Migrants depuis 2500 ans

akrotiriLe parcours des Phocéens fuyant l’arrivée des Perses rappelle le parcours des migrants d’aujourd’hui

545 av. J.-C. : l’Empire perse étend son emprise sur la côte de l’Asie Mineure, correspondant à la Turquie d’aujourd’hui. Dans la cité grecque de Phocée, non loin de l’actuelle Izmir, les habitants prennent peur, comme le rappelle l’historien Hérodote.

« Harpage [général de l’arme perse] approcha avec son armée et mit le siège à la ville. Il leur fit savoir qu’il lui suffirait que les Phocéens veuillent abattre un seul bastion de leurs fortifications et consacrer un seul bâtiment [en signe de soumission].

Mais les Phocéens, horrifiés par la perspective de cet asservissement, répondirent qu’ils souhaitaient délibérer pendant une journée avant de donner réponse. Pendant la durée des discussions, ils demandèrent à l’armée [perse] de se retirer des murailles. Harpage dit qu’il savait fort bien ce qu’ils avaient en tête ; néanmoins, ils se retira pour leur permettre de délibérer.

Tandis qu’Harpage avait retiré son armée des murailles, les Phocéens mirent à la mer leurs vaisseaux rapides, y placèrent femmes et enfants, ainsi que tout ce qu’ils pouvaient emporter, y compris les statues de leurs temples et le reste des offrandes consacrées (sauf les objets en bronze, en pierre et ceux qui étaient gravés) ; bref, ils embarquèrent tout le reste et firent voile vers Chios. »

[Hérodote 1.164]

Tiens, tiens… Chios, point de chute de migrants fuyant la côte de la Turquie. Cela ne vous rappelle rien ? L’histoire rapportée par Hérodote ne date pourtant pas d’aujourd’hui, elle est vieille de deux millénaires et demi.

Les Phocéens sont mal accueillis par les habitants de Chios et décident de continuer leur voyage.

« Ils se préparèrent à faire voile vers Kyrnos [la Corse !] ; mais auparavant, ils firent un crochet vers Phocée, où ils massacrèrent la garnison perse qu’Harpage avait laissée pour garder la ville. Ceci fait, ils lancèrent de puissantes malédictions contre quiconque resterait sur place au lieu de partir. En outre, ils coulèrent un bloc de fer et jurèrent qu’ils ne reviendraient pas à Phocée avant que le bloc ne refasse surface.

Alors qu’ils s’apprêtaient à appareiller pour Kyrnos, plus de la moitié des citoyens furent pris de regret et de pitié pour leur cité, ainsi que pour la vie au pays : ils se parjurèrent et retournèrent à Phocée. Ceux qui avaient respecté leur serment levèrent l’ancre, quittant les îles Œnousses [à côté de Chios]. »

[Hérodote 1.165]

Personne ne quitte sa patrie de gaieté de cœur ; plus de la moitié des migrants renoncent à leur projet au moment de s’embarquer pour l’inconnu. Pour ceux qui décident de partir, c’est clairement un voyage sans retour. À ce jour, le bloc de fer que les Phocéens ont jeté au fond de l’eau n’a toujours pas refait surface.

L’étape corse ne se passe pas très bien pour les migrants phocéens, qui finissent par livrer bataille avec leurs hôtes de circonstance.

« Arrivés à Kyrnos, ils cohabitèrent pendant cinq ans avec les peuples qui étaient déjà établis sur place, et ils fondèrent des sanctuaires. Mais ils ravagèrent et pillèrent tous leurs voisins, Tyrrhéniens et Carthaginois, lesquels unirent leurs forces contre les Phocéens, avec deux fois soixante vaisseaux. »

[Hérodote 1.166]

Des frictions importantes se produisent donc entre les nouveaux immigrants et les gens qui sont déjà sur place. On en vient à se battre : les Phocéens remportent certes la victoire sur mer, mais ils y laissent tellement de plumes qu’ils doivent repartir. Dans la bataille, des navires phocéens ont été capturés. Les équipages tombent pour la plupart entre les mains des habitants d’une cité d’Étrurie qui les tuent à coups de pierres.

Les Phocéens survivants échouent à Rhegion. Cela ne vous dit rien ? Reggio di Calabria, le point de chute de nombreux migrants qui risquent aujourd’hui leur vie pour chercher une vie meilleure en Europe.

Que conclure de l’histoire des Phocéens ? Il faut d’abord rappeler que ces mêmes Phocéens, avant de fuir l’avancée perse, ont développé des contacts commerciaux avec plusieurs régions de la Méditerranée. Ils ont fondé une colonie sur le site qui deviendra Marseille, et ils ont aussi établi des comptoirs sur la côte espagnole. Forcés de fuir leur patrie au milieu du VIe s. av. J.-C., les Phocéens suivent un parcours similaire à celui que fréquentent les migrants d’aujourd’hui : de la côte d’Asie Mineure, il se rendent en Corse, en Calabre, et ils finissent par remonter la botte italienne.

Avec un recul de plus de 2500 ans, cependant, il apparaît que ces mouvements de population, certes douloureux et dangereux, ont construit la Méditerranée.

[image : fresque d’Akrotiri (Santorin, âge du bronze)]

Le sport rend gentil … ou pas

chariotPour éviter que les gens ne se battent, rien de tel que le sport. Entre la théorie et la pratique, il reste pourtant un effort à faire.

Homère l’a bien montré : lorsque des hommes bourrés de testostérone se battent pour des questions d’amour-propre, rien de tel qu’un peu de sport pour leur faire retrouver le sens des rapports humains.

Souvenez-vous : dans l’Iliade, le lecteur assiste à la querelle entre le jeune Achille et son aîné Agamemnon. Ils se disputent pour la possession d’une belle captive. L’affaire tourne au vinaigre, Achille part bouder dans son coin, les Grecs se retrouvent en mauvaise posture face aux Troyens, et l’histoire dérape vilainement lorsque Patrocle, fidèle compagnon d’Achille, perd la vie en tentant de sauver la mise pour les Grecs. Il faut la mort de Patrocle pour qu’Achille et Agamemnon se reprennent en main, cessent leur querelle et retrouvent le sens des priorités (nous en avons parlé récemment).

C’est alors qu’Homère nous montre les vertus du sport : pour honorer la mémoire de Patrocle, Achille organise un grand concours sportif où les participants vont pouvoir rivaliser de fair-play. Tout le contraire de la dispute autour de la belle captive. Pourtant, dans un premier temps, nos sportifs se comportent comme de jeunes coqs prêts à tous les coups bas pour gagner les meilleurs prix. Dans la course de char, le jeune Antiloque triche un peu et parvient à distancer un conducteur plus expérimenté, Ménélas, grâce à un procédé digne d’une course de Formule 1. Il a gagné une belle jument que Ménélas aurait volontiers prise pour lui. Le perdant est vexé et demande un arbitrage ; mais le jeune Antiloque s’empresse d’éteindre l’incendie.

« Calme-toi ! Seigneur Ménélas, je suis bien plus jeune que toi : tu as la précédence sur moi, et tu es plus valeureux. Tu sais jusqu’où cela peut aller lorsqu’un jeune perd les pédales : car il a l’esprit vif, mais la couche de bon sens est mince. Ton cœur peut encaisser le coup ; quant à moi, je vais te donner la jument que j’ai gagnée.

Et si tu me demandais quelque chose de chez moi qui soit encore plus grand, je te le céderais aussitôt volontiers, plutôt que de perdre ton amitié, nourrisson de Zeus, et de me rendre coupable aux yeux des dieux. »

[Iliade 23.587-595]

Joignant les actes aux paroles, Antiloque remet la jument à Ménélas, qui se laisse immédiatement attendrir par le geste de son cadet.

« Antiloque, en dépit de ma colère, c’est à moi de faire un pas en arrière : car avant cela, tu n’étais ni égaré ni insensé ; ce n’est que maintenant que ton esprit a cédé à ta jeunesse. La prochaine fois, évite de tricher face à des gens meilleurs que toi.

Si j’avais eu affaire à un autre Achéen, je ne me serais pas laissé persuader ; mais toi, tu en as bavé, et avec ton brave père et ton frère, vous avez mouillé votre maillot pour moi. C’est pourquoi, puisque tu m’en fais la demande avec respect, je passerai l’éponge. La jument, je te la donnerai, bien qu’elle me revienne, pour que tout le monde sache que je ne suis ni arrogant ni intransigeant. »

[Iliade 23.602-611]

Vous avez remarqué ? Alors qu’Agamemnon et Achille s’étaient disputés pour une question de butin et d’amour-propre, sans parvenir à se calmer, ici au contraire Ménélas et Antiloque désamorcent tout seuls leur querelle, chacun faisant une concession à l’autre. Ouf, vive le sport ! Lorsque des guerriers sont prêts à se taper dessus, rien de tel qu’une bonne course de char. C’était donc simple : le sport est un merveilleux exutoire pour les hommes qui ont un peu trop forcé sur le Red Bull. Au lieu de battre, ils feront preuve de fair-play, comme Antiloque et Ménélas.

Non mais allô ? Je rêve ? Vous y croyez, vous, à cette vision idéalisée du sport sur fond de coucher de soleil, avec encore un peu de guitare hawaïenne pour accompagner le tout ?

La semaine passée, l’équipe nationale d’Argentine se proposait de venir jouer un match amical en Israël et le gouvernement israélien n’a rien trouvé de mieux que de politiser l’événement en déplaçant le match de Haïfa à Jérusalem, pour légitimer ses revendications sur la Ville Sainte. Lionel Messi, star de l’équipe, a subi des pressions de la part des Palestiniens et les Argentins ont renoncé au voyage.

Quelques jours plus tard, en Suisse, un match entre deux équipes de quatrième division se termine par des insultes racistes, des coups et un quasi lynchage.

Pauvre Homère, s’il pouvait voir ce que nous faisons du sport aujourd’hui…

[image : les courses de char de l’avenir]

Lapidation : un épouvantail ?

Chicago_Race_Riot_1919_stoningPourquoi lapide-t-on des femmes et des hommes ? S’agit-il d’une menace creuse ou passe-ton régulièrement à l’acte ? Retour sur une pratique contestée.

Commençons par prévenir tout malentendu : tuer des gens à coups de pierres est une pratique abjecte qui n’a pas sa place dans la société à laquelle j’appartiens ; et la possibilité d’une lapidation, même lorsqu’on ne passe pas à l’acte, constitue une menace inadmissible à mes yeux.

C’est tout ? En fait non : la lapidation, aussi révoltante qu’elle puisse être, est un phénomène qui mérite notre attention car elle nous apprend quelque chose sur la manière dont nous appliquons nos normes sociales.

Depuis des temps immémoriaux, lorsqu’un individu commettait certains actes considérés comme choquants pour la société dans laquelle il vivait, il arrivait que la réaction de son entourage soit très violente : un attroupement se formait, on lui jetait des pierres et la personne en mourait.

L’avantage – si l’on peut dire – de la lapidation, c’est que les pierres proviennent d’une multitude de personnes : impossible d’identifier le lanceur de la pierre qui finit par tuer la victime. Dans le récit biblique de la femme adultère, la réponse attribuée à Jésus est très habile : « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. » (Évangile de Jean 8.7) Isoler le premier lanceur de pierre, c’est court-circuiter la dimension collective de la lapidation et faire porter la responsabilité du châtiment sur une seule personne. Personne ne sortira du rang pour lancer la première pierre.

Dans la tradition juive, on prescrivait de lapider les femmes adultères. À Athènes, au Ve s. av. J.‑C., la pratique est attestée pour les traîtres, comme on va le voir. Il est toutefois surprenant de constater que, le plus souvent, on se contentait de menacer des individus. Passer à l’acte, c’était une autre histoire.

Voici donc un cas – rarissime – où toute une famille se fait lapider par les Athéniens. Le récit se trouve dans les Enquêtes d’Hérodote. Dans le cadre des guerres médiques, les Athéniens ont remporté une victoire navale à Salamine en 480 av. J.‑C. Les Perses ont pris une vilaine raclée. En 479, leur commandant Mardonios envoie un délégué auprès des Athéniens, qui sont réfugiés sur l’île de Salamine, en face d’Athènes. Ce délégué s’appelle Mourychidès ; c’est un Grec originaire de la région de l’Hellespont, région sous contrôle perse.

« [Mourychidès] se rendit auprès du Conseil et leur rapporta le message de Mardonios. Parmi les membres du Conseil, Lycidès émit l’avis qu’il lui semblait préférable d’accepter la proposition soumise par Mourychidès et d’en faire rapport au peuple. Tel fut l’avis qu’il exprima, soit parce qu’il se fût laissé corrompre par Mardonios, soit parce que cette idée lui parût bonne. Mais les Athéniens, lorsqu’ils apprirent l’affaire, réagirent aussitôt très vivement, aussi bien les membres du Conseil que les autres citoyens.  Ils cernèrent Lycidès et le tuèrent à coups de pierres, tout en renvoyant sain et sauf Mourychidès l’Hellespontin.

À Salamine, l’affaire de Lycidès provoqua une émeute. Les femmes athéniennes apprirent ce qui s’était passé. Elles se passèrent le mot de l’une à l’autre et se rendirent spontanément à la maison de Lycidès, où elles lapidèrent son épouse et ses enfants. »

[Hérodote 9.5]

Si l’on en croit Hérodote, Lycidès aurait donc été lapidé par ses concitoyens pour avoir envisagé de parlementer avec l’ennemi. Considéré comme un traître, il est victime de ce que l’on appellerait aujourd’hui un lynchage. Sa famille subit le même sort, en dehors de tout cadre légal, sous la main des femmes athéniennes.

Au fil du temps, les Athéniens ont pris quelques libertés avec les événements : ils en sont venus à croire que la mort de Lycidès et de sa famille résultait d’une condamnation en bonne et due forme. Autrement dit, il y aurait eu une loi à l’encontre des traîtres à la patrie ; quiconque envisagerait de collaborer avec l’ennemi serait lapidé. Nous n’avons toutefois aucune trace concrète d’une telle loi. De plus, les Athéniens n’ont plus jamais lapidé un de leurs concitoyens, à l’exception d’une exécution sommaire dans le cadre d’une opération militaire un peu confuse au large d’Éphèse, en Asie Mineure, en 409 av. J.‑C.

Que faut-il penser de tout cela ? Les deux seuls cas de lapidation dans le cadre de l’Athènes classique, en 479 et en 409 av. J.-C., correspondent en fait à un lynchage hors de tout cadre légal. En ce qui concerne Lycidès, cette lapidation sauvage est camouflée plus tard par un simulacre de cadre légal. Néanmoins, les cas de menaces de lapidation abondent dans nos sources. On promettait donc la lapidation aux traîtres présumés, mais on passait rarement à l’acte.

Si l’on observe la situation qui prévaut de nos jours dans les pays qui pratiquent encore la lapidation, on peut constater un phénomène assez similaire : les menaces de lapidation sont fréquentes, les condamnations à la lapidation pleuvent, mais le châtiment est rarement appliqué.

Alors, la lapidation, un simple épouvantail ? Ne soyons pas naïfs : ce châtiment, qu’il soit effectivement appliqué ou qu’il constitue une simple menace théorique, est de toute manière répugnant. Il n’a pas sa place dans un État de droit. La lapidation montre cependant que, lorsqu’un individu enfreint une norme considérée comme sensible par l’opinion publique, les réactions peuvent être aussi soudaines qu’imprévisibles. Un groupe de personnes en colère peut rapidement s’enflammer. Lorsque les actes individuels sont noyés dans un mouvement de foule, un groupe ira jusqu’à tuer celui qui a eu l’imprudence de s’écarter de la norme.

Image : des hommes blancs tuent à coups de pierre un homme noir lors d’émeutes raciales à Chicago en 1919.

Si la question de la lapidation à Athènes vous intéresse, ne manquez pas le bel article de Vincent Rosivach, ‘Execution by stoning in Athens’, Classical Antiquity 6 (1987) 232-248.

Pourquoi faisons-nous de grosses bêtises ?

achille_agamemnon_betterGrosse bêtise ? C’est la faute à Zeus et Héra, qui ont transféré aux hommes la capacité à se tromper lourdement.

  • Chérie, je crois que j’ai fait une grosse bêtise…
  • Une grosse bêtise comme d’habitude, ou une grosse grosse bêtise ?
  • Plutôt une grosse grosse bêtise. Je me suis disputé avec l’un de mes employés qui gère l’informatique de l’entreprise, et il s’est vexé. Il veut quitter son poste. Entre-temps tout le secteur de production est à l’arrêt parce que le système informatique est tombé en panne.
  • Effectivement, une grosse grosse bêtise de ta part.
  • Mais ce n’est tout de même pas de ma faute s’il ne veut pas reconnaître mon autorité !
  • C’est peut-être la faute de Zeus et Héra ?
  • J’ai de la peine à te suivre : qu’est-ce que tes dieux grecs ont à voir avec mon responsable du secteur informatique ?
  • Zeus, après avoir fait une grosse grosse bêtise, a décidé que désormais, il prierait les hommes de les commettre à sa place.
  • Moi, je suis dans les ennuis jusqu’au cou, et tu me parles de mythologie !
  • Espèce de misanthrope cacochyme, tu pourrais au moins essayer de comprendre d’où te vient cette propension à faire des gaffes que tu pourrais éviter. Allez, écoute un peu, ça te changera les idées. J’ai récupéré l’exemplaire de l’Iliade que tu voulais utiliser pour allumer des feux de cheminée l’hiver prochain.
  • Bon c’est parti pour les bêtises de Zeus…
  • Voilà : dans l’Iliade, Agamemnon a commis une grosse grosse bêtise. Il a vexé Achille alors qu’il a vraiment besoin de lui. Achille s’est retiré du combat.
  • Un peu comme mon responsable de l’informatique ?
  • Tu commences à comprendre. Pour aller droit au but, l’entêtement d’Agamemnon et Achille conduit à la catastrophe : Patrocle, fidèle compagnon d’Achille, y laisse sa peau. Finalement, Achille et Agamemnon décident de recoller les pots cassés. Alors Agamemnon, pour sauver la face, tente d’expliquer pourquoi il a commis une énorme erreur de jugement.

« Eh oui ! Autrefois, c’est Zeus qui s’est laissé égarer, lui dont on dit qu’il est plus avisé que tous les hommes et les dieux. Héra l’avait roulé dans la farine par ses ruses féminines, le jour où Alcmène était sur le point de mettre au monde le fort Héraclès dans Thèbes aux belles murailles. Voici ce que Zeus proclama à tous les dieux :

‘Écoutez-moi, vous tous dieux et déesses : je vais vous dire le fond de ma pensée. Aujourd’hui, Ilithye – celle qui veille sur les douleurs de l’accouchement – va faire voir le jour à un homme qui régnera sur tous ses voisins qui sont de naissance humaine et qui sont de mon sang.’

Alors la puissante Héra, par ruse, lui dit :

‘Tu ne tiendras pas parole : tu n’accompliras pas ce que tu dis. Alors vas-y, Olympien, prononce devant moi un serment contraignant. Jure qu’il régnera sur tous ses voisins, l’homme qui aujourd’hui tombera entre les pieds d’une femme et qui sera de ton sang.’

Telles furent ses paroles ; et Zeus ne se rendit pas compte qu’il y avait un piège, mais il prêta un grand serment qui lui fit commettre une grosse bêtise.

Héra, d’un bond, quitta les hauteurs de l’Olympe et se rendit rapidement à Argos d’Achaïe, où elle trouva la robuste épouse de Sthénélos, descendant de Persée. Celle-ci était enceinte d’un garçon ; elle en était au septième mois de grossesse. Héra lui fit voir le jour bien qu’il fût prématuré : elle mit fin à la grossesse, coupant l’herbe sous les pieds d’Ilithye. Puis elle annonça la chose à Zeus, fils de Kronos :

‘Père Zeus à la foudre étincelante, j’ai quelque chose à te dire. Voilà, il est né, l’homme valeureux qui régnera sur les gens d’Argos. Il s’appelle Eurysthée, c’est le fils de Sthénélos descendant de Persée, de ton sang. Il est bien placé pour régner sur les Argiens !’

Telles furent ses paroles, et une douleur aiguë pénétra Zeus au plus profond de son cœur. Aussitôt, il saisit Até [l’Égarement personnifié] par les boucles brillantes de ses cheveux, et dans sa fureur il prononça un serment contraignant : Até ne retournerait plus jamais ni sur l’Olympe ni dans le ciel étoilé, puisqu’elle égarait tout le monde. Sur ces mots, en la tenant dans sa main il la fit tournoyer puis la précipita du haut du ciel étoilé. Até arriva bientôt chez les hommes pour se mêler de leurs affaires.

Et Zeus ne cessait de se plaindre de ce qu’elle avait fait, lorsqu’il voyait son propre fils [Héraclès, né après Eurysthée], soumis à des travaux indignes à cause des épreuves qu’Eurysthée lui infligeait. »

[Iliade 19.95-133]

  • Donc, si j’ai bien compris ton histoire, Zeus a fait une grosse grosse bêtise et, pour éviter d’en commettre d’autres à l’avenir, il a décidé que désormais ce seraient les hommes qui se tromperaient ? Et c’est pour cela qu’Agamemnon et moi avons gaffé ?
  • Parfaitement. Comme tu as si bien écouté, je vais terminer avec une bonne nouvelle : ton informaticien a essayé de t’appeler par téléphone tout à l’heure. C’est moi qui ai répondu et j’ai tout arrangé pour toi : il reprendra son service demain.
  • Eh bien, tu n’as pas l’air content ?
  • J’espère que tu lui as dit que son comportement était inadmissible ?

[image : Johann Heinrich Tischbein, La dispute entre Achille et Agamemnon (1776)]

Virus Ebola : êtes-vous plutôt Sophocle ou Thucydide ?

V0015953 A Binsa sorcerer or shaman, Congo. Halftone.Le virus Ebola touche la République démocratique du Congo. Face à l’épidémie, les accusations de sorcellerie entravent le travail des autorités sanitaires. Faut-il adopter l’approche de Sophocle ou celle de Thucydide ?

Au Congo, des personnes atteintes du virus Ebola préfèrent prier que de recourir à des soins médicaux. La maladie serait la conséquence d’un mauvais sort jeté sur un village. Cela ne signifie pas pour autant que tous les Congolais raisonnent selon le même système de croyance : de nombreuses personnes sont en effet convaincues de l’utilité d’une approche sanitaire rigoureuse.

La coexistence, au sein d’une même société, de systèmes de croyances différents et parfois contradictoires n’est pas un fait nouveau. Autour de 429 av. J.‑C., le dramaturge athénien Sophocle met en scène sa meilleure tragédie : dans Œdipe Roi, la cité de Thèbes est frappée par une épidémie dont Œdipe, sans le savoir, porte la responsabilité. Pour avoir tué son propre père, il a provoqué une souillure qui rejaillit sur tous les Thébains.

Au même moment, les Athéniens sont engagés dans la Guerre du Péloponnèse. Forcés de s’entasser à l’intérieur des fortifications de la ville, ils doivent affronter une épidémie que l’on a traditionnellement appelée la « peste d’Athènes ». Variole, rougeole, typhoïde ? Les savants modernes restent divisés sur la question. Pour l’essentiel, cette épidémie nous est connue par la description que nous en fait Thucydide.

Deux systèmes de croyance s’affrontent dans une cité qui passe pour abriter les meilleurs esprits du moment. Dans les années qui précèdent l’éclatement de la guerre, les plus grands penseurs du monde grec se pressent à Athènes pour partager leurs idées, dans une atmosphère d’audace intellectuelle. La médecine n’échappe pas aux réflexions de ceux que l’on a appelés les sophistes.

Revenons-en à Sophocle et à son Œdipe Roi. La pièce s’ouvre sur les déclarations d’un prêtre qui décrit la situation préoccupante de la cité de Thèbes.

« Œdipe, roi de mon pays, tu nous vois tous blottis vers tes autels. Les uns n’ont pas encore la force de voler loin, les autres sont chargés par la vieillesse. Moi, je suis prêtre de Zeus ; et voici un détachement de jeunes gens.

Le reste du peuple se tient sur les places publiques, portant des guirlandes, près des deux temples de Pallas [Athéna] et de l’oracle d’Isménos rendu par des cendres. Car la cité, comme tu peux le constater, est déjà bien ébranlée ; elle ne parvient plus à relever la tête des gouffres et des sanglants remous. Elle dépérit par le grain qui sort de sa terre, elle dépérit parmi les troupeaux au pâturage, ainsi que dans les ventres des femmes qui n’arrivent plus à enfanter. La flamme du dieu sévit sur la cité, maudite épidémie ! Sous son effet, la demeure de Kadmos se vide, et le sombre Hadès s’emplit de gémissements et de lamentations. »

[Sophocle Œdipe Roi 14-30]

Après cette entrée en matière lugubre, Œdipe reçoit la visite de son beau-frère Créon, qui lui rapporte une explication à la situation, sous la forme de l’oracle d’Apollon.

  • Je vais donc dire le message que j’ai entendu de la part du dieu. Phoibos [Apollon] nous enjoint, sans détour, d’éloigner de notre sol la souillure qu’il nourrit. Il ne faut pas entretenir un mal qui deviendrait incurable.
  • Par quelle purification ? Et de quelle nature est la souillure ?
  • Il faut bannir les coupables, ou alors compenser le meurtre par un meurtre, puisque c’est du sang qui affecte notre cité.
  • Qui est mort, si l’on en croit les dénonciations du dieu ?
  • Ô roi, autrefois Laïos régnait sur cette terre, avant que tu n’en prennes le commandement.
  • Je sais, on me l’a dit ; mais lui, je ne l’ai pas connu.
  • C’est sa mort que le dieu nous enjoint clairement de venger sur les meurtriers.

[Sophocle Œdipe Roi 95-107]

Chez Sophocle, l’épidémie est causée par une souillure : un homme a été tué, il faut réparer ce crime avant que le mal ne s’étende à toute la cité de Thèbes. Voyons maintenant comment Thucydide décrit l’épidémie qui s’est abattue sur Athènes.

« Seulement quelques jours après l’arrivée [des ennemis] en Attique, la maladie commença à se manifester parmi les Athéniens. On rapporte que, précédemment, elle avait frappé plusieurs fois ailleurs, en particulier à Lemnos et en d’autres emplacements ; mais nulle part, de mémoire d’homme, l’épidémie ne s’était révélée aussi destructrice.

Les médecins, confrontés pour la première fois à cette maladie, étaient désemparés. De plus, eux-mêmes tombaient d’autant plus facilement victimes qu’ils étaient en contact avec les malades. Aucun moyen humain n’était efficace. Les procédures de supplication dans les temples, les oracles et les autres lieux saints étaient sans effet, et l’on finit par y renoncer car le mal avait pris le dessus. »

[Thucydide 2.47.3-4]

Chez l’historien athénien, on peut reconnaître une approche double : les médecins sont utilisés en première ligne, mais ils contractent eux-mêmes la maladie ; en outre, on essaie tout de même les moyens traditionnels de supplications aux dieux, mais rien n’y fait. Ce qui frappe ici, c’est l’absence d’une explication reposant sur une quelconque souillure. En revanche, Thucydide a bien reconnu que l’épidémie provient d’un foyer externe, et qu’elle s’est développée de manière particulièrement virulente dans les murs d’Athènes. Malgré cette situation désastreuse, l’épidémie a fini par se résorber. Les Athéniens n’ont pas été décimés et ils ont ainsi pu continuer à se battre avec leurs voisins pendant tout une génération.

Et les Congolais dans tout cela ? Entre Sophocle et Thucydide, à eux de décider quelle approche ils choisiront. On leur souhaite surtout que l’épidémie ne dure pas.

[image : un sorcier Binsa (Congo)]

Pour vivre longtemps, soyons grands, humides et chauds

elephantttPourquoi vieillissons-nous ? Tous les animaux sont-ils égaux devant ce processus ? Aristote propose une réponse qui n’est pas beaucoup plus absurde que ce que nous font croire les compagnies qui nous vendent des cosmétiques pour nous maintenir éternellement jeunes.

  • Tu es gros, ridé, et tu te ratatines chaque année un peu plus !
  • Tu n’exagères pas un petit peu, ma chérie ? Je ne suis pas gros : c’est ma ceinture qui a rétréci. Je ne me tasse pas avec les années : il se trouve simplement que les menuisiers placent les poignées de portes toujours plus haut. Et pour les rides, il ne s’agit que d’un dessèchement temporaire de mon épiderme, c’est ce que m’a dit mon esthéticienne.
  • Ha ! Tu vas chez une esthéticienne ?
  • Oui, Madame ! Je suis un homme moderne, moi. J’utilise Sublimage de Chanel et Merveillance de Nuxe, moi.
  • Pffff ! Tu aurais pu aussi utiliser Aristote de Stagire, pendant que tu y es.
  • Aristote de Stagire ? Tiens, je ne connais pas cette marque.
  • Hem ! Aristote, c’est un philosophe grec. Il est né à Stagire, en Grèce du nord.
  • Ah ? Et dans tes vieux bouquins, il dit que je suis gros, ridé, et que je me ratatine ?
  • Non, mais il essaie au moins de comprendre pourquoi nous vieillissons. Tu as de la chance : je viens de dénicher une édition d’Aristote dont tu vas me dire des nouvelles.
  • Ça y est, voilà que tu recommences ! Bon, il n’y a pas de match à la TV ce soir, alors vas-y, qu’on en finisse avec ton Aristote.
  • C’est bon, tu es installé dans ton gros fauteuil, avec tes chips, ta bière et tes charentaises ? C’est parti !

« Les animaux les plus grands ne sont pas moins soumis au vieillissement (le cheval ne vit pas plus longtemps que l’homme) ; il en va de même des petits animaux (la plupart des insectes ne vivent qu’une année), des plantes en général comparées aux animaux (certaines plantes ne vivent qu’une année), des animaux pourvus de sang (l’abeille vit bien plus longtemps que certains animaux qui ont du sang), des animaux dépourvus de sang (les mollusques ne vivent qu’une année, alors qu’ils ont du sang), des êtres vivant sur terre (il existe des plantes et des animaux terrestres qui ne vivent qu’une année) et dans la mer (là aussi, les crustacés et les mollusques ne vivent pas longtemps). »

  • Rrrrrrrhhhhh… Rrrrrrrhhhhhh…
  • Hé, réveille-toi, je ne t’ai lu qu’un paragraphe !
  • Hmmmh ? Ah oui, tu pourrais résumer ?
  • Par les mamelles de Déméter, c’est pourtant simple : Aristote constate qu’il n’y a pas de règle absolue en matière de vieillissement. Mais il va nous proposer quelques pistes.
  • Ah oui ? Comme c’est intéressant…

« De manière générale, les organismes qui vivent le plus longtemps se trouvent parmi les plantes, comme par exemple le palmier-dattier [en grec : phénix !]. Ensuite, ce sont les animaux pourvus de sang, plutôt que ceux qui n’ont pas de sang, et les animaux terrestres plutôt que les animaux aquatiques. Par conséquent, si l’on combine ces deux derniers critères, les animaux qui vivent le plus longtemps se trouvent parmi ceux qui ont du sang et vivent sur terre, comme par exemple l’homme et l’éléphant. Par ailleurs, les plus grands vivent généralement plus longtemps que les plus petits ; car les autres animaux de grande taille figurent aussi parmi ceux qui vivent le plus longtemps, comme c’est aussi le cas parmi ceux que j’ai mentionnés précédemment. »

  • Cette fois-ci, j’ai écouté : si l’homme vit longtemps, c’est parce qu’il a du sang et qu’il vit sur terre. S’il était dépourvu de sang et qu’il vivait dans l’eau, il tiendrait moins longtemps.
  • Ah ! Tu vois, ça va mieux quand tu écoutes. Lâche ces chips, et écoute donc la suite.

« On pourrait ensuite examiner la cause de tout cela. Il faut garder à l’esprit le fait qu’un animal est par nature humide et chaud : la vie consiste en cela. La vieillesse, en revanche, est sèche et froide, et il en va de même des corps morts. C’est une évidence, pour les raisons suivantes.

La matière qui constitue les corps vivants est faite de chaud et de froid, de sec et d’humide. Inévitablement, en vieillissant, elle se dessèche. C’est pourquoi il faut éviter que l’humidité ne s’évapore trop facilement ; et pour cette raison, les corps gras sont imputrescibles. La cause en est qu’il contiennent de l’air, que l’air se rapproche plus que les autres du feu, et que le feu ne pourrit pas.

De nouveau, il ne faut pas que l’humidité soit présente en trop petite quantité ; car ce qui est en petite quantité s’évapore. C’est pourquoi les animaux et les plantes de grande taille vivent en général plus longtemps, comme je l’ai dit précédemment. Il est en effet logique que les organismes plus grands contiennent plus d’humidité. »

  • Je suis désolé, ma chérie, mais là je suis à nouveau perdu. Il est un peu compliqué, ton Aristote de Stagire.
  • C’est pourtant simple : Aristote affirme qu’en vieillissant, l’homme se dessèche. Il faut garder l’humidité dans le corps.
  • … et donc utiliser Sublimage de Chanel pour éviter que la peau ne se dessèche.
  • Si c’était si simple, ce serait facile. Aristote dit aussi que ce n’est pas seulement une question de quantité de liquide : il faut aussi maintenir la chaleur.

« Mais ce n’est pas la seule raison qui leur permet de vivre plus longtemps. Il y a en effet deux types de causes, correspondant à la quantité et à la qualité. Il faut donc non seulement avoir de l’humidité en abondance, mais qu’en plus elle soit chaude, pour éviter qu’elle ne gèle ou s’évapore trop facilement. C’est ce qui explique que l’homme vit plus longtemps que certains animaux qui sont plus grands que lui : car les animaux qui ont un déficit dans la quantité de leur humidité vivent néanmoins plus longtemps si la qualité de leur humidité représente un facteur plus important que le déficit en quantité. »

  • Bon, je résume : si je veux vivre vieux, je dois rester humide et chaud. Donc, ce soir, je ne sors pas, je reste devant la TV pour regarder ma série préférée et j’hydrate le tout avec une bonne bière. Il est épatant, ton Aristote.

 

Un grand merci à ma collègue et amie Anne-France-Morand, qui m’a rendu attentif à ce passage d’Aristote. Si vous souhaitez accéder à une réflexion plus compétente et plus sérieuse sur la question, lisez A.-F. Morand, « ‘Chimie’ de la vieillesse. Explications galéniques de cet âge de la vie », in M. Cambron-Goulet, L. Monteils-Laeng (éd.), La vieillesse dans l’Antiquité, entre déchéance et sagesse (Cahiers des études anciennes 55, Trois-Rivières, 2018) 125-143, en libre accès.

Image : un éléphant d’Afrique vit entre 60 et 70 ans.

Pour les amoureux du texte grec, voici le passage d’Aristote Sur la longueur et la brièveté de la vie 466a1 – b2 :

Ἔστι δ’ οὔτε τὰ μέγιστα ἀφθαρτότερα (ἵππος γὰρ ἀνθρώπου βραχυβιώτερον) οὔτε τὰ μικρά (ἐπέτεια γὰρ τὰ πολλὰ τῶν ἐντόμων), οὔτε τὰ φυτὰ ὅλως τῶν ζῴων (ἐπέτεια γὰρ ἔνια τῶν φυτῶν), οὔτε τὰ ἔναιμα (μέλιττα γὰρ πολυχρονιώτερον ἐνίων ἐναίμων) οὔτε τὰ ἄναιμα (τὰ γὰρ μαλάκια ἐπέτεια μέν, ἄναιμα δέ), οὔτε τὰ ἐν τῇ γῇ (καὶ γὰρ φυτὰ ἐπέτεια ἔστι καὶ ζῷα πεζά) οὔτε τὰ ἐν τῇ θαλάττῃ (καὶ γὰρ ἐκεῖ βραχύβια καὶ τὰ ὀστρακηρὰ καὶ τὰ μαλάκια). ὅλως δὲ τὰ μακροβιώτατα ἐν τοῖς φυτοῖς ἐστιν, οἷον ὁ φοῖνιξ. εἶτ’ ἐν τοῖς ἐναίμοις ζῴοις μᾶλλον ἢ ἐν τοῖς ἀναίμοις, καὶ ἐν τοῖς πεζοῖς ἢ ἐν τοῖς ἐνύδροις· ὥστε καὶ συνδυασθέντων ἐν τοῖς ἐναίμοις καὶ πεζοῖς τὰ μακροβιώτατα τῶν ζῴων ἐστίν, οἷον ἄνθρωπος καὶ ἐλέφας. καὶ δὴ καὶ τὰ μείζω ὡς ἐπὶ τὸ πολὺ εἰπεῖν τῶν ἐλαττόνων μακροβιώτερα· καὶ γὰρ τοῖς ἄλλοις συμβέβηκε τοῖς μακροβιωτάτοις μέγεθος, ὥσπερ καὶ τοῖς εἰρημένοις. Τὴν δ’ αἰτίαν περὶ τούτων ἁπάντων ἐντεῦθεν ἄν τις θεωρήσειεν. δεῖ γὰρ λαβεῖν ὅτι τὸ ζῷόν ἐστι φύσει ὑγρὸν καὶ θερμόν, καὶ τὸ ζῆν τοιοῦτον, τὸ δὲ γῆρας ξηρὸν καὶ ψυχρόν, καὶ τὸ τεθνηκός· φαίνεται γὰρ οὕτως. ὕλη δὲ τῶν σωμάτων τοῖς ζῴοις ταῦτα, τὸ θερμὸν καὶ τὸ ψυχρόν, καὶ τὸ ξηρὸν καὶ τὸ ὑγρόν. ἀνάγκη τοίνυν γηράσκοντα ξηραίνεσθαι· διὸ δεῖ μὴ εὐξήραντον εἶναι τὸ ὑγρόν. καὶ διὰ τοῦτο τὰ λιπαρὰ ἄσηπτα· αἴτιον δ’ ὅτι ἀέρος, ὁ δ’ ἀὴρ πρὸς τἆλλα πῦρ, πῦρ δ’ οὐ γίνεται σαπρόν. οὐδ’ αὖ ὀλίγον δεῖ εἶναι τὸ ὑγρόν· εὐξήραντον γὰρ καὶ τὸ ὀλίγον. διὸ καὶ τὰ μεγάλα καὶ ζῷα καὶ φυτὰ ὡς ὅλως εἰπεῖν μακροβιώτερα, καθάπερ ἐλέχθη πρότερον· εὔλογον γὰρ τὰ μείζω πλέον ἔχειν ὑγρόν. οὐ μόνον δὲ διὰ τοῦτο μακροβιώτερα· δύο γὰρ τὰ αἴτια, τό τε ποσὸν καὶ τὸ ποιόν, ὥστε δεῖ μὴ μόνον πλῆθος εἶναι ὑγροῦ, ἀλλὰ τοῦτο καὶ θερμόν, ἵνα μήτε εὔπηκτον μήτε εὐξήραντον ᾖ. καὶ διὰ τοῦτο ἄνθρωπος μακρόβιον μᾶλλον ἐνίων μειζόνων· μακροβιώτερα γὰρ τὰ λειπόμενα τῷ πλήθει τοῦ ὑγροῦ, ἐὰν πλείονι λόγῳ ὑπερέχῃ κατὰ τὸ ποιὸν ἢ λείπεται κατὰ τὸ ποσόν.

Vous les voulez forts, M. Poutine ? Rendez-les libres !

demoEn écrasant toute contestation, le Président russe se tire une balle dans le pied, lui qui voudrait une Russie forte.

« Make Russia great again » : tel pourrait être le slogan de Vladimir Poutine, qui a construit sa figure politique sur le contraste avec l’ère de Mikhail Gorbachev et Boris Eltsine. Sa méthode surprend : au lieu de donner à ses concitoyens la force nécessaire pour l’aider à atteindre son objectif, le Président préfère balayer la contestation. Pourtant, cela fait deux millénaires et demi que des penseurs ont mis en évidence un lien entre la liberté des hommes et leur motivation à la défendre.

On attribue à Hippocrate un traité rédigé aux alentours de 425 av. J.‑C. sous le titre Airs Eaux Lieux. L’auteur de ce fascicule défend deux thèses complémentaires pour expliquer pourquoi les Européens (en particulier les Grecs) l’emporteraient sur les Asiatiques (en particulier les Perses). Nous pouvons laisser de côté la première thèse, selon laquelle le climat déterminerait le caractère des peuples, pour nous arrêter plutôt sur la seconde : les peuples qui sont soumis à un roi n’auraient aucune raison de défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs. L’argumentation proposée par l’auteur du traité porte sur la motivation à la guerre ; elle peut s’étendre, toutefois, à une perspective plus large. On reconnaît ici les racines mêmes de la doctrine libérale qui s’est développée dans l’Europe des Lumières.

« Les peuples d’Asie sont dans leur majorité soumis à un roi. Là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs affaires et ne peuvent pas déterminer leurs lois, mais sont au contraires soumis à un maître, leur souci n’est pas de s’exercer à la guerre, mais d’éviter de paraître combatifs, car les risques encourus ne sont pas partagés.

On voit bien que les hommes partent à la guerre, endurent des souffrances et meurent sous l’effet de la contrainte pour défendre leurs maîtres, éloignés de leurs enfants, de leur épouse et des autres êtres qui leur sont chers. Par ailleurs, tous leurs exploits et toutes leurs actions courageuses profitent à leurs maîtres, qui accroissent ainsi leur pouvoir, tandis qu’eux ne récoltent que les dangers et la mort. »

[Corpus hippocratique, Airs Eaux Lieux 16]

Plus loin, l’auteur du traité revient sur la même question.

« Les esprits asservis ne veulent pas assumer leur part de dangers de leur plein gré pour le bénéfice de la puissance d’un autre. En revanche, ceux qui déterminent leurs propres lois assument les dangers pour eux-mêmes, et non pour les autres. C’est de leur propre chef qu’ils s’exposent et affrontent les dangers, car ils récoltent pour eux-mêmes les fruits de la victoire. »

[Corpus hippocratique, Airs Eaux Lieux 23]

L’auteur d’Airs Eaux Lieux visait l’empire perse et son pouvoir despotique. En filigrane, on comprend qu’il tente d’expliquer comment des Grecs, bien inférieurs en nombre aux Perses, ont néanmoins réussi à résister à l’attaque de leurs voisins. La motivation des Grecs, qui se battaient pour leur liberté, expliquerait leur victoire.

M. Poutine, si vous voulez une Russie forte, n’asservissez pas vos concitoyens. Au contraire, donnez-leur la possibilité de décider de leur destin. S’ils sont convaincus de récolter les fruits de leurs efforts, et non d’enrichir une poignée de gens qui prennent les décisions pour eux, les Russes seront d’autant plus motivés à atteindre les objectifs que vous affirmez viser.

[image : manifestation de protestation à Nizhny Nogorod (2011/2012)]

Les animaux ont des droits (d’auteur)

monkey_selfieUn macaque qui a réalisé des selfies ne détient pas les droits sur ses propres images, a décrété une cour de justice. Et qu’en est-il de la responsabilité civile d’un cheval qui vous prédit votre avenir ? Ou des droits d’une poutre de chêne qui vous indique la route à suivre ?

Naruto ne fera pas jurisprudence : une association de défense des animaux demandait que ce macaque, qui avait réalisé plusieurs selfies au moyen d’un téléphone subtilisé à un photographe, touche des droits sur les images. Après tout, c’est bien lui qui a réalisé le travail. Demande rejetée par le tribunal.

Les juges ont bien compris les conséquences potentielles d’un jugement positif : si l’on accorde des droits d’auteur à un singe qui se prend en photo, il faudra aussi payer les chevaux de trait pour leur dur labeur, dédommager les rats que l’on utilise dans les laboratoires, et bien entendu accorder une compensation à tous ces braves moutons qui ont la gentillesse de nous fournir leur laine et leur viande. Le prix des œufs et du lait va aussi augmenter, c’est sûr…

Et qu’en est-il de tous les arriérés de paiement remontant aux origines de la domestication ? Avant les singes qui prennent des selfies, il y a eu les chevaux qui parlent. Quel prix pour leurs conseils ? Quels droits Xanthos et Balios, les chevaux d’Achille, avaient-ils sur leur prophétie ? Homère ne devrait-il pas leur rétrocéder un pourcentage des bénéfices réalisés sur la publication de l’Iliade ?

« Automédon et Alkimos s’affairaient à atteler les chevaux. Ils fixèrent de belles sangles et ajustèrent les deux mors à leurs mâchoires, reliés par les rênes au char bien ajusté. Tenant le fouet brillant dans sa main, Automédon lança les chevaux ; Achille était monté à l’arrière, scintillant comme le lumineux Hypérion, et d’une voix terrifiante il apostropha les chevaux que son père lui avait donnés :

‘Xanthos et Balios, rejetons illustres de Podargé, prenez soin de ramener sain et sauf le conducteur du char auprès de l’armée des Danéens une fois que nous en aurons assez de nous battre, et ne le laissez pas mort sur place, comme vous l’avez fait pour Patrocle.’

C’est alors que, sous le joug, lui répondit Xanthos, le cheval aux pieds étincelants, en inclinant la tête ; sa crinière tout entière, glissant hors du joug, descendit jusqu’au sol (il faut préciser qu’Héra aux bras blancs lui avait fait don de la parole) :

‘Bien sûr, puissant Achille, aujourd’hui encore nous te ramènerons sain et sauf ; cependant, le jour de ta mort est proche. Nous n’en sommes pas responsables : cela dépend d’un grand dieu et du puissant Destin.

D’ailleurs, ce n’est pas à cause de notre lenteur et de notre nonchalance que les Troyens ont pu retirer sa cuirasse des épaules de Patrocle, mais c’est le meilleur des dieux, celui qu’a enfanté Léto à la belle chevelure, qui a provoqué sa mort au premier rang pour donner une part de gloire à Hector.

En ce qui nous concerne, nous pourrions courir aussi vite que le souffle du Zéphyr, bien que – à ce qu’on dit – sa vitesse soit insurpassable. Mais toi, ton destin est de mourir par la volonté d’un dieu et par la main d’un homme.’ »

[© Xanthos 12.06.1080 av. J.-C. La marque Iliade™ est déposée auprès du syndicat des Homérides ; tous droits réservés. Homère Iliade 19.392-417]

Xanthos est un cheval qui parle, et il fournit des indications précieuses à son maître. De plus Homère le cite sans que le brave équidé n’ait donné son consentement explicite. Il faudra songer à verser un dédommagement à ses descendants. Mais il y a autre chose : Achille et Xanthos ne sont pas d’accord sur l’attribution des responsabilités après la mort de Patrocle. Achille pourrait solliciter l’aide de son avocat puisque Xanthos n’a pas été en mesure de rapporter le corps du compagnon d’Achille. En outre, si la prédiction de Xanthos sur la mort prochaine d’Achille s’était avérée fausse, le héros aurait-il pu se retourner contre son cheval parlant parce que, envers et contre tout, il aurait survécu à la guerre de Troie ? Xanthos ferait bien de contracter une assurance de protection juridique.

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin : si certains chevaux sont doués de la parole, n’oublions pas que les arbres peuvent aussi parler. Or voici qu’un autre poète épique, Apollonios de Rhodes, cite la prédiction émise par une poutre du navire Argo sans préciser si l’arbre a été consulté au préalable. Le poète aurait d’ailleurs pu faire un versement au site oraculaire de Dodone, d’où venait le chêne en question.

« Soudain, en pleine course, survint un cri poussé par une voix humaine : il provenait d’une poutre qui tenait la coque du navire. Athéna l’avait prise d’un chêne de Dodone pour l’ajuster au milieu de l’étrave.

Les Argonautes furent saisis de crainte car ils croyaient entendre la voix colérique de Zeus en personne. Cette voix leur disait qu’ils ne sauraient espérer échapper aux souffrances d’un long voyage en mer, ni à de terribles tempêtes, à moins que Circé ne les purifie du cruel meurtre d’Apsyrtos. Elle demandait aussi à Castor et Pollux d’intercéder auprès des dieux immortels pour leur ouvrir la route vers la Mer Ausonienne [aujourd’hui la Mer Tyrrhénienne], où ils trouveraient Circé, la fille de Persé et d’Hélios. »

[Apollonios de Rhodes Argonautiques 4.580-591]

Le chêne de Dodone parle, ses conseils sont plus précieux que ceux du meilleur GPS. Une fois que la question des droits des singes photographes aura été réglée, nos juristes ne devraient-ils pas se pencher aussi sur les revendications du règne végétal ? Cela soulèvera des questions passionnantes, comme celle de savoir si une forêt peut refuser à un peintre le droit de la représenter sans son consentement. Nous vivons décidément une époque formidable.

[image : Naruto, photographe professionnel]

Elles n’ont qu’à devenir des hommes

L0015038 Engraving and text on A. Jones-Elliot, a bearded woman.En Albanie, des femmes font le choix de la virginité perpétuelle et prennent le statut d’hommes. N’est-il pas possible de partager les tâches des hommes en restant femme ?

Une tradition troublante persiste en Albanie : des femmes deviennent des hommes aux yeux de leur entourage, à la condition qu’elles restent vierges à jamais. C’est le prix de leur liberté. Le phénomène a retenu l’attention des ethnologues, qui expliquent cette étrange coutume par le manque d’hommes : dans une société où les rôles des sexes respectifs sont clairement délimités, il faut un homme pour faire tourner la baraque. À défaut, une femme assume le rôle d’un homme mais doit, en contrepartie, renoncer à être femme aux yeux de ses proches. Elle peut désormais s’habiller comme un homme, porter un fusil, boire de l’alcool et participer aux conversations avec les hommes. Dans cette perspective, c’est l’habit qui fait le moine, ou plutôt le pantalon et le fusil qui font l’homme.

Dans l’Athènes classique, la barbe faisait l’homme, comme le suggère le poète Aristophane dans sa pièce intitulée Les femmes à l’Assemblée. Il imagine que les femmes, fatiguées d’assurer les seconds rôles pour des hommes qui ne savent pas gérer les affaires publiques, s’introduisent dans l’Assemblée athénienne en se déguisant en hommes. Sous leur apparence masculine, elles font voter un décret qui donne le pouvoir aux femmes.

Aussi bien dans le cas des vierges sous serment que dans celui des Femmes à l’Assemblée, les limites entre les sexes restent fixées par des hommes : en Albanie, ce sont vraisemblablement eux qui ont décidé des modalités par lesquelles une femme est autorisée à prendre l’apparence d’un homme ; chez Aristophane, les citoyennes athéniennes sont des créations du poète, qui n’a bien sûr aucune intention de céder le pouvoir aux femmes. On est là pour rigoler dans le cadre d’un festival dramatique dont les règles sont établies par la gent masculine.

Il n’est pas moins intéressant d’observer comment les femmes athéniennes se masculinisent. Le premier attribut sera évidemment une barbe postiche, qu’elles fixent à leur visage pour s’entraîner à parler en public avant de se rendre à l’Assemblée.

  • Dépêche-toi de fixer cette barbe ! Et vous aussi, si vous voulez babiller.
  • Ma chérie, laquelle d’entre nous ne sait babiller ?
  • Allez, toi, attache-la, pour devenir tout de suite un homme. Quant à moi, je déposerai ces couronnes et me fixerai aussi une barbe, pour le cas où je déciderai de parler.
  • Ma chère et tendre Praxagora, regarde-toi donc, malheureuse ! Tout ceci a l’air bien ridicule.
  • Comment ça, ridicule ?
  • On dirait que, en guise de barbes, vous vous êtes attaché des sèches grillées !

[Aristophane Les femmes à l’Assemblée 118-127]

Les femmes sont désormais prêtes à passer à l’action :

  • Il y a un point que nous n’avons pas résolu : comment allons-nous pouvoir lever la main (pour voter) alors que nous avons plutôt l’habitude de lever les jambes ?
  • Difficile question… Bon, il vous faudra voter en découvrant l’un de vos deux bras. Allons, relevez vos petites tuniques et enfilez au plus vite des godasses laconiennes, comme vous avez vu vos maris le faire lorsqu’ils veulent aller à l’Assemblée, ou à chaque fois qu’ils sortent. Et quand tout sera prêt, fixez vos barbes.

[Aristophane Les femmes à l’Assemblée 263-273]

Le spectateur apprend ce qui s’est passé à l’Assemblée par la bouche d’un homme qui en revient, tout déconfit. Il a eu l’étrange impression qu’il y avait ce jour-là beaucoup de cordonniers, reconnaissables à leur teint pâle parce qu’ils passent la journée dans leur atelier.

  • Après cela, un mignon jeune homme tout pâle (il ressemblait à Nikias) a sauté sur ses pieds pour parler, et il a commencé à dire qu’il fallait remettre l’État entre les mains des femmes. Alors, la foule des cordonniers a fait un vacarme épouvantable, hurlant que l’orateur avait bien parlé, tandis que les gens de la campagne se contentaient de murmurer.
  • Ils ont pourtant bien fait, par Zeus !
  • Mais ils étaient en minorité. Et ce type gardait la parole, disant toutes sortes de choses positives à propos des femmes, et … beaucoup de mal de toi.

 [Aristophane Les femmes à l’Assemblée 427-436]

Prises pour des cordonniers, ces femmes déguisées en hommes ont donc réussi à prendre le pouvoir.

  • Alors, qu’a-t-on décidé ?
  • De remettre l’État entre leurs mains ; car c’était la seule chose, apparemment, qui ne se soit jamais produite auparavant.
  • Alors, c’est voté ?
  • Oui, Monsieur !
  • Elles ont désormais la charge de tout ce dont les citoyens s’occupaient ?
  • Voilà, c’est cela.
  • Donc ce n’est plus moi qui irai au tribunal, mais ma femme ?
  • Et ce n’est plus à toi de subvenir à l’entretien de ta famille, mais ton épouse.
  • Et je n’ai plus geindre de mes soucis dès l’aube ?
  • Eh oui, par Zeus, désormais c’est l’affaire des femmes. Toi, sans gémir, tu resteras à péter à la maison.

[Aristophane Les femmes à l’Assemblée 455-464]

C’est fou ce qu’on arrive à faire avec une barbe et un manteau… Il n’empêche que ces hommes qui imaginent des femmes prendre le pouvoir ne peuvent pas envisager l’idée qu’elles restent femmes : si elles veulent faire le travail des hommes, elles doivent d’abord prendre l’apparence des hommes, sinon elles n’auront aucune crédibilité.

[image : une femme à barbe]

 

Un petit supplément

vienna_courtCes considérations sur les femmes qui deviennent des hommes ont été écrites depuis l’Université de Vienne, dont le bâtiment principal abrite une galerie de portraits de professeurs éminents.

Curieusement, ce sont pour l’essentiel des hommes. Les quelques femmes que l’on y trouve ont été glissées après coup (cherchez la femme dans les images suivantes).kollardoppler femmegalleryCe n’est qu’à date récente que l’Université de Vienne a décidé de corriger quelque peu le tir en accueillant ce monument :monument

Errinerung an die

nicht stattgefunde|nen

Ehrungen von Wissenschaterinn|en

und an das Versäum|nis

deren Leistungen an

der Universität | Wien

zu würdigen.

« Rappel des honneurs qui n’ont pas été décernés à des savantes, ainsi que de l’omission commise par l’Université de Vienne qui n’a pas rendu hommage à leurs réalisations. »

Un problème universel, semble-t-il.

Vol de pétrole : on a besoin d’un Archimède

ArchimedesEureka_WhiteheadIntroMath1911Fg3Des quantités phénoménales de pétrole sont volées à travers le monde. Pour détecter des fraudes, rien de tel que l’ingéniosité d’un Archimède.

Entre l’extraction du brut et le remplissage du réservoir de votre voiture, le pétrole a parcouru des milliers de kilomètres, au cours desquels une quantité effrayante de l’or noir a disparu dans la nature.

Simple évaporation ? Non, vol organisé tout au long de la chaîne, que ce soit dans les pays producteurs ou dans les zones portuaires d’Europe. Le détournement du pétrole a aussi permis de contourner les sanctions internationales imposées, par exemple, à l’État Islamique. Face au pillage massif de leur production, les gouvernements réagissent en faisant appel à des spécialistes pour les aider à surveiller le transfert de l’or noir.

La principale difficulté réside dans le fait que, à première vue, un litre de pétrole ressemble à un autre litre de pétrole. Comment déterminer qu’un bidon saisi par les autorités provient d’un vol commis à des milliers de kilomètres ? Ballons-sondes équipés de caméras thermiques, marqueurs moléculaires permettant d’identifier le liquide détourné, les techniques mises en œuvre n’ont d’égale que l’ingéniosité des malfrats. Pour trouver le procédé qui permette de protéger le précieux liquide, il faudrait faire appel à un véritable Archimède.

Archimède ? Oui, celui qui nous a fait suer sur les bancs d’école lorsqu’il fallait calculer le déplacement d’un liquide dans lequel on avait plongé une masse solide. Si l’on en croit l’auteur latin Vitruve (Ier s. av. J.-C.), le fameux théorème d’Archimède aurait été découvert précisément dans le cadre d’une affaire de détournement de matière précieuse. La substance volée n’était pas du pétrole, mais de l’or.

Les esprits chagrins pourront protester face à un texte écrit en latin, et non en grec. Qu’on se rassure : tout d’abord, le contexte est tout ce qu’il y a de plus grec, puisque l’histoire se déroule à Syracuse, en Sicile, au IIIe s. av. J.-C. ; et le lecteur patient aura droit à un mot grec, c’est promis. Voici donc ce que Vitruve nous raconte à propos d’Archimède.

« Archimède a certes réalisé de nombreuses inventions de toutes sortes, mais entre toutes, celle que je vais décrire me semble dépasser les autres par son ingéniosité extrême.

Hiéron avait accédé au pouvoir royal à Syracuse, et comme il rencontrait un certain succès, il décida qu’il serait opportun de consacrer une couronne en or en remerciement pour les dieux immortels dans l’un de leurs temples. Il mit le mandat au concours et, à celui qui avait gagné le concours, il fit peser une quantité d’or au moyen d’un poids-étalon. Au délai prescrit, l’artisan soumit au roi un ouvrage d’une facture très raffinée ; au moyen du poids-étalon, on put constater qu’il avait donné à la couronne le poids convenu.

Plus tard, il y eut une dénonciation : on aurait soustrait une partie de l’or et l’aurait remplacé par de l’argent dans la couronne ! Hiéron, furieux d’avoir été roulé dans la farine, ne trouvait aucun moyen de prouver le vol. Il chargea donc Archimède de réfléchir à la question.

Tandis qu’Archimède avait cette affaire en tête, il se rendit aux thermes, et là, il se plongea dans une baignoire. Il comprit alors que le volume de son corps quand il s’asseyait dans la baignoire correspondait à celui de l’eau qui en ressortait. Voilà qui lui fournissait un moyen de résoudre la difficulté !

Sans perdre un instant, de joie il bondit de sa baignoire et courut tout nu jusque chez lui en criant à tue-tête à tout le monde qu’il avait trouvé la solution à son problème. Tout en courant, il lançait sans arrêt, en grec : « εὔρηκα ! eureka ! J’ai trouvé ! »

[Vitruve Sur l’architecture 9.préface.9-12]

La suite est bien connue : Archimède plongera la couronne dans l’eau et montrera que, à poids égal, l’or ne déplace pas la même quantité d’eau que l’argent. Le récit de Vitruve ne nous dit pas ce qu’il est advenu de l’artisan indélicat, mais il y a fort à parier qu’il a permis de vérifier un corollaire au théorème d’Archimède : un homme plongé dans l’eau qui ne reparaît pas après une heure peut être considéré comme mort.