Pour vivre longtemps, soyons grands, humides et chauds

elephantttPourquoi vieillissons-nous ? Tous les animaux sont-ils égaux devant ce processus ? Aristote propose une réponse qui n’est pas beaucoup plus absurde que ce que nous font croire les compagnies qui nous vendent des cosmétiques pour nous maintenir éternellement jeunes.

  • Tu es gros, ridé, et tu te ratatines chaque année un peu plus !
  • Tu n’exagères pas un petit peu, ma chérie ? Je ne suis pas gros : c’est ma ceinture qui a rétréci. Je ne me tasse pas avec les années : il se trouve simplement que les menuisiers placent les poignées de portes toujours plus haut. Et pour les rides, il ne s’agit que d’un dessèchement temporaire de mon épiderme, c’est ce que m’a dit mon esthéticienne.
  • Ha ! Tu vas chez une esthéticienne ?
  • Oui, Madame ! Je suis un homme moderne, moi. J’utilise Sublimage de Chanel et Merveillance de Nuxe, moi.
  • Pffff ! Tu aurais pu aussi utiliser Aristote de Stagire, pendant que tu y es.
  • Aristote de Stagire ? Tiens, je ne connais pas cette marque.
  • Hem ! Aristote, c’est un philosophe grec. Il est né à Stagire, en Grèce du nord.
  • Ah ? Et dans tes vieux bouquins, il dit que je suis gros, ridé, et que je me ratatine ?
  • Non, mais il essaie au moins de comprendre pourquoi nous vieillissons. Tu as de la chance : je viens de dénicher une édition d’Aristote dont tu vas me dire des nouvelles.
  • Ça y est, voilà que tu recommences ! Bon, il n’y a pas de match à la TV ce soir, alors vas-y, qu’on en finisse avec ton Aristote.
  • C’est bon, tu es installé dans ton gros fauteuil, avec tes chips, ta bière et tes charentaises ? C’est parti !

« Les animaux les plus grands ne sont pas moins soumis au vieillissement (le cheval ne vit pas plus longtemps que l’homme) ; il en va de même des petits animaux (la plupart des insectes ne vivent qu’une année), des plantes en général comparées aux animaux (certaines plantes ne vivent qu’une année), des animaux pourvus de sang (l’abeille vit bien plus longtemps que certains animaux qui ont du sang), des animaux dépourvus de sang (les mollusques ne vivent qu’une année, alors qu’ils ont du sang), des êtres vivant sur terre (il existe des plantes et des animaux terrestres qui ne vivent qu’une année) et dans la mer (là aussi, les crustacés et les mollusques ne vivent pas longtemps). »

  • Rrrrrrrhhhhh… Rrrrrrrhhhhhh…
  • Hé, réveille-toi, je ne t’ai lu qu’un paragraphe !
  • Hmmmh ? Ah oui, tu pourrais résumer ?
  • Par les mamelles de Déméter, c’est pourtant simple : Aristote constate qu’il n’y a pas de règle absolue en matière de vieillissement. Mais il va nous proposer quelques pistes.
  • Ah oui ? Comme c’est intéressant…

« De manière générale, les organismes qui vivent le plus longtemps se trouvent parmi les plantes, comme par exemple le palmier-dattier [en grec : phénix !]. Ensuite, ce sont les animaux pourvus de sang, plutôt que ceux qui n’ont pas de sang, et les animaux terrestres plutôt que les animaux aquatiques. Par conséquent, si l’on combine ces deux derniers critères, les animaux qui vivent le plus longtemps se trouvent parmi ceux qui ont du sang et vivent sur terre, comme par exemple l’homme et l’éléphant. Par ailleurs, les plus grands vivent généralement plus longtemps que les plus petits ; car les autres animaux de grande taille figurent aussi parmi ceux qui vivent le plus longtemps, comme c’est aussi le cas parmi ceux que j’ai mentionnés précédemment. »

  • Cette fois-ci, j’ai écouté : si l’homme vit longtemps, c’est parce qu’il a du sang et qu’il vit sur terre. S’il était dépourvu de sang et qu’il vivait dans l’eau, il tiendrait moins longtemps.
  • Ah ! Tu vois, ça va mieux quand tu écoutes. Lâche ces chips, et écoute donc la suite.

« On pourrait ensuite examiner la cause de tout cela. Il faut garder à l’esprit le fait qu’un animal est par nature humide et chaud : la vie consiste en cela. La vieillesse, en revanche, est sèche et froide, et il en va de même des corps morts. C’est une évidence, pour les raisons suivantes.

La matière qui constitue les corps vivants est faite de chaud et de froid, de sec et d’humide. Inévitablement, en vieillissant, elle se dessèche. C’est pourquoi il faut éviter que l’humidité ne s’évapore trop facilement ; et pour cette raison, les corps gras sont imputrescibles. La cause en est qu’il contiennent de l’air, que l’air se rapproche plus que les autres du feu, et que le feu ne pourrit pas.

De nouveau, il ne faut pas que l’humidité soit présente en trop petite quantité ; car ce qui est en petite quantité s’évapore. C’est pourquoi les animaux et les plantes de grande taille vivent en général plus longtemps, comme je l’ai dit précédemment. Il est en effet logique que les organismes plus grands contiennent plus d’humidité. »

  • Je suis désolé, ma chérie, mais là je suis à nouveau perdu. Il est un peu compliqué, ton Aristote de Stagire.
  • C’est pourtant simple : Aristote affirme qu’en vieillissant, l’homme se dessèche. Il faut garder l’humidité dans le corps.
  • … et donc utiliser Sublimage de Chanel pour éviter que la peau ne se dessèche.
  • Si c’était si simple, ce serait facile. Aristote dit aussi que ce n’est pas seulement une question de quantité de liquide : il faut aussi maintenir la chaleur.

« Mais ce n’est pas la seule raison qui leur permet de vivre plus longtemps. Il y a en effet deux types de causes, correspondant à la quantité et à la qualité. Il faut donc non seulement avoir de l’humidité en abondance, mais qu’en plus elle soit chaude, pour éviter qu’elle ne gèle ou s’évapore trop facilement. C’est ce qui explique que l’homme vit plus longtemps que certains animaux qui sont plus grands que lui : car les animaux qui ont un déficit dans la quantité de leur humidité vivent néanmoins plus longtemps si la qualité de leur humidité représente un facteur plus important que le déficit en quantité. »

  • Bon, je résume : si je veux vivre vieux, je dois rester humide et chaud. Donc, ce soir, je ne sors pas, je reste devant la TV pour regarder ma série préférée et j’hydrate le tout avec une bonne bière. Il est épatant, ton Aristote.

 

Un grand merci à ma collègue et amie Anne-France-Morand, qui m’a rendu attentif à ce passage d’Aristote. Si vous souhaitez accéder à une réflexion plus compétente et plus sérieuse sur la question, lisez A.-F. Morand, « ‘Chimie’ de la vieillesse. Explications galéniques de cet âge de la vie », in M. Cambron-Goulet, L. Monteils-Laeng (éd.), La vieillesse dans l’Antiquité, entre déchéance et sagesse (Cahiers des études anciennes 55, Trois-Rivières, 2018) 125-143, en libre accès.

Image : un éléphant d’Afrique vit entre 60 et 70 ans.

Pour les amoureux du texte grec, voici le passage d’Aristote Sur la longueur et la brièveté de la vie 466a1 – b2 :

Ἔστι δ’ οὔτε τὰ μέγιστα ἀφθαρτότερα (ἵππος γὰρ ἀνθρώπου βραχυβιώτερον) οὔτε τὰ μικρά (ἐπέτεια γὰρ τὰ πολλὰ τῶν ἐντόμων), οὔτε τὰ φυτὰ ὅλως τῶν ζῴων (ἐπέτεια γὰρ ἔνια τῶν φυτῶν), οὔτε τὰ ἔναιμα (μέλιττα γὰρ πολυχρονιώτερον ἐνίων ἐναίμων) οὔτε τὰ ἄναιμα (τὰ γὰρ μαλάκια ἐπέτεια μέν, ἄναιμα δέ), οὔτε τὰ ἐν τῇ γῇ (καὶ γὰρ φυτὰ ἐπέτεια ἔστι καὶ ζῷα πεζά) οὔτε τὰ ἐν τῇ θαλάττῃ (καὶ γὰρ ἐκεῖ βραχύβια καὶ τὰ ὀστρακηρὰ καὶ τὰ μαλάκια). ὅλως δὲ τὰ μακροβιώτατα ἐν τοῖς φυτοῖς ἐστιν, οἷον ὁ φοῖνιξ. εἶτ’ ἐν τοῖς ἐναίμοις ζῴοις μᾶλλον ἢ ἐν τοῖς ἀναίμοις, καὶ ἐν τοῖς πεζοῖς ἢ ἐν τοῖς ἐνύδροις· ὥστε καὶ συνδυασθέντων ἐν τοῖς ἐναίμοις καὶ πεζοῖς τὰ μακροβιώτατα τῶν ζῴων ἐστίν, οἷον ἄνθρωπος καὶ ἐλέφας. καὶ δὴ καὶ τὰ μείζω ὡς ἐπὶ τὸ πολὺ εἰπεῖν τῶν ἐλαττόνων μακροβιώτερα· καὶ γὰρ τοῖς ἄλλοις συμβέβηκε τοῖς μακροβιωτάτοις μέγεθος, ὥσπερ καὶ τοῖς εἰρημένοις. Τὴν δ’ αἰτίαν περὶ τούτων ἁπάντων ἐντεῦθεν ἄν τις θεωρήσειεν. δεῖ γὰρ λαβεῖν ὅτι τὸ ζῷόν ἐστι φύσει ὑγρὸν καὶ θερμόν, καὶ τὸ ζῆν τοιοῦτον, τὸ δὲ γῆρας ξηρὸν καὶ ψυχρόν, καὶ τὸ τεθνηκός· φαίνεται γὰρ οὕτως. ὕλη δὲ τῶν σωμάτων τοῖς ζῴοις ταῦτα, τὸ θερμὸν καὶ τὸ ψυχρόν, καὶ τὸ ξηρὸν καὶ τὸ ὑγρόν. ἀνάγκη τοίνυν γηράσκοντα ξηραίνεσθαι· διὸ δεῖ μὴ εὐξήραντον εἶναι τὸ ὑγρόν. καὶ διὰ τοῦτο τὰ λιπαρὰ ἄσηπτα· αἴτιον δ’ ὅτι ἀέρος, ὁ δ’ ἀὴρ πρὸς τἆλλα πῦρ, πῦρ δ’ οὐ γίνεται σαπρόν. οὐδ’ αὖ ὀλίγον δεῖ εἶναι τὸ ὑγρόν· εὐξήραντον γὰρ καὶ τὸ ὀλίγον. διὸ καὶ τὰ μεγάλα καὶ ζῷα καὶ φυτὰ ὡς ὅλως εἰπεῖν μακροβιώτερα, καθάπερ ἐλέχθη πρότερον· εὔλογον γὰρ τὰ μείζω πλέον ἔχειν ὑγρόν. οὐ μόνον δὲ διὰ τοῦτο μακροβιώτερα· δύο γὰρ τὰ αἴτια, τό τε ποσὸν καὶ τὸ ποιόν, ὥστε δεῖ μὴ μόνον πλῆθος εἶναι ὑγροῦ, ἀλλὰ τοῦτο καὶ θερμόν, ἵνα μήτε εὔπηκτον μήτε εὐξήραντον ᾖ. καὶ διὰ τοῦτο ἄνθρωπος μακρόβιον μᾶλλον ἐνίων μειζόνων· μακροβιώτερα γὰρ τὰ λειπόμενα τῷ πλήθει τοῦ ὑγροῦ, ἐὰν πλείονι λόγῳ ὑπερέχῃ κατὰ τὸ ποιὸν ἢ λείπεται κατὰ τὸ ποσόν.

Vous les voulez forts, M. Poutine ? Rendez-les libres !

demoEn écrasant toute contestation, le Président russe se tire une balle dans le pied, lui qui voudrait une Russie forte.

« Make Russia great again » : tel pourrait être le slogan de Vladimir Poutine, qui a construit sa figure politique sur le contraste avec l’ère de Mikhail Gorbachev et Boris Eltsine. Sa méthode surprend : au lieu de donner à ses concitoyens la force nécessaire pour l’aider à atteindre son objectif, le Président préfère balayer la contestation. Pourtant, cela fait deux millénaires et demi que des penseurs ont mis en évidence un lien entre la liberté des hommes et leur motivation à la défendre.

On attribue à Hippocrate un traité rédigé aux alentours de 425 av. J.‑C. sous le titre Airs Eaux Lieux. L’auteur de ce fascicule défend deux thèses complémentaires pour expliquer pourquoi les Européens (en particulier les Grecs) l’emporteraient sur les Asiatiques (en particulier les Perses). Nous pouvons laisser de côté la première thèse, selon laquelle le climat déterminerait le caractère des peuples, pour nous arrêter plutôt sur la seconde : les peuples qui sont soumis à un roi n’auraient aucune raison de défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs. L’argumentation proposée par l’auteur du traité porte sur la motivation à la guerre ; elle peut s’étendre, toutefois, à une perspective plus large. On reconnaît ici les racines mêmes de la doctrine libérale qui s’est développée dans l’Europe des Lumières.

« Les peuples d’Asie sont dans leur majorité soumis à un roi. Là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs affaires et ne peuvent pas déterminer leurs lois, mais sont au contraires soumis à un maître, leur souci n’est pas de s’exercer à la guerre, mais d’éviter de paraître combatifs, car les risques encourus ne sont pas partagés.

On voit bien que les hommes partent à la guerre, endurent des souffrances et meurent sous l’effet de la contrainte pour défendre leurs maîtres, éloignés de leurs enfants, de leur épouse et des autres êtres qui leur sont chers. Par ailleurs, tous leurs exploits et toutes leurs actions courageuses profitent à leurs maîtres, qui accroissent ainsi leur pouvoir, tandis qu’eux ne récoltent que les dangers et la mort. »

[Corpus hippocratique, Airs Eaux Lieux 16]

Plus loin, l’auteur du traité revient sur la même question.

« Les esprits asservis ne veulent pas assumer leur part de dangers de leur plein gré pour le bénéfice de la puissance d’un autre. En revanche, ceux qui déterminent leurs propres lois assument les dangers pour eux-mêmes, et non pour les autres. C’est de leur propre chef qu’ils s’exposent et affrontent les dangers, car ils récoltent pour eux-mêmes les fruits de la victoire. »

[Corpus hippocratique, Airs Eaux Lieux 23]

L’auteur d’Airs Eaux Lieux visait l’empire perse et son pouvoir despotique. En filigrane, on comprend qu’il tente d’expliquer comment des Grecs, bien inférieurs en nombre aux Perses, ont néanmoins réussi à résister à l’attaque de leurs voisins. La motivation des Grecs, qui se battaient pour leur liberté, expliquerait leur victoire.

M. Poutine, si vous voulez une Russie forte, n’asservissez pas vos concitoyens. Au contraire, donnez-leur la possibilité de décider de leur destin. S’ils sont convaincus de récolter les fruits de leurs efforts, et non d’enrichir une poignée de gens qui prennent les décisions pour eux, les Russes seront d’autant plus motivés à atteindre les objectifs que vous affirmez viser.

[image : manifestation de protestation à Nizhny Nogorod (2011/2012)]

Les animaux ont des droits (d’auteur)

monkey_selfieUn macaque qui a réalisé des selfies ne détient pas les droits sur ses propres images, a décrété une cour de justice. Et qu’en est-il de la responsabilité civile d’un cheval qui vous prédit votre avenir ? Ou des droits d’une poutre de chêne qui vous indique la route à suivre ?

Naruto ne fera pas jurisprudence : une association de défense des animaux demandait que ce macaque, qui avait réalisé plusieurs selfies au moyen d’un téléphone subtilisé à un photographe, touche des droits sur les images. Après tout, c’est bien lui qui a réalisé le travail. Demande rejetée par le tribunal.

Les juges ont bien compris les conséquences potentielles d’un jugement positif : si l’on accorde des droits d’auteur à un singe qui se prend en photo, il faudra aussi payer les chevaux de trait pour leur dur labeur, dédommager les rats que l’on utilise dans les laboratoires, et bien entendu accorder une compensation à tous ces braves moutons qui ont la gentillesse de nous fournir leur laine et leur viande. Le prix des œufs et du lait va aussi augmenter, c’est sûr…

Et qu’en est-il de tous les arriérés de paiement remontant aux origines de la domestication ? Avant les singes qui prennent des selfies, il y a eu les chevaux qui parlent. Quel prix pour leurs conseils ? Quels droits Xanthos et Balios, les chevaux d’Achille, avaient-ils sur leur prophétie ? Homère ne devrait-il pas leur rétrocéder un pourcentage des bénéfices réalisés sur la publication de l’Iliade ?

« Automédon et Alkimos s’affairaient à atteler les chevaux. Ils fixèrent de belles sangles et ajustèrent les deux mors à leurs mâchoires, reliés par les rênes au char bien ajusté. Tenant le fouet brillant dans sa main, Automédon lança les chevaux ; Achille était monté à l’arrière, scintillant comme le lumineux Hypérion, et d’une voix terrifiante il apostropha les chevaux que son père lui avait donnés :

‘Xanthos et Balios, rejetons illustres de Podargé, prenez soin de ramener sain et sauf le conducteur du char auprès de l’armée des Danéens une fois que nous en aurons assez de nous battre, et ne le laissez pas mort sur place, comme vous l’avez fait pour Patrocle.’

C’est alors que, sous le joug, lui répondit Xanthos, le cheval aux pieds étincelants, en inclinant la tête ; sa crinière tout entière, glissant hors du joug, descendit jusqu’au sol (il faut préciser qu’Héra aux bras blancs lui avait fait don de la parole) :

‘Bien sûr, puissant Achille, aujourd’hui encore nous te ramènerons sain et sauf ; cependant, le jour de ta mort est proche. Nous n’en sommes pas responsables : cela dépend d’un grand dieu et du puissant Destin.

D’ailleurs, ce n’est pas à cause de notre lenteur et de notre nonchalance que les Troyens ont pu retirer sa cuirasse des épaules de Patrocle, mais c’est le meilleur des dieux, celui qu’a enfanté Léto à la belle chevelure, qui a provoqué sa mort au premier rang pour donner une part de gloire à Hector.

En ce qui nous concerne, nous pourrions courir aussi vite que le souffle du Zéphyr, bien que – à ce qu’on dit – sa vitesse soit insurpassable. Mais toi, ton destin est de mourir par la volonté d’un dieu et par la main d’un homme.’ »

[© Xanthos 12.06.1080 av. J.-C. La marque Iliade™ est déposée auprès du syndicat des Homérides ; tous droits réservés. Homère Iliade 19.392-417]

Xanthos est un cheval qui parle, et il fournit des indications précieuses à son maître. De plus Homère le cite sans que le brave équidé n’ait donné son consentement explicite. Il faudra songer à verser un dédommagement à ses descendants. Mais il y a autre chose : Achille et Xanthos ne sont pas d’accord sur l’attribution des responsabilités après la mort de Patrocle. Achille pourrait solliciter l’aide de son avocat puisque Xanthos n’a pas été en mesure de rapporter le corps du compagnon d’Achille. En outre, si la prédiction de Xanthos sur la mort prochaine d’Achille s’était avérée fausse, le héros aurait-il pu se retourner contre son cheval parlant parce que, envers et contre tout, il aurait survécu à la guerre de Troie ? Xanthos ferait bien de contracter une assurance de protection juridique.

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin : si certains chevaux sont doués de la parole, n’oublions pas que les arbres peuvent aussi parler. Or voici qu’un autre poète épique, Apollonios de Rhodes, cite la prédiction émise par une poutre du navire Argo sans préciser si l’arbre a été consulté au préalable. Le poète aurait d’ailleurs pu faire un versement au site oraculaire de Dodone, d’où venait le chêne en question.

« Soudain, en pleine course, survint un cri poussé par une voix humaine : il provenait d’une poutre qui tenait la coque du navire. Athéna l’avait prise d’un chêne de Dodone pour l’ajuster au milieu de l’étrave.

Les Argonautes furent saisis de crainte car ils croyaient entendre la voix colérique de Zeus en personne. Cette voix leur disait qu’ils ne sauraient espérer échapper aux souffrances d’un long voyage en mer, ni à de terribles tempêtes, à moins que Circé ne les purifie du cruel meurtre d’Apsyrtos. Elle demandait aussi à Castor et Pollux d’intercéder auprès des dieux immortels pour leur ouvrir la route vers la Mer Ausonienne [aujourd’hui la Mer Tyrrhénienne], où ils trouveraient Circé, la fille de Persé et d’Hélios. »

[Apollonios de Rhodes Argonautiques 4.580-591]

Le chêne de Dodone parle, ses conseils sont plus précieux que ceux du meilleur GPS. Une fois que la question des droits des singes photographes aura été réglée, nos juristes ne devraient-ils pas se pencher aussi sur les revendications du règne végétal ? Cela soulèvera des questions passionnantes, comme celle de savoir si une forêt peut refuser à un peintre le droit de la représenter sans son consentement. Nous vivons décidément une époque formidable.

[image : Naruto, photographe professionnel]

Elles n’ont qu’à devenir des hommes

L0015038 Engraving and text on A. Jones-Elliot, a bearded woman.En Albanie, des femmes font le choix de la virginité perpétuelle et prennent le statut d’hommes. N’est-il pas possible de partager les tâches des hommes en restant femme ?

Une tradition troublante persiste en Albanie : des femmes deviennent des hommes aux yeux de leur entourage, à la condition qu’elles restent vierges à jamais. C’est le prix de leur liberté. Le phénomène a retenu l’attention des ethnologues, qui expliquent cette étrange coutume par le manque d’hommes : dans une société où les rôles des sexes respectifs sont clairement délimités, il faut un homme pour faire tourner la baraque. À défaut, une femme assume le rôle d’un homme mais doit, en contrepartie, renoncer à être femme aux yeux de ses proches. Elle peut désormais s’habiller comme un homme, porter un fusil, boire de l’alcool et participer aux conversations avec les hommes. Dans cette perspective, c’est l’habit qui fait le moine, ou plutôt le pantalon et le fusil qui font l’homme.

Dans l’Athènes classique, la barbe faisait l’homme, comme le suggère le poète Aristophane dans sa pièce intitulée Les femmes à l’Assemblée. Il imagine que les femmes, fatiguées d’assurer les seconds rôles pour des hommes qui ne savent pas gérer les affaires publiques, s’introduisent dans l’Assemblée athénienne en se déguisant en hommes. Sous leur apparence masculine, elles font voter un décret qui donne le pouvoir aux femmes.

Aussi bien dans le cas des vierges sous serment que dans celui des Femmes à l’Assemblée, les limites entre les sexes restent fixées par des hommes : en Albanie, ce sont vraisemblablement eux qui ont décidé des modalités par lesquelles une femme est autorisée à prendre l’apparence d’un homme ; chez Aristophane, les citoyennes athéniennes sont des créations du poète, qui n’a bien sûr aucune intention de céder le pouvoir aux femmes. On est là pour rigoler dans le cadre d’un festival dramatique dont les règles sont établies par la gent masculine.

Il n’est pas moins intéressant d’observer comment les femmes athéniennes se masculinisent. Le premier attribut sera évidemment une barbe postiche, qu’elles fixent à leur visage pour s’entraîner à parler en public avant de se rendre à l’Assemblée.

  • Dépêche-toi de fixer cette barbe ! Et vous aussi, si vous voulez babiller.
  • Ma chérie, laquelle d’entre nous ne sait babiller ?
  • Allez, toi, attache-la, pour devenir tout de suite un homme. Quant à moi, je déposerai ces couronnes et me fixerai aussi une barbe, pour le cas où je déciderai de parler.
  • Ma chère et tendre Praxagora, regarde-toi donc, malheureuse ! Tout ceci a l’air bien ridicule.
  • Comment ça, ridicule ?
  • On dirait que, en guise de barbes, vous vous êtes attaché des sèches grillées !

[Aristophane Les femmes à l’Assemblée 118-127]

Les femmes sont désormais prêtes à passer à l’action :

  • Il y a un point que nous n’avons pas résolu : comment allons-nous pouvoir lever la main (pour voter) alors que nous avons plutôt l’habitude de lever les jambes ?
  • Difficile question… Bon, il vous faudra voter en découvrant l’un de vos deux bras. Allons, relevez vos petites tuniques et enfilez au plus vite des godasses laconiennes, comme vous avez vu vos maris le faire lorsqu’ils veulent aller à l’Assemblée, ou à chaque fois qu’ils sortent. Et quand tout sera prêt, fixez vos barbes.

[Aristophane Les femmes à l’Assemblée 263-273]

Le spectateur apprend ce qui s’est passé à l’Assemblée par la bouche d’un homme qui en revient, tout déconfit. Il a eu l’étrange impression qu’il y avait ce jour-là beaucoup de cordonniers, reconnaissables à leur teint pâle parce qu’ils passent la journée dans leur atelier.

  • Après cela, un mignon jeune homme tout pâle (il ressemblait à Nikias) a sauté sur ses pieds pour parler, et il a commencé à dire qu’il fallait remettre l’État entre les mains des femmes. Alors, la foule des cordonniers a fait un vacarme épouvantable, hurlant que l’orateur avait bien parlé, tandis que les gens de la campagne se contentaient de murmurer.
  • Ils ont pourtant bien fait, par Zeus !
  • Mais ils étaient en minorité. Et ce type gardait la parole, disant toutes sortes de choses positives à propos des femmes, et … beaucoup de mal de toi.

 [Aristophane Les femmes à l’Assemblée 427-436]

Prises pour des cordonniers, ces femmes déguisées en hommes ont donc réussi à prendre le pouvoir.

  • Alors, qu’a-t-on décidé ?
  • De remettre l’État entre leurs mains ; car c’était la seule chose, apparemment, qui ne se soit jamais produite auparavant.
  • Alors, c’est voté ?
  • Oui, Monsieur !
  • Elles ont désormais la charge de tout ce dont les citoyens s’occupaient ?
  • Voilà, c’est cela.
  • Donc ce n’est plus moi qui irai au tribunal, mais ma femme ?
  • Et ce n’est plus à toi de subvenir à l’entretien de ta famille, mais ton épouse.
  • Et je n’ai plus geindre de mes soucis dès l’aube ?
  • Eh oui, par Zeus, désormais c’est l’affaire des femmes. Toi, sans gémir, tu resteras à péter à la maison.

[Aristophane Les femmes à l’Assemblée 455-464]

C’est fou ce qu’on arrive à faire avec une barbe et un manteau… Il n’empêche que ces hommes qui imaginent des femmes prendre le pouvoir ne peuvent pas envisager l’idée qu’elles restent femmes : si elles veulent faire le travail des hommes, elles doivent d’abord prendre l’apparence des hommes, sinon elles n’auront aucune crédibilité.

[image : une femme à barbe]

 

Un petit supplément

vienna_courtCes considérations sur les femmes qui deviennent des hommes ont été écrites depuis l’Université de Vienne, dont le bâtiment principal abrite une galerie de portraits de professeurs éminents.

Curieusement, ce sont pour l’essentiel des hommes. Les quelques femmes que l’on y trouve ont été glissées après coup (cherchez la femme dans les images suivantes).kollardoppler femmegalleryCe n’est qu’à date récente que l’Université de Vienne a décidé de corriger quelque peu le tir en accueillant ce monument :monument

Errinerung an die

nicht stattgefunde|nen

Ehrungen von Wissenschaterinn|en

und an das Versäum|nis

deren Leistungen an

der Universität | Wien

zu würdigen.

« Rappel des honneurs qui n’ont pas été décernés à des savantes, ainsi que de l’omission commise par l’Université de Vienne qui n’a pas rendu hommage à leurs réalisations. »

Un problème universel, semble-t-il.

Vol de pétrole : on a besoin d’un Archimède

ArchimedesEureka_WhiteheadIntroMath1911Fg3Des quantités phénoménales de pétrole sont volées à travers le monde. Pour détecter des fraudes, rien de tel que l’ingéniosité d’un Archimède.

Entre l’extraction du brut et le remplissage du réservoir de votre voiture, le pétrole a parcouru des milliers de kilomètres, au cours desquels une quantité effrayante de l’or noir a disparu dans la nature.

Simple évaporation ? Non, vol organisé tout au long de la chaîne, que ce soit dans les pays producteurs ou dans les zones portuaires d’Europe. Le détournement du pétrole a aussi permis de contourner les sanctions internationales imposées, par exemple, à l’État Islamique. Face au pillage massif de leur production, les gouvernements réagissent en faisant appel à des spécialistes pour les aider à surveiller le transfert de l’or noir.

La principale difficulté réside dans le fait que, à première vue, un litre de pétrole ressemble à un autre litre de pétrole. Comment déterminer qu’un bidon saisi par les autorités provient d’un vol commis à des milliers de kilomètres ? Ballons-sondes équipés de caméras thermiques, marqueurs moléculaires permettant d’identifier le liquide détourné, les techniques mises en œuvre n’ont d’égale que l’ingéniosité des malfrats. Pour trouver le procédé qui permette de protéger le précieux liquide, il faudrait faire appel à un véritable Archimède.

Archimède ? Oui, celui qui nous a fait suer sur les bancs d’école lorsqu’il fallait calculer le déplacement d’un liquide dans lequel on avait plongé une masse solide. Si l’on en croit l’auteur latin Vitruve (Ier s. av. J.-C.), le fameux théorème d’Archimède aurait été découvert précisément dans le cadre d’une affaire de détournement de matière précieuse. La substance volée n’était pas du pétrole, mais de l’or.

Les esprits chagrins pourront protester face à un texte écrit en latin, et non en grec. Qu’on se rassure : tout d’abord, le contexte est tout ce qu’il y a de plus grec, puisque l’histoire se déroule à Syracuse, en Sicile, au IIIe s. av. J.-C. ; et le lecteur patient aura droit à un mot grec, c’est promis. Voici donc ce que Vitruve nous raconte à propos d’Archimède.

« Archimède a certes réalisé de nombreuses inventions de toutes sortes, mais entre toutes, celle que je vais décrire me semble dépasser les autres par son ingéniosité extrême.

Hiéron avait accédé au pouvoir royal à Syracuse, et comme il rencontrait un certain succès, il décida qu’il serait opportun de consacrer une couronne en or en remerciement pour les dieux immortels dans l’un de leurs temples. Il mit le mandat au concours et, à celui qui avait gagné le concours, il fit peser une quantité d’or au moyen d’un poids-étalon. Au délai prescrit, l’artisan soumit au roi un ouvrage d’une facture très raffinée ; au moyen du poids-étalon, on put constater qu’il avait donné à la couronne le poids convenu.

Plus tard, il y eut une dénonciation : on aurait soustrait une partie de l’or et l’aurait remplacé par de l’argent dans la couronne ! Hiéron, furieux d’avoir été roulé dans la farine, ne trouvait aucun moyen de prouver le vol. Il chargea donc Archimède de réfléchir à la question.

Tandis qu’Archimède avait cette affaire en tête, il se rendit aux thermes, et là, il se plongea dans une baignoire. Il comprit alors que le volume de son corps quand il s’asseyait dans la baignoire correspondait à celui de l’eau qui en ressortait. Voilà qui lui fournissait un moyen de résoudre la difficulté !

Sans perdre un instant, de joie il bondit de sa baignoire et courut tout nu jusque chez lui en criant à tue-tête à tout le monde qu’il avait trouvé la solution à son problème. Tout en courant, il lançait sans arrêt, en grec : « εὔρηκα ! eureka ! J’ai trouvé ! »

[Vitruve Sur l’architecture 9.préface.9-12]

La suite est bien connue : Archimède plongera la couronne dans l’eau et montrera que, à poids égal, l’or ne déplace pas la même quantité d’eau que l’argent. Le récit de Vitruve ne nous dit pas ce qu’il est advenu de l’artisan indélicat, mais il y a fort à parier qu’il a permis de vérifier un corollaire au théorème d’Archimède : un homme plongé dans l’eau qui ne reparaît pas après une heure peut être considéré comme mort.

Un maître tué par son élève

herakles_nbUn élève peu doué ne supporte pas d’être puni par son maître et le tue. Mythe ou réalité ?

Dans une école secondaire genevoise, certains enseignants sont à bout de nerfs : ils ne parviennent plus à tenir certaines classes où les élèves refusent de travailler.

Diverses causes sont alléguées pour expliquer le phénomène : tous les élèves difficiles ont été concentrés dans des classes où ils ont perdu toute estime de soi ; ces mêmes élèves vivent souvent un cauchemar dans des familles cabossées ; parfois, les enseignants sont mal préparés à affronter la situation.

Il y a une maigre consolation pour les enseignants genevois : le phénomène touche de nombreuses écoles dans de nombreux pays. Dans certaines classes françaises, des élèves ne rêvent que de « foutre le bordel en classe ».

On peut toutefois se demander : s’agit-il là d’un phénomène entièrement nouveau ? Probablement pas, si l’on en croit la triste histoire de Linos, l’un des premiers enseignants de l’humanité. Son savoir et son sens de l’innovation ne l’ont en effet pas empêché de finir tué par un élève particulièrement turbulent. Un autre élève de Linos se montre au contraire doué, mais ses bonnes dispositions auront des conséquences catastrophiques. Voyons plutôt ce que nous en dit l’historien Diodore de Sicile (Ier s. av. J.-C.).

« [Le poète épique Dionysios] raconte que, chez les Grecs, c’est Linos qui le premier a inventé les rythmes et les mélodies. De plus, après que Kadmos avait rapporté de Phénicie les signes qu’on appelle les lettres de l’alphabet, Linos fut le premier à les adapter à l’usage de la langue grecque, attribuant à chaque lettre un son et une forme. (…) Linos, qui avait une grande réputation pour ses poèmes et ses mélodies, eut de nombreux élèves. Les plus célèbres furent au nombre de trois : Héraklès, Thamyras et Orphée.

Parmi ces trois, Héraklès essayait d’apprendre à jouer de la cithare, mais il était lent d’esprit et ne pouvait pas assimiler l’enseignement. Linos le punit en le battant, et Héraklès se mit en colère. Il frappa son maître avec la cithare et le tua.

Thamyras, lui, était plus doué et il consacra ses efforts à apprendre l’art des Muses. Toutefois, comme il avait atteint le sommet de l’art du chant, il prétendit qu’il chantait mieux que les Muses. C’est pourquoi les déesses en colère lui retirèrent ses compétences musicales et lui crevèrent les yeux. Cet épisode est confirmé par le témoignage d’Homère, qui dit :

‘Alors les Muses allèrent trouver le Thrace Thamyris et mirent fin à son chant’

et encore :

‘Dans leur colère, elles l’aveuglèrent, le privèrent de son chant divin et lui firent oublier comment jouer de la cithare.’ »

[Diodore de Sicile Bibliothèque historique 3.67]

Quelle ironie : Linos est un vrai savant ; il invente le chant et il met au point l’alphabet grec à partir des caractères que son collège Kadmos a rapportés de Phénicie ; mais il ne parvient pas à transmettre son savoir à ses élèves.

Héraklès, dont la masse musculaire l’emporte largement sur la matière grise, ne supporte pas qu’on le corrige et fracasse la lyre sur son maître. À la décharge d’Héraklès, battre ses élèves n’a jamais été une méthode pédagogique très efficace.

Heureusement, Linos a son petit chouchou, Thamyras (ou Thamyris, l’orthographe fluctue un peu). Il apprend bien, le petit Thamyras, même un peu trop bien, au point qu’il finit par attraper la grosse tête. Aujourd’hui, on dirait que, à force de succès, il a fait un burnout. Il ne parvient plus à toucher sa cithare.

Et Orphée ? Diodore de Sicile nous promet de raconter son histoire dans le détail, ce qu’il fera plus loin, toutefois en omettant de préciser un point important : troisième élève remarquable de Linos, Orphée a mal fini, lui aussi. Chanteur inégalé, il suscitera de la colère et de la jalousie et finira par être mis en pièces par des femmes déchaînées.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Il n’existe manifestement pas de lien direct entre l’habileté d’un maître et sa capacité à transmettre son savoir. Plus le maître se rapproche des dieux par sa compétence, plus il suscite leur jalousie.

[image : Héraklès (à gauche) tue son maître Linos (à droite). Céramique attique, env. 470 av. J.-C. (Staatliche Antikensammlungen München). On remarquera que, dans cette représentation, c’est Linos qui tient la lyre.]

L’or de Crésus laisse des traces à Thèbes

Hoecke_Croesus_showing_his_treasuresDécouverte sensationnelle d’une inscription témoignant d’une offrande du roi Crésus à un sanctuaire à Thèbes

  • Riche comme Crésus, le Mark Zuckerberg, je te dis ! Ma chérie, tu me croiras si tu veux : il a des milliards de dollars à ne plus savoir qu’en faire.
  • Oui, mais sa fortune, c’est du vent : quand il fait des bêtises avec Bakefoot, soudain ses milliards fondent comme la banquise du Pôle Nord. Il ferait mieux d’investir dans de l’or, comme Crésus. D’ailleurs, tu dis « riche comme Crésus », mais je parie que tu ne sais pas d’où vient l’expression.
  • Et toi qui as toujours le nez fourré dans un bouquin, je parie que tu sais.
  • Hé hé ! Gros malin, tu veux que je sorte un gros livre très compliqué ?
  • Pitié, surtout pas ! Dis-moi seulement où Crésus est allé chercher son or.
  • Crésus était roi de Lydie, en Asie Mineure, au VIe siècle av. J.-C. La capitale du royaume, Sardes, était traversée par un fleuve, le Pactole, dont on disait qu’il charriait des paillettes d’or.
  • Ah ? Il suffisait donc de filtrer l’eau du Pactole ?
  • C’est un peu ça, si tu veux. Toutefois, Crésus a aussi conquis beaucoup de régions avoisinantes, et il a rempli ses caisses en pillant les vaincus. Alors un jour, il s’est dit qu’il pourrait mettre la main sur l’empire perse, où régnait Cyrus. Je t’arrête tout de suite avant que tu me demandes « six Russes ? » d’un air niais : tu me l’as déjà faite, celle-là.
  • Mais pas du tout, ma chérie ! Alors, comme ça, Crésus est allé s’enrichir un peu plus du côté des Perses ?
  • Non, ça n’a pas marché. Pour commencer, Crésus s’est dit qu’il allait se renseigner pour savoir si l’expédition en valait la peine. Comme il ne disposait pas de Bakefoot pour le renseigner, il a envoyé des émissaires pour tester les différents oracles de la Grèce, en espérant identifier le plus fiable d’entre eux.
  • Ah ! C’était un malin, ton Crésus : il comparait les produits avant d’acheter !
  • C’est en tout cas ce que rapporte Hérodote. Cette fois-ci, tu ne vas pas y couper, je te lis le passage. J’ai chargé le texte intégral sur mon smartphone.
  • Ah ? Tu te modernises, ma chérie, c’est bien…
  • Nom d’un Hécatonchire manchot, écoute Hérodote et tais-toi !

« Pendant deux ans, Crésus – qui avait perdu son fils – vécut dans un grand chagrin. Après cela, l’empire d’Astyage fils de Cyaxare, détruit par Cyrus fils de Cambyse, et plus généralement l’accroissement de la puissance des Perses, mirent fin au deuil de Crésus. Il se dit que, dans le mesure du possible, il pourrait prendre le contrôle de leur expansion avant qu’ils ne deviennent trop puissants.

C’est avec cette pensée en tête qu’il décida d’éprouver les oracles de la Grèce et de la Libye. Il envoya donc divers émissaires à Delphes, à Abai en Phocide et à Dodone. D’autres furent envoyés au sanctuaire d’Amphiaraos et à celui de Trophonios, d’autres encore au sanctuaire des Branchides à Milet. Voilà la liste des oracles grecs auxquels Crésus envoya ses émissaires. En Libye, il envoya d’autres délégués pour sonder l’oracle d’Ammon. Avec ces ambassades, il entendait sonder la véracité des oracles : s’il en trouvait un qui disait la vérité, il lui enverrait une seconde délégation pour demander s’il était opportun d’attaquer les Perses. »

[Hérodote Enquêtes 1.46]

  • Alors, le résultat de sa petite enquête ?
  • Eh bien, apparemment presque tous les oracles se sont plantés. Hérodote nous dit simplement que, à Delphes, le test a bien fonctionné. Crésus a donc opté pour Delphes, ce qui ne l’a pas empêché de mal interpréter les réponses que le dieu Apollon lui a fournies. En fin de compte, son attaque contre la Perse a été un fiasco total.
  • Donc tous les autres oracles racontaient des bêtises ?
  • Pas exactement, car Hérodote précise un point intéressant.

« Tels furent les oracles rapportés de Delphes à Crésus. En ce qui concerne la réponse de l’oracle d’Amphiaraos, je ne saurais dire quelle réponse les Lydiens reçurent après qu’ils se furent acquittés des rites prescrits (ceci n’est pas précisé), si ce n’est que Crésus arriva à la conclusion que cet oracle, lui aussi, disait la vérité. »

[Hérodote Enquêtes 1.49]

  • Où était-il donc installé, cet Amphiaraos ?
  • À Thèbes, en Béotie. Or figure-toi que, en 2005, des archéologues grecs ont mis au jour à Thèbes une inscription qui mentionne une offrande faite par Crésus à Amphiaraos ! Ils ont mis dix ans à la publier, et elle dit à peu près cela :

« C’est à toi, Apollon, qu’ici le responsable du sanctuaire a consacré cette offrande. Il a fait vœu, après avoir – grâce à tes oracles – découvert sous terre un bouclier d’or étincelant, magnifique offrande que Crésus avait offerte en souvenir de la valeur (…). »

Malheureusement, l’inscription est en trop mauvais état pour qu’on puisse comprendre le détail de la suite. Ce n’est déjà pas mal : le texte a été gravé peu de temps après le règne de Crésus et elle nous apprend que le roi avait offert un bouclier en or à Amphiaraos. Probablement une manière de remercier l’oracle parce que, contrairement aux autres, il ne racontait pas des sornettes.

  • Et le bouclier ? On l’a retrouvé ?
  • Bien sûr que non ! Mais on a trouvé récemment d’autres choses, comme la peut-être vraie et authentique urne du général Brasidas, ou encore le certainement vrai temple d’Artémis à Amarynthos. Et le bouclier, Hérodote lui-même en parle un peu plus loin dans son récit.
    « (…) Lorsque Crésus eut entendu parler de la valeur d’Amphiaraos et qu’il eut appris quel fut son sort, il lui consacra un bouclier tout en or ainsi qu’une lance en or massif, de la pointe à la hampe. Les deux objets sont encore exposés de mon temps à Thèbes, dans le temple que les Thébains ont consacré à Apollon Isménien. »

    [Hérodote Enquêtes 1.52]

    Je t’expliquerai un autre jour comment le bouclier est passé du sanctuaire d’Amphiaraos à celui d’Apollon Isménien. De toute manière, tu comprends tout de travers, ce serait trop compliqué pour toi.

  • Tu me prends vraiment pour un Béotien… Et puis tu vois, le bouclier a été perdu, l’or n’est pas plus durable qu’une action de la compagnie Bakefoot. En fait, Mark Zuckerberg agit exactement comme Crésus : il filtre un flot d’information dont il tire des paillettes d’or, il complète ses richesses en mettant la main sur les compagnies voisines, et il fait de grosses bêtises parce qu’il ne sait pas écouter les oracles qui l’encouragent à une certaine prudence.

 

Pour ceux que cette nouvelle inscription intéresse, il faudra vous reporter à une publication scientifique récente : M. Tentori Montalto, « Some Notes on Croesus’ Dedication to Amphiaraos at Thebes », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 204 (2017) 1-9.

[image : Gaspar van den Hoecke (1603-1641), Crésus montrant ses trésors à Solon]

Adieu à la confidentialité

clipart-mail-message-1560x1560Tous nos courriers peuvent être interceptés, toutes nos données confidentielles finissent tôt ou tard entre les mains de tiers.

Le récent scandale autour de Facebook n’a fait que souligner un fait bien connu : lorsque nous communiquons avec des tiers, rien ne peut garantir la confidentialité de nos échanges électroniques. Nos données personnelles peuvent finir entre les mains d’inconnus, tandis que nos courriels risquent à tout moment de finir sur la place publique.

Comment réagir ? Revenir à des messages sur papier ? C’est probablement une mauvaise idée : les héros grecs s’envoyaient déjà des courriers confidentiels, mais de tels envois pouvaient être interceptés.

Commençons avec l’histoire de Bellérophon. Ce héros vivait en Argolide, au service du roi Proitos. Or la reine était amoureuse de Bellérophon et voulait coucher avec lui. Devant le refus de notre héros, l’épouse de Proitos fit croire à son mari que Bellérophon avait cherché à la séduire. Le roi, furieux, décida de se débarrasser de celui qu’il croyait être son rival. Voici ce qu’Homère nous raconte à ce propos :

« [Proitos] reculait devait l’idée de le tuer car il était pris par un scrupule religieux. Il envoya donc Bellérophon en Lycie en lui confiant un message fatal : sur une tablette pliée, il avait gravé un message porteur de mort, qu’il lui demanda de montrer à son beau-père pour que Bellérophon périsse. »

[Homère Iliade 6.167-171]

Ce passage contient l’ébauche d’un système de transmission de messages confidentiels : il s’agit d’une tablette pliée en deux et vraisemblablement protégée par un sceau. Bellérophon transporte le message, mais ne peut pas l’ouvrir. Il ignore donc que Proitos demande à son beau-père en Lycie de se débarrasser de Bellérophon.

Que se passe-t-il lorsque le porteur du message enfreint la confidentialité et ouvre la tablette ? Il faut se tourner vers l’historien Thucydide pour trouver un tel cas.

« [Un messager] s’était rendu compte qu’aucun des messagers qui l’avaient précédé n’était rentré, ce qui l’effraya. Il contrefit donc le sceau (qui fermait le message) pour que, s’il s’avérait qu’il s’était trompé ou si l’expéditeur lui redemandait la lettre pour y apporter une modification, son indiscrétion passe inaperçue. Il ouvrit le message, dans lequel ses soupçons s’avérèrent fondés : il y trouva un ordre de supprimer le messager. »

[Thucydide 1.132]

En accédant au contenu de la lettre qu’il portait, le messager a donc sauvé sa peau. Or ce message contient aussi la preuve que l’expéditeur est un traître à sa patrie. Le messager se transforme alors en lanceur d’alerte et dénonce son maître aux autorités, ce qui produira le premier cas d’écoutes secrètes.

L’histoire de Bellérophon, à laquelle répond l’anecdote rapportée par Thucydide, met en évidence un problème fondamental : quelles sont les limites de la confidentialité ? Est-il justifié d’ouvrir un courrier pour prévenir une éventuelle action criminelle ? Mais alors, ne devrait-on pas ouvrir tous les courriers puisqu’on ne sait pas à l’avance lesquels contiendraient des éléments compromettants ?

Laissons le dernier mot à Ménélas, qui intercepte un message confié à un serviteur par Agamemnon.

« Le serviteur : ‘Tu n’avais pas le droit d’ouvrir le message que je portais !’

Ménélas : ‘Mais toi, tu n’avais pas à porter un message qui causait un préjudice à tous les Grecs !’ »

[Euripide Iphigénie à Aulis 307-308]

Une bonne médiation vaut mieux qu’un long procès

shield_bwConfisqué par le régime de Vichy, un tableau de maître retourne à ses propriétaires légitimes à l’issue d’une procédure de médiation. Souvent, mieux vaut chercher un arrangement plutôt que de s’engager dans un long et coûteux procès.

1946 : une famille suisse acquiert un tableau du peintre britannique John Constable, une des nombreuses vues de la Vallée de la Stour qu’il a réalisées au cours de sa carrière. Les acheteurs se doutaient-ils du fait que, quatre ans plus tôt, le tableau avait été confisqué par le régime de Vichy à des propriétaires juifs ? Laissons-les au bénéfice du doute. Quoi qu’il en soit, en 1986, l’héritière du tableau en fait don à la ville de La Chaux-de-Fonds, et en 2006, patatras ! La famille des premiers propriétaires vient réclamer le tableau, faisant valoir qu’il s’agissait d’une œuvre volée.

Que faire ? Un long et coûteux procès ? Tout le monde serait perdant. C’est pourquoi les parties en cause se mettent d’accord pour suivre une procédure de médiation. Au lieu de demander à un juge de trancher pour ou contre les uns ou les autres, le médiateur essaie de mettre les gens d’accord sur un compromis. En l’occurrence, le tableau est restitué aux propriétaires, mais il faut que tout le monde sauve la face : l’accord prévoit donc que la bonne foi des acheteurs de 1946, ainsi que  celle du Musée de La Chaux-de-Fonds, soit reconnue. Oui, ils ont acquis un tableau volé ; mais ils ne savaient pas. En plus, comme le tableau a été restauré aux frais de la ville de La Chaux-de-Fonds, les propriétaires légitimes font un geste et paient les frais de restauration.

Dans un monde où il devient toujours plus fréquent de traîner son voisin devant le juge pour un éternuement intempestif, la procédure de médiation est une pratique efficace, qui présente l’avantage de donner satisfaction aux deux parties en réduisant les blessures infligées à la partie adverse. La médiation existe déjà dans la société homérique, comme l’atteste un passage de la description du bouclier d’Achille dans l’Iliade.

Rappelez-vous : Achille a prêté ses armes à Patrocle, lequel se fait trucider par Hector. Ce dernier emporte les armes d’Achille et il faut donc fabriquer une nouvelle panoplie pour notre héros. C’est le dieu Héphaïstos qui s’en charge, mettant tout son art au service d’une commande exceptionnelle. Le poète Homère se lance ainsi dans une longue digression, occupant le chant 18 de l’Iliade, où il décrit les motifs gravés sur un bouclier exceptionnel. Or parmi les scènes représentées, il y a précisément une scène de médiation.

« (…) Une querelle avait surgi : deux hommes se disputaient pour la rançon à payer parce qu’un homme avait été tué. L’un en appelait au peuple et demandait de pouvoir tout payer, tandis que l’autre refusait d’entrer en matière sur une compensation. Les deux s’étaient donc adressés à un médiateur, dans l’espoir de régler l’affaire.

De part et d’autre, la foule prenait parti à grands cris, retenue par des hérauts. Les anciens, assis en cercle vénérable sur des pierres polies, prenaient en main le sceptre que leur remettaient les hérauts, des sortes de porte-parole. Ils se levaient à tour de rôle pour faire des propositions, en alternance. Au milieu du cercle, on avait placé deux talents d’or, récompense pour celui qui ferait la meilleure proposition. »

[Iliade 18.497-508]

Dans la société homérique, un meurtrier se voyait d’ordinaire poursuivi par la famille de la victime, qui réclamait que le coupable soit lui aussi mis à mort. Ce dernier pouvait choisir l’exil et recommencer sa vie ailleurs. Cependant, on observe aussi une innovation révolutionnaire pour l’époque : au lieu de demander que le meurtrier soit mis à mort, il était possible de chercher un arrangement par lequel le meurtrier payait une compensation financière. La difficulté principale consistait à faire accepter que la famille de la victime entre en matière.

Dans le passage traduit ci-dessus, des générations d’interprètes du texte homérique ont compris que la dispute portait sur le fait qu’une rançon ait été payée ou non : l’un affirmait qu’il avait payé, tandis que l’autre disait n’avoir rien touché. Aujourd’hui, les savants reconnaissent plutôt les manœuvres préliminaires d’une procédure de médiation. Accepter d’entrer en matière pour une compensation financière, alors même qu’un de vos proches vient d’être tué, c’est déjà faire un grand pas en direction d’une résolution du conflit. L’instance mise en place à cette occasion comporte une particularité intéressante : au lieu de prononcer un jugement, les membres de ce comité font des propositions, jusqu’à ce qu’on tombe d’accord. En prime, celui qui formule la meilleure solution touche le jackpot placé au milieu du cercle.

Dans le fond, la scène qu’Héphaïstos représente sur le bouclier d’Achille contient une clé d’explication de toute l’Iliade : Achille se brouille avec l’armée grecque pour une histoire de prestige, et il refuse d’entrer en matière lorsqu’on vient lui proposer un arrangement assorti d’une généreuse compensation financière. Son entêtement à refuser l’arrangement provoque la perte de son plus fidèle ami, le héros Patrocle.

Fort heureusement, les autorités de La Chaux-de-Fonds, ainsi que les propriétaires légitimes du tableau de Constable, ont su faire preuve de bon sens là où Achille s’était comporté en gamin têtu. Au lieu de chercher un affrontement qui rendrait tout le monde malheureux, les parties en cause ont reconnu les vertus d’une procédure de médiation. Une leçon de sagesse pour nous tous.

[image : le bouclier d’Achille, reconstitué à partir du texte homérique ; illustration parue dans The Penny Magazine of the Society for the Diffusion of Useful Knowledge, 22 septembre1832]

Remerciements : mon collègue et ami Pierre Sánchez a eu la gentillesse de me rendre attentif aux particularités de la procédure de médiation dans la scène représentée sur le bouclier d’Achille. Pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, reportez-vous à l’étude suivante : E.M. Carawan, Rhetoric and the Law of Draco (Oxford 1998) 51-58.

Empoisonneurs empoisonnés

heraclesIls empoisonnent la vie des dirigeants russes, et finissent par mourir empoisonnés. Mais au fait, à quoi ressemble une mort par le poison ?

Balle enrobée de cyanure, parapluie bulgare pour injecter de la ricine, polonium versé dans un cocktail : nos amis de l’est et leurs alliés d’antan maîtrisent avec panache l’art de se débarrasser de ceux qui empoisonnent le climat politique. Le même sort est réservé aux ‘traîtres’ qui ont collaboré avec des services de renseignements étrangers. Régulièrement, des opposants au régime disparaissent dans des circonstances bizarres, souvent après avoir involontairement absorbé des substances hautement dangereuses. Le chic du chic en la matière consiste à faire usage d’un poison qui ne laissera pas de traces dans l’organisme de la victime. Ainsi, il devient quasiment impossible de remonter jusqu’à la personne qui a commandité l’assassinat.

Parfois considéré comme un moyen légitime de mettre à mort des criminels, le poison n’en demeure pas moins un outil de cruauté. Mais au fait, qu’est-ce que cela fait, de mourir empoisonné ? Vu la variété des produits utilisés, les effets varient beaucoup ; ce qui est sûr, c’est que les substances utilisées par les agents venus du froid ne vous feront pas planer sur des nuages peuplés d’éléphants roses. Pour se faire une idée des souffrances endurées par les victimes, on peut se remémorer la description d’une mort particulièrement atroce, celle du héros Héraclès, empoisonné par une tunique imbibée du sang du centaure Nessos.

Cette tunique a une histoire pour le moins rocambolesque. Je ne résiste pas au plaisir de vous la raconter – avant de passer au récit de l’empoisonnement, qui sera nettement moins divertissant. Donc Nessos, comme tous ses congénères pourvus d’un corps de cheval et d’un buste d’homme, mêlait la bestialité à l’humanité, ce qui le rendait lubrique. Un jour qu’Héraclès tente de traverser un fleuve avec sa nouvelle conquête de l’époque, la belle Déjanire, le brave centaure offre ses services pour aider la jeune fille à passer. Toutefois, une fois arrivé en plein courant, il ne peut s’empêcher de peloter Déjanire. Celle-ci, épouvantée, crie de toute la force de ses poumons : « #MeToo ! #MeToo ! »

La réaction d’Héraclès ne se fait pas attendre. Il décoche au centaure indigne une flèche qui vient se ficher dans son cœur. Nessos parvient à se traîner jusqu’au rivage où, agonisant, il prépare sa vengeance. Il fait en effet croire à Déjanire que, si elle recueille quelques gouttes du sang qui coule de son cœur, elle pourra en faire un philtre d’amour très efficace. Déjanire, qui est encore un peu naïve, remplit une fiole du précieux liquide. Elle semble ignorer que le sang de Nessos a été empoisonné par la flèche d’Héraclès, laquelle était enduite du sang de l’Hydre de Lerne, un des monstres éliminés par Héraclès. Le philtre d’amour va se révéler être un puissant poison, comme on le verra dans un instant…

Après la mort de Nessos, le couple Héraclès – Déjanire vit dans un relatif bonheur, à ceci près qu’Héraclès est un mari fréquemment absent. Son travail, qui consiste à éliminer ou capturer toutes sortes de monstres, l’appelle souvent à l’extérieur. Or un jour, voici qu’il ramène dans ses bagages une fille plus jeune, plus fraîche et plus séduisante que Déjanire (elle a pris quelques rides au cours des années, la pauvre).

Déjanire, au désespoir, se souvient alors de la fiole contenant le prétendu philtre d’amour de Nessos. Elle enduit une tunique du précieux liquide et la fait porter à Héraclès, dans l’idée de raviver son amour. Las ! L’effet produit par la tunique est désastreux, comme le tragédien Sophocle le rappelle dans les Trachiniennes. La scène se passe sur l’île d’Eubée, où Héraclès reçoit l’envoi fatal de la part de son épouse ; c’est Hyllos, fils d’Héraclès, qui raconte l’événement à Déjanire.

« Héraclès était sur le point de sacrifier de nombreuses offrandes lorsqu’un courrier venu de la maison arriva. C’était le fidèle Lichas, qui apportait ton cadeau, ta funeste tunique. Selon tes instructions, Héraclès la revêt et il sacrifie douze taureaux sans défaut, prélevés sur son butin. Pour compléter la centaine d’animaux destinés au sacrifice, il ajoute un mélange d’autres bêtes.

Au début, il prononce les prières d’un cœur réjoui – le malheureux ! –, tout content de l’élégance de sa tunique. Cependant, lorsque la flamme monte du saint sacrifice, imprégnée de sang et de résine, de la sueur se met à perler sur sa peau et le vêtement s’enroule autour de ses flancs, comme sur une statue, tandis que la tunique adhère à chacun de ses membres. La morsure pénètre jusqu’aux os, provoquant des convulsions. Bientôt, il est dévoré comme par les assauts du poison d’une vipère meurtrière.

Alors, il appelle à grands cris Lichas, lui qui n’est nullement responsable de ton envoi funeste, et il demande quelle ruse se cache derrière cette tunique. Lichas n’en sait rien, le pauvre, il dit que ce cadeau vient de toi seule, et qu’il l’a livré tel qu’envoyé. Héraclès, sur ces mots, est transpercé par un spasme qui le saisit aux poumons. Il attrape Lichas par le pied à la jointure de la cheville et le lance contre un rocher qui dépasse de l’écume de la mer. De la cervelle blanche se répand de ses cheveux, et de son crâne entrouvert coule le sang.

La foule tout entière pousse un cri d’horreur à la vue d’Héraclès qui souffre, et de Lichas trucidé. Personne n’ose affronter le héros car les spasmes l’envoient tantôt au sol, tantôt en l’air, criant, gémissant. Tout autour résonnent les rochers, les caps montagneux de Locride et les promontoires de l’Eubée. »

[Sophocle Trachinienes 756-788]

Ce récit d’horreur pourrait donner de nouvelles idées aux agents chargés d’éliminer les gêneurs. Il reste cependant une leçon à tirer de ce sinistre épisode : la prochaine fois que Zalando livre à votre porte un paquet contenant le dernier vêtement à la mode, assurez-vous qu’il ne soit pas enduit du sang du centaure Nessos.

[image : Heraclès empoisonné par la tunique enduite du poison de Nessos (env. 1413-1415)]