4 astuces pour devenir tyran

Donald Trump a bien failli devenir tyran des États-Unis. À l’intention de ses fils, voici quelques astuces qui leur permettront d’y parvenir.

Mr. T, en lançant vos admirateurs à l’assaut du Capitole, vous êtes presque parvenu à imposer un régime tyrannique à un pays qui se définit volontiers comme la plus grande démocratie du monde.

Cette fois-ci, c’est raté ; mais nous ne perdons rien pour attendre, puisque vos fils se profilent déjà comme les dignes héritiers de leur père. Donald Jr. & Eric, permettez-moi donc de vous suggérer ces quatre astuces qui vous aideront à devenir tyrans (laissons Barron en dehors de tout cela : il est encore trop jeune pour mettre de la brillantine dans ses cheveux comme ses grands frères). L’historien Hérodote nous apprend que, au VIe siècle av. J.-C., plusieurs procédés ont permis à Pisistrate d’imposer sa tyrannie sur Athènes, puis de transmettre le pouvoir à ses deux fils, Hipparque et Hippias.

Astuce n° 1 : faites-vous passer pour des victimes

Sur ce point, Donald Jr. & Eric, votre père a déjà ouvert la voie. Il vous suffira de continuer à exploiter le même filon. Voyons donc comment Pisistrate s’y est pris pour passer pour une victime aux yeux des Athéniens.

« Il y avait une querelle entre les Athéniens de la côte et ceux de la plaine ; les premiers étaient menés par Mégaclès fils d’Alcméon, les seconds par Lycurgue fils d’Aristolaïdès. Or Pisistrate, qui songeait à imposer la tyrannie, suscita un troisième parti : il rassembla des insurgés en se faisant passer pour le chef des gens de la montagne.

Il s’infligea des blessures, blessa aussi ses mules, et déboula sur la place publique avec son attelage en prétendant qu’il venait d’échapper à ses ennemis : tandis qu’il se rendait aux champs, ils auraient voulu le tuer ! Il demanda qu’on lui attribue des gardes publics, à lui qui avait d’abord assis sa réputation en conduisant des troupes contre Mégare, puis avait pris Nisée, et s’était distingué par d’autres grands exploits.

Le peuple athénien se laissa berner et lui permit de recruter parmi les citoyens trois cents hommes, qui devinrent non pas ses ‘porteurs de lances’, mais ses ‘porteurs de matraques’ : ils arboraient en effet des matraques et lui servaient d’escorte. Or ces gens s’associèrent à Pisistrate pour fomenter une révolte et ils s’emparèrent de l’Acropole. »

[Hérodote 1.59]

Bien joué, Pisistrate : il n’a pas eu le Capitole, mais l’Acropole. En se faisant passer pour une victime, il est parvenu à se faire confier une garde armée. N’oubliez pas cette première astuce, même si Pisistrate fut rapidement chassé du pouvoir après cela. Il vous faudra sans doute passer à la deuxième astuce pour rétablir votre tyrannie.

Astuce n° 2 : profitez des dissensions de l’adversaire et créez des alliances

Quand vos adversaires se disputent, c’est le moment idéal pour renforcer votre position en cherchant un allié. Mais attention : encore faut-il rester loyal (sur ce point, votre papa a légèrement dérapé, ne répétez pas ses erreurs). Le mieux serait de conclure une alliance à travers un mariage, comme Pisistrate.

« Ainsi Pisistrate s’empara une première fois d’Athènes et laissa échapper la tyrannie parce que ses racines n’étaient pas encore assez profondes. Ses adversaires chassèrent Pisistrate, puis se querellèrent à nouveau entre eux. Or Mégaclès, bousculé par sa propre faction, prit contact avec Pisistrate pour lui proposer d’épouser sa fille afin de rétablir la tyrannie. (…)

Conformément à l’accord passé, Pisistrate épousa la fille de Mégaclès. Cependant, comme Pisistrate avait déjà des enfants adultes, et qu’en plus on disait que les descendants d’Alcméon étaient sous le coup d’une malédiction, il préféra éviter d’avoir des enfants de sa nouvelle épouse et par conséquent s’abstint de relations sexuelles avec elle selon l’usage. »

[Hérodote 1.60-61]

Je vous passe les détails : la jeune épouse s’inquiète, elle en parle à Maman, qui en parle à Papa (Mégaclès, donc) ; et Mégaclès se fâche, patatra ! encore raté, Pisistrate perd à nouveau le pouvoir.

Astuce n° 3 : profitez de la crédulité du peuple

Ah oui, j’allais oublier de vous signaler cet autre truc que Pisistrate a utilisé lors de sa deuxième tentative pour devenir tyran : il a fait avaler aux Athéniens un mensonge gros comme une baleine obèse. Vous devriez maîtriser ce stratagème sans aucune difficulté.

« [Pisistrate et Mégaclès] machinèrent, afin de ramener Pisistrate, un stratagème qui me paraît vraiment tout à fait absurde. (Et pourtant, cela faisait un moment que le peuple grec se distinguait du peuple barbare, à la fois par son habileté et par sa capacité à prendre ses distances vis-à-vis d’un crétinisme stupide…)

Dans le dème de Péanie, il y avait une femme du nom de Phyé, qui mesurait quatre coudées moins trois doigts [1.72 m], et qui était assez belle par ailleurs. Ils la déguisèrent avec des armes, la firent monter sur un char, lui firent prendre une pose qui lui donne l’air aussi majestueux que possible, et ils la firent circuler dans la ville, précédée de crieurs publics. Arrivés en ville, ils firent la proclamation suivante selon les instructions reçues : ‘Athéniens, accueillez favorablement Pisistrate : Athéna en personne lui fait honneur, à lui plus qu’à aucun homme, en le ramenant dans son Acropole !’ »

[Hérodote 1.60]

Plus crédules que des Républicains du Wyoming, les Athéniens font bon accueil à Pisistrate, lequel parvient ainsi à regagner le pouvoir. Donald Jr. & Eric, n’oubliez pas une leçon que votre père vous a enseignée à maintes reprises : plus le mensonge est énorme, plus il a de chances de passer.

Astuce n° 4 : restez concentrés sur votre but, la tyrannie

Nous avons vu Pisistrate s’emparer du pouvoir à deux reprises, pour ensuite perdre la tyrannie. Il ne faut toutefois pas se décourager : la troisième fois sera la bonne, qu’on se le dise ! Les Athéniens se relâchent en effet, et Pisistrate revient à la charge, pour de bon : il restera tyran et ses fils prendront sa succession après lui.

« Les Athéniens de la ville étaient alors occupés à déjeuner, et après leur déjeuner les uns pensaient à jouer aux dés, les autres envisageaient de faire la sieste. C’est alors que Pisistrate et ses partisans se jetèrent sur les Athéniens et les mirent en déroute. Tandis qu’ils décampaient, Pisistrate imagina une ruse fort habile pour qu’ils ne restent pas ensemble, mais se dispersent : il fit monter ses fils à cheval et les envoya en avant ; rattrapant les fuyards, ils suivirent les instructions de Pisistrate et leur dirent de ne pas avoir peur ; et ils leur enjoignirent de rentrer chacun chez soi. »

[Hérodote 1.63]

À la troisième tentative, les Athéniens se sont laissé faire. Courage, Donald Jr.& Eric, si Papa n’y parvient pas, vous finirez le travail. À vous la tyrannie !

Pour 2021, un corps musclé comme celui d’Héraclès

Alors que l’année 2021 frappe à notre porte, il est temps de songer à prendre de bonnes résolutions. Et pourquoi pas un corps musclé comme celui du héros Héraclès ?

  • Chérie, on a sonné à la porte !
  • Je crois que tu peux y aller : c’est surement une de tes nombreuses commandes de Zolanda®, livrée par DDT®.
  • C’est la deuxième fois cette semaine que je dois m’arracher de la moiteur du canapé… Ah oui, ma commande, le cadeau de Noël que je me suis offert. Chériiiie, j’ai pris une résolution pour l’année 2021 : je vais me sculpter un corps aux muscles d’acier, comme Héraclès !
  • Ahem ! Toi ? un corps aux muscles d’acier ? La dernière fois que tu as soulevé ton six-pack de bière, tu as failli te faire une hernie discale.
  • Cette fois-ci, c’est différent. Regarde : je me suis commandé le nouvel appareil Herakles®. En suivant les instructions, c’est garanti, je serai musclé comme un déménageur. Dans six mois, tu devras te battre pour arracher toutes les jeunes filles qui s’agglutineront autour de moi à la piscine.
  • Tu veux vraiment ressembler à ce balourd d’Héraclès, ce tas de muscles ?
  • Comment ça, ce tas de muscle ? C’était un costaud, voilà tout !
  • Tellement costaud qu’il en devenait encombrant. Pense simplement à son voyage sur le navire Argo.
  • Aïe ! Toi, au moins, tu n’as pas besoin de muscles pour m’assommer avec tes histoires mythologiques. C’est quoi, ce navire Argo ? Il s’agit d’une croisière ?
  • Non, mon chéri : le navire Argo a servi à transporter Jason et ses compagnons, les Argonautes, jusqu’en Colchide, à l’extrémité de la Mer Noire. Il te suffirait de t’intéresser aux Argonautiques, un poème écrit par Apollonios de Rhodes au IIIe siècle av. J.-C. Justement, moi aussi je me suis fait un petit cadeau de Noël, que j’ai trouvé à la librairie du coin. Et ça tombe bien, parce que le brave Apollonios parle de ton Héraclès musclé.
  • Bon, dépêche-toi ; mon entraînement avec Herakles® ne va pas attendre des heures !
  • Voilà : nous en sommes au moment où les Argonautes vont embarquer dans leur navire.

« Après qu’on eut pris soin de faire les derniers réglages, on commença à répartir les bancs en les tirant au sort, deux hommes pour chaque banc. Le banc du milieu, toutefois, fut attribué à Héraclès et, en priorité, à Ancaios, qui habitait la cité de Tégée. À eux donc, on réserva le banc du milieu, sans le tirer au sort. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.394-400

  • Ah, tu vois ? Héraclès avait un corps aux muscles d’acier, on lui a donc donné la meilleure place, sans discuter ! Et moi, lors de notre prochain voyage en avion, on me donnera aussi le choix.
  • Mais non, gros benêt : les Argonautes ont placé Héraclès au milieu parce que, avec son tas de muscles, il risquait de déséquilibrer le bateau ! Apollonios précise d’ailleurs la chose plus loin.

« Au milieu s’assirent Ancaios et le très fort Héraclès, qui posa sa massue à côté de lui ; et sous ses pieds, la quille du navire s’enfonça. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.531-533

  • Trop fort ! Il était tellement lourd que le bateau a failli casser ! Je suis impatient de commencer l’entraînement.
  • Il faudra peut-être que tu travailles aussi la coordination des mouvements. Si tu fais tout en force, il t’arrivera la même chose qu’à Héraclès…
  • Pourquoi, il ne savait pas ramer ?
  • Disons qu’il confondait force et habileté. Je te lis un autre passage pendant que tu finis de déballer ton Herakles®. Les Argonautes sont en mer et ils rament de toute la force de leurs bras.

« Chacun des héros rivalisait avec les autres, et c’était à qui le dernier crierait ‘pouce !’. Tout autour, l’air sans un souffle avait aplani les remous, et la mer était lisse. Grâce à cette accalmie, ils faisaient bondir le navire à toute force. Celui-ci fonçait à travers mer, et même les rapides coursiers de Poséidon n’auraient pas pu l’atteindre. Toutefois, des vagues se levèrent sous l’effet de ce souffle vigoureux qui, le soir, vient de l’embouchure des fleuves. Épuisés, ils ralentissaient leur effort. Mais Héraclès, par la puissance de ses bras, entraînait ses compagnons qui peinaient ; et il faisait trembler les poutres bien ajustées du navire. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.1153-1163

  • Héraclès rame comme un chef ! Moi aussi, j’ai fait de l’aviron dans ma jeunesse.
  • Ta jeunesse est déjà loin, et tu n’as pas encore entendu ce qui va arriver à ton pauvre Héraclès…

« Or, comme ils s’efforçaient de gagner la terre des Mysiens, qu’ils passaient à côté des bouches du fleuve Rhyndacos et du grand tombeau d’Égion, un peu avant la Phrygie, Héraclès soulevait un sillon en remuant les flots et … il brisa sa rame par le milieu ! Tout en s’agrippant des deux mains à l’une des extrémités, il s’affaissa sur le côté, tandis que la mer emportait l’autre bout dans le ressac. Et lui restait là, assis, les yeux perdus dans le silence : c’est que ses bras n’avaient pas l’habitude de ne rien faire. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.1164-1171

  • Quel Hercule, cet Héraclès ! Par toutes les Harpyes de Phinée, il a cassé sa rame ! Il peut toujours en commander une neuve chez Zolanda®.
  • Alors, toujours décidé à sculpter ton corps aux muscles d’acier comme Héraclès ?
  • Tout compte fait, c’est un peu dangereux : je pourrais ne pas maîtriser ma force, ma chérie. Voyons les conditions de vente de Zolanda®. Ah ! On me propose un échange contre une méthode de Yoga Méditation Douceur®. C’est décidé, pour 2021, je vais me forger une âme d’acier.

L’illettrisme, sa n’existe plus

Papyrus grec d’Égypte, P.Diog. 25, 132 ap. J.-C.

Éradiqué, l’illettrisme ? En fait, non : cela fait quelques millénaires que les uns lisent et écrivent avec aisance, tandis que les autres doivent lutter pour maîtriser cette compétence.

Brigitte Pythoud mériterait une médaille, une statue, et peut-être un jour une place au Paradis (où je n’aurai pas la chance de la rencontrer, mon séjour étant déjà réservé quelques étages plus bas) : depuis une trentaine d’années, elle lutte contre l’illettrisme en Suisse.

Comment ? Il y a encore des gens qui ne savent pas lire et écrire ? Pourtant, quand j’étais petit, on me disait à l’école que le roi Charlemagne avait introduit l’école obligatoire. Depuis 789, bigre, le problème devrait être résolu ? Eh bien non ! Car il ne suffit pas de savoir déchiffrer quelques lignes ou de pouvoir griffonner un bref message : dans notre monde toujours plus complexe, il est attendu de tous que nous sachions lire et comprendre des directives, que puissions remplir un formulaire, ou encore que nous soyons en mesure de recourir par écrit contre une décision prise à notre encontre.

Or nombreuses sont les personnes en Suisse qui, tout en étant passées par l’école, ne sont pas parvenues à maîtriser l’art de la lecture et de l’écriture. De tous temps, il y a eu des gens qui savent et d’autres qui ne savent pas.

En l’an 132 ap. J.-C., un certain Héracleïdès emprunte cent drachmes dans un petit village égyptien. À l’époque, c’est le grec qui est utilisé dans le pays pour enregistrer des transactions, mais notre brave Héracleïdès n’est pas vraiment doué pour l’écriture. Il est certes en mesure de tracer quelques lettres, mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Vous pouvez juger du résultat en haut de cette page.

Quelques années plus tard, en 165, deux propriétaires d’un terrain en Égypte romaine signent un reçu après qu’ils ont pris livraison du loyer d’un fermier, quelques sacs de blé. L’un des deux propriétaires sait écrire, mais l’autre pas ; le premier signe donc pour les deux, en précisant : « Moi, Mystharion, j’ai écrit aussi pour Harpalos parce qu’il ne sait pas écrire. »

C’est écrit en grec (la langue de communication écrite à cette époque en Égypte), d’une main très rapide, mais sûre. Pour nous, l’écriture est bien sûr quasi illisible, à moins d’avoir un peu d’entraînement.

Papyrus de Berlin BGU III 708.21-22.
http://aquila.zaw.uni-heidelberg.de/hgv/9308
https://berlpap.smb.museum/02022

La formule apparaissant sur ce document pourrait paraître anodine, sauf qu’elle revient des centaines de fois dans les documents retrouvés dans les sables égyptiens. Des hommes, très souvent des femmes, doivent se faire représenter par une tierce personne pour régler des formalités administratives. Il y a bien des écoles, mais seuls les enfants des familles favorisées y sont admis pour apprendre à lire et écrire en grec. Les autres devront se débrouiller en sollicitant un coup de main ici ou là.

Et justement, voilà un petit Égyptien qui a déjà appris à écrire, mais il lui reste encore un peu de chemin à faire. Son papa est descendu à Alexandrie, laissant à la maison un gosse fâché de cet abandon. Le petit prend donc un morceau de papyrus et rédige une lettre, qui nous a été conservée. La traduction proposée ici conserve le ton utilisé dans l’original par le garçon.

« Théon à son père Théon, salut. Bien joué : tu m’as pas pris avec toi à la ville. Si tu veux pas me prendre avec toi à Alexandrie, je t’écrirai plus de lettres, je te parlerai plus, je te dirai plus au revoir. Et si tu vas à Alexandrie, je te donnerai plus la main, et je te dirai plus salut. Si tu veux pas me prendre, c’est comme ça. Et ma mère a dit à Archélaos : ‘Il me rend nerveuse, emmène-le.’ Bien joué : tu m’as envoyé des cadeaux, de la camelote. Ils m’ont raconté des bobards le 12, le jour où tu es parti en bateau. Bref, fais-moi venir, s’il te plaît. Si tu me fais pas venir, je mange pas et je bois pas. Voilà. »

Nous ne savons pas ce que le petit Théon est devenu, mais ne vous faites pas trop de souci pour lui : selon toute vraisemblance, il appartient à une famille de Gréco-Égyptiens favorisés et sa maladresse temporaire fera vite la place à une certaine aisance dans l’écriture. Ce ne sera pas le cas d’une immense majorité des habitants de l’Égypte romaine, condamnés à l’illettrisme. Ils auraient eu besoin d’une Brigitte Pythoud.

Céder le pouvoir : exclu !

Gibson, John; Jocasta intervening between her Sons Eteocles and Polynices; https://www.royalacademy.org.uk/art-artists/work-of-art/O3073 Credit line: (c) (c) Royal Academy of Arts /

Mr. T et Mr. B veulent le pouvoir. Mr. T est viré, mais il s’accroche au pouvoir. Mr. B est frustré. Récit d’une lutte fratricide.

– Chérie, ces éleveurs de poulets de l’Arizona sont vraiment charmants. Je trouve seulement dommage qu’on leur ait volé l’élection, alors qu’ils avaient voté en masse pour Mr. T.

– Décidément, tu es incorrigible : d’abord, ce ne sont pas des poulets, mais des phénix. Tu en as d’ailleurs tellement mangé au fast-food l’autre jour que tu étais malade pendant la nuit des élections. Quant à la prétendue élection volée, je crois que tu accordes un peu trop de crédit aux Tweets de Mr. T…

– Mais je t’assure, ma chérie, il l’a écrit en MAJUSCULES. Nom d’un petit Crétois, il dit la vérité !

– C’est ça, et moi je suis la Pythie de Delphes et je t’assure que le pouvoir est une drogue. Les tyrans ne cèdent pas volontiers leur place. L’alternance du pouvoir ne signifie pas grand-chose à leurs yeux. Tiens, savais-tu que ton Mr. T a un illustre prédécesseur dans la personne du tyran de Thèbes ?

– Tu vas me dire que les Thébains avaient voté pour l’opposition…

– Mais non, les Thébains ne votaient pas. Cependant, Étéocle et Polynice, les fils d’Œdipe, s’étaient mis d’accord pour se partager le pouvoir en alternance, une année à la fois.

– Voilà qui est raisonnable. Seulement, ça n’a pas marché : car Étéocle, une fois vissé sur son trône de tyran de Thèbes, n’a plus voulu dévisser. Son frère Polynice, qui attendait son tour à Mycènes, a dû venir avec une armée pour réclamer son tour. Allez, laisse Fox News quelques minutes pour écouter comment Euripide met en scène Polynice, puis Étéocle, qui viennent tous deux dire à leur maman combien ils ont raison de vouloir le trône.

Elle est simple, la parole de vérité, et pour la justice, point n’est besoin de traductions compliquées : car elle frappe en plein dans le mille. Le discours injuste, en revanche, porte la maladie en soi, et il lui faut des remèdes habiles.

Moi, en quittant ma maison, je me suis soucié à la fois de mon intérêt et de celui d’Étéocle : il s’agissait d’échapper à la malédiction qu’Œdipe avait prononcée autrefois contre nous. J’ai quitté ce territoire de mon plein gré, et j’ai permis à Étéocle de régner sur notre patrie pour un cycle d’une année. (…) Lui, il était d’accord, il a prêté un serment par les dieux ; mais il n’a rien fait de ce qu’il avait promis. Voici qu’il s’accroche au pouvoir et retient ma part de notre maison. Or maintenant je suis prêt – si je reçois ce qui me revient – à renvoyer mon armée hors de ce territoire, et à administrer ma maison en prenant mon tour, puis à la céder à nouveau pour la même période. Je m’abstiendrai de dévaster ma patrie, et je ne placerai pas des échelles pour escalader les murailles ; mais si je n’obtiens pas justice, c’est bien ce que j’essaierai de faire.

Euripide, Phéniciennes 469-490

– Il m’a l’air un peu trop sûr de lui, ton Polynice : il a vraiment la justice pour lui ?

– Disons seulement que son frère est pire…

J’irais jusqu’à l’endroit du ciel où les astres se lèvent, j’irais jusque sous la terre, si j’en avais les moyens, pour posséder la plus grande des divinités, le Pouvoir. Ce trésor, mère, je ne veux pas le céder à un autre : je veux le garder pour moi.

Il ne serait en effet pas un homme, celui qui perdrait la meilleure portion pour prendre la moins bonne part. En outre, cela me ferait honte que Polynice, venu en armes pour dévaster ce territoire, obtienne ce qu’il veut. Ce serait un déshonneur pour Thèbes, si par peur d’une armée venue de Mycènes, j’abandonnais mon sceptre pour lui. Mère, il ne convient pas qu’il cherche un accord par les armes : car la discussion accomplit tout ce que réaliserait le fer des ennemis. Mais s’il veut habiter ce territoire sous d’autres conditions, soit ; je ne céderai cependant pas sur ce point : alors que je pourrais régner, vais-je m’asservir à Polynice ?

Euripide, Phéniciennes 504-520

– Alors tout est bien qui finit bien : Polynice vient avec son armée, il flanque une raclée à son vilain frère, et tout rentre dans l’ordre !

– Eh bien non : parce que, à vouloir se battre comme des chiffonniers pour avoir le pouvoir, les deux frères ont fini par s’entretuer. Ni l’un ni l’autre n’a pu garder le pouvoir.

– Je devrais peut-être essayer d’expliquer cela à Mr. T. Tiens, voilà une idée : je vais lui envoyer un Tweet, ça va marcher.

Mr. T, PLEASE LET Mr. B BE TYRANT, IT’S HIS TURN. YOU’RE FIRED.

Le prix d’une vie

Johann Heinrich Tischbein (env. 1780), Admète, Alceste et Héraclès

Alors que la crise du coronavirus n’en finit pas de sévir, certains s’insurgent contre les moyens engagés pour endiguer la pandémie, en particulier lorsqu’il s’agit de protéger des gens qui n’ont de toute manière plus longtemps à vivre.

Combien vaut une vie humaine ? 50 francs ? 50’000’000 francs ? Ou peut-être 500’000 francs par tranche d’une année ? Voici que surgit le spectre du tri des malades, et des voix discordantes se font entendre : pour les uns, il faudrait sauver tout le monde, à tout prix ; pour les autres, il faudrait limiter les montants investis dans le contrôle de la pandémie pour éviter que des portions entières de la population ne souffrent d’autres effets indésirables.

Le débat porte en particulier sur le sort réservé aux personnes âgées. Jusqu’où faut-il aller pour les protéger d’un virus qui ne fera qu’accélérer des décès inévitables ? Est-il judicieux de ruiner l’économie d’un pays pour offrir – au mieux – quelques années de plus à des gens qui ont déjà bien profité de la vie ? Mais a-t-on le droit d’évaluer le prix d’une vie humaine comme on le ferait avec une voiture dont la valeur diminue au fil des ans ?

Chacun trouvera sa réponse à de telles questions. Il vaut cependant la peine de relever le fait que le débat a déjà commencé il y a près de deux millénaires et demi. En 438 av. J.-C., Euripide met en scène l’Alceste, une tragédie au sujet palpitant. Le roi Admète a reçu d’Apollon un don particulier : s’il tombe malade, il aura le droit de repousser sa mort pour autant que quelqu’un accepte de mourir à sa place. Ses parents ont déjà bien vécu, mais ils voudraient encore faire une ou deux croisières dans les Cyclades ; c’est donc son épouse Alceste qui se sacrifie pour qu’Admète puisse vivre un peu plus longtemps.

Alceste meurt. Toutefois, la pilule a du mal à passer pour Admète : il trouve que ses parents auraient tout de même pu faire un effort. Aux funérailles, nous retrouvons Admète face à son père Phérès, auquel il adresse un discours chargé d’amertume.

« Si tu es ici près de ce tombeau, ce n’est pas parce que je t’y ai invité ; tu n’es pas le bienvenu. Ta couronne, Alceste n’en a que faire : elle n’a pas besoin de tes cadeaux au moment de recevoir les honneurs funèbres. J’aurais plutôt apprécié ta compassion au moment où j’allais moi-même mourir. Mais toi, tu t’es tenu à l’abri, tu as laissé quelqu’un d’autre mourir, un jeune, alors que toi tu es vieux ! Et tu viendrais pleurer sur ce cadavre ?

N’étais-tu donc pas vraiment mon père ? Et qu’en est-il de celle qui prétendait m’avoir mis au monde, celle qui, se parant du titre de mère, m’a donné naissance ? Aurais-je été placé en cachette au sein de ton épouse, alors qu’en fait je serais du sang d’une esclave ? Face à l’épreuve, tu as révélé ta vraie nature : je ne me considère pas comme ton fils. Tu bats tout le monde par la lâcheté, toi qui, à ton âge, au terme de ta vie, n’as pas voulu – ou n’as pas eu le courage – de mourir pour sauver ton fils.

Non, vous avez laissé ce soin à une femme venue d’ailleurs, elle que je pourrais à juste titre considérer à la fois comme ma mère et mon père. Et pourtant, tu as raté une occasion de mener un beau combat en donnant ta vie pour ton enfant, alors que de toute manière il ne te restait plus longtemps à vivre… Tous les bonheurs de la vie, tu en as profité : jeune, tu avais le pouvoir ; en moi, tu possédais quelqu’un pour hériter de ta maison ; tu n’aurais pas, privé de descendance, à la voir détruite par d’autres mains.

Ne dis pas que c’est parce que j’aurais manqué d’égards pour ton grand âge que tu m’aurais livré à la mort, alors même que je t’ai témoigné le plus grand respect ; et pour me remercier, voilà ce que toi et ma mère m’avez donné en échange ! Je te conseille de te dépêcher d’enfanter des fils qui prendront soin de ta vieillesse ; une fois que tu seras mort, ils te mettront dans un linceul et exposeront ton corps selon l’usage. En tout cas, ce n’est pas moi qui te rendrai les honneurs funèbres de mes propres mains ! Tu peux me considérer comme mort. Si je vois encore la lumière du jour, par la grâce d’un autre sauveur, c’est de lui que je me proclame le fils, l’ami et le soutien dans la vieillesse.

Pourquoi donc les vieillards appellent-ils la mort de leurs vœux ? Ils s’en prennent à leur grand âge, à la durée de leur vie. Or quant la mort est là, il n’y en a plus un seul pour vouloir mourir, et la vieillesse ne leur pèse plus autant ! »

Phérès, le père d’Admète, n’apprécie pas de se faire remonter les bretelles par son fils. Voyons maintenant sa réplique, qui sera tout aussi cinglante.

« Mon fils, à qui crois-tu adresser ces injures ? À un Lydien, ou à un Phrygien que tu aurais acheté avec ton argent de poche ? Ne sais-tu pas que je suis thessalien, né d’un père thessalien, homme libre de bonne famille ? Tu pousses trop loin : dans ton excès juvénile, tu projettes des mots contre moi, mais maintenant que tu les as lancés, tu ne t’en tireras pas ainsi.

C’est moi qui t’ai engendré ; pour faire de toi le maître de cette maison, je t’ai nourri et éduqué ; mais cela ne veut pas dire que je devrais mourir à ta place. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel règlement paternel : quoi, les pères, mourir pour leurs fils ? Ce n’est pas grec non plus.

C’est pour toi que tu es né, assume aussi bien ton malheur que ton bonheur. Ce que tu pouvais attendre de nous, tu l’as. Tu commandes à de nombreux sujets, et je te laisserai de vastes terres, celles que j’ai reçues de mon propre père. Quel tort t’ai-je donc causé ? De quoi t’ai-je privé ? Tu n’as pas besoin de mourir pour moi, par plus que moi pour toi.

Tu as plaisir à contempler la lumière du jour ; et tu crois qu’un père, ça ne jouit pas ? Eh bien oui ! sauf erreur de calcul de ma part, j’en ai pour un moment à rester sous terre, alors que la durée d’une vie est brève, mais néanmoins douce. En tout cas, toi, tu n’as pas eu honte de te débattre contre la mort, et tu es bien vivant, maintenant que tu as dépassé le temps de vie qui t’était attribué, et c’est sa mort à elle que tu as causée ! Ensuite, tu me reproches ma lâcheté, espèce de salaud, alors que tu t’es laissé faire par une femme qui a devancé ta mort, tout mignon que tu es !

Tu as trouvé un bon truc pour ne jamais mourir : à chaque fois, il te suffit de convaincre celle qui est alors ton épouse de te remplacer pour mourir. Et tu te permets d’insulter tes proches lorsqu’ils refusent de faire de même, alors que tu te comportes comme un salaud ? Tais-toi : tu penses bien que si toi, tu aimes ta petite vie à toi, tous aiment la leur. Alors si tu me parles mal, tu vas m’entendre te parler mal, et il y en aura des choses à dire, et ce ne seront pas des mensonges. »

[Euripide, Alceste 629-705]

Entre Admète et son père Phérès, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Dans le fond, seule Alceste s’en sort avec les honneurs. Après ce vif échange, chacun décidera du prix d’une vie.

Peut-on rire du coronavirus ?

Ceux qui ont perdu un parent, un proche ou des amis n’auront pas le cœur à rire, on les comprend. Pourtant, le rire peut devenir la seule arme pour affronter l’insupportable.

Le coronavirus nous pourrit la vie : il a tué des gens par milliers, perturbé notre vie sociale, brisé la vie professionnelle de nombre d’individus, et ne semble pas prêt à retourner dans la forêt d’où il est probablement venu. On en a marre, du Covid ! Pourtant, même l’horreur est parfois moins insupportable avec le rire : le réalisateur Roberto Benigni l’a bien montré avec son film La vita è bella, dans lequel un père protège son enfant de la barbarie d’Auschwitz en se servant du rire. Alors voyons si Aristophane peut nous aider à passer le cap.

Lécythe à figure rouge, env. 475-450 av. J.-C. Pilier hermaïque à Athènes.

Dans les Grenouilles, le poète comique imagine que le dieu Dionysos s’est rendu dans l’Hadès pour en ramener un poète tragique. Il doit choisir entre Eschyle – tenant de la tradition ancienne – et Euripide – innovateur décrié. Le passage qui suit est une adaptation d’un échange célèbre entre Eschyle et Euripide, arbitré par Dionysos. Dans l’original, il y est question de la perte à répétition d’un lêkythion (une petite fiole à huile). La recette comique exploitée par Aristophane peut cependant être appliquée à un vilain virus que nous ne connaissons que trop bien… Voici donc comment Eschyle se propose de démolir les prologues des pièces d’Euripide.

Eschyle – Eh bien, je ne vais pas chercher la petite bête dans chacune des tes expressions, mot par mot : avec l’aide des dieux, je vais anéantir tes prologues au moyen du Covid.

Euripide – Avec le Covid ??? toi ? mes prologues ?

Eschyle – Tout simplement ! Oui, tu composes tes vers de manière à ce que tes trimètres iambiques attrapent tout : une petite grippe, un petit rhume, une petite vérole. D’ailleurs je vais t’en faire la démonstration.

Euripide – Ah oui ? toi, tu vas le démontrer ?

Eschyle – Sûr.

Dionysos – Bon, allons-y !

Euripide – « Aigyptos, comme le bruit s’en est répandu, avec ses cinquante fils, approchait à la rame d’Argos…

Eschyle – …lorsqu’il eut le Covid. »

Dionysos – Qu’est-ce que c’était que cette histoire de Covid ? Il va le regretter. Allez, lis-lui un autre prologue, pour que je voie si ça marche de nouveau.

Euripide – « Dionysos, le thyrse à la main, vêtu de peaux de faon, entouré de torches, bondissait sur le Parnasse en menant son chœur…

Eschyle – …lorsqu’il eut le Covid. »

Dionysos – Horreur ! Nous voici à nouveau frappés par le Covid !

Euripide – Mais ça ne va pas continuer ainsi : ce prologue-ci, il n’arrivera pas à l’infecter avec le Covid. « Il n’existe aucun homme qui soit heureux en toute chose : car l’un naquit dans une famille noble mais n’eut pas de moyen de subsistance, tandis qu’un autre vint au monde dans une famille vile…

Eschyle – …lorsqu’il eut le Covid. »

Dionysos – Euripiiiide !

Euripide – Quoi donc ?

Dionysos – Je crois qu’il faut laisser tomber : ce Covid va nous couper le souffle.

Eschyle – Ah non, par Déméter, je m’en fous ! Parce que maintenant, je vais le casser.

Dionysos – OK, alors lis-lui un autre prologue ; mais fais gaffe au Covid !

Euripide – « Kadmos, fils d’Agénor, quitta un jour la ville de Sidon…

Eschyle –  …lorsqu’il eut le Covid. »

Dionysos – Mais c’est pas possiiiible, ce type ! Trouve-toi un vaccin contre le Covid, sinon, il va nous abîmer nos prologues.

Euripide – Quoi ? Tu veux que je trouve un vaccin ?

Dionysos – Fais-moi confiance sur ce coup-ci.

Euripide – Ah non ! J’en ai beaucoup, des prologues, qu’il ne parviendra pas à infecter avec le Covid. Tiens : « Pélops, fils de Tantale, se dirigeait vers Pise avec son attelage rapide…

Eschyle – …lorsqu’il eut le Covid. »

Dionysos – Tu vois, il lui a de nouveau passé le Covid ! Bon, mon brave, n’attends pas, paie-le par tous les moyens : pour une obole, tu auras des soins de première classe.

Euripide – Non, par Zeus, pas encore ! J’en ai encore des tas. « Un jour, Œnée était aux champs…

Eschyle – …lorsqu’il eut le Covid. »

Euripide – Mais laisse-moi au moins dire tout le vers ! « Un jour, Œnée était aux champs pour rassembler des épis en vue d’une offrande aux dieux…

Eschyle – …lorsqu’il eut le Covid. »

Dionysos – Pendant qu’il faisait son offrande ? Et qui le lui a refilé ?

Euripide – Laisser tomber, mon pote. Il peut toujours essayer avec celui-ci. « On a rapporté une histoire véridique à propos de Zeus… »

Dionysos – Tu vas me tuer ! Tu vois bien qu’il va dire « …lorsqu’il eut le Covid. » Ce Covid colle à tes prologues comme un virus sur les mains !

[adaptation d’Aristophane, Les Grenouilles 1198-1247]

Welcome to Phoenix

— Ma chérie, quelle excellente idée, ce voyage dans l’Arizona !

— Pour échapper à belle-maman, la maison ne recule devant aucun sacrifice…

— Cesse de critiquer ma mère : sans elle, je ne serais pas là pour toi.

— Ahem… je vois que nous arrivons à Phoenix.

— Tu as vu l’écriteau ? ‘Welcome to Phoenix’. Et puis, il y a cette image de poulet. Tu crois qu’ils ont des élevages ?

— Ce n’est pas un poulet, c’est un phénix !

— Un phénix ? Voilà du nouveau.

— Pas si nouveau que ça : mon professeur de grec…

— Ah non ! pas celui-là encore ! Ce crétin serait capable de ressusciter son blog comme… comme…

— … comme un phénix. Ne fais pas cette tête de poulet frit : le phénix était un oiseau qui renaissait régulièrement de ses cendres. Les Égyptiens le connaissaient déjà, ils l’appelaient bnw, benu si tu préfères. Quand Hérodote a visité l’Égypte, ses guides lui ont décrit le phénix, entre autres animaux sacrés :

Il y a aussi un autre oiseau sacré, il s’appelle phénix. Pour ma part, je n’en ai pas vu, sauf en peinture. C’est normal : si l’on en croit les gens d’Héliopolis, il ne fait son apparition que tous les cinq cents ans ; et l’on dit qu’il apparaît à la mort de son père. [Hérodote 2.73]

— Soit, mais Hérodote ne dit pas que le phénix renaît.

— Parfois, il faut aller chercher les renseignements chez plusieurs auteurs. Ovide, un poète latin qui connaissait bien les textes grecs, nous fournit des détails supplémentaires.

— Par les lunettes de Lyncée, maintenant, je comprends pourquoi tu insistais pour que je laisse mes cannes de golf à la maison : tu as rempli le coffre de la voiture avec tes vieux bouquins, comme d’habitude.

— Cesse de rouspéter, et écoute plutôt la description faite par Ovide :

Il y a un oiseau – un seul ! – qui se renouvelle et se régénère de lui-même. Les Assyriens l’appellent phénix. Il ne se nourrit ni de graines ni d’herbes, mais de larmes d’encens et de jus d’amome.

Une fois qu’il a achevé les cinq siècles de son existence, il se construit avec ses serres et son bec (qui doit rester pur) un nid sur les branches ou au sommet oscillant d’un palmier. Il y fait un tas d’encens, de doux nard, de la cannelle et de la myrrhe blonde.

Puis, il se pose dessus et achève sa vie dans les parfums. C’est de là que, d’après la légende, renaît du corps du père un petit phénix destiné à vivre le même nombre d’années. [Ovide, Métamorphoses 15.391-407]

— Pas bête, ton phénix : s’il n’est pas victime d’un chasseur valaisan, il peut durer une éternité.

— Et pourtant, il est encore surpassé par les Naïades, des nymphes des rivières si tu préfères :

La corneille qui croasse vit neuf générations d’hommes vigoureux ; le cerf, quatre fois la corneille ; quant au corbeau, il atteint dans sa vieillesse trois fois l’âge d’un cerf.

Le phénix, lui, vit neuf fois plus longtemps que les corbeaux ; et nous, les Nymphes aux belles boucles, filles de Zeus porte-égide, notre existence est dix fois plus longue que celle des phénix ! [Hésiode, fragment 304 Merkelbach-West, cité par Plutarque, Sur la disparition des oracles 11.415c]

— Corneilles, cerfs, corbeaux, phénix, Naïades, c’est un peu compliqué, et en plus ça m’a donné faim. Un bon fast-food ferait l’affaire. Voici une enseigne alléchante : Arizona Fried Phoenix, ça te dit ?

En toutes choses, il faut considérer la fin

croesus_bwEn remerciement à tous les fidèles lecteurs de ce blog, une leçon de sagesse prodiguée par Solon l’Athénien.

Depuis le 6 mars 2015, ce blog vous a distraits, instruits, agacés, amusés et parfois lassés. 173 interventions, en suivant un rythme presque hebdomadaire. Au cours de l’année 2018, vous avez préféré – dans l’ordre décroissant – « Donner sa vie pour une cause », « Torture : pour ou contre ? », « Qui jouit le plus : les femmes ou les hommes ? » ou encore « On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote ».

Il faut cependant savoir refermer la porte doucement avant que les lecteurs ne la claquent. La formule a plu à certains, mais elle commence à dater ; il est donc temps de passer à d’autres approches, et de laisser la place à d’autres voix pour s’exprimer. À partir d’aujourd’hui, Pour l’amour du grec ne sera plus alimenté que de manière sporadique, au gré des inspirations dionysiaques ou apolliniennes de votre serviteur.

Que personne n’y voie le signe d’un désamour pour le grec. Bien au contraire : je reste persuadé que la lecture des auteurs grecs est riche d’enseignements et de plaisirs. La magie du contact avec la langue originale ne se remplace pas. Cela demande un effort, aussi bien de la part des enseignants de grec que de leurs élèves, mais cet effort est récompensé par l’accès à un vaste territoire dont certaines régions sont familières, d’autres moins souvent arpentées. Homère, Thucydide, Platon ou Euripide, on connaît ; mais ne vaudrait-il pas la peine de découvrir aussi Achille Tatius, Archiloque, Théophraste ou Nonnos ? Si certains lecteurs ont eu quelques agréables surprises au détour d’une page de ce blog, cela suffira à mon bonheur.

À propos de bonheur, en guise de cadeau final, vous trouverez ci-dessous un passage d’Hérodote qui constitue, me semble-t-il, une leçon de bonheur pour nous tous. C’est l’Athénien Solon qui l’a prodiguée à Crésus, qui croyait que son or inépuisable suffirait à le rendre heureux.

« Crésus, je connais l’absolue jalousie des dieux, et je sais qu’elle est source d’instabilité. Et voilà que tu m’interroges sur les affaires des hommes… Au cours d’une longue vie, nous voyons nombre de nos espérances se réaliser, et nous passons aussi par de nombreuses souffrances.

J’estime en effet la durée de la vie humaine à septante ans. Ces septante années font vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois intercalaires ; et si l’on allonge d’un mois une année sur deux, pour respecter le rythme des saisons, on peut rajouter trente-cinq mois aux septante ans, et ces mois intercalaires font mille cinquante jours. Ainsi donc, si l’on calcule le total de tous les jours qui constituent ces septante ans, cela fait vingt-six mille deux-cent cinquante.

Aucune de ces journées n’apporte un contenu semblable à la précédente. Vois-tu, Crésus, l’homme n’est que le jouet des circonstances. À moi, tu me sembles posséder une grande fortune et régner sur une multitude de sujets. Il reste cependant la question que tu m’as posée, et à laquelle je ne peux encore t’apporter de réponse avant d’avoir appris si tu as eu une belle mort.

En effet, celui qui possède une grande fortune n’est pas plus heureux que celui qui vit au jour le jour, si la chance ne lui accorde pas de connaître une belle mort dans la prospérité. Car il y a beaucoup d’hommes très riches et malheureux, et beaucoup qui, bien que disposant de moyens restreints, ont de la chance. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme chanceux, mais les avantages du second surpassent de loin ceux du premier. Le premier est en meilleure posture pour satisfaire ses désirs et pour faire face à une catastrophe qui s’abattrait sur lui. Le second, toutefois, détient les atouts suivants : certes, il ne peut ni faire face à une catastrophe, ni satisfaire ses désirs comme l’autre, mais sa chance le préserve de ces contraintes. Il évite les infirmités et la maladie, il est à l’abri de la souffrance, il a de beaux enfants et lui-même est beau. Si de surcroît il achève bien son existence, alors voilà l’homme que tu recherches, celui qui mérite d’être appelé bienheureux. Mais avant qu’il ne meure, il faut encore se retenir de l’appeler bienheureux, et le considérer simplement comme chanceux.

Pour un homme, il est impossible de réunir toutes les qualités. De même, un pays ne suffit jamais à se procurer tous les produits : s’il possède l’un, il lui manque un autre. Le meilleur pays, c’est celui qui en détient le plus. Ainsi donc, il n’est pas un seul être humain qui se suffise à lui-même : s’il possède une qualité, il lui manque une autre. Cependant, celui qui atteint le terme de sa vie avec les qualités les plus nombreuses, et qui ensuite connaît une belle mort, c’est celui-là qui, me semble-t-il, ô roi, mérite de porter le nom de bienheureux.

En toute chose, il faut considérer la fin ; car à bien des hommes, la divinité a brandi le bonheur, avant de les abattre. »

[Hérodote 1.32]

 

[image : Crésus sur le bûcher]

Un caleçon peut en cacher un autre

nick_tylerUn message peut en cacher un autre : derrière les apparences, il faut savoir déchiffrer les intentions de l’auteur.

  • Chérie ! Regarde, j’ai trouvé de nouveaux caleçons au supermarché !
  • Et tu crois que ça va intéresser les auteurs de ce blog ?
  • Mais si, regarde ! Mon magasin favori vient d’introduire une nouvelle marque. Ça pose son homme, non ?
  • « Nick Tyler »… Ha ! ha ! Mais c’est du plagiat déguisé, mon pauvre ami !
  • Du plagiat ?
  • Bien sûr : à part le A et le V, ton « Nick Tyler » a repris toutes les lettres d’une marque bien connue. Et en plus, avec NICK, on obtient le sigle CK…

CALVIN KLEIN

NICK TYLER

  • Nom d’un Phrygien cacochyme ! Tu as raison, je n’avais même pas remarqué. Mon supermarché me dupe, il me trompe, il me manipule !
  • Calme-toi donc, mon chéri. Si ça peut te consoler, cela fait deux mille ans que de petits malins cachent leurs petits messages derrière les apparences. Des poètes grecs glissaient des mots secrets dans leurs œuvres. Tiens, voici le cas d’Aratos, un poète astronome, qui s’est amusé à insérer le mot λεπτή, qui veut dire « subtile », en position horizontale et verticale.

ΛΕΠΤΗ μὲν καθαρή τε περὶ τρίτον ἦμαρ ἐοῦσα

Εὔδιός κ’ εἴη, λεπτὴ δὲ καὶ εὖ μάλ’ ἐρευθὴς

Πνευματίη· παχίων δὲ καὶ ἀμβλείῃσι κεραίαις

Τέτρατον ἐκ τριτάτοιο φόως ἀμενηνὸν ἔχουσα

Ηὲ νότου ἀμβλύνετ’ ἢ ὕδατος ἐγγὺς ἐόντος.

  • Ah oui, même si je ne sais pas lire le grec, j’arrive tout de même à voir que les lettres sont les mêmes.
  • Ce n’est pas tout : le constructeur du Phare d’Alexandrie a lui aussi trouvé moyen de cacher son nom par un autre procédé. Tu es prêt, ton caleçon viril est bien en place, calé dans ton fauteuil favori ? Allez, c’est parti !

Vois-tu ce qu’a fait cet illustre architecte originaire de Cnide ? Il avait érigé la tour qui se trouve sur l’île de Pharos, le plus grand et le plus bel ouvrage qui soit. Le feu qui brillait de son sommet devait se propager au loin sur la mer, pour éviter que les marins ne soient déportés vers Paraitonia. Il s’agissait en effet d’un récif très dangereux, dont on ne pouvait réchapper si l’on s’y accrochait.

L’architecte fit donc construire l’ouvrage et, à même la pierre, il grava son propre nom. Puis il recouvrit le tout d’une couche de plâtre et il grava le nom du souverain qui régnait à l’époque. Il savait – c’est bien ce qui se produisit – qu’au bout d’un bref laps de temps, l’inscription gravée dans le plâtre tomberait et laisserait apparaître :

« Moi, Sostrate fils de Dexiphanès, originaire de Cnide, [j’ai dédié cet ouvrage] aux Dieux Sauveurs pour la protection des navigateurs. »

Ainsi, cet illustre architecte, sans viser l’instant présent, ne s’est pas contenté de considérer sa brève existence : il a pensé à la fois au présent et à l’éternité, tant que sa tour tiendrait debout et que son ouvrage subsisterait.

[Lucien Comment il faut écrire l’Histoire 62]phare

  • Hé ! hé ! Sostrate de Cnide était un petit malin.
  • Effectivement, son nom s’est donc perpétué à travers les siècles grâce à l’inscription qu’il a laissée sur le Phare d’Alexandrie. À la période byzantine, toutefois, les nombreux tremblements de terre ont peu à peu démoli le Phare ; mais on n’a jamais oublié Sostrate, dont la ruse est restée célèbre.
  • Oui, je me demande qui se souviendra de Nick Tyler dans deux mille ans…

Le premier ψ

couch_nbSoigner le chagrin par la parole ? Cela se pratiquait déjà dans l’ancienne Corinthe.

C’est une doctorante de l’Université de Lausanne, Mme Vasiliki Kondylaki, qui m’a rappelé l’existence d’un passage étonnant : à Corinthe, vers la fin du Ve siècle av. J.-C., on soignait déjà le chagrin en parlant.

Le premier psychiatre venait d’Athènes et s’appelait Antiphon. On le connaît surtout pour avoir figuré dans le Top 10 des orateurs attiques. Dans un traité intitulé Vie des dix orateurs, attribué à Plutarque, on trouve cet étonnant passage où apparaît l’activité insolite d’Antiphon.

On rapporte qu’[Antiphon] composa des tragédies, soit à titre personnel, soit en tandem avec le tyran Denys [de Syracuse]. Tandis qu’il était toujours occupé à ses activités poétiques, il mit au point une technique pour guérir du chagrin, analogue à une thérapie qu’appliqueraient les médecins à leurs malades. À Corinthe, il installa un cabinet près de l’agora et il afficha l’annonce suivante : il était en mesure de soigner les personnes qui souffraient de chagrin par le recours à la parole. Il s’enquérait du motif [du chagrin] et il s’efforçait de consoler ses malades. Cependant, il considéra que cette technique était en-dessous de ses compétences, et il se tourna vers la composition de discours.

[pseudo-Plutarque, Vie des dix orateurs 833c9 – d2]

Merci à Vasiliki Kondylaki d’avoir tiré cet intéressant passage d’un regrettable oubli. Il vaut la peine d’y ajouter quelques remarques. Tout d’abord, si l’on en croit l’auteur du traité, Antiphon aurait connu une carrière en plusieurs étapes : d’abord, il compose des tragédies, et il sert de ‘nègre’ à un tyran qui se pique d’avoir des dons littéraires ; ensuite, il ouvre un cabinet de psy à Corinthe pour faire parler les gens chagrinés ; finalement, il atteint le sommet de sa carrière en composant des discours.

Les trois étapes du parcours d’Antiphon suivent un développement logique. Lorsqu’il compose des tragédies, il fait passer les spectateurs par la pitié et la peur, leur permettant de se purger de leurs émotions, si l’on en croit ce que dit Aristote dans sa Poétique (1449b28). Ensuite, il ouvre son cabinet à Corinthe, pas à Athènes. Peut-être son innovation aurait-elle été mal accueillie dans sa patrie. En tout cas, cela ne marche pas aussi bien qu’il ne l’espérait, ou du moins Antiphon se sent surqualifié pour le métier de psychiatre. Cette étape médiane de son parcours constitue néanmoins le pivot de sa carrière puisque, dans son cabinet, il purge ses patients de leur chagrin en utilisant les discours. Cela lui permettra de terminer sa métamorphose en s’occupant toujours de discours, mais en les déclamant devant l’Assemblée des Athéniens.

De retour à Athènes, il se compromet dans une tentative de coup d’État en 411 av. J.-C. Après que le gouvernement oligarchique auquel il a participé est renversé, Antiphon doit rendre des comptes devant un tribunal. En dépit de ses dons oratoires, il ne parvient pas à convaincre ses juges : il est déclaré traître à la patrie et il est condamné à mort. Son corps sera jeté hors des frontières de l’Attique. Il boit donc la ciguë, douze ans avant Socrate. Ses biens sont confisqués, on le frappe d’indignité civique ; cette mesure s’applique aussi à tous ses descendants.

antiphonAntiphon croyait que la psychiatrie était en-dessous de sa condition ; il a donc voulu composer des discours. Or celui qu’il a prononcé pour sa propre défense s’est soldé par un échec qui lui a coûté la vie. Ce discours ne nous est pas conservé, à l’exception d’un misérable lambeau de papyrus. Des copistes avaient fidèlement recopié l’Apologie d’Antiphon à travers les siècles, et la chaîne de transmission du discours d’Antiphon s’est interrompue quelque part dans les sables d’Égypte.

Antiphon aurait probablement dû rester dans son cabinet de psy à Corinthe.

 

λέγεται δὲ τραγῳδίας συνθεῖναι καὶ ἰδίᾳ καὶ σὺν Διονυσίῳ τῷ τυράννῳ. ἔτι δ’ ὢν πρὸς τῇ ποιήσει τέχνην ἀλυπίας συνεστήσατο, ὥσπερ τοῖς νοσοῦσιν ἡ παρὰ τῶν ἰατρῶν θεραπεία ὑπάρχει· ἐν Κορίνθῳ τε κατεσκευασμένος οἴκημά τι παρὰ τὴν ἀγορὰν προέγραψεν, ὅτι δύναται τοὺς λυπουμένους διὰ λόγων θεραπεύειν· καὶ πυνθανόμενος τὰς αἰτίας παρεμυθεῖτο τοὺς κάμνοντας. νομίζων δὲ τὴν τέχνην ἐλάττω ἢ καθ’ αὑτὸν εἶναι ἐπὶ ῥητορικὴν ἀπετράπη.