Il a mangé un oursin entier

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes oursins, cauchemar et délices des vacances dans le sud

Alors, ces vacances en Grèce, ça s’est bien passé ? Cet été, de nombreux touristes ont profité des charmes de la mer, tout en cherchant un compromis avec les oursins : on évite de mettre le pied dessus, mais on les mange volontiers (dans le sud de la France, on appelle cela une « oursinade »).

Encore faut-il savoir comment préparer l’animal, sinon il risque de vous rester en travers de la gorge. Un Spartiate d’autrefois nous a laissé un souvenir impérissable de sa consommation d’oursins. L’anecdote figure dans un ouvrage immense, désormais perdu, rédigé par Démétrios de Skepsis.

Originaire d’une petite ville à environ 30 km de Troie, Démétrios a noirci au moins vingt-six rouleaux de papyrus à décrire les contingents de soldats qui avaient défendu la célèbre citadelle. Il fait de nombreuses digressions et, pour une raison qui nous échappe, il a signalé le cas particulièrement cocasse du Spartiate oursinophage.

« Démétrios de Skepsis, dans le vingt-sixième livre de son Ordre de bataille des Troyens, raconte qu’un Laconien [= Spartiate] fut invité à dîner. Sur la table, on avait disposé des oursins de mer. Il en prit un, mais ne savait pas comment cela se mangeait, et il ne fit pas attention à la manière dont les autres convives les consommaient. Il mit alors l’oursin dans sa bouche, avec tout ce qui l’entourait, et se mit à le mâcher .

Il eut de la peine à le manger et, ne comprenant pas pourquoi cet aliment lui opposait une telle résistance, il s’exclama : ‘Mais c’est dégueulasse, cette nourriture ! Toi, maintenant que je t’ai ramolli, je ne vais pas te laisser filer ; mais je n’en reprendrai plus !’

[Démétrios de Skepsis, Ordre de bataille des Troyens, fragment 15 dans la vieille édition de Richard Gaede (1880)]

Vous voilà désormais avertis : les oursins, on ne marche pas dessus, et on ne les mâche pas, du moins pas avant de les avoir décortiqués.

La Mauvaise Foi : 8e péché capital

pechesAux sept péchés capitaux, on devrait ajouter un huitième : la mauvaise foi, qui fait des ravages dans le monde d’aujourd’hui

L’un de mes maîtres m’a rendu attentif au fait que, parmi les sept péchés capitaux (on dit aussi « péchés mortels »), on trouve les « péchés à consonnes » et les « péchés à voyelles ». La première catégorie regroupe des péchés certes capitaux, mais dont on pourrait néanmoins s’offrir une petite dose de temps en temps ; la seconde catégorie, en revanche, serait strictement prohibée.

Par « péchés à consonnes », il faut entendre ceux dont l’étiquette commence par une consonne : Colère, Gourmandise, Luxure et Paresse. Allez, c’est bien vrai, on peut en prendre une petite dose, sans exagérer. Les « péchés à voyelles », par contre, c’est du lourd : Avarice, Envie et Orgueil. À éviter à tout prix.

À ce catalogue, je propose d’ajouter un huitième péché capital, celui de la Mauvaise Foi, brillamment illustré – dans un passé récent – par l’adorable Me B.

Ce péché, les politiciens de tous les pays du monde s’en accordent quelques doses à intervalles réguliers ; et le non moins adorable Mr. T, spécialiste des tweet tonitruants, taquine l’overdose de Mauvaise Foi à la consternation de toute la planète.

Dans un passé plus reculé, la Mauvaise Foi sévissait déjà. Un érudit du IIIe siècle av. J.-C. du nom de Sosibios était passé maître dans l’art de couper les cheveux en quatre. Il utilisait cette compétence extraordinaire à essayer d’expliquer des passages problématiques de l’Iliade, et il se faisait payer pour le travail. Toutefois, à force d’abuser de la Mauvaise Foi, Sosibios s’est fait attraper à son propre jeu, comme on le verra.

Commençons donc par évoquer un cas particulièrement criant où Sosibios, dans un usage raffiné de la Mauvaise Foi, a prétendu résoudre un problème d’interprétation du texte d’Homère. Il s’agissait d’un passage où apparaissait le vieux Nestor, un guerrier accompli, mais tout de même un vieillard. Or ce brave homme avait le gosier en pente, et pour satisfaire son penchant pour le vin, il utilisait une coupe d’une taille extraordinaire :

« Cette coupe, un autre avait de la peine à la déplacer de la table lorsqu’elle était pleine ; mais le vieux Nestor la soulevait sans difficulté. »

[Homère Iliade 11.636-637]

Ce passage a soulevé l’étonnement des commentateurs anciens, comme l’a relevé Sosibios.

« Il semblait impossible que, en présence de Diomède et d’Ajax – et à plus forte raison d’Achille ! – on présente Nestor comme plus vigoureux, bien qu’il fût avancé en âge.

Face à ces objections, nous absolvons le poète en recourant à un argument appelé anastrophè (retournement). Si l’on prend l’hexamètre ‘lorsqu’elle était pleine ; mais le vieux Nestor la soulevait sans difficulté’, on peut retrancher l’expression ‘le vieux Nestor’ du milieu du vers et le placer au début du premier vers, après ‘un autre’, ce qui donne, depuis le début : ‘Un autre vieil homme avait de la peine à la déplacer de la table lorsqu’elle était pleine ; mais Nestor la soulevait sans difficulté.’ »

[Athénée Deipnosophistes 11.493d]

Le brave Sosibios aurait certes remporté les Championnats du Monde de la Mauvaise Foi, mais il aurait eu un zéro pointé en grec ancien s’il avait été mon étudiant. Il y a cependant une morale à cette histoire, puisque le même Sosibios s’est fait piéger à son propre jeu par le roi d’Égypte Ptolémée II Philadelphe.

« [Sosibios] recevait un soutien financier du roi. Or ce dernier convoqua ses comptables et leur ordonna, au cas où Sosibios viendrait demander son subside, de lui répondre qu’il l’avait déjà reçu.

Peu après, voici que Sosibios se présente et demande son subside. Les comptables lui rétorquent qu’il l’a déjà reçu et n’en disent pas plus. Sosibios va trouver le roi et se plaint des comptables. Ptolémée les fait alors venir en leur ordonnant d’apporter les rouleaux de comptes sur lesquels figurent les entrées des personnes qui ont reçu un subside. Le roi prend en main les rouleaux ; après consultation, il lui déclare lui aussi qu’il a reçu son subside.

Voici l’explication : il y avait des noms inscrits sur la liste, à savoir Soter, Sosigenès, Bion, Apollonios. Une fois qu’il les eut passé en revue, le roi dit : ‘Toi qui nous épates en résolvant des problèmes, si tu prends So- du nom Soter, -si- de Sosigenès, et puis la première syllabe de Bion ainsi que la dernière syllabe d’Apollonios [ce qui donne So-si-bi-os], tu trouveras que tu as reçu ton subside, du moins en appliquant ta manière de raisonner.’ »

[Athénée Deipnosophistes 493f – 494a]

L’histoire de Sosibios constitue un avertissement à tous nos dirigeants : un peu de Mauvaise Foi, d’accord, mais il ne faut pas pousser trop loin.

[image : Jérôme Bosch Les sept péchés mortels (entre 1505 et 1510)]

Les jeunes et le bateau ivre

bateau_ivreL’alcoolisme des jeunes n’est pas un phénomène nouveau. Déjà au IVe siècle av. J.-C., des soirées fortement arrosées produisaient des effets surprenants.

  • Rrrraaahh ! Tu as vu, des jeunes abrutis ont encore cassé un réverbère ! Voilà où file l’argent de mes impôts.
  • Oui, le pauvre réverbère est bon pour la casse…
  • Et toutes ces bouteilles cassées ! Regarde, ils se sont saoulés toute la nuit avant de casser du matériel. Quand j’étais jeune, cela ne se passait jamais ainsi.
  • Hem ! Tu es sûr ?
  • Ah si ! L’alcoolisme des jeunes est un phénomène nouveau, tout le monde sait cela !
  • Vraiment ? Pourtant, sous l’emprise de la boisson, des jeunes cassent du matériel depuis plus de deux mille ans. Tiens, j’en connais une bien bonne, racontée par Timée de Tauromenion.
  • Timée de Tauromenion ? Connais pas…
  • Mais si, c’est un historien sicilien du IVe siècle av. J.-C. Si tu ne sais pas où se trouve Tauromenion, ce n’est pas grave : aujourd’hui, on dit Taormina.
  • Ah ! Timée de Taôôrminâââ ! Tout s’éclaire à présent ! Non mais, sérieusement, tu crois que je lis ce genre de choses ? De toute manière, je parie que c’est encore un de ces auteurs qui ont été perdus, mais dont on n’a conservé qu’une trace infime dans un de tes précieux bouquins et gnagnagniii et gnagnagnaaa…
  • Effectivement, nous ne possédons plus l’œuvre de Timée, mais il est cité par un auteur plus tardif, Athénée. Je viens d’acheter une traduction d’Athénée en sept volumes. Ça tombe bien, je vais pouvoir te lire l’histoire des jeunes et du bateau ivre. Tu verras que, en matière d’alcoolisme juvénile, on se débrouillait bien dans la Sicile du IVe siècle. Tu m’écoutes ? De toute manière, le foot et le tennis sont terminés, tu as donc tout le temps.

« Timée de Tauromenion dit qu’une maison était appelée ‘la Trière’ [navire à trois rangs de rameurs] pour la raison suivante.

Des jeunes gens qui se trouvaient dans cette maison s’étaient saoulés. Échauffés par l’ivresse, ils avaient atteint un tel délire qu’ils s’imaginaient être aux commandes d’une trière qui passait par un sale coup de tabac sur la mer. Ils avaient complètement perdu la boule, au point qu’ils croyaient que c’était à la mer qu’ils jetaient tous les meubles et les tapis de la maison, parce qu’ils pensaient que le pilote leur disait de débarrasser la cargaison à cause de la tempête. Une foule se rassembla et les gens commençaient à piller les objets que jetaient les jeunes ; mais ceux-ci, même ainsi, ne cessèrent pas de délirer.

Le lendemain, les représentants des autorités se présentèrent à la maison et les jeunes, sous le coup d’une accusation, étaient toujours en proie à leur mal de mer. Interrogés par les magistrats, ils répondirent que, sous la pression d’une tempête, ils avaient été forcés de larguer à la mer la cargaison superflue.

Devant l’étonnement des autorités face à l’égarement des jeunes gens, l’un d’entre eux, qui semblait de fait être l’aîné de la bande, dit :

‘Seigneurs Tritons [dieux de la mer], en ce qui me concerne, sous l’effet de la trouille je me suis jeté sous les bancs des rameurs, parce que c’était l’endroit le plus bas du navire.’

Les magistrats leur pardonnèrent leur écart de conduite et, après leur avoir interdit se remettre à boire, ils les laissèrent partir. Les jeunes gens exprimèrent leur reconnaissance (et (le chef de la bande) dit :

‘Si nous échappons à la grosse mer, et si nous atteignons le port, nous érigerons dans notre patrie des autels en votre honneur, sous l’appellation de Sauveurs Manifestes, et aussi pour les divinités marines, parce que vous vous êtes manifestés à nous de manière propice !’

Et c’est suite à cet incident que la maison fut appelée ‘la Trière’. »

[Timée de Tauromenion, cité par Athénée Deipnosophistes 37c-e]

  • Eh bien, tes petits Siciliens, ils avaient une sacrée descente ! Même avec une grosse cuite, mes copains et moi n’avons jamais vidé la maison de maman et papa.
  • Oui, contrairement à ce que l’on entend souvent, tout n’était pas forcément meilleur avant. On a tendance à oublier les pires moments.
  • Mais au fait, j’y songe : notre fils a prévu une fête avec des potes à la maison ce weekend, tandis que nous serons à Venise pour les vingt ans de notre mariage. Tu ne crois pas que nous devrions mettre les meubles à l’abri avant de partir ?

Qui est grec ?

achille_noir_blancUn Africain ou un Macédonien peut-il être grec ? Même après deux mille ans de débats, personne n’est d’accord.

Une participation au blog par Frances Martin, étudiante à l’Université de Genève.

Quinze ans après Brad Pitt dans Troy, les férus de mythologie peuvent enfin retrouver Achille sur leurs écrans. Dans la série Troy : Fall of a City , sortie ce printemps, les héros d’Homère ont une fois de plus repris vie – avec quelques petites variations. Achille, ainsi que Patrocle, Énée, et même Zeus et Athéna sont incarnés par des acteurs d’origine africaine.

Face à ce casting, nombre de spectateurs se sont mis à leurs claviers pour protester : « Comment rentrer dedans avec un Zeus et un Achille noirs ? Ils ont fumé quoi là ? »« Achille, héros grec type par définition, campé par un acteur noir c’est un casting de débile ! »

« Bientôt on fera un Vercingétorix asiatique ou un Jules César maghrébin. »

Un homme noir ne pourrait donc pas être grec. Mais au fait, qui peut l’être ?

Remontons quelques années en arrière – deux millénaires et demi, pour être précis – et penchons-nous sur le cas de la Macédoine. Dans l’Antiquité comme aujourd’hui, le rapport des Macédoniens aux Grecs était flou : trop proches d’eux pour être barbares, mais trop « autres » pour être tout à fait grecs, on ne savait pas vraiment que faire d’eux. Relevons tout de même qu’ici, le débat tourne autour de la culture et de la langue ; la couleur de peau n’entre pas dans l’équation.

Au VIIᵉ siècle av. J.-C. déjà, le poète Hésiode tente de clarifier la relation entre Grecs et Macédoniens. Voici ce que nous dit un auteur tardif à ce sujet :

« Macédoine : le pays a été nommé à partir de Macédon, fils de Zeus et de Thyia fille de Deucalion, comme le dit le poète Hésiode : ‘Enceinte, elle accoucha de deux fils pour Zeus qui se réjouit du tonnerre : Magnès, et Macédon qui combat à cheval. Ceux-ci habitèrent dans la région de la Piérie et de l’Olympe.’ »

[Hésiode fragment 7, cité dans les Ethnika d’Étienne de Byzance , lui-même cité par Constantin Porphyrogénète De thematibus 2]

Thyia, mère de ce Macédon qui aurait donné son nom à la Macédoine, n’est pas la seule fille de Deucalion : elle a également un frère, Hellen, qui a lui aussi donné son nom à un peuple, les Hellènes, c’est-à-dire les Grecs. En résumé, le premier des Grecs, selon Hésiode, serait l’oncle du premier des Macédoniens. Ces derniers ne seraient donc pas tout à fait grecs, mais seraient des parents proches.

La réalité, cependant, n’est pas si simple. Où tirer la ligne quand il s’agit des fondements de la culture grecque ? Un Macédonien pourrait-il incarner le « héros grec type » Achille dans Troy : 500 av. J.-C. ? Aucune source ne traite de cette situation en particulier, mais au Vᵉ siècle av. J.-C., l’historien Hérodote nous raconte un épisode comparable :

« Que les descendants de Perdiccas (la famille royale macédonienne) sont des Grecs, comme ils le disent eux-mêmes, j’en suis moi-même certain, et dans les passages à suivre, je prouverai bien qu’ils sont grecs. De plus, les Hellénodices qui organisent les Jeux Olympiques ont reconnu que c’est vrai. En effet, lorsque Alexandre choisit de concourir et se rendit sur place, les Grecs qui allaient se mesurer à lui à la course le repoussèrent, déclarant que ce n’était pas un concours pour les barbares, mais pour les Grecs. Mais Alexandre prouva qu’il était Argien, et on jugea donc qu’il était grec; il participa à la course du stade et arriva en première place ex aequo. »

[Hérodote 5.22]

Résumons : le roi macédonien Alexandre – non pas Alexandre le Grand, mais un ancêtre du même nom – veut prendre part aux Jeux Olympiques, quintessence de la culture grecque. Les concurrents tentent de l’exclure, se plaignant peut-être que « bientôt on aura un boxeur perse ou un conducteur de char scythe ». Alexandre réussit toutefois à démontrer qu’il descend d’une lignée grecque, ce qui le qualifie pour les Jeux Olympiques.

Qu’en est-il, dans tout cela, de notre Achille noir ? Qu’en auraient pensé les Grecs ? Il est difficile de le savoir, mais une chose est certaine : aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la question de « qui est grec » reste compliquée.

 

[image : quel Achille se cache là-derrière? Cratère à figures rouges, Vᵉ siècle av. J.-C.]

Pour les inconditionnels du texte grec original, voici le fragment d’Hésiode, tel qu’il nous a été transmis par un compilateur de l’époque de l’empereur Constantin Porphyrogénète :

Μακεδονία· ἡ χώρα ὠνομάσθη ἀπὸ Μακεδόνος τοῦ Διὸς καὶ Θυίας τῆς Δευκαλίωνος, ὥς φησιν Ἡσίοδος ὁ ποιητής·

Ἣ δ’ ὑποκυσαμένη Διὶ γείνατο τερπικεραύνῳ

υἷε δύω, Μάγνητα Μακηδόνα θ’ ἱππιοχάρμην,

οἳ περὶ Πιερίην καὶ Ὄλυμπον δώματ’ ἔναιον.

Bien parler, à quoi bon ?

demosthenesPourquoi se fatiguer à bien parler ? La mauvaise foi est une activité autrement plus gratifiante.

Bien parler ne sert à rien. On peut être Président des États-Unis tout en s’exprimant comme un balourd, ou Président de la République Française en lançant : « Casse-toi, pauvre con ! » Un Conseiller Fédéral suisse peut également devenir un objet de risée pour avoir prononcé, sur un ton d’entrepreneur des pompes funèbres, un discours sur le rire.

Par conséquent, ne perdez pas votre temps : il est inutile d’apprendre à bien parler. Contentez-vous de trouver une ou deux phrases qui fassent mouche ; ou mieux, demandez à un conseiller de vous les souffler à l’oreille. Pour le reste, communiquez avec quelques tweets tous les jours.

Structurer votre pensée ? N’y songez même pas. De toute manière, vos auditeurs penseront que vous leur faites la leçon. Articuler ? Inutile, vous faites mieux d’accompagner vos rares discours d’une musique de fond. Soigner votre gestuelle et l’expression de votre visage ? Ne vous épuisez pas avec de pareils artifices : vous aurez plus de succès en plaçant à côté de vous un mannequin (féminin ou masculin, selon les circonstances) bronzé, souriant et généreusement dénudé qui saura attirer les regards.

Et pourtant, niant l’évidence, figurez-vous qu’il existe encore quelques naïfs pour croire à l’utilité d’un discours bien ficelé. Tenez, voici un exemple particulièrement risible : Raphaël Comte, un garnement qui n’a même pas atteint la quarantaine, perpétue la croyance dans les beaux discours. Des personnes de mauvaise foi me rétorqueront qu’il siège au Conseil des États en Suisse, l’équivalent du Sénat dans d’autres pays, qu’il a présidé à cette auguste assemblée pendant une année, et qu’il s’en serait même bien sorti. Peut-être, mais ses beaux discours n’ont pas permis à la Suisse de remporter la Coupe du Monde de football…

Il n’est pas le seul de son espèce : il semblerait que d’autres politiciens s’accrocheraient, envers et contre tout, à un amour contre nature à l’égard du bien parler. Or tout le monde sait que les beaux discours ne servent qu’à déguiser des arguments malhonnêtes, ou au mieux à pinailler sur des détails inutiles alors qu’il faudrait agir sur les grands problèmes de notre temps. Déjà au IVe siècle av. J.-C., l’orateur Isocrate constatait que les faiseurs de discours passaient leur temps à couper les cheveux en quatre au lieu d’aborder les vrais problèmes.

« Comment pourrait-on surpasser Gorgias, qui a eu l’audace d’affirmer que rien n’existe ? ou Zénon, qui a essayé de démontrer que les mêmes choses étaient à la fois possibles et impossibles ? ou Mélissos qui, alors que les éléments de la nature sont infinis, a entrepris de trouver des preuves de leur unité ?

Toutefois, alors même que ces penseurs ont démontré de manière éclatante qu’il est facile d’inventer un faux discours sur le sujet de leur choix, les orateurs continuent tout de même d’occuper le même terrain. Au lieu de couper les cheveux en quatre à prétendre démontrer par les mots ce que les faits ont démenti depuis longtemps, ces gens devraient poursuivre la vérité, enseigner à leurs disciples ce qui relève de la gestion de notre cité, et les exercer à acquérir de l’expérience dans ce domaine. Ils devraient se dire qu’il est bien préférable de se faire une opinion convenable sur des sujets utiles que d’acquérir un savoir exact sur des choses inutiles. De même, il est préférable de faire de petits progrès sur les thèmes d’importance que d’être vraiment meilleur sur les détails et sur les points qui ne servent à rien dans la vie. »

[Isocrate Éloge d’Hélène 3-5]

Sacré Isocrate, tu nous mènes en bateau ! Ainsi, il faudrait que je m’exerce, que je prenne des cours dans ton école, et que j’apprenne à bien parler pour pouvoir gérer les affaires de l’État ? La politique demanderait du travail, alors qu’il me suffit de lancer quelques slogans percutants et de les faire circuler sur les réseaux sociaux pour attirer l’attention des électeurs ? Non, au lieu de soigner mon discours, je préfère m’en tenir à une recette qui marche à tous les coups : la mauvaise foi.

[image : A. Bernard Sykes, Démosthène s’exerçant au bord de la mer (1888)]

Migrants depuis 2500 ans

akrotiriLe parcours des Phocéens fuyant l’arrivée des Perses rappelle le parcours des migrants d’aujourd’hui

545 av. J.-C. : l’Empire perse étend son emprise sur la côte de l’Asie Mineure, correspondant à la Turquie d’aujourd’hui. Dans la cité grecque de Phocée, non loin de l’actuelle Izmir, les habitants prennent peur, comme le rappelle l’historien Hérodote.

« Harpage [général de l’arme perse] approcha avec son armée et mit le siège à la ville. Il leur fit savoir qu’il lui suffirait que les Phocéens veuillent abattre un seul bastion de leurs fortifications et consacrer un seul bâtiment [en signe de soumission].

Mais les Phocéens, horrifiés par la perspective de cet asservissement, répondirent qu’ils souhaitaient délibérer pendant une journée avant de donner réponse. Pendant la durée des discussions, ils demandèrent à l’armée [perse] de se retirer des murailles. Harpage dit qu’il savait fort bien ce qu’ils avaient en tête ; néanmoins, ils se retira pour leur permettre de délibérer.

Tandis qu’Harpage avait retiré son armée des murailles, les Phocéens mirent à la mer leurs vaisseaux rapides, y placèrent femmes et enfants, ainsi que tout ce qu’ils pouvaient emporter, y compris les statues de leurs temples et le reste des offrandes consacrées (sauf les objets en bronze, en pierre et ceux qui étaient gravés) ; bref, ils embarquèrent tout le reste et firent voile vers Chios. »

[Hérodote 1.164]

Tiens, tiens… Chios, point de chute de migrants fuyant la côte de la Turquie. Cela ne vous rappelle rien ? L’histoire rapportée par Hérodote ne date pourtant pas d’aujourd’hui, elle est vieille de deux millénaires et demi.

Les Phocéens sont mal accueillis par les habitants de Chios et décident de continuer leur voyage.

« Ils se préparèrent à faire voile vers Kyrnos [la Corse !] ; mais auparavant, ils firent un crochet vers Phocée, où ils massacrèrent la garnison perse qu’Harpage avait laissée pour garder la ville. Ceci fait, ils lancèrent de puissantes malédictions contre quiconque resterait sur place au lieu de partir. En outre, ils coulèrent un bloc de fer et jurèrent qu’ils ne reviendraient pas à Phocée avant que le bloc ne refasse surface.

Alors qu’ils s’apprêtaient à appareiller pour Kyrnos, plus de la moitié des citoyens furent pris de regret et de pitié pour leur cité, ainsi que pour la vie au pays : ils se parjurèrent et retournèrent à Phocée. Ceux qui avaient respecté leur serment levèrent l’ancre, quittant les îles Œnousses [à côté de Chios]. »

[Hérodote 1.165]

Personne ne quitte sa patrie de gaieté de cœur ; plus de la moitié des migrants renoncent à leur projet au moment de s’embarquer pour l’inconnu. Pour ceux qui décident de partir, c’est clairement un voyage sans retour. À ce jour, le bloc de fer que les Phocéens ont jeté au fond de l’eau n’a toujours pas refait surface.

L’étape corse ne se passe pas très bien pour les migrants phocéens, qui finissent par livrer bataille avec leurs hôtes de circonstance.

« Arrivés à Kyrnos, ils cohabitèrent pendant cinq ans avec les peuples qui étaient déjà établis sur place, et ils fondèrent des sanctuaires. Mais ils ravagèrent et pillèrent tous leurs voisins, Tyrrhéniens et Carthaginois, lesquels unirent leurs forces contre les Phocéens, avec deux fois soixante vaisseaux. »

[Hérodote 1.166]

Des frictions importantes se produisent donc entre les nouveaux immigrants et les gens qui sont déjà sur place. On en vient à se battre : les Phocéens remportent certes la victoire sur mer, mais ils y laissent tellement de plumes qu’ils doivent repartir. Dans la bataille, des navires phocéens ont été capturés. Les équipages tombent pour la plupart entre les mains des habitants d’une cité d’Étrurie qui les tuent à coups de pierres.

Les Phocéens survivants échouent à Rhegion. Cela ne vous dit rien ? Reggio di Calabria, le point de chute de nombreux migrants qui risquent aujourd’hui leur vie pour chercher une vie meilleure en Europe.

Que conclure de l’histoire des Phocéens ? Il faut d’abord rappeler que ces mêmes Phocéens, avant de fuir l’avancée perse, ont développé des contacts commerciaux avec plusieurs régions de la Méditerranée. Ils ont fondé une colonie sur le site qui deviendra Marseille, et ils ont aussi établi des comptoirs sur la côte espagnole. Forcés de fuir leur patrie au milieu du VIe s. av. J.-C., les Phocéens suivent un parcours similaire à celui que fréquentent les migrants d’aujourd’hui : de la côte d’Asie Mineure, il se rendent en Corse, en Calabre, et ils finissent par remonter la botte italienne.

Avec un recul de plus de 2500 ans, cependant, il apparaît que ces mouvements de population, certes douloureux et dangereux, ont construit la Méditerranée.

[image : fresque d’Akrotiri (Santorin, âge du bronze)]

Le sport rend gentil … ou pas

chariotPour éviter que les gens ne se battent, rien de tel que le sport. Entre la théorie et la pratique, il reste pourtant un effort à faire.

Homère l’a bien montré : lorsque des hommes bourrés de testostérone se battent pour des questions d’amour-propre, rien de tel qu’un peu de sport pour leur faire retrouver le sens des rapports humains.

Souvenez-vous : dans l’Iliade, le lecteur assiste à la querelle entre le jeune Achille et son aîné Agamemnon. Ils se disputent pour la possession d’une belle captive. L’affaire tourne au vinaigre, Achille part bouder dans son coin, les Grecs se retrouvent en mauvaise posture face aux Troyens, et l’histoire dérape vilainement lorsque Patrocle, fidèle compagnon d’Achille, perd la vie en tentant de sauver la mise pour les Grecs. Il faut la mort de Patrocle pour qu’Achille et Agamemnon se reprennent en main, cessent leur querelle et retrouvent le sens des priorités (nous en avons parlé récemment).

C’est alors qu’Homère nous montre les vertus du sport : pour honorer la mémoire de Patrocle, Achille organise un grand concours sportif où les participants vont pouvoir rivaliser de fair-play. Tout le contraire de la dispute autour de la belle captive. Pourtant, dans un premier temps, nos sportifs se comportent comme de jeunes coqs prêts à tous les coups bas pour gagner les meilleurs prix. Dans la course de char, le jeune Antiloque triche un peu et parvient à distancer un conducteur plus expérimenté, Ménélas, grâce à un procédé digne d’une course de Formule 1. Il a gagné une belle jument que Ménélas aurait volontiers prise pour lui. Le perdant est vexé et demande un arbitrage ; mais le jeune Antiloque s’empresse d’éteindre l’incendie.

« Calme-toi ! Seigneur Ménélas, je suis bien plus jeune que toi : tu as la précédence sur moi, et tu es plus valeureux. Tu sais jusqu’où cela peut aller lorsqu’un jeune perd les pédales : car il a l’esprit vif, mais la couche de bon sens est mince. Ton cœur peut encaisser le coup ; quant à moi, je vais te donner la jument que j’ai gagnée.

Et si tu me demandais quelque chose de chez moi qui soit encore plus grand, je te le céderais aussitôt volontiers, plutôt que de perdre ton amitié, nourrisson de Zeus, et de me rendre coupable aux yeux des dieux. »

[Iliade 23.587-595]

Joignant les actes aux paroles, Antiloque remet la jument à Ménélas, qui se laisse immédiatement attendrir par le geste de son cadet.

« Antiloque, en dépit de ma colère, c’est à moi de faire un pas en arrière : car avant cela, tu n’étais ni égaré ni insensé ; ce n’est que maintenant que ton esprit a cédé à ta jeunesse. La prochaine fois, évite de tricher face à des gens meilleurs que toi.

Si j’avais eu affaire à un autre Achéen, je ne me serais pas laissé persuader ; mais toi, tu en as bavé, et avec ton brave père et ton frère, vous avez mouillé votre maillot pour moi. C’est pourquoi, puisque tu m’en fais la demande avec respect, je passerai l’éponge. La jument, je te la donnerai, bien qu’elle me revienne, pour que tout le monde sache que je ne suis ni arrogant ni intransigeant. »

[Iliade 23.602-611]

Vous avez remarqué ? Alors qu’Agamemnon et Achille s’étaient disputés pour une question de butin et d’amour-propre, sans parvenir à se calmer, ici au contraire Ménélas et Antiloque désamorcent tout seuls leur querelle, chacun faisant une concession à l’autre. Ouf, vive le sport ! Lorsque des guerriers sont prêts à se taper dessus, rien de tel qu’une bonne course de char. C’était donc simple : le sport est un merveilleux exutoire pour les hommes qui ont un peu trop forcé sur le Red Bull. Au lieu de battre, ils feront preuve de fair-play, comme Antiloque et Ménélas.

Non mais allô ? Je rêve ? Vous y croyez, vous, à cette vision idéalisée du sport sur fond de coucher de soleil, avec encore un peu de guitare hawaïenne pour accompagner le tout ?

La semaine passée, l’équipe nationale d’Argentine se proposait de venir jouer un match amical en Israël et le gouvernement israélien n’a rien trouvé de mieux que de politiser l’événement en déplaçant le match de Haïfa à Jérusalem, pour légitimer ses revendications sur la Ville Sainte. Lionel Messi, star de l’équipe, a subi des pressions de la part des Palestiniens et les Argentins ont renoncé au voyage.

Quelques jours plus tard, en Suisse, un match entre deux équipes de quatrième division se termine par des insultes racistes, des coups et un quasi lynchage.

Pauvre Homère, s’il pouvait voir ce que nous faisons du sport aujourd’hui…

[image : les courses de char de l’avenir]

Lapidation : un épouvantail ?

Chicago_Race_Riot_1919_stoningPourquoi lapide-t-on des femmes et des hommes ? S’agit-il d’une menace creuse ou passe-ton régulièrement à l’acte ? Retour sur une pratique contestée.

Commençons par prévenir tout malentendu : tuer des gens à coups de pierres est une pratique abjecte qui n’a pas sa place dans la société à laquelle j’appartiens ; et la possibilité d’une lapidation, même lorsqu’on ne passe pas à l’acte, constitue une menace inadmissible à mes yeux.

C’est tout ? En fait non : la lapidation, aussi révoltante qu’elle puisse être, est un phénomène qui mérite notre attention car elle nous apprend quelque chose sur la manière dont nous appliquons nos normes sociales.

Depuis des temps immémoriaux, lorsqu’un individu commettait certains actes considérés comme choquants pour la société dans laquelle il vivait, il arrivait que la réaction de son entourage soit très violente : un attroupement se formait, on lui jetait des pierres et la personne en mourait.

L’avantage – si l’on peut dire – de la lapidation, c’est que les pierres proviennent d’une multitude de personnes : impossible d’identifier le lanceur de la pierre qui finit par tuer la victime. Dans le récit biblique de la femme adultère, la réponse attribuée à Jésus est très habile : « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. » (Évangile de Jean 8.7) Isoler le premier lanceur de pierre, c’est court-circuiter la dimension collective de la lapidation et faire porter la responsabilité du châtiment sur une seule personne. Personne ne sortira du rang pour lancer la première pierre.

Dans la tradition juive, on prescrivait de lapider les femmes adultères. À Athènes, au Ve s. av. J.‑C., la pratique est attestée pour les traîtres, comme on va le voir. Il est toutefois surprenant de constater que, le plus souvent, on se contentait de menacer des individus. Passer à l’acte, c’était une autre histoire.

Voici donc un cas – rarissime – où toute une famille se fait lapider par les Athéniens. Le récit se trouve dans les Enquêtes d’Hérodote. Dans le cadre des guerres médiques, les Athéniens ont remporté une victoire navale à Salamine en 480 av. J.‑C. Les Perses ont pris une vilaine raclée. En 479, leur commandant Mardonios envoie un délégué auprès des Athéniens, qui sont réfugiés sur l’île de Salamine, en face d’Athènes. Ce délégué s’appelle Mourychidès ; c’est un Grec originaire de la région de l’Hellespont, région sous contrôle perse.

« [Mourychidès] se rendit auprès du Conseil et leur rapporta le message de Mardonios. Parmi les membres du Conseil, Lycidès émit l’avis qu’il lui semblait préférable d’accepter la proposition soumise par Mourychidès et d’en faire rapport au peuple. Tel fut l’avis qu’il exprima, soit parce qu’il se fût laissé corrompre par Mardonios, soit parce que cette idée lui parût bonne. Mais les Athéniens, lorsqu’ils apprirent l’affaire, réagirent aussitôt très vivement, aussi bien les membres du Conseil que les autres citoyens.  Ils cernèrent Lycidès et le tuèrent à coups de pierres, tout en renvoyant sain et sauf Mourychidès l’Hellespontin.

À Salamine, l’affaire de Lycidès provoqua une émeute. Les femmes athéniennes apprirent ce qui s’était passé. Elles se passèrent le mot de l’une à l’autre et se rendirent spontanément à la maison de Lycidès, où elles lapidèrent son épouse et ses enfants. »

[Hérodote 9.5]

Si l’on en croit Hérodote, Lycidès aurait donc été lapidé par ses concitoyens pour avoir envisagé de parlementer avec l’ennemi. Considéré comme un traître, il est victime de ce que l’on appellerait aujourd’hui un lynchage. Sa famille subit le même sort, en dehors de tout cadre légal, sous la main des femmes athéniennes.

Au fil du temps, les Athéniens ont pris quelques libertés avec les événements : ils en sont venus à croire que la mort de Lycidès et de sa famille résultait d’une condamnation en bonne et due forme. Autrement dit, il y aurait eu une loi à l’encontre des traîtres à la patrie ; quiconque envisagerait de collaborer avec l’ennemi serait lapidé. Nous n’avons toutefois aucune trace concrète d’une telle loi. De plus, les Athéniens n’ont plus jamais lapidé un de leurs concitoyens, à l’exception d’une exécution sommaire dans le cadre d’une opération militaire un peu confuse au large d’Éphèse, en Asie Mineure, en 409 av. J.‑C.

Que faut-il penser de tout cela ? Les deux seuls cas de lapidation dans le cadre de l’Athènes classique, en 479 et en 409 av. J.-C., correspondent en fait à un lynchage hors de tout cadre légal. En ce qui concerne Lycidès, cette lapidation sauvage est camouflée plus tard par un simulacre de cadre légal. Néanmoins, les cas de menaces de lapidation abondent dans nos sources. On promettait donc la lapidation aux traîtres présumés, mais on passait rarement à l’acte.

Si l’on observe la situation qui prévaut de nos jours dans les pays qui pratiquent encore la lapidation, on peut constater un phénomène assez similaire : les menaces de lapidation sont fréquentes, les condamnations à la lapidation pleuvent, mais le châtiment est rarement appliqué.

Alors, la lapidation, un simple épouvantail ? Ne soyons pas naïfs : ce châtiment, qu’il soit effectivement appliqué ou qu’il constitue une simple menace théorique, est de toute manière répugnant. Il n’a pas sa place dans un État de droit. La lapidation montre cependant que, lorsqu’un individu enfreint une norme considérée comme sensible par l’opinion publique, les réactions peuvent être aussi soudaines qu’imprévisibles. Un groupe de personnes en colère peut rapidement s’enflammer. Lorsque les actes individuels sont noyés dans un mouvement de foule, un groupe ira jusqu’à tuer celui qui a eu l’imprudence de s’écarter de la norme.

Image : des hommes blancs tuent à coups de pierre un homme noir lors d’émeutes raciales à Chicago en 1919.

Si la question de la lapidation à Athènes vous intéresse, ne manquez pas le bel article de Vincent Rosivach, ‘Execution by stoning in Athens’, Classical Antiquity 6 (1987) 232-248.

Pourquoi faisons-nous de grosses bêtises ?

achille_agamemnon_betterGrosse bêtise ? C’est la faute à Zeus et Héra, qui ont transféré aux hommes la capacité à se tromper lourdement.

  • Chérie, je crois que j’ai fait une grosse bêtise…
  • Une grosse bêtise comme d’habitude, ou une grosse grosse bêtise ?
  • Plutôt une grosse grosse bêtise. Je me suis disputé avec l’un de mes employés qui gère l’informatique de l’entreprise, et il s’est vexé. Il veut quitter son poste. Entre-temps tout le secteur de production est à l’arrêt parce que le système informatique est tombé en panne.
  • Effectivement, une grosse grosse bêtise de ta part.
  • Mais ce n’est tout de même pas de ma faute s’il ne veut pas reconnaître mon autorité !
  • C’est peut-être la faute de Zeus et Héra ?
  • J’ai de la peine à te suivre : qu’est-ce que tes dieux grecs ont à voir avec mon responsable du secteur informatique ?
  • Zeus, après avoir fait une grosse grosse bêtise, a décidé que désormais, il prierait les hommes de les commettre à sa place.
  • Moi, je suis dans les ennuis jusqu’au cou, et tu me parles de mythologie !
  • Espèce de misanthrope cacochyme, tu pourrais au moins essayer de comprendre d’où te vient cette propension à faire des gaffes que tu pourrais éviter. Allez, écoute un peu, ça te changera les idées. J’ai récupéré l’exemplaire de l’Iliade que tu voulais utiliser pour allumer des feux de cheminée l’hiver prochain.
  • Bon c’est parti pour les bêtises de Zeus…
  • Voilà : dans l’Iliade, Agamemnon a commis une grosse grosse bêtise. Il a vexé Achille alors qu’il a vraiment besoin de lui. Achille s’est retiré du combat.
  • Un peu comme mon responsable de l’informatique ?
  • Tu commences à comprendre. Pour aller droit au but, l’entêtement d’Agamemnon et Achille conduit à la catastrophe : Patrocle, fidèle compagnon d’Achille, y laisse sa peau. Finalement, Achille et Agamemnon décident de recoller les pots cassés. Alors Agamemnon, pour sauver la face, tente d’expliquer pourquoi il a commis une énorme erreur de jugement.

« Eh oui ! Autrefois, c’est Zeus qui s’est laissé égarer, lui dont on dit qu’il est plus avisé que tous les hommes et les dieux. Héra l’avait roulé dans la farine par ses ruses féminines, le jour où Alcmène était sur le point de mettre au monde le fort Héraclès dans Thèbes aux belles murailles. Voici ce que Zeus proclama à tous les dieux :

‘Écoutez-moi, vous tous dieux et déesses : je vais vous dire le fond de ma pensée. Aujourd’hui, Ilithye – celle qui veille sur les douleurs de l’accouchement – va faire voir le jour à un homme qui régnera sur tous ses voisins qui sont de naissance humaine et qui sont de mon sang.’

Alors la puissante Héra, par ruse, lui dit :

‘Tu ne tiendras pas parole : tu n’accompliras pas ce que tu dis. Alors vas-y, Olympien, prononce devant moi un serment contraignant. Jure qu’il régnera sur tous ses voisins, l’homme qui aujourd’hui tombera entre les pieds d’une femme et qui sera de ton sang.’

Telles furent ses paroles ; et Zeus ne se rendit pas compte qu’il y avait un piège, mais il prêta un grand serment qui lui fit commettre une grosse bêtise.

Héra, d’un bond, quitta les hauteurs de l’Olympe et se rendit rapidement à Argos d’Achaïe, où elle trouva la robuste épouse de Sthénélos, descendant de Persée. Celle-ci était enceinte d’un garçon ; elle en était au septième mois de grossesse. Héra lui fit voir le jour bien qu’il fût prématuré : elle mit fin à la grossesse, coupant l’herbe sous les pieds d’Ilithye. Puis elle annonça la chose à Zeus, fils de Kronos :

‘Père Zeus à la foudre étincelante, j’ai quelque chose à te dire. Voilà, il est né, l’homme valeureux qui régnera sur les gens d’Argos. Il s’appelle Eurysthée, c’est le fils de Sthénélos descendant de Persée, de ton sang. Il est bien placé pour régner sur les Argiens !’

Telles furent ses paroles, et une douleur aiguë pénétra Zeus au plus profond de son cœur. Aussitôt, il saisit Até [l’Égarement personnifié] par les boucles brillantes de ses cheveux, et dans sa fureur il prononça un serment contraignant : Até ne retournerait plus jamais ni sur l’Olympe ni dans le ciel étoilé, puisqu’elle égarait tout le monde. Sur ces mots, en la tenant dans sa main il la fit tournoyer puis la précipita du haut du ciel étoilé. Até arriva bientôt chez les hommes pour se mêler de leurs affaires.

Et Zeus ne cessait de se plaindre de ce qu’elle avait fait, lorsqu’il voyait son propre fils [Héraclès, né après Eurysthée], soumis à des travaux indignes à cause des épreuves qu’Eurysthée lui infligeait. »

[Iliade 19.95-133]

  • Donc, si j’ai bien compris ton histoire, Zeus a fait une grosse grosse bêtise et, pour éviter d’en commettre d’autres à l’avenir, il a décidé que désormais ce seraient les hommes qui se tromperaient ? Et c’est pour cela qu’Agamemnon et moi avons gaffé ?
  • Parfaitement. Comme tu as si bien écouté, je vais terminer avec une bonne nouvelle : ton informaticien a essayé de t’appeler par téléphone tout à l’heure. C’est moi qui ai répondu et j’ai tout arrangé pour toi : il reprendra son service demain.
  • Eh bien, tu n’as pas l’air content ?
  • J’espère que tu lui as dit que son comportement était inadmissible ?

[image : Johann Heinrich Tischbein, La dispute entre Achille et Agamemnon (1776)]

Virus Ebola : êtes-vous plutôt Sophocle ou Thucydide ?

V0015953 A Binsa sorcerer or shaman, Congo. Halftone.Le virus Ebola touche la République démocratique du Congo. Face à l’épidémie, les accusations de sorcellerie entravent le travail des autorités sanitaires. Faut-il adopter l’approche de Sophocle ou celle de Thucydide ?

Au Congo, des personnes atteintes du virus Ebola préfèrent prier que de recourir à des soins médicaux. La maladie serait la conséquence d’un mauvais sort jeté sur un village. Cela ne signifie pas pour autant que tous les Congolais raisonnent selon le même système de croyance : de nombreuses personnes sont en effet convaincues de l’utilité d’une approche sanitaire rigoureuse.

La coexistence, au sein d’une même société, de systèmes de croyances différents et parfois contradictoires n’est pas un fait nouveau. Autour de 429 av. J.‑C., le dramaturge athénien Sophocle met en scène sa meilleure tragédie : dans Œdipe Roi, la cité de Thèbes est frappée par une épidémie dont Œdipe, sans le savoir, porte la responsabilité. Pour avoir tué son propre père, il a provoqué une souillure qui rejaillit sur tous les Thébains.

Au même moment, les Athéniens sont engagés dans la Guerre du Péloponnèse. Forcés de s’entasser à l’intérieur des fortifications de la ville, ils doivent affronter une épidémie que l’on a traditionnellement appelée la « peste d’Athènes ». Variole, rougeole, typhoïde ? Les savants modernes restent divisés sur la question. Pour l’essentiel, cette épidémie nous est connue par la description que nous en fait Thucydide.

Deux systèmes de croyance s’affrontent dans une cité qui passe pour abriter les meilleurs esprits du moment. Dans les années qui précèdent l’éclatement de la guerre, les plus grands penseurs du monde grec se pressent à Athènes pour partager leurs idées, dans une atmosphère d’audace intellectuelle. La médecine n’échappe pas aux réflexions de ceux que l’on a appelés les sophistes.

Revenons-en à Sophocle et à son Œdipe Roi. La pièce s’ouvre sur les déclarations d’un prêtre qui décrit la situation préoccupante de la cité de Thèbes.

« Œdipe, roi de mon pays, tu nous vois tous blottis vers tes autels. Les uns n’ont pas encore la force de voler loin, les autres sont chargés par la vieillesse. Moi, je suis prêtre de Zeus ; et voici un détachement de jeunes gens.

Le reste du peuple se tient sur les places publiques, portant des guirlandes, près des deux temples de Pallas [Athéna] et de l’oracle d’Isménos rendu par des cendres. Car la cité, comme tu peux le constater, est déjà bien ébranlée ; elle ne parvient plus à relever la tête des gouffres et des sanglants remous. Elle dépérit par le grain qui sort de sa terre, elle dépérit parmi les troupeaux au pâturage, ainsi que dans les ventres des femmes qui n’arrivent plus à enfanter. La flamme du dieu sévit sur la cité, maudite épidémie ! Sous son effet, la demeure de Kadmos se vide, et le sombre Hadès s’emplit de gémissements et de lamentations. »

[Sophocle Œdipe Roi 14-30]

Après cette entrée en matière lugubre, Œdipe reçoit la visite de son beau-frère Créon, qui lui rapporte une explication à la situation, sous la forme de l’oracle d’Apollon.

  • Je vais donc dire le message que j’ai entendu de la part du dieu. Phoibos [Apollon] nous enjoint, sans détour, d’éloigner de notre sol la souillure qu’il nourrit. Il ne faut pas entretenir un mal qui deviendrait incurable.
  • Par quelle purification ? Et de quelle nature est la souillure ?
  • Il faut bannir les coupables, ou alors compenser le meurtre par un meurtre, puisque c’est du sang qui affecte notre cité.
  • Qui est mort, si l’on en croit les dénonciations du dieu ?
  • Ô roi, autrefois Laïos régnait sur cette terre, avant que tu n’en prennes le commandement.
  • Je sais, on me l’a dit ; mais lui, je ne l’ai pas connu.
  • C’est sa mort que le dieu nous enjoint clairement de venger sur les meurtriers.

[Sophocle Œdipe Roi 95-107]

Chez Sophocle, l’épidémie est causée par une souillure : un homme a été tué, il faut réparer ce crime avant que le mal ne s’étende à toute la cité de Thèbes. Voyons maintenant comment Thucydide décrit l’épidémie qui s’est abattue sur Athènes.

« Seulement quelques jours après l’arrivée [des ennemis] en Attique, la maladie commença à se manifester parmi les Athéniens. On rapporte que, précédemment, elle avait frappé plusieurs fois ailleurs, en particulier à Lemnos et en d’autres emplacements ; mais nulle part, de mémoire d’homme, l’épidémie ne s’était révélée aussi destructrice.

Les médecins, confrontés pour la première fois à cette maladie, étaient désemparés. De plus, eux-mêmes tombaient d’autant plus facilement victimes qu’ils étaient en contact avec les malades. Aucun moyen humain n’était efficace. Les procédures de supplication dans les temples, les oracles et les autres lieux saints étaient sans effet, et l’on finit par y renoncer car le mal avait pris le dessus. »

[Thucydide 2.47.3-4]

Chez l’historien athénien, on peut reconnaître une approche double : les médecins sont utilisés en première ligne, mais ils contractent eux-mêmes la maladie ; en outre, on essaie tout de même les moyens traditionnels de supplications aux dieux, mais rien n’y fait. Ce qui frappe ici, c’est l’absence d’une explication reposant sur une quelconque souillure. En revanche, Thucydide a bien reconnu que l’épidémie provient d’un foyer externe, et qu’elle s’est développée de manière particulièrement virulente dans les murs d’Athènes. Malgré cette situation désastreuse, l’épidémie a fini par se résorber. Les Athéniens n’ont pas été décimés et ils ont ainsi pu continuer à se battre avec leurs voisins pendant tout une génération.

Et les Congolais dans tout cela ? Entre Sophocle et Thucydide, à eux de décider quelle approche ils choisiront. On leur souhaite surtout que l’épidémie ne dure pas.

[image : un sorcier Binsa (Congo)]