucun rapport avec des personnes réelles : chaque année, autour du 12 décembre, les Genevois célèbrent l’Escalade. En effet, le 12 décembre 1602, les troupes du duc Charles-Emmanuel de Savoie essayèrent de prendre d’assaut la ville de Genève en escaladant les murailles avec des échelles. Les braves Genevois les repoussèrent et une illustre citoyenne, la Mère Royaume, balança sur un vilain Savoyard le contenu de son pot-au-feu, lequel mijotait fort opportunément au milieu de la nuit. Le Savoyard en fut ébouillanté et les Genevois, encore aujourd’hui, commémorent l’exploit de la Mère Royaume en cassant une marmite en chocolat (fourrée de légumes en pâte d’amande !), tout en proférant la formule rituelle : « Qu’ainsi périssent les ennemis de la République ! »

  • Aaaah, chérie, les Savoyards en ont pris plein la figure à essayer de s’emparer de Genève. D’ailleurs, ça ne marche jamais, le coup des échelles pour escalader des murailles.
  • Tu crois ça, mon chou ? Mais si, les Genevois ont eu de la chance, alors que d’autres villes ont été prises avec des échelles.
  • Par le soufflet d’Héphaïstos, tu te moques de moi ? Ou alors, tu vas me sortir une de ces histoires dont tu as la spécialité, pêchée dans une vieille édition moisie ?
  • Moisie, pas tout à fait, mais c’est vrai qu’on ne lit plus guère la Vie d’Aratos de Plutarque.
  • Plus tard que… plus tard que quoi ?
  • Plutarque, mon chou, un prosateur prolifique qui a vécu entre le Ier et le IIe siècle ap. J.-C. Il s’est intéressé à toutes sortes de personnages remarquables, dont Aratos, un homme politique du IIIe s. av. J.-C.
  • Et voilà, tu m’embrouilles à nouveau, je n’y comprends rien. D’abord, c’était encore un Grec, ton Aratos ?
  • Oui, il venait d’une petite cité appelée Sicyone, non loin de Corinthe. Après qu’un certain Nicoclès a pris le pouvoir à Sicyone, Aratos s’est enfui dans une cité voisine, Argos, d’où il guettait une occasion de retourner à Sicyone pour en chasser le tyran.
  • Bon, d’accord, mais quel rapport avec l’Escalade ?
  • Si tu veux bien t’installer sur ton canapé préféré, je t’apporterai un bon vin chaud (pas de bière ce soir, mon chou !) et je te ferai la lecture de Plutarque.
  • Du vin chaud ? Mouais, pourquoi pas ? Mais pas trop long, ton Plutarque, hein ?
  • Allez, c’est parti : nous sommes en 251 av. J.-C.

Tandis qu’Aratos réfléchissait à un moyen de mettre la main sur une portion territoire de Sicyone d’où il pourrait s’élancer pour faire la guerre au tyran, voici qu’arriva à Argos un homme de Sicyone qui s’était évadé de prison. C’était un frère de Xénoclès, l’un des exilés. Amené auprès d’Aratos par Xénoclès, il lui rapporta que l’endroit par lequel il avait franchi la muraille pour s’échapper était franchissable : à l’intérieur, il était presque à niveau car il se rattachait à une zone de rochers escarpés ; et à l’extérieur, en utilisant des échelles, la hauteur n’était pas vraiment infranchissable.

[Plutarque, Vie d’Aratos 5]

  • Excellent, ton vin chaud.
  • Et Plutarque, tu l’écoutes ?
  • Ah ? oui, bien sûr, chérie, continue…
  • Tu n’es pas très attentif, alors je saute un passage. Plutarque nous apprend qu’Aratos fait discrètement fabriquer des échelles à Argos, et aussi qu’il y a des chiens de garde à Sicyone : on décide qu’il faudra les enfermer avec leur maître, un jardinier qui loge à côté des remparts. Bon, je continue la lecture.
  • C’est ça, c’est ça… Slurrrrrp…

Pendant ce temps, des espions (du tyran) Nicoclès firent leur apparition à Argos : on racontait qu’ils parcouraient la ville en secret et surveillaient Aratos.

Celui-ci, dès l’aube, se dirigea ostensiblement vers la place publique pour y discuter avec des amis. Ensuite, il s’huila le corps au gymnase ; puis, prenant de la palestre quelques jeunes qui avaient l’habitude de boire et de prendre du bon temps avec lui, il les ramena à la maison.

Peu après, on vit l’un de ses serviteurs ramener du marché des guirlandes ; un autre avait acheté des torches, tandis qu’un autre s’entretenait avec des courtisanes qui venaient d’ordinaire jouer de la harpe et de la flûte dans les banquets.

Les espions virent tout cela et se laissèrent duper. Ils se dirent les uns aux autres, en rigolant : « Il n’y avait donc rien de plus trouillard qu’un tyran, si même Nicoclès, qui a la main sur une cité tellement grande, et qui possède une force tellement importante, tremble devant un gamin qui, en exil, dissipe ses ressources en plaisirs et en beuveries nocturnes ! »

[Plutarque, Vie d’Aratos 6]

  • Eh, mais c’est que tu commences à m’intéresser avec ton histoire ! Aratos fait de la désinformation, j’ai compris. Verse-moi encore un peu de ce vin chaud avant de continuer.
  • Plutarque nous apprend que les attaquants sont parvenus à enfermer le jardinier, mais pas ses chiens.

Il fit avancer les porteurs d’échelles, sous la conduite d’Ecdélos et de Mnasithéos, tandis que lui-même les suivait en prenant son temps. Déjà, les chiens aboyaient bruyamment tout en courant aux côtés d’Ecdélos et de son groupe. Cela ne les empêcha pas de s’approcher de la muraille et d’y appuyer les échelles en toute sécurité.

Tandis que les premiers montaient, le responsable de la garde du matin se mettait en route avec une cloche, et la garde montante arrivait avec de nombreuses torches et en faisant du bruit. Les attaquants se blottirent sur leurs échelles sans bouger et n’eurent pas de peine à passer inaperçus.

Mais comme la garde montante s’approchait de la garde descendante, ils coururent le plus grand danger. En définitive, ils échappèrent aussi à ce groupe qui passait à côté d’eux, et Mnasithéos et Ecdélos gravirent (les échelles) en premier. S’étant assurés des accès de part et d’autre de la muraille, ils envoyèrent Technon auprès d’Aratos pour lui dire de se dépêcher.

[Plutarque, Vie d’Aratos 7]

  • Ah oui, il faut qu’il se dépêche, ton Aratos, sinon l’attaque va échouer !
  • Seulement l’affaire se corse un peu parce qu’il reste un gros chien de chasse…

La distance séparant le jardin de la muraille et de la tour n’était pas bien grande. Dans ce jardin, il y avait un gros chien de chasse qui montait la garde. Le chien lui-même n’avait pas remarqué l’attaque, soit qu’il fût naturellement lourdaud, soit parce qu’en fin de journée il fût fatigué. Mais comme les chiots du jardinier l’appelaient d’en bas, il se mit à aboyer, d’abord de manière faible et indistincte, puis avec plus de force, contre le groupe qui passait.

Déjà, des aboiements se faisaient entendre dans tout le voisinage, si bien que le garde qui se tenait en face appela à grands cris le chasseur pour lui demander contre qui son chien aboyait si férocement, et s’il n’était pas en train de se passer quelque chose. Depuis la tour, le chasseur lui répondit qu’il n’y avait rien à craindre : son chien avait été excité par la lumière des torches des gardiens de la murailles, ainsi que par le bruit de la cloche.

(…)

Toutefois, pour ceux qui prenaient d’assaut la muraille, l’affaire n’était pas sans danger, et elle traînait en longueur : en effet, les échelles tremblaient, à moins qu’on ne monte une personne à la fois et en grimpant lentement. Or le temps pressait ! Déjà, le coq chantait, et bientôt arriveraient ceux qui d’ordinaire apportaient la marchandise des champs.

C’est pourquoi Aratos se hâta de monter, précédé d’une quarantaine d’hommes. Il fut rejoint par quelques hommes de plus venus d’en bas, avant de monter vers la maison du tyran et le poste de commandement où les mercenaires passaient la nuit.

[Plutarque, Vie d’Aratos 8]

  • Allez, ça suffit ! J’ai compris : Aratos va maintenant abattre le vilain tyran et tout est bien qui finit bien.
  • Ta perspicacité m’étonnera toujours, bravo mon chou.
  • Bon, chérie, on la casse, cette marmite en chocolat ? Et qu’ainsi périssent les ennemis de la République !