Tenir bon

Empêtrés dans une crise sanitaire sans précédent qui sévit depuis plus d’une année, nous sommes tous las. On croyait une issue à portée de main, mais les vaccins se font attendre et les chiffres des contaminations repartent à la hausse. Une pensée pour Ulysse qui, sur le point de débarquer à Ithaque, est emporté loin de sa patrie pour des années…

  • Chérie, je n’en peux plus de ce coronavirus !
  • Oui, mon chou, moi aussi je trouve le temps long : plus de sorties, de repas au restaurant, de voyages.
  • Mais enfin, c’est insensé ! On nous avait promis que le vaccin allait régler l’affaire en deux temps – trois mouvements, et maintenant les Français et les Italiens remettent leur population en confinement…
  • C’est peut-être parce que, alors que nous étions si près du but, les gens se sont un peu relâchés, non ? Un peu comme les compagnons d’Ulysse, si tu vois ce que je veux dire.
  • Non, je ne vois pas ce que tu veux dire : on ne parle jamais de ton brave Ulysse sur ma chaîne préférée.
  • C’est pourtant simple : Ulysse et ses compagnons en ont bavé pour regagner Ithaque, et ils sont en vue des côtes de l’île lorsque le groupe connaît un petit moment de relâchement. Tiens, si je te lisais le passage ? Ça te changerait les idées, non ?
  • Par les doux parfums de Philoctète, tu me forces à choisir entre le match de foot et l’Odyssée ! Cruel dilemme… Seule une Guinness et mon canapé me donneront le courage de renoncer à Messi pour Ulysse.
  • Te voici installé, ça va commencer : Ulysse est chez Éole, le Roi des Vents, qui va aider notre héros à regagner Ithaque.

Or lorsque je lui demandai de m’indiquer le chemin, en l’invitant à me laisser partir, au lieu de s’opposer, il m’aida à préparer mon départ.

Il me remit une outre faite de la peau d’un bœuf âgé de neuf ans : dedans, il avait coincé le cours des vents tempêtueux. (Note d’Homère : précisons que Zeus, fils de Cronos, l’avait nommé gardien des vents : il pouvait à volonté soit calmer les vents, soit les exciter.)

Éole attacha donc l’outre dans la coque du navire au moyen d’une corde à l’éclat d’argent, afin qu’aucun vent contraire ne puisse souffler, même un chouïa.

[Odyssée 10.17-24]

  • Je suis sûr qu’Homère n’a pas écrit « un chouïa » !
  • C’est vrai : je voulais m’assurer que tu n’étais pas en train de dormir. Je continue donc, à partir du moment où Ulysse et ses compagnons arrivent en vue d’Ithaque.

Au bout de dix jours de navigation, la terre de mes ancêtres apparut enfin, et nous étions si proches que nous pouvions distinguer des feux. Or c’est à ce moment que, sous le coup de la fatigue, un doux sommeil s’empara de moi. Il faut dire que mon pied n’avait pas quitté le gouvernail : je ne l’avais confié à aucun de mes compagnons, afin que nous filions au plus vite vers la terre de mes ancêtres.

[Odyssée 10.29-33]

  • Ah, c’est malin ! Le voilà qui s’endort alors qu’il est tout près du but !
  • Mauvaise idée, en effet : maintenant qu’Ulysse est assoupi, ses compagnons vont faire une grosse bêtise.

Mes compagnons se mirent à parler entre eux : ils prétendirent que je rapportais de l’or et de l’argent à la maison, que j’aurais reçus du magnanime Éole, fils d’Hippotadès. Voici ce qu’ils se disaient les uns les autres :

« Hélas ! Ce type se fait aimer et honorer de tous, quelle que soit la cité et la terre où il aborde. De Troie, il rapporte de belles parts du butin ; mais nous, nous avons parcouru le chemin avec lui, et nous rentrons à la maison les mains vides. Et maintenant, Éole lui a fait un cadeau, par amitié ! Bon, regardons vite de quoi il s’agit : combien d’or et d’argent y a-t-il dans cette outre ? »

Sur ces mots, c’est un avis bien mauvais qui l’emporta parmi mes compagnons. Ils délièrent l’outre, tous les vents s’en échappèrent, et la tempête les saisit pour les emporter au large, en pleurs, loin de la terre de leurs ancêtres.

[Odyssée 10.34-49]

  • Zut ! Ils étaient pourtant presque…
  • À cause de leur manque de discipline, aucun des compagnons d’Ulysse ne retournera jamais vivant à Ithaque. Ulysse rentrera bien chez lui, mais il lui faudra une dizaine d’années pour revoir le rivage de son île.
  • Vu sous cet angle, c’est vrai que notre crise sanitaire reste encore presque supportable. Mais il faudra de la discipline : rien de tel qu’un bon match de foot pour résister à l’idée de sortir au restaurant ! Tu viens chérie ? il y a une place pour toi sur le canapé…

Le pyulque, nouvelle arme secrète de l’armée suisse

Le pyulque, vous connaissez ? Il faudra songer à en équiper l’armée suisse, cela coûtera moins cher que les avions de combat.

La Suisse dispose d’une armée remarquable. Chaque mâle du pays est un citoyen-soldat en puissance, mais depuis quelques années la fibre militaire a une fâcheuse tendance à se déliter. Dommage : où sont passés les redoutables bataillons de cyclistes, prêts à bondir de leur selle pour mitrailler l’ennemi ? et le service des pigeons voyageurs ?

Quant à la très respectée aviation militaire, elle nous a réservé une belle surprise en 2014 : elle n’était opérationnelle que pendant les heures de bureau. Un avion éthiopien, détourné vers l’aéroport de Genève, a dû être escorté par les chasseurs italiens et français. Merci, chers voisins ! Mais qu’on se rassure : le peuple suisse a maintenant approuvé l’achat d’une nouvelle flotte de chasseurs de dernière génération qui permettront d’assurer une surveillance du territoire même avant l’ouverture des bureaux.

Toujours à l’affut de la technologie dernier cri, l’armée suisse ferait bien de garder quelques précieux francs pour l’acquisition d’un stock de pyulques. Vous ne connaissez pas ? En fait, moi non plus, ou du moins je n’avais aucune idée de ce qu’était un pyulque ; mais une collègue fort érudite, Mme Nathalie Rousseau, m’a rendu attentif à cette arme terriblement efficace.

Le pyulque devrait permettre à l’armée suisse, moyennant quelques arrangements avec la Convention de Genève, de mener une guerre chimique sans merci. Son invention remonte à l’Antiquité et nous en avons conservé le souvenir grâce au travail d’un auteur méconnu, Jules l’Africain (II/IIIe s. ap. J.-C.).

« Il y a des soldats qui, au moment d’engager le combat, font sur le champ de bataille un sacrifice à l’intention de Poséidon l’Effrayeur de Chevaux. Pour ma part, j’ai déniché un poison plus vif qu’une prière, plus puissant que toute les armes à disposition (…).

On l’introduit dans des pyulques, que l’on remet à des hommes équipés à la légère. On les envoie vers la ligne de bataille, où ils se placent sous la protection des soldats du premier rang.

Et voici que l’ennemi avance, confiant dans sa vigueur, sa rapidité et son armement. Qu’il s’agisse de soldats cuirassés ou d’hommes équipés de manière différente, ils vont au-devant d’un même danger : car au moment où arrive la vague contre nos soldats d’infanterie, ceux qui se trouvent au premier rang absorbent le choc en se protégeant de leurs boucliers ; quant aux porteurs de pyulques, ils injectent leur poison dans les naseaux des chevaux (ce liquide a des effets dévastateurs même sur les hommes).

Donc, au moment où les chevaux sentent l’odeur du poison, ils perdent la tête, renâclent et se cabrent précipitamment, comme s’ils craignaient l’odeur qui monterait du sol, et dansent dressés sur les jambes de derrière. Les cavaliers tombent de leurs montures sur le sol, tout prêts à être faits prisonniers, voire égorgés. Leurs cuirasses les entravent dans leur fuite, ils se font piétiner ou reçoivent des coups. »

[Julien l’Africain, Cestes 1.11]

Non mais sans blague, qu’est-ce qu’un pyulque ? Le site etymologika / hypothèses nous présente le pyulque sous toutes ses coutures. Pour faire simple, vous aurez peut-être reconnu que le py- se rapporte à ce que nous appelons le pus. Un pyulque, c’est une seringue pour tirer le pus d’un abcès, un « tire-pus », pour reprendre l’expression de mon amie Nathalie. Or le piston de la seringue peut aussi servir à gicler, comme tous les garnements du monde le savent bien.

Alors, pourquoi pas du poison ? Si vous êtes inquiets à l’idée que les bidasses helvètes puissent se muer en dangereux empoisonneurs, je peux vous rassurer. L’armée suisse achètera peut-être quelques milliers de caisses de pyulques, les stockera dans de vastes entrepôts, mais n’en fera rien. Après tout, l’aviation suisse n’a jamais dû engager le moindre combat. C’est peut-être la preuve absolue de son efficacité…

Essayer le pyulque, c’est donc l’adopter. On peut même espérer que la Suisse, après avoir importé à grands frais des pyulques étrangers, se mettra à produire elle-même cette arme redoutable. En dépit de la crise sanitaire qui secoue notre planète, l’exportation d’armes suisses se porte très bien, comme le révèlent des chiffres parus récemment.

Ah oui! J’oubliais: le texte grec est difficile à trouver pour les profanes.

Εὔχονται δὲ καὶ ἄλλοι, μάχεσθαι μέλλοντες, οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ θύουσιν, ἐν ἀγῶνι καθεστηκότες, ταραξίππῳ Ποσειδῶνι. Καὶ ἡμεῖς δὲ εὕρομεν φάρμακον εὐχῆς ὀξύτερον, κρεῖττον πάντων ὁπόσα ἂν ἔχοις (…). Εἰς πυουλκοὺς ἐμβάλλεται καὶ εἰς παράταξιν κούφοις ἀνδράσιν δίδοται φέρειν, ὡς εὐκόλως ὑπὸ τῷ στίφει τῶν προμαχομένων ἑστάναι. Οἳ μὲν οὖν ἐπάγουσιν ἀλκῇ καὶ τάχει καὶ σιδήρῳ τεθαρρηκότες· ἄν τε οὖν κατάφρακτοι οὗτοι τύχωσιν, ἄν τε καὶ ἄλλως ἐσταλμένοι, ἐς τὸν αὐτὸν σπεύδουσικίνδυνον. Γενομένης γὰρ τῆς ἐς τοὺς πεζοὺς ἐμβολῆς, οἳ μὲν προτεταγμένοι φέρουσιν τὴν ἐπιδρομὴν τῷ τῶν ἀσπίδων φράγματι, οἳ δὲ τοὺς πυουλκοὺς ἔχοντες ἐκθλίβουσι τὸ φάρμακον εἰς τὰς τῶν ἵππων ἀναπνοάς (δεινὸς δὲ ὁ χυλὸς καὶ ἀνδράσιν εἰς βλάβην). Ἐπειδὰν οὖν οἱ ἵπποι δέξωνται τὴν ὀδμὴν τοῦ κακοῦ, μεμήνασι καὶ φριμάσσουσι καὶ διὰ σπουδῆς ἀνίστανται, ὥσπερ τὴν ἀπὸ τῆς γῆς ἀναπνοὴν πεφοβημένοι, καὶ ἀνασκιρτῶσιν ὄρθιοι. Πίπτουσι δὲ οἱ ἀναβάται ἀπὸ τῶν ἵππων χαμαί, ἕτοιμοι πρὸς ζωγρίαν ἅμα καὶ σφαγήν, τοῖς αὑτῶν θώραξιν εἰς τὸ μὴ διαφυγεῖν πεπεδημένοι, ἢ πατούμενοι, ἢ παιόμενοι. Ἔξεστι δὲ τοῦ φαρμάκου τοῦδε καὶ ἐφ’ ἡσυχίας πεῖραν λαβεῖν, καὶ θαυμάσαι πόση ἀπὸ τοῦδε ἰσχύς ἐστιν καὶ ἐν πολέμῳ κρείττων βελῶν.

Dieu a-t-il été inventé par les hommes ?

V0035661 The eye of God, the hand of God and the Sacred Heart. Stippl Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org The eye of God, the hand of God and the Sacred Heart. Stipple engraving by Salvardi after C. Savini. By: C. Saviniafter: SalvardiPublished: – Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/
  • Chérie, en me levant ce matin, je me suis posé deux questions, l’une fondamentale et l’autre sans importance.
  • Deux questions à la fois ? Mon pauvre chou, quand tu te poses une seule question, il y a déjà de quoi s’inquiéter.
  • Tu me railles, mais je suis tout à fait sérieux. Je commence par la première question : si je mets discrètement le feu à notre vieille voiture, crois-tu que je pourrai me faire rembourser le prix d’une voiture neuve par l’assurance ?
  • Ahem ! Je vois que tu as vite retrouvé ton état normal : ta question est stupide. D’abord, notre voiture n’est pas vieille, elle n’a que deux ans. Ensuite, si tu penses pouvoir escroquer notre compagnie d’assurance, tu oublies que ces messieurs-dames sont malins et auront tôt fait de repérer la combine. Finalement, si tu brûles la voiture, je ne pourrai pas venir te rendre visite en prison.
  • Tu penses donc que je devrais renoncer à brûler la voiture parce que, si l’on découvre la supercherie, je risque la prison ?
  • C’est ça. Et ta seconde question, celle sans importance ?
  • Ah oui ! Dieu existe-t-il vraiment, ou a-t-il été inventé par les humains ?
  • Comme je te reconnais, mon chéri : ton sens des priorités, voilà ce qui m’a séduite chez toi dès le premier jour… Pour répondre à ta question, il me semble que cela fait plus de deux mille cinq cents ans qu’on se la pose.
  • Par tous les poils du bélier de Phrixos ! Et moi qui croyais avoir trouvé une idée originale.
  • Raté : un philosophe du IIe s. ap. J.-C., Sextus Empiricus, rapporte le souvenir d’une tragédie écrite par Critias, un membre de l’élite d’Athènes, à la fin du Ve s. av. J.-C. Or dans cette tragédie, qui s’intitulait Sisyphe, on entend ledit Sisyphe élaborer une théorie selon laquelle ce serait un humain qui aurait inventé les dieux.
  • Ça va, j’ai compris : tu vas tirer de tes rayons poussiéreux une vieille édition moisie du Sisyphe et tu vas me faire la lecture, tandis que je baillerai d’ennui.
  • Encore raté : le Sisyphe est perdu, à l’exception du passage cité par Sextus Empiricus. Le livre n’est pas moisi, tu vas me faire le plaisir de te caler dans ton fauteuil favori, avec des chips et une petite cannette, et tu vas écouter ce que le personnage de Sisyphe a déclamé devant le public athénien.
  • Avec trois décis de blonde, ça devrait aider à faire passer la pilule. Allez vas-y, qu’on voie si Critias était aussi malin que moi.

« Il semblerait que Critias, l’un de ceux qui ont participé au régime tyrannique à Athènes [en 404/403 av. J.-C.], appartenait à la catégorie des athées. Il affirmait que les anciens législateurs avaient fabriqué Dieu comme une sorte de surveillant de la bonne conduite et des fautes des humains. Il s’agissait d’éviter qu’un individu puisse, en secret, causer du tort à son prochain : car il devrait se prémunir contre la vengeance des dieux. Voici comment il formule son idée.

Dans un temps reculé, les humains vivaient dans le désordre : chacun, comme les animaux, n’obéissait qu’à la force. Si l’on se comportait bien, on n’en touchait aucune récompense ; et celui qui faisait le mal n’en subissait aucune punition.

Ce n’est que plus tard que, d’après moi, les humains ont mis en place des lois pour punir, afin que règne la justice et que les excès lui soient soumis. Si quelqu’un commettait une faute, il était puni.

Plus tard, comme les lois empêchaient les humains de recourir à la violence ouverte, il se sont mis à agir en cachette. C’est alors, d’après moi, que pour la première fois un homme astucieux et habile a inventé la crainte des dieux pour les mortels, afin qu’ils aient peur même s’ils agissaient en secret ; même chose pour ce qu’ils disaient ou pensaient. C’est pourquoi cet homme a introduit le concept de Dieu.

Il s’agirait, disait-il, d’un être extraordinaire qui jouirait de la vie éternelle. Doué d’intelligence, il serait capable d’entendre et de voir, il penserait et prendrait soin du monde. De nature divine, il entendrait tout ce qui se dirait parmi les humains, et il pourrait voir tout ce qu’ils feraient. Et si quelqu’un imaginait un crime en silence, même cela n’échapperait pas à la vigilance des dieux : car l’intelligence serait en eux.

C’est avec de pareils raisonnements qu’il a introduit le plus séduisant des enseignements, en masquant la vérité par un discours mensonger. Il a aussi prétendu que les dieux habitaient un endroit qui impressionnerait les humains : car il savait bien que ce lieu effrayait les mortels, et qu’ils en avaient besoin pour assurer leur subsistance. Tout cela venait de la voûte céleste, où l’on voyait se produire les éclairs, où l’on entendait l’orage gronder, où apparaissaient les étoiles dans le ciel, belle dentelle du Temps, l’habile architecte. C’est de là qu’avance la masse éclatante de l’astre solaire, de là vient la pluie qui humecte la terre.

Voilà donc les peurs qu’il inspira aux humains, grâce auxquelles il a planté par ses discours l’idée de Dieu au bon endroit. Avec les lois, il a éteint l’incendie du désordre.

Un peu plus loin, il conclut :

C’est de cette manière, je pense, qu’un individu a le premier convaincu les mortels d’accepter l’idée de l’existence des dieux. »

[Sextus Empiricus, Contre les astrologues 9.54]

  • Formidable ! Je ne l’aurais pas dit mieux que Critias. Si j’ai bien compris, Sisyphe affirmait que Dieu aurait été inventé par un humain pour empêcher les humains de faire le mal en cachette ?
  • Oui, c’est à peu près cela. Et Dieu voit même les petits futés qui veulent mettre le feu à leur voiture, loin des regards indiscrets, pour se faire rembourser par l’assurance.

Formation continue pour les reines

Une fusée lunaire, un vote important, et une reine qui apprend à lire pour assurer l’éducation de ses enfants.

Il n’aura échappé à personne que, voici exactement cinquante ans (le vendredi 5 février 1971), le module de la fusée Apollo 14 s’est posé sur la Lune. Bravo, les mecs !

Il n’aura échappé à personne que cet atterrissage lunaire vient d’éclipser un autre événement qui concerne directement la moitié de la population suisse : le dimanche 7 février 1971, les citoyens suisses se prononcent en faveur du droit de vote des femmes (avec 67.5% des votants). Bravo, les mecs !

Il n’aura échappé à personne que la forme épicène ‘votant-e’ était superflue dans le paragraphe qui précède, puisque par définition seuls les hommes étaient appelés à se prononcer sur la question. Là, il ne faut pas exagérer : un triple bravo serait déplacé, désolé les mecs…

Un petit pas pour les Suisses, un grand pas pour l’égalité des genres. Depuis un demi-siècle, le processus visant à réaliser l’égalité des sexes continue d’avancer, à la vitesse d’un escargot poitrinaire. Patience, Mesdames, en 2071 nous approcherons du but.

En attendant, les saintes tâches de la maternité ralentissent l’accès des femmes à une formation et une vie professionnelle comparable à celle des hommes. Le temps qu’elles passent à s’occuper des enfants réduit d’autant les possibilités de faire carrière. Souvent, elles doivent tout mener de front. C’est ce qui m’amène à vous parler d’Eurydice.

Eurydice venait d’Illyrie. Traduit en termes modernes, on dirait grosso modo qu’elle était croate. Elle a fait un beau mariage, puisqu’elle a épousé Amyntas III, roi de Macédoine, autour de 390 av. J.-C. La voici reine, et sa tâche première a été d’élever de beaux enfants pour son illustre époux. Or à l’instar des femmes d’aujourd’hui, Eurydice avait plusieurs casseroles sur le feu : elle s’occupait des gosses, bien sûr, mais elle a aussi pris des cours de formation continue, pour des raisons que nous allons voir.

Selon toute vraisemblance, la pratique n’était pas courante pour l’époque. C’est précisément son caractère exceptionnel qui a retenu l’attention de Plutarque, au début du IIe s. ap. J.-C. (ou peut-être d’un imitateur qui se prend pour Plutarque). L’auteur se pique de donner des leçons aux parents : après une recommandation d’ordre général pour les papas, il rappelle le souvenir de maman Eurydice.

« Avant tout, il faut que les pères soient sans faute : ils doivent se présenter à leurs enfants comme un modèle éclatant de la bonne manière d’agir. Ainsi, les enfants contempleront la vie de leurs pères comme un miroir d’eux-mêmes ; ils se détourneront des actes et des mots honteux. (…)

Il faut donc essayer de développer tous les efforts convenables pour contribuer à leur moralité. En cela, nous rivaliserons avec Eurydice, une Illyrienne, une triple barbare, qui s’est néanmoins appliquée à l’étude à un âge avancé afin d’instruire ses enfants. Son amour pour ses enfants trouve un témoignage suffisant dans l’épigramme qu’elle a consacrée aux Muses :

Eurydice d’Hiérapolis a consacré cette offrande aux Muses, après avoir satisfait son désir de connaissances. Mère d’enfants jeunes, elle travailla dur pour apprendre les lettres, qui sont les archives de nos légendes. »

Plutarque (?), Sur la façon d’éduquer les enfants, chapitre 20 (Moralia 14b-c)

Chapeau bas, Eurydice ! Toute reine qu’elle était, elle a dû apprendre à lire tandis qu’elle se battait avec les couches et les biberons. Si l’on en croit l’auteur de ce bref traité, la première raison qui l’aurait poussée à l’apprentissage aurait été de pouvoir encadrer l’éducation de ses propres enfants. Eurydice n’est pas devenue CEO du royaume de Macédoine, mais on constate tout de même que l’escargot de l’égalité des femmes a parcouru un long chemin depuis ce lointain prototype de formation continue. Souhaitons-lui désormais de passer à la vitesse supérieure.

Aux origines du langage

  • Rrrraaaah ! Chérie, on gaspille à nouveau l’argent de nos impôts : le gouvernement va dépenser 17 millions de francs suisses pour étudier l’évolution du langage.
  • Mais c’est très bien, mon chou ! Bien mieux que de dépenser des milliards pour des avions de chasse qui volent seulement aux heures de bureau, ou pour entraîner de petits soldats avec de l’enseignement à distance
  • Mais enfin, moi je sais d’où vient le langage, pas besoin de dépenser tout cet argent. D’ailleurs, ce sont tes &%ç*@»+ [censuré] de Grecs qui l’ont raconté dans leurs mythes. J’ai retrouvé cela dans un ouvrage passionnant, intitulé How to talk to an alien. On y apprend qu’au Ciel, il n’y a qu’un seul langage. Les Grecs d’autrefois vivaient dans l’harmonie, sous l’autorité de Zeus. Tout le monde parlait la même langue, reçue du dieu et de la déesse de l’innocence, Philarios et Philarion. Mais voilà : le dieu Hermès s’en est mêlé, et il a brouillé les cartes de l’humanité en introduisant la diversité des langues. Tu vois, je n’ai pas besoin de tes vieux livres pour être un érudit !
  • Attends que je vérifie… C’est bizarre, Booble® signale cette histoire un peu partout sur internet, mais ne fournit pas la moindre référence à un texte ancien. Pire : Philarios et Philarion n’apparaissent jamais dans la littérature grecque. Tu t’es fait avoir, mon pauvre chéri, cette histoire appartient au registre des fake news.
  • Humpf ! Bon, d’accord, mais tes Grecs avaient bien une idée de l’origine du langage, non ?
  • Effectivement, et ils savaient que c’était un peu plus compliqué que Philarios et Philarion. Dès le Ve siècle av. J.-C., il y avait des chercheurs qui se demandaient si les mots avaient une nature profonde et universelle, ou s’ils étaient simplement le résultat d’un assemblage fortuit de sons.
  • Je crois que tu m’as déjà perdu…
  • Mais non, c’est assez simple. Tiens, voici ce que Platon en dit au début de son Cratyle. Il donne la parole à un certain Hermogène.

Mon cher Socrate, voici Cratyle : il prétend que chaque chose possède un nom correct par nature. Un nom ne serait pas ce que les gens ont décidé d’un commun accord d’appeler la chose en y appliquant des bouts de sons qu’ils prononcent : il y aurait une sorte de sens correct inhérent aux mots, aussi bien chez les Grecs que chez les barbares, le même pour tous.

Platon, Cratyle 383a-b

  • Si tu crois que c’est plus clair maintenant…
  • La théorie de Cratyle signifie simplement que les mots que nous utilisons ne seraient qu’un emballage, mais qu’à chaque chose correspondrait en fait un mot qui reflèterait la nature profonde de la chose.
  • Moi, ce que je comprends, c’est que je préfère le hockey sur glace à la philosophie du langage, nom de Dieu !
  • Hi ! hi ! Mon chéri, tu ne l’as sûrement pas fait exprès, mais ton juron est approprié : dans son Cratyle, Platon relève en effet qu’Homère raconte déjà que les dieux avaient une langue à eux, différente de celle des hommes. Cette fois-ci, c’est Socrate qui parle à Hermogène.
  • (…) Il y a de quoi apprendre de la part d’Homère et des autres poètes.
  • Mon cher Socrate, que dit Homère sur les mots, et où ?
  • Il en parle un peu partout. En particulier, et de la manière la plus admirable, on le voit dans les passages où il fait la distinction entre les mots utilisés par les hommes et par les dieux. Car – n’est-ce-pas ? – dans ces passages il nous fournit des renseignements remarquables sur le sens correct des mots. Il paraît en effet évident que les dieux appellent les choses par les noms qui leur correspondent correctement par nature. N’es-tu pas de cet avis ?
  • Je sais bien que, s’ils donnent un nom aux choses, c’est le nom correct. Mais à quels passages fais-tu référence ?
  • Ne sais-tu pas que le fleuve qui coule à Troie, celui qui livre un combat avec Héphaïstos, les dieux l’appellent ‘Xanthe’, tandis que les hommes l’appellent ‘Scamandre’ [Iliade 20.74] ?
  • Ah oui !
  • Et alors, ne crois-tu pas que c’est une chose impressionnante d’apprendre que le nom correct de cette rivière est ‘Xanthe’ plutôt que ‘Scamandre’ ? Ou si tu préfères un autre exemple, il y a l’oiseau dont Homère dit que ‘les dieux l’appellent chalcis, mais les hommes l’appellent cymindis. [Iliade 14.291]

Platon, Cratyle 391d-e

  • Tu veux dire que, pour Homère, les dieux parlaient une langue que nous ne comprenons pas ?
  • Exactement ! Et il fallait des traducteurs pour tout cela : ce sont les poètes, seuls capables de comprendre ce que les dieux racontent.
  • Alors c’est simple : avec les 17 millions de francs, on paie les poètes, ils vont demander aux dieux le sens exact des mots, et on n’en parle plus.
  • Tu es désespérant, mon chéri… Je crois que tu vas te contenter de regarder ton hockey, OK ?
  • Aaaaah, cette fois-ci j’ai compris ! ‘Hockey’ et ‘OK’, ce sont les mêmes sons, donc c’est la même chose ! Divine suggestion, je vais de ce pas me décapsuler une cannette.
Pieter Brueghel, La tour de Babel (XVIe s.)

4 astuces pour devenir tyran

Donald Trump a bien failli devenir tyran des États-Unis. À l’intention de ses fils, voici quelques astuces qui leur permettront d’y parvenir.

Mr. T, en lançant vos admirateurs à l’assaut du Capitole, vous êtes presque parvenu à imposer un régime tyrannique à un pays qui se définit volontiers comme la plus grande démocratie du monde.

Cette fois-ci, c’est raté ; mais nous ne perdons rien pour attendre, puisque vos fils se profilent déjà comme les dignes héritiers de leur père. Donald Jr. & Eric, permettez-moi donc de vous suggérer ces quatre astuces qui vous aideront à devenir tyrans (laissons Barron en dehors de tout cela : il est encore trop jeune pour mettre de la brillantine dans ses cheveux comme ses grands frères). L’historien Hérodote nous apprend que, au VIe siècle av. J.-C., plusieurs procédés ont permis à Pisistrate d’imposer sa tyrannie sur Athènes, puis de transmettre le pouvoir à ses deux fils, Hipparque et Hippias.

Astuce n° 1 : faites-vous passer pour des victimes

Sur ce point, Donald Jr. & Eric, votre père a déjà ouvert la voie. Il vous suffira de continuer à exploiter le même filon. Voyons donc comment Pisistrate s’y est pris pour passer pour une victime aux yeux des Athéniens.

« Il y avait une querelle entre les Athéniens de la côte et ceux de la plaine ; les premiers étaient menés par Mégaclès fils d’Alcméon, les seconds par Lycurgue fils d’Aristolaïdès. Or Pisistrate, qui songeait à imposer la tyrannie, suscita un troisième parti : il rassembla des insurgés en se faisant passer pour le chef des gens de la montagne.

Il s’infligea des blessures, blessa aussi ses mules, et déboula sur la place publique avec son attelage en prétendant qu’il venait d’échapper à ses ennemis : tandis qu’il se rendait aux champs, ils auraient voulu le tuer ! Il demanda qu’on lui attribue des gardes publics, à lui qui avait d’abord assis sa réputation en conduisant des troupes contre Mégare, puis avait pris Nisée, et s’était distingué par d’autres grands exploits.

Le peuple athénien se laissa berner et lui permit de recruter parmi les citoyens trois cents hommes, qui devinrent non pas ses ‘porteurs de lances’, mais ses ‘porteurs de matraques’ : ils arboraient en effet des matraques et lui servaient d’escorte. Or ces gens s’associèrent à Pisistrate pour fomenter une révolte et ils s’emparèrent de l’Acropole. »

[Hérodote 1.59]

Bien joué, Pisistrate : il n’a pas eu le Capitole, mais l’Acropole. En se faisant passer pour une victime, il est parvenu à se faire confier une garde armée. N’oubliez pas cette première astuce, même si Pisistrate fut rapidement chassé du pouvoir après cela. Il vous faudra sans doute passer à la deuxième astuce pour rétablir votre tyrannie.

Astuce n° 2 : profitez des dissensions de l’adversaire et créez des alliances

Quand vos adversaires se disputent, c’est le moment idéal pour renforcer votre position en cherchant un allié. Mais attention : encore faut-il rester loyal (sur ce point, votre papa a légèrement dérapé, ne répétez pas ses erreurs). Le mieux serait de conclure une alliance à travers un mariage, comme Pisistrate.

« Ainsi Pisistrate s’empara une première fois d’Athènes et laissa échapper la tyrannie parce que ses racines n’étaient pas encore assez profondes. Ses adversaires chassèrent Pisistrate, puis se querellèrent à nouveau entre eux. Or Mégaclès, bousculé par sa propre faction, prit contact avec Pisistrate pour lui proposer d’épouser sa fille afin de rétablir la tyrannie. (…)

Conformément à l’accord passé, Pisistrate épousa la fille de Mégaclès. Cependant, comme Pisistrate avait déjà des enfants adultes, et qu’en plus on disait que les descendants d’Alcméon étaient sous le coup d’une malédiction, il préféra éviter d’avoir des enfants de sa nouvelle épouse et par conséquent s’abstint de relations sexuelles avec elle selon l’usage. »

[Hérodote 1.60-61]

Je vous passe les détails : la jeune épouse s’inquiète, elle en parle à Maman, qui en parle à Papa (Mégaclès, donc) ; et Mégaclès se fâche, patatra ! encore raté, Pisistrate perd à nouveau le pouvoir.

Astuce n° 3 : profitez de la crédulité du peuple

Ah oui, j’allais oublier de vous signaler cet autre truc que Pisistrate a utilisé lors de sa deuxième tentative pour devenir tyran : il a fait avaler aux Athéniens un mensonge gros comme une baleine obèse. Vous devriez maîtriser ce stratagème sans aucune difficulté.

« [Pisistrate et Mégaclès] machinèrent, afin de ramener Pisistrate, un stratagème qui me paraît vraiment tout à fait absurde. (Et pourtant, cela faisait un moment que le peuple grec se distinguait du peuple barbare, à la fois par son habileté et par sa capacité à prendre ses distances vis-à-vis d’un crétinisme stupide…)

Dans le dème de Péanie, il y avait une femme du nom de Phyé, qui mesurait quatre coudées moins trois doigts [1.72 m], et qui était assez belle par ailleurs. Ils la déguisèrent avec des armes, la firent monter sur un char, lui firent prendre une pose qui lui donne l’air aussi majestueux que possible, et ils la firent circuler dans la ville, précédée de crieurs publics. Arrivés en ville, ils firent la proclamation suivante selon les instructions reçues : ‘Athéniens, accueillez favorablement Pisistrate : Athéna en personne lui fait honneur, à lui plus qu’à aucun homme, en le ramenant dans son Acropole !’ »

[Hérodote 1.60]

Plus crédules que des Républicains du Wyoming, les Athéniens font bon accueil à Pisistrate, lequel parvient ainsi à regagner le pouvoir. Donald Jr. & Eric, n’oubliez pas une leçon que votre père vous a enseignée à maintes reprises : plus le mensonge est énorme, plus il a de chances de passer.

Astuce n° 4 : restez concentrés sur votre but, la tyrannie

Nous avons vu Pisistrate s’emparer du pouvoir à deux reprises, pour ensuite perdre la tyrannie. Il ne faut toutefois pas se décourager : la troisième fois sera la bonne, qu’on se le dise ! Les Athéniens se relâchent en effet, et Pisistrate revient à la charge, pour de bon : il restera tyran et ses fils prendront sa succession après lui.

« Les Athéniens de la ville étaient alors occupés à déjeuner, et après leur déjeuner les uns pensaient à jouer aux dés, les autres envisageaient de faire la sieste. C’est alors que Pisistrate et ses partisans se jetèrent sur les Athéniens et les mirent en déroute. Tandis qu’ils décampaient, Pisistrate imagina une ruse fort habile pour qu’ils ne restent pas ensemble, mais se dispersent : il fit monter ses fils à cheval et les envoya en avant ; rattrapant les fuyards, ils suivirent les instructions de Pisistrate et leur dirent de ne pas avoir peur ; et ils leur enjoignirent de rentrer chacun chez soi. »

[Hérodote 1.63]

À la troisième tentative, les Athéniens se sont laissé faire. Courage, Donald Jr.& Eric, si Papa n’y parvient pas, vous finirez le travail. À vous la tyrannie !

Pour 2021, un corps musclé comme celui d’Héraclès

Alors que l’année 2021 frappe à notre porte, il est temps de songer à prendre de bonnes résolutions. Et pourquoi pas un corps musclé comme celui du héros Héraclès ?

  • Chérie, on a sonné à la porte !
  • Je crois que tu peux y aller : c’est surement une de tes nombreuses commandes de Zolanda®, livrée par DDT®.
  • C’est la deuxième fois cette semaine que je dois m’arracher de la moiteur du canapé… Ah oui, ma commande, le cadeau de Noël que je me suis offert. Chériiiie, j’ai pris une résolution pour l’année 2021 : je vais me sculpter un corps aux muscles d’acier, comme Héraclès !
  • Ahem ! Toi ? un corps aux muscles d’acier ? La dernière fois que tu as soulevé ton six-pack de bière, tu as failli te faire une hernie discale.
  • Cette fois-ci, c’est différent. Regarde : je me suis commandé le nouvel appareil Herakles®. En suivant les instructions, c’est garanti, je serai musclé comme un déménageur. Dans six mois, tu devras te battre pour arracher toutes les jeunes filles qui s’agglutineront autour de moi à la piscine.
  • Tu veux vraiment ressembler à ce balourd d’Héraclès, ce tas de muscles ?
  • Comment ça, ce tas de muscle ? C’était un costaud, voilà tout !
  • Tellement costaud qu’il en devenait encombrant. Pense simplement à son voyage sur le navire Argo.
  • Aïe ! Toi, au moins, tu n’as pas besoin de muscles pour m’assommer avec tes histoires mythologiques. C’est quoi, ce navire Argo ? Il s’agit d’une croisière ?
  • Non, mon chéri : le navire Argo a servi à transporter Jason et ses compagnons, les Argonautes, jusqu’en Colchide, à l’extrémité de la Mer Noire. Il te suffirait de t’intéresser aux Argonautiques, un poème écrit par Apollonios de Rhodes au IIIe siècle av. J.-C. Justement, moi aussi je me suis fait un petit cadeau de Noël, que j’ai trouvé à la librairie du coin. Et ça tombe bien, parce que le brave Apollonios parle de ton Héraclès musclé.
  • Bon, dépêche-toi ; mon entraînement avec Herakles® ne va pas attendre des heures !
  • Voilà : nous en sommes au moment où les Argonautes vont embarquer dans leur navire.

« Après qu’on eut pris soin de faire les derniers réglages, on commença à répartir les bancs en les tirant au sort, deux hommes pour chaque banc. Le banc du milieu, toutefois, fut attribué à Héraclès et, en priorité, à Ancaios, qui habitait la cité de Tégée. À eux donc, on réserva le banc du milieu, sans le tirer au sort. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.394-400

  • Ah, tu vois ? Héraclès avait un corps aux muscles d’acier, on lui a donc donné la meilleure place, sans discuter ! Et moi, lors de notre prochain voyage en avion, on me donnera aussi le choix.
  • Mais non, gros benêt : les Argonautes ont placé Héraclès au milieu parce que, avec son tas de muscles, il risquait de déséquilibrer le bateau ! Apollonios précise d’ailleurs la chose plus loin.

« Au milieu s’assirent Ancaios et le très fort Héraclès, qui posa sa massue à côté de lui ; et sous ses pieds, la quille du navire s’enfonça. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.531-533

  • Trop fort ! Il était tellement lourd que le bateau a failli casser ! Je suis impatient de commencer l’entraînement.
  • Il faudra peut-être que tu travailles aussi la coordination des mouvements. Si tu fais tout en force, il t’arrivera la même chose qu’à Héraclès…
  • Pourquoi, il ne savait pas ramer ?
  • Disons qu’il confondait force et habileté. Je te lis un autre passage pendant que tu finis de déballer ton Herakles®. Les Argonautes sont en mer et ils rament de toute la force de leurs bras.

« Chacun des héros rivalisait avec les autres, et c’était à qui le dernier crierait ‘pouce !’. Tout autour, l’air sans un souffle avait aplani les remous, et la mer était lisse. Grâce à cette accalmie, ils faisaient bondir le navire à toute force. Celui-ci fonçait à travers mer, et même les rapides coursiers de Poséidon n’auraient pas pu l’atteindre. Toutefois, des vagues se levèrent sous l’effet de ce souffle vigoureux qui, le soir, vient de l’embouchure des fleuves. Épuisés, ils ralentissaient leur effort. Mais Héraclès, par la puissance de ses bras, entraînait ses compagnons qui peinaient ; et il faisait trembler les poutres bien ajustées du navire. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.1153-1163

  • Héraclès rame comme un chef ! Moi aussi, j’ai fait de l’aviron dans ma jeunesse.
  • Ta jeunesse est déjà loin, et tu n’as pas encore entendu ce qui va arriver à ton pauvre Héraclès…

« Or, comme ils s’efforçaient de gagner la terre des Mysiens, qu’ils passaient à côté des bouches du fleuve Rhyndacos et du grand tombeau d’Égion, un peu avant la Phrygie, Héraclès soulevait un sillon en remuant les flots et … il brisa sa rame par le milieu ! Tout en s’agrippant des deux mains à l’une des extrémités, il s’affaissa sur le côté, tandis que la mer emportait l’autre bout dans le ressac. Et lui restait là, assis, les yeux perdus dans le silence : c’est que ses bras n’avaient pas l’habitude de ne rien faire. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.1164-1171

  • Quel Hercule, cet Héraclès ! Par toutes les Harpyes de Phinée, il a cassé sa rame ! Il peut toujours en commander une neuve chez Zolanda®.
  • Alors, toujours décidé à sculpter ton corps aux muscles d’acier comme Héraclès ?
  • Tout compte fait, c’est un peu dangereux : je pourrais ne pas maîtriser ma force, ma chérie. Voyons les conditions de vente de Zolanda®. Ah ! On me propose un échange contre une méthode de Yoga Méditation Douceur®. C’est décidé, pour 2021, je vais me forger une âme d’acier.

L’illettrisme, sa n’existe plus

Papyrus grec d’Égypte, P.Diog. 25, 132 ap. J.-C.

Éradiqué, l’illettrisme ? En fait, non : cela fait quelques millénaires que les uns lisent et écrivent avec aisance, tandis que les autres doivent lutter pour maîtriser cette compétence.

Brigitte Pythoud mériterait une médaille, une statue, et peut-être un jour une place au Paradis (où je n’aurai pas la chance de la rencontrer, mon séjour étant déjà réservé quelques étages plus bas) : depuis une trentaine d’années, elle lutte contre l’illettrisme en Suisse.

Comment ? Il y a encore des gens qui ne savent pas lire et écrire ? Pourtant, quand j’étais petit, on me disait à l’école que le roi Charlemagne avait introduit l’école obligatoire. Depuis 789, bigre, le problème devrait être résolu ? Eh bien non ! Car il ne suffit pas de savoir déchiffrer quelques lignes ou de pouvoir griffonner un bref message : dans notre monde toujours plus complexe, il est attendu de tous que nous sachions lire et comprendre des directives, que puissions remplir un formulaire, ou encore que nous soyons en mesure de recourir par écrit contre une décision prise à notre encontre.

Or nombreuses sont les personnes en Suisse qui, tout en étant passées par l’école, ne sont pas parvenues à maîtriser l’art de la lecture et de l’écriture. De tous temps, il y a eu des gens qui savent et d’autres qui ne savent pas.

En l’an 132 ap. J.-C., un certain Héracleïdès emprunte cent drachmes dans un petit village égyptien. À l’époque, c’est le grec qui est utilisé dans le pays pour enregistrer des transactions, mais notre brave Héracleïdès n’est pas vraiment doué pour l’écriture. Il est certes en mesure de tracer quelques lettres, mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Vous pouvez juger du résultat en haut de cette page.

Quelques années plus tard, en 165, deux propriétaires d’un terrain en Égypte romaine signent un reçu après qu’ils ont pris livraison du loyer d’un fermier, quelques sacs de blé. L’un des deux propriétaires sait écrire, mais l’autre pas ; le premier signe donc pour les deux, en précisant : « Moi, Mystharion, j’ai écrit aussi pour Harpalos parce qu’il ne sait pas écrire. »

C’est écrit en grec (la langue de communication écrite à cette époque en Égypte), d’une main très rapide, mais sûre. Pour nous, l’écriture est bien sûr quasi illisible, à moins d’avoir un peu d’entraînement.

Papyrus de Berlin BGU III 708.21-22.
http://aquila.zaw.uni-heidelberg.de/hgv/9308
https://berlpap.smb.museum/02022

La formule apparaissant sur ce document pourrait paraître anodine, sauf qu’elle revient des centaines de fois dans les documents retrouvés dans les sables égyptiens. Des hommes, très souvent des femmes, doivent se faire représenter par une tierce personne pour régler des formalités administratives. Il y a bien des écoles, mais seuls les enfants des familles favorisées y sont admis pour apprendre à lire et écrire en grec. Les autres devront se débrouiller en sollicitant un coup de main ici ou là.

Et justement, voilà un petit Égyptien qui a déjà appris à écrire, mais il lui reste encore un peu de chemin à faire. Son papa est descendu à Alexandrie, laissant à la maison un gosse fâché de cet abandon. Le petit prend donc un morceau de papyrus et rédige une lettre, qui nous a été conservée. La traduction proposée ici conserve le ton utilisé dans l’original par le garçon.

« Théon à son père Théon, salut. Bien joué : tu m’as pas pris avec toi à la ville. Si tu veux pas me prendre avec toi à Alexandrie, je t’écrirai plus de lettres, je te parlerai plus, je te dirai plus au revoir. Et si tu vas à Alexandrie, je te donnerai plus la main, et je te dirai plus salut. Si tu veux pas me prendre, c’est comme ça. Et ma mère a dit à Archélaos : ‘Il me rend nerveuse, emmène-le.’ Bien joué : tu m’as envoyé des cadeaux, de la camelote. Ils m’ont raconté des bobards le 12, le jour où tu es parti en bateau. Bref, fais-moi venir, s’il te plaît. Si tu me fais pas venir, je mange pas et je bois pas. Voilà. »

Nous ne savons pas ce que le petit Théon est devenu, mais ne vous faites pas trop de souci pour lui : selon toute vraisemblance, il appartient à une famille de Gréco-Égyptiens favorisés et sa maladresse temporaire fera vite la place à une certaine aisance dans l’écriture. Ce ne sera pas le cas d’une immense majorité des habitants de l’Égypte romaine, condamnés à l’illettrisme. Ils auraient eu besoin d’une Brigitte Pythoud.

Céder le pouvoir : exclu !

Gibson, John; Jocasta intervening between her Sons Eteocles and Polynices; https://www.royalacademy.org.uk/art-artists/work-of-art/O3073 Credit line: (c) (c) Royal Academy of Arts /

Mr. T et Mr. B veulent le pouvoir. Mr. T est viré, mais il s’accroche au pouvoir. Mr. B est frustré. Récit d’une lutte fratricide.

– Chérie, ces éleveurs de poulets de l’Arizona sont vraiment charmants. Je trouve seulement dommage qu’on leur ait volé l’élection, alors qu’ils avaient voté en masse pour Mr. T.

– Décidément, tu es incorrigible : d’abord, ce ne sont pas des poulets, mais des phénix. Tu en as d’ailleurs tellement mangé au fast-food l’autre jour que tu étais malade pendant la nuit des élections. Quant à la prétendue élection volée, je crois que tu accordes un peu trop de crédit aux Tweets de Mr. T…

– Mais je t’assure, ma chérie, il l’a écrit en MAJUSCULES. Nom d’un petit Crétois, il dit la vérité !

– C’est ça, et moi je suis la Pythie de Delphes et je t’assure que le pouvoir est une drogue. Les tyrans ne cèdent pas volontiers leur place. L’alternance du pouvoir ne signifie pas grand-chose à leurs yeux. Tiens, savais-tu que ton Mr. T a un illustre prédécesseur dans la personne du tyran de Thèbes ?

– Tu vas me dire que les Thébains avaient voté pour l’opposition…

– Mais non, les Thébains ne votaient pas. Cependant, Étéocle et Polynice, les fils d’Œdipe, s’étaient mis d’accord pour se partager le pouvoir en alternance, une année à la fois.

– Voilà qui est raisonnable. Seulement, ça n’a pas marché : car Étéocle, une fois vissé sur son trône de tyran de Thèbes, n’a plus voulu dévisser. Son frère Polynice, qui attendait son tour à Mycènes, a dû venir avec une armée pour réclamer son tour. Allez, laisse Fox News quelques minutes pour écouter comment Euripide met en scène Polynice, puis Étéocle, qui viennent tous deux dire à leur maman combien ils ont raison de vouloir le trône.

Elle est simple, la parole de vérité, et pour la justice, point n’est besoin de traductions compliquées : car elle frappe en plein dans le mille. Le discours injuste, en revanche, porte la maladie en soi, et il lui faut des remèdes habiles.

Moi, en quittant ma maison, je me suis soucié à la fois de mon intérêt et de celui d’Étéocle : il s’agissait d’échapper à la malédiction qu’Œdipe avait prononcée autrefois contre nous. J’ai quitté ce territoire de mon plein gré, et j’ai permis à Étéocle de régner sur notre patrie pour un cycle d’une année. (…) Lui, il était d’accord, il a prêté un serment par les dieux ; mais il n’a rien fait de ce qu’il avait promis. Voici qu’il s’accroche au pouvoir et retient ma part de notre maison. Or maintenant je suis prêt – si je reçois ce qui me revient – à renvoyer mon armée hors de ce territoire, et à administrer ma maison en prenant mon tour, puis à la céder à nouveau pour la même période. Je m’abstiendrai de dévaster ma patrie, et je ne placerai pas des échelles pour escalader les murailles ; mais si je n’obtiens pas justice, c’est bien ce que j’essaierai de faire.

Euripide, Phéniciennes 469-490

– Il m’a l’air un peu trop sûr de lui, ton Polynice : il a vraiment la justice pour lui ?

– Disons seulement que son frère est pire…

J’irais jusqu’à l’endroit du ciel où les astres se lèvent, j’irais jusque sous la terre, si j’en avais les moyens, pour posséder la plus grande des divinités, le Pouvoir. Ce trésor, mère, je ne veux pas le céder à un autre : je veux le garder pour moi.

Il ne serait en effet pas un homme, celui qui perdrait la meilleure portion pour prendre la moins bonne part. En outre, cela me ferait honte que Polynice, venu en armes pour dévaster ce territoire, obtienne ce qu’il veut. Ce serait un déshonneur pour Thèbes, si par peur d’une armée venue de Mycènes, j’abandonnais mon sceptre pour lui. Mère, il ne convient pas qu’il cherche un accord par les armes : car la discussion accomplit tout ce que réaliserait le fer des ennemis. Mais s’il veut habiter ce territoire sous d’autres conditions, soit ; je ne céderai cependant pas sur ce point : alors que je pourrais régner, vais-je m’asservir à Polynice ?

Euripide, Phéniciennes 504-520

– Alors tout est bien qui finit bien : Polynice vient avec son armée, il flanque une raclée à son vilain frère, et tout rentre dans l’ordre !

– Eh bien non : parce que, à vouloir se battre comme des chiffonniers pour avoir le pouvoir, les deux frères ont fini par s’entretuer. Ni l’un ni l’autre n’a pu garder le pouvoir.

– Je devrais peut-être essayer d’expliquer cela à Mr. T. Tiens, voilà une idée : je vais lui envoyer un Tweet, ça va marcher.

Mr. T, PLEASE LET Mr. B BE TYRANT, IT’S HIS TURN. YOU’RE FIRED.

Le prix d’une vie

Johann Heinrich Tischbein (env. 1780), Admète, Alceste et Héraclès

Alors que la crise du coronavirus n’en finit pas de sévir, certains s’insurgent contre les moyens engagés pour endiguer la pandémie, en particulier lorsqu’il s’agit de protéger des gens qui n’ont de toute manière plus longtemps à vivre.

Combien vaut une vie humaine ? 50 francs ? 50’000’000 francs ? Ou peut-être 500’000 francs par tranche d’une année ? Voici que surgit le spectre du tri des malades, et des voix discordantes se font entendre : pour les uns, il faudrait sauver tout le monde, à tout prix ; pour les autres, il faudrait limiter les montants investis dans le contrôle de la pandémie pour éviter que des portions entières de la population ne souffrent d’autres effets indésirables.

Le débat porte en particulier sur le sort réservé aux personnes âgées. Jusqu’où faut-il aller pour les protéger d’un virus qui ne fera qu’accélérer des décès inévitables ? Est-il judicieux de ruiner l’économie d’un pays pour offrir – au mieux – quelques années de plus à des gens qui ont déjà bien profité de la vie ? Mais a-t-on le droit d’évaluer le prix d’une vie humaine comme on le ferait avec une voiture dont la valeur diminue au fil des ans ?

Chacun trouvera sa réponse à de telles questions. Il vaut cependant la peine de relever le fait que le débat a déjà commencé il y a près de deux millénaires et demi. En 438 av. J.-C., Euripide met en scène l’Alceste, une tragédie au sujet palpitant. Le roi Admète a reçu d’Apollon un don particulier : s’il tombe malade, il aura le droit de repousser sa mort pour autant que quelqu’un accepte de mourir à sa place. Ses parents ont déjà bien vécu, mais ils voudraient encore faire une ou deux croisières dans les Cyclades ; c’est donc son épouse Alceste qui se sacrifie pour qu’Admète puisse vivre un peu plus longtemps.

Alceste meurt. Toutefois, la pilule a du mal à passer pour Admète : il trouve que ses parents auraient tout de même pu faire un effort. Aux funérailles, nous retrouvons Admète face à son père Phérès, auquel il adresse un discours chargé d’amertume.

« Si tu es ici près de ce tombeau, ce n’est pas parce que je t’y ai invité ; tu n’es pas le bienvenu. Ta couronne, Alceste n’en a que faire : elle n’a pas besoin de tes cadeaux au moment de recevoir les honneurs funèbres. J’aurais plutôt apprécié ta compassion au moment où j’allais moi-même mourir. Mais toi, tu t’es tenu à l’abri, tu as laissé quelqu’un d’autre mourir, un jeune, alors que toi tu es vieux ! Et tu viendrais pleurer sur ce cadavre ?

N’étais-tu donc pas vraiment mon père ? Et qu’en est-il de celle qui prétendait m’avoir mis au monde, celle qui, se parant du titre de mère, m’a donné naissance ? Aurais-je été placé en cachette au sein de ton épouse, alors qu’en fait je serais du sang d’une esclave ? Face à l’épreuve, tu as révélé ta vraie nature : je ne me considère pas comme ton fils. Tu bats tout le monde par la lâcheté, toi qui, à ton âge, au terme de ta vie, n’as pas voulu – ou n’as pas eu le courage – de mourir pour sauver ton fils.

Non, vous avez laissé ce soin à une femme venue d’ailleurs, elle que je pourrais à juste titre considérer à la fois comme ma mère et mon père. Et pourtant, tu as raté une occasion de mener un beau combat en donnant ta vie pour ton enfant, alors que de toute manière il ne te restait plus longtemps à vivre… Tous les bonheurs de la vie, tu en as profité : jeune, tu avais le pouvoir ; en moi, tu possédais quelqu’un pour hériter de ta maison ; tu n’aurais pas, privé de descendance, à la voir détruite par d’autres mains.

Ne dis pas que c’est parce que j’aurais manqué d’égards pour ton grand âge que tu m’aurais livré à la mort, alors même que je t’ai témoigné le plus grand respect ; et pour me remercier, voilà ce que toi et ma mère m’avez donné en échange ! Je te conseille de te dépêcher d’enfanter des fils qui prendront soin de ta vieillesse ; une fois que tu seras mort, ils te mettront dans un linceul et exposeront ton corps selon l’usage. En tout cas, ce n’est pas moi qui te rendrai les honneurs funèbres de mes propres mains ! Tu peux me considérer comme mort. Si je vois encore la lumière du jour, par la grâce d’un autre sauveur, c’est de lui que je me proclame le fils, l’ami et le soutien dans la vieillesse.

Pourquoi donc les vieillards appellent-ils la mort de leurs vœux ? Ils s’en prennent à leur grand âge, à la durée de leur vie. Or quant la mort est là, il n’y en a plus un seul pour vouloir mourir, et la vieillesse ne leur pèse plus autant ! »

Phérès, le père d’Admète, n’apprécie pas de se faire remonter les bretelles par son fils. Voyons maintenant sa réplique, qui sera tout aussi cinglante.

« Mon fils, à qui crois-tu adresser ces injures ? À un Lydien, ou à un Phrygien que tu aurais acheté avec ton argent de poche ? Ne sais-tu pas que je suis thessalien, né d’un père thessalien, homme libre de bonne famille ? Tu pousses trop loin : dans ton excès juvénile, tu projettes des mots contre moi, mais maintenant que tu les as lancés, tu ne t’en tireras pas ainsi.

C’est moi qui t’ai engendré ; pour faire de toi le maître de cette maison, je t’ai nourri et éduqué ; mais cela ne veut pas dire que je devrais mourir à ta place. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel règlement paternel : quoi, les pères, mourir pour leurs fils ? Ce n’est pas grec non plus.

C’est pour toi que tu es né, assume aussi bien ton malheur que ton bonheur. Ce que tu pouvais attendre de nous, tu l’as. Tu commandes à de nombreux sujets, et je te laisserai de vastes terres, celles que j’ai reçues de mon propre père. Quel tort t’ai-je donc causé ? De quoi t’ai-je privé ? Tu n’as pas besoin de mourir pour moi, par plus que moi pour toi.

Tu as plaisir à contempler la lumière du jour ; et tu crois qu’un père, ça ne jouit pas ? Eh bien oui ! sauf erreur de calcul de ma part, j’en ai pour un moment à rester sous terre, alors que la durée d’une vie est brève, mais néanmoins douce. En tout cas, toi, tu n’as pas eu honte de te débattre contre la mort, et tu es bien vivant, maintenant que tu as dépassé le temps de vie qui t’était attribué, et c’est sa mort à elle que tu as causée ! Ensuite, tu me reproches ma lâcheté, espèce de salaud, alors que tu t’es laissé faire par une femme qui a devancé ta mort, tout mignon que tu es !

Tu as trouvé un bon truc pour ne jamais mourir : à chaque fois, il te suffit de convaincre celle qui est alors ton épouse de te remplacer pour mourir. Et tu te permets d’insulter tes proches lorsqu’ils refusent de faire de même, alors que tu te comportes comme un salaud ? Tais-toi : tu penses bien que si toi, tu aimes ta petite vie à toi, tous aiment la leur. Alors si tu me parles mal, tu vas m’entendre te parler mal, et il y en aura des choses à dire, et ce ne seront pas des mensonges. »

[Euripide, Alceste 629-705]

Entre Admète et son père Phérès, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Dans le fond, seule Alceste s’en sort avec les honneurs. Après ce vif échange, chacun décidera du prix d’une vie.