Trump : contrôlez la bête !

trumpL’homme le plus puissant du monde est imprévisible et dangereux. L’entourage immédiat de Donald Trump doit ruser pour contrôler la bête.

  • Donald Trump est un type formidable ! En voici un qui dit ce qu’il fera, et qui fait ce qu’il a dit !
  • Tu trouves, chéri ? Pour ma part, ce type me semble impulsif, incohérent et grossier.
  • Ce n’est pas grave : tant qu’il fait son travail et qu’il remet les États-Unis sur pied, on peut bien lui pardonner quelques sautes d’humeur, non ?
  • Tu ne sembles pas avoir saisi la portée du problème : il fait tellement de bêtises, il commet de telles gaffes et il est devenu si dangereux que son entourage doit sans arrêt le contrôler dans son dos pour éviter les catastrophes !
  • Toi qui connais si bien tes vieilles histoires de Grecs, de Perses et d’Égyptiens, tu ne penses pas que ça s’est toujours passé ainsi ? Et nous sommes toujours là, non ?
  • Certes, mais mes vieilles histoires, comme tu dis, montrent que l’affaire finit généralement mal pour les autocrates qui doivent être contrôlés par leur entourage. Tu connais Cambyse ?
  • Cambyse ? Non, cela ne me dit rien. Par contre, je sens que je vais de nouveau y passer avec un de tes bouquins qui sentent le moisi.
  • Ne sois pas plus bête qu’un Président des États-Unis. Je vais te chercher mon édition d’Hérodote, et tu verras quel adorable bonhomme fut le roi Cambyse.
  • C’est ça, chérie, prends ton Hérodote. Il doit être au frigo, coincé entre le Reblochon et la Fourme d’Ambert !
  • Très drôle. Bon, reste bien calé dans ton fauteuil, ça va commencer.

« (…) une autre fois, ce fut le tour de douze Perses du plus haut rang : [le roi Cambyse] les fit arrêter et enterrer vivants, la tête en bas. Face à ces actes, Crésus le Lydien estima qu’il était de son devoir de lui faire une mise en garde :

‘Ô Roi, ne cède pas entièrement à ton jeune âge et à ta fougue, mais domine-toi et sois maître de toi. Il est bon de réfléchir avant d’agir ; la prévoyance est un signe de sagesse. Or toi, tu tues des hommes qui figurent parmi tes compatriotes, en les arrêtant sans raison aucune, et tu mets à mort des enfants. Si tu commets de nombreux forfaits de ce genre, fais attention que les Perses ne se rebellent contre toi. Ton père Cyrus m’a recommandé avec beaucoup d’insistance de te mettre en garde et de te soumettre les bons conseils que je pourrais trouver.’

C’était par bienveillance que Crésus prodigua ces conseils à Cambyse. Ce dernier, toutefois, répliqua de la manière suivante :

‘Toi, tu oses me donner des conseils, toi qui as si bien géré les affaires de ton propre pays ? toi qui as donné de si bonnes recommandations à mon père, qui lui as enjoint de franchir le fleuve Araxe et de marcher contre les Massagètes alors que ceux-ci voulaient traverser pour nous attaquer ? Tu as causé ta propre perte en dirigeant mal ton pays, et tu as causé celle de Cyrus, qui a suivi tes conseils ! Mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte : cela faisait longtemps que j’attendais l’occasion de m’en prendre à toi.’

Sur ces mots, il saisit son arc pour décocher une flèche à Crésus, lequel se déroba et courut hors de la salle. Comme il n’était pas parvenu à l’atteindre de ses flèches, il ordonna à ses serviteurs de l’arrêter et de l’exécuter. Ses serviteurs connaissaient le caractère du roi. Ils cachèrent donc Crésus en faisant le raisonnement suivant : si Cambyse regrettait sa décision et réclamait Crésus, ils le feraient sortir de sa cachette et seraient récompensés pour cela ; et s’il ne regrettait rien et ne réclamait pas Crésus, il serait toujours temps de régler l’affaire.

Effectivement, peu de temps après, Cambyse réclama Crésus. Apprenant cela, les serviteurs lui firent savoir que Crésus était toujours vivant. Cambyse dit qu’il était bien content que Crésus soit vivant, mais que ceux qui l’avaient sauvé ne s’en tireraient pas ainsi, mais qu’il les ferait exécuter. Et c’est ce qu’il fit. »

[Hérodote 3.36]

  • Un vrai homme à poigne, ton Cambyse ! J’aime ça.
  • Oui, un homme à poigne que son entourage devait constamment contrôler, et qui a très mal fini…
  • Il ne faut pas tout confondre : Donald Trump n’a tué personne, il se contente de casser les pieds à la planète grâce à Twitter !
  • Sur ce point, tu as raison : Cambyse était nettement plus sanguinaire que Trump. Cependant, un Président des États-Unis dispose d’un pouvoir tel qu’il pourrait causer des dégâts énormes s’il n’y avait personne pour contrôler la bête.
  • Si tu veux… Alors, la taupe qui dénonce les comportements de Trump, on l’a enfin trouvée ? Il serait tout de même temps de remettre un peu d’ordre dans la Maison Blanche. Il n’y a rien de pire que les fuites.

[Image : un sympathique jeune homme au sourire avenant. Vous le reconnaissez ?]

Kosovo : comment oublier les blessures ?

ashkalisUne génération après les Accords de Dayton, les tensions entre Albanais et Serbes restent vives au Kosovo. On espérait un dialogue, ou peut-être même un accord permettant de régler le différend qui oppose encore Albanais et Serbes ; on a eu des barrages de pneus enflammés.

Aleksandar Vucic, président de la Serbie, était venu rendre une visite officielle à son homologue kosovar, Hashim Thaçi. Les couloirs bruissaient d’une rumeur selon laquelle les deux pays procéderaient à un échange de territoires, permettant de débloquer la route vers des relations plus apaisées entre les deux pays. C’est raté, des routes ont été littéralement bloquées et les deux hommes n’ont même pas pu se rencontrer.

Il faut dire que, entre serbes et kosovars, ce n’est pas le grand amour. La guerre de Yougoslavie a laissé de profondes blessures : les Serbes revendiquaient une portion du territoire du Kosovo car il constitue, à leurs yeux, le berceau même de leur patrie d’origine. Le conflit nationaliste s’est doublé d’un clivage religieux opposant des Kosovars en majorité musulmans à des Serbes pour l’essentiel orthodoxes ; et pour compliquer l’affaire, lesdits Serbes constituent une minorité au Kosovo. Tout cela sans compter les autres minorités, comme les Ashkalis, dont presque personne ne parle. Entre épuration ethnique, massacres et déplacements de population, la guerre n’a épargné personne. C’est toujours la faute des autres, évidemment.

Les Accords de Dayton ont permis, en 1995, de mettre fin au conflit militaire. On a rangé les fusils dans le placard, mais il est si dur d’oublier ! Aujourd’hui, on voudrait bien que tout le monde puisse tourner la page. Mais comment faire lorsque les maisons portent encore les stigmates des tirs ennemis, que les cimetières sont remplis de membres d’une famille massacrée par l’autre camp, que chaque possibilité de contact tourne à l’invective, et que les difficultés économiques exacerbent les tensions ?

Quand il devient malaisé de parler des sujets qui fâchent, il reste encore une voie de dialogue : la fable. Comment ça, la fable ? Est-ce vraiment le moment de rigoler ? Non, la fable n’est pas là seulement pour faire rire. Elle permet aussi de trouver un angle d’approche pour aborder les situations les plus cruelles. Il y a fort longtemps, une lectrice assidue de ce blog réclamait une fable d’Ésope, elle en avait reçu deux. Voici venue l’occasion de lui en offrir une troisième, Le paysan et le serpent.

« Un serpent avait installé son nid à l’entrée de la maison d’un paysan, et il lui tua son fils, qui était encore un bambin. Les deux parents en furent fort chagrinés. Le père, tout à sa douleur, saisit une hache avec l’intention de tuer le serpent lorsqu’il sortirait de son nid.

Le serpent pointa la tête hors du nid et le paysan s’empressa de frapper, mais il manqua son coup et n’entama que le rocher entourant le bord du trou. Le serpent se retira et le paysan, qui pensait que le serpent ne lui en garderait pas rancune, déposa du pain et du sel devant le trou.

Le serpent se mit à siffler doucement : ‘Il n’y aura pas de confiance complète, ni d’amitié entre nous, tant que moi je verrai le rocher [entamé par la hache], et que toi tu verras la tombe de ton enfant.’

Cette fable montre que personne n’oublie ni sa haine ni sa volonté de se défendre tant qu’il voit un vestige de ce qui lui a causé sa souffrance. »

[Ésope, fable 51, version 3 (dans l’édition d’August Hausrath); le texte grec figure au bas de cette page]

Il faudra encore beaucoup de temps pour que les esprits s’apaisent. Une génération ne suffira sans doute pas pour que les traces du conflit au Kosovo s’amenuisent et se fondent dans le paysage de l’Histoire.

[image : des maisons appartenant à la minorité ashkalie, incendiées à Mitrovica en 2004]

 

Voici le texte grec de la fable dans la version présentée ici :

ὄφις ἐν γεωργοῦ προθύροις φωλεύων ἀνεῖλεν αὐτοῦ τὸ νήπιον παιδίον. πένθος δὲ τοῖς γονεῦσιν ἐγένετο μέγα. ὁ δὲ πατὴρ ὑπὸ τῆς λύπης πέλεκυν λαβὼν ἔμελλεν τὸν ὄφιν ἐξελθόντα φονεύσειν. ὡς δὲ ἔκυψε μικρόν, σπεύσας ὁ γεωργὸς τοῦ πατάξαι αὐτὸν ἠστόχησε μόνον κρούσας τὴν τῆς τρώγλης ὀπήν. ἀπελθόντος δὲ τοῦ ὄφεως ὁ γεωργὸς νομίσας τὸν ὄφιν μηκέτι μνησικακεῖν, λαβὼν ἄρτον καὶ ἅλας ἔθηκεν ἐν τῇ τρώγλῃ. ὁ δὲ ὄφις λεπτὸν συρίξας εἶπεν· ‘οὐκ ἔσται ἡμῖν ἀπάρτι πίστις ἢ φιλία, ἕως ἂν ἐγὼ τὴν πέτραν ὁρῶ, σὺ δὲ τὸν τύμβον τοῦ τέκνου.’  ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι οὐδεὶς μίσους ἢ ἀμύνης ἐπιλανθάνεται, ἐφ’ ὅσον βλέπει μνημόσυνον, δι’ οὗ ἐλυπήθη.

Stupéfiant : il propose de légaliser toutes les drogues

heroinUn candidat au Parlement suisse, issu d’un parti propre en ordre, propose de légaliser toutes les drogues. Utopie ou pari audacieux ?

Il ne s’agit pas seulement du cannabis : Thomas Kessler propose de légaliser l’accès à toutes les drogues, cocaïne, ecstasy, héroïne etc. La vente serait légale, mais réglementée et contrôlée par l’État.

Provocateur ? Sans doute un peu, et les partisans du propre en ordre vont tousser dans leur tasse de café lorsqu’ils découvriront ces propositions. On doit cependant concéder à notre iconoclaste le fait que le système répressif qui prévaut de nos jours ne fonctionne pas. N’importe qui peut acheter de la drogue dans la rue, à toute heure du jour ou de la nuit. Pendant ce temps, de gros caïds deviennent encore plus gros en profitant du fait que le produit, certes accessible, n’en est pas moins suffisamment rare pour faire grimper les prix.

Ou alors, faudrait-il éradiquer la consommation de drogues en adoptant des méthodes musclées ? La méthode « n’y qu’à pas en prendre » ? Voyons ce que cela a donné, voici trois millénaires.

« [Continuant notre voyage,] nous fûmes ballotés par des vents funestes pendant neuf jours sur la mer poissonneuse. Au dixième jour, nous abordâmes au pays des Lotophages, qui se nourrissent d’une fleur. Là, nous mîmes pied à terre et renouvelâmes notre provision d’eau ; et aussitôt, mes compagnons prirent leur repas sur leurs vaisseaux rapides.

Or une fois que nous eûmes rassasié notre faim et notre soif, j’envoyai mes compagnons en mission : ils devaient se renseigner pour savoir qui étaient les habitants du pays et ce qu’ils mangeaient. Je sélectionnai deux hommes, et un troisième pour faire l’estafette.

Ils partirent sur le champ se mêler aux Lotophages. Ces derniers ne cherchèrent pas à tuer mes compagnons, mais ils leur donnèrent du lotos à manger. Quiconque consommait du lotos, un fruit doux comme le miel, n’avait plus envie de revenir donner des nouvelles, ni de retourner. Ainsi donc, ils voulurent rester sur place, en compagnie des Lotophages, à manger du lotos dans l’oubli du retour.

Je dus les forcer à retourner, en pleurs, jusqu’aux navires, et une fois que je les eus traînés à fond de cale, je les mis aux fers. Quant au reste de mes fidèles compagnons, je leur enjoignis de monter en hâte sur les nefs rapides, avant que l’un d’eux ne consomme du lotos et n’en oublie le chemin du retour. »

[Homère Odyssée 9.82-102]

On aura reconnu Ulysse et ses compagnons. Un bon point pour le héros : il est effectivement parvenu à contraindre ses compagnons à l’abstinence en les mettant aux fers, à fond de cale, et en levant les voiles. Adieu les Lotophages ! Il n’a toutefois fait que déplacer le problème, puisque ses compagnons vont continuer à céder à leur appétit (la navigation en mer, ça creuse…). Leur incapacité à maîtriser leur estomac provoquera une série de catastrophes dont la dernière sera fatale aux derniers survivants, excepté Ulysse. La méthode « n’y qu’à pas en prendre » ne fonctionne que si vous disposez de quelqu’un pour surveiller les gens en permanence. Dès qu’Ulysse s’endort ou perd de vue ses compagnons, ceux-ci se remettent à faire des bêtises.

L’épisode des Lotophages nous apporte cependant un autre enseignement : que cela nous plaise ou non, les drogues sont avec nous depuis très, très longtemps. Si nous ne sommes pas en mesure de les éradiquer, il vaudrait peut-être mieux trouver des compromis intelligents car la répression ne fonctionne pas.

Je me suicide et je le fais savoir

suicideUne femme de 75 ans, en bonne santé, choisit de mettre fin à ses jours pour éviter la déchéance. Fallait-il qu’elle le clame sur tous les toits ?

Jacqueline fut belle et, à 75 ans, on lui en donnerait dix de moins. C’est une amoureuse de la vie, une croqueuse de plaisir, une jouisseuse. Or elle ne veut pas vivre les affres de la vieillesse, voir son corps se dégrader, ses facultés intellectuelles diminuer. Elle a donc décidé de mettre fin à ses jours.

Elle aurait pu le faire discrètement. Un jour, nous aurions découvert dans le journal un avis nous annonçant sobrement que Jacqueline a décidé de quitter ce monde. Mais non : elle nous le fait savoir par avance. Dans quelques mois, en pleine possession de son corps et de son esprit, elle accomplira le geste fatal pour éviter une cruelle glissade.

Sans grande surprise, cette mise en scène d’une mort à venir a suscité une vague de réactions. Les uns défendent la liberté du choix, les autres se prononcent pour le respect de la vie, d’autres encore sont choqués par la médiatisation de ce suicide annoncé.

Dans le fond, Jacqueline se prend un peu pour Peregrinos.

Peregrinos ? Un gourou grec qui, en 165 ap. J.-C., décide de se jeter dans un brasier lors de la célébration des Jeux Olympiques. Un contemporain de Peregrinos, Lucien de Samosate, choqué par la manière dont Peregrinos a mis en scène ce suicide, rédige un pamphlet acerbe dans lequel il dénonce une escroquerie intellectuelle.

« Par amour de la gloire, après avoir pris d’innombrables formes, il a fini par se transformer aussi en feu. Désormais, tu peux constater que cet excellent personnage s’est carbonisé à la manière d’Empédocle, à la différence près que ce dernier s’est arrangé pour agir discrètement lorsqu’il s’est jeté dans le cratère [de l’Etna].

Notre noble personnage, en revanche, a guetté l’occasion du festival le plus fréquenté de la Grèce ! Il a échafaudé un bûcher aussi grand que possible, en présence d’un maximum de témoins, et il a prononcé un discours sur son projet, à l’intention des Grecs, quelques jours avant d’accomplir son acte.

Je t’imagine rigoler abondamment à la sottise de ce vieillard, ou plutôt je t’entends crier, sans surprise : ‘Quelle stupidité ! Quelle soif de célébrité ! Quelle…’ et tout ce qu’on a l’habitude de dire sur de tels événements.

Mais toi, c’est à distance que tu dis cela, en sécurité, tandis que moi je l’ai exprimé près du bûcher, et encore auparavant je l’ai dit en présence d’une foule dense d’auditeurs. Certains étaient scandalisés, choqués par la folie du vieillard ; il y en avait qui se moquaient de lui ; mais il s’en est fallu de peu que tu ne me voies mis en pièces par les disciples des philosophes cyniques, à la manière dont Actéon a été déchiré par les chiens, ou dont son cousin Penthée a été démembré par les Ménades ! »

[Lucien La mort de Peregrinos 1-2]

Lucien n’a pas la langue dans sa poche et, en critiquant le suicide médiatisé de Peregrinos, il manque de se faire mettre en pièces par ceux qui voient dans l’acte du suicidé l’expression d’une profonde philosophie. Je vous fais grâce de la suite du pamphlet, dans lequel Lucien passe en revue toute l’existence de Peregrinos pour montrer que nous avons affaire à un charlatan. Transportons-nous directement jusqu’au moment crucial où Peregrinos décide d’en finir avec la vie.

« Quand la lune fut levée – il fallait bien qu’elle aussi assiste à ce merveilleux exploit – Peregrinos s’avança, accoutré comme à son habitude. Il était accompagné des gros bonnets du mouvement cynique, notamment ce brave type de Patras [dont j’ai parlé précédemment], une torche à la main, assez bon pour jouer les seconds rôles. Protée [c’est le surnom de Peregrinos] portait aussi une torche.

Ils s’avancèrent et, l’un à côté de l’autre, se mirent à allumer le bûcher. Comme il était fait de bois résineux et de brindilles, il produisit une flamme énorme.

Quant à Peregrinos – ici, fais bien attention à mon récit – il se débarrassa de sa besace, de son manteau et de cette sorte de gourdin qu’il portait pour ressembler à Héraclès, et il ne portait plus qu’une chemisette de lin très sale. Ensuite, il demanda de l’encens à jeter dans le feu. On lui en remit, il le jeta et, se tournant vers le midi (oui, vers le midi, pour faire comme dans les tragédies !), il dit : ‘Divinités ancestrales de ma mère et de mon père, recevez-moi avec bienveillance !’

Sur ces mots, il se jeta dans le brasier. On ne le vit plus, mais il fut enveloppé d’une flamme abondante. »

[Lucien La mort de Peregrinos 36]

Le suicide de Peregrinos est-il un simple acte de folie commis par un charlatan assoiffé de publicité ? Nous ne le saurons jamais, et d’ailleurs Lucien prend parti d’une manière tellement résolue que l’on ne peut que douter de son objectivité. Il semble clair que, pour une grande partie de la foule, cette immolation a été comprise comme un acte militant d’un philosophe qui voulait montrer la vanité de l’existence humaine. Ce qui semble avoir vraiment choqué Lucien, c’est que Peregrinos ait jugé bon de faire tout un tintamarre autour de son suicide annoncé.

Dans le cas de Jacqueline, c’est un peu la même chose. Libre à elle de renoncer à la vie si elle ne veut pas connaître les horreurs de la vieillesse. Mais a-t-elle besoin de rameuter la presse ?

image Wiki Commons

Mystère du tricot, sauts de puces et bourdonnement de cousins péteurs

knittingLa recherche scientifique ne cesse de nous étonner : on a enfin percé les mystères du tricot. Après le saut des puces et le bourdonnement des cousins péteurs, il était grand temps que la science fasse un bond en avant.

La recherche scientifique produit des résultats parfois surprenants : des chercheurs de l’École Normale Supérieure de Paris ont résolu le mystère de la physique du tricot. Les sciences dures, c’est quand même quelque chose, non ?

Lorsque Madame Durand tricote un pull pour sa fille ou une écharpe pour son gendre, les mailles se mettent en place selon une structure que les physiciens n’avaient pour l’instant jamais formalisée. Les esprits chagrins rétorqueront que les sous du contribuable sont décidément bien mal dépensés. Quoi ? On paie à prix d’or des chercheurs de l’ENS pour expliquer les mailles de tricot ?

Pour consoler les grognons, on pourra rappeler que le poète comique Aristophane nous a laissé des traces de la recherche scientifique de l’Athènes classique, où les préoccupations – si l’on en croit notre grand farceur – auraient tourné autour de la longueur du saut des puces. Un autre objet d’étude aurait résidé dans le bourdonnement des cousins, ces insectes proches des moustiques. Voyons donc quels auraient été les résultats obtenus par un chercheur renommé de l’Athènes du Ve siècle av. J.-C.

  • Voici peu, Socrate a demandé à Chéréphon combien de longueurs de ses propres pattes saute une puce. Il faut dire qu’elle avait piqué Chéréphon au sourcil, avant de sauter sur la tête de Socrate.
  • Comment donc s’y est-il pris pour mesurer cela ?
  • Très adroitement : il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce et lui a plongé les deux pattes dans la cire, et ensuite la cire refroidie lui a fait une paire de bottes persiques. Il les lui a ôtées, puis il a mesuré leur pointure.
  • Tonnerre de Zeus roi, quelle subtilité d’esprit !
  • Que dirais-tu alors si tu entendais parler d’une autre découverte de Socrate ?
  • Laquelle ? Allez, vas-y, dis-moi !
  • Chéréphon de Sphettos lui a demandé son avis sur la question suivante : lorsque les cousins bourdonnent, le font-ils par la bouche ou par le cul ?
  • Et qu’a-t-il dit à propos du cousin ?
  • Il a affirmé que l’intestin du cousin est étroit, et à cause de cette étroitesse, le souffle file tout de suite violemment vers l’arrière. Ensuite, comme l’intestin communique avec l’anus, celui-ci résonne sous l’effet de la violence du souffle.
  • Ah ! le cul des cousins est donc une trompette ! Il en a de la chance, de pouvoir examiner l’intérieur des intestins ! Il doit facilement échapper à un procès, celui qui sait ausculter les intestins des cousins.
  • L’autre jour, cependant, il a raté une grande idée à cause d’un lézard.
  • Comment ça ? Raconte !
  • Il était en train d’observer la trajectoire et l’orbite de la lune, la tête en arrière et la bouche grande ouverte. Et voilà que depuis le toit, en pleine nuit, un lézard lui a chié dans la bouche !

[Aristophane Nuées 144-173]

Ce passage d’Aristophane prouve deux choses. Premièrement, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, la recherche scientifique continue de faire des bonds prodigieux en permettant de résoudre des problèmes fondamentaux de notre existence. Deuxièmement, les chercheurs d’aujourd’hui sont plus prudents qu’à l’époque de Socrate et Chéréphon : en résolvant les mystères du tricot, il ne risquent pas qu’un lézard leur chie dans la bouche.

Il a mangé un oursin entier

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes oursins, cauchemar et délices des vacances dans le sud

Alors, ces vacances en Grèce, ça s’est bien passé ? Cet été, de nombreux touristes ont profité des charmes de la mer, tout en cherchant un compromis avec les oursins : on évite de mettre le pied dessus, mais on les mange volontiers (dans le sud de la France, on appelle cela une « oursinade »).

Encore faut-il savoir comment préparer l’animal, sinon il risque de vous rester en travers de la gorge. Un Spartiate d’autrefois nous a laissé un souvenir impérissable de sa consommation d’oursins. L’anecdote figure dans un ouvrage immense, désormais perdu, rédigé par Démétrios de Skepsis.

Originaire d’une petite ville à environ 30 km de Troie, Démétrios a noirci au moins vingt-six rouleaux de papyrus à décrire les contingents de soldats qui avaient défendu la célèbre citadelle. Il fait de nombreuses digressions et, pour une raison qui nous échappe, il a signalé le cas particulièrement cocasse du Spartiate oursinophage.

« Démétrios de Skepsis, dans le vingt-sixième livre de son Ordre de bataille des Troyens, raconte qu’un Laconien [= Spartiate] fut invité à dîner. Sur la table, on avait disposé des oursins de mer. Il en prit un, mais ne savait pas comment cela se mangeait, et il ne fit pas attention à la manière dont les autres convives les consommaient. Il mit alors l’oursin dans sa bouche, avec tout ce qui l’entourait, et se mit à le mâcher .

Il eut de la peine à le manger et, ne comprenant pas pourquoi cet aliment lui opposait une telle résistance, il s’exclama : ‘Mais c’est dégueulasse, cette nourriture ! Toi, maintenant que je t’ai ramolli, je ne vais pas te laisser filer ; mais je n’en reprendrai plus !’

[Démétrios de Skepsis, Ordre de bataille des Troyens, fragment 15 dans la vieille édition de Richard Gaede (1880)]

Vous voilà désormais avertis : les oursins, on ne marche pas dessus, et on ne les mâche pas, du moins pas avant de les avoir décortiqués.

La Mauvaise Foi : 8e péché capital

pechesAux sept péchés capitaux, on devrait ajouter un huitième : la mauvaise foi, qui fait des ravages dans le monde d’aujourd’hui

L’un de mes maîtres m’a rendu attentif au fait que, parmi les sept péchés capitaux (on dit aussi « péchés mortels »), on trouve les « péchés à consonnes » et les « péchés à voyelles ». La première catégorie regroupe des péchés certes capitaux, mais dont on pourrait néanmoins s’offrir une petite dose de temps en temps ; la seconde catégorie, en revanche, serait strictement prohibée.

Par « péchés à consonnes », il faut entendre ceux dont l’étiquette commence par une consonne : Colère, Gourmandise, Luxure et Paresse. Allez, c’est bien vrai, on peut en prendre une petite dose, sans exagérer. Les « péchés à voyelles », par contre, c’est du lourd : Avarice, Envie et Orgueil. À éviter à tout prix.

À ce catalogue, je propose d’ajouter un huitième péché capital, celui de la Mauvaise Foi, brillamment illustré – dans un passé récent – par l’adorable Me B.

Ce péché, les politiciens de tous les pays du monde s’en accordent quelques doses à intervalles réguliers ; et le non moins adorable Mr. T, spécialiste des tweet tonitruants, taquine l’overdose de Mauvaise Foi à la consternation de toute la planète.

Dans un passé plus reculé, la Mauvaise Foi sévissait déjà. Un érudit du IIIe siècle av. J.-C. du nom de Sosibios était passé maître dans l’art de couper les cheveux en quatre. Il utilisait cette compétence extraordinaire à essayer d’expliquer des passages problématiques de l’Iliade, et il se faisait payer pour le travail. Toutefois, à force d’abuser de la Mauvaise Foi, Sosibios s’est fait attraper à son propre jeu, comme on le verra.

Commençons donc par évoquer un cas particulièrement criant où Sosibios, dans un usage raffiné de la Mauvaise Foi, a prétendu résoudre un problème d’interprétation du texte d’Homère. Il s’agissait d’un passage où apparaissait le vieux Nestor, un guerrier accompli, mais tout de même un vieillard. Or ce brave homme avait le gosier en pente, et pour satisfaire son penchant pour le vin, il utilisait une coupe d’une taille extraordinaire :

« Cette coupe, un autre avait de la peine à la déplacer de la table lorsqu’elle était pleine ; mais le vieux Nestor la soulevait sans difficulté. »

[Homère Iliade 11.636-637]

Ce passage a soulevé l’étonnement des commentateurs anciens, comme l’a relevé Sosibios.

« Il semblait impossible que, en présence de Diomède et d’Ajax – et à plus forte raison d’Achille ! – on présente Nestor comme plus vigoureux, bien qu’il fût avancé en âge.

Face à ces objections, nous absolvons le poète en recourant à un argument appelé anastrophè (retournement). Si l’on prend l’hexamètre ‘lorsqu’elle était pleine ; mais le vieux Nestor la soulevait sans difficulté’, on peut retrancher l’expression ‘le vieux Nestor’ du milieu du vers et le placer au début du premier vers, après ‘un autre’, ce qui donne, depuis le début : ‘Un autre vieil homme avait de la peine à la déplacer de la table lorsqu’elle était pleine ; mais Nestor la soulevait sans difficulté.’ »

[Athénée Deipnosophistes 11.493d]

Le brave Sosibios aurait certes remporté les Championnats du Monde de la Mauvaise Foi, mais il aurait eu un zéro pointé en grec ancien s’il avait été mon étudiant. Il y a cependant une morale à cette histoire, puisque le même Sosibios s’est fait piéger à son propre jeu par le roi d’Égypte Ptolémée II Philadelphe.

« [Sosibios] recevait un soutien financier du roi. Or ce dernier convoqua ses comptables et leur ordonna, au cas où Sosibios viendrait demander son subside, de lui répondre qu’il l’avait déjà reçu.

Peu après, voici que Sosibios se présente et demande son subside. Les comptables lui rétorquent qu’il l’a déjà reçu et n’en disent pas plus. Sosibios va trouver le roi et se plaint des comptables. Ptolémée les fait alors venir en leur ordonnant d’apporter les rouleaux de comptes sur lesquels figurent les entrées des personnes qui ont reçu un subside. Le roi prend en main les rouleaux ; après consultation, il lui déclare lui aussi qu’il a reçu son subside.

Voici l’explication : il y avait des noms inscrits sur la liste, à savoir Soter, Sosigenès, Bion, Apollonios. Une fois qu’il les eut passé en revue, le roi dit : ‘Toi qui nous épates en résolvant des problèmes, si tu prends So- du nom Soter, -si- de Sosigenès, et puis la première syllabe de Bion ainsi que la dernière syllabe d’Apollonios [ce qui donne So-si-bi-os], tu trouveras que tu as reçu ton subside, du moins en appliquant ta manière de raisonner.’ »

[Athénée Deipnosophistes 493f – 494a]

L’histoire de Sosibios constitue un avertissement à tous nos dirigeants : un peu de Mauvaise Foi, d’accord, mais il ne faut pas pousser trop loin.

[image : Jérôme Bosch Les sept péchés mortels (entre 1505 et 1510)]

Les jeunes et le bateau ivre

bateau_ivreL’alcoolisme des jeunes n’est pas un phénomène nouveau. Déjà au IVe siècle av. J.-C., des soirées fortement arrosées produisaient des effets surprenants.

  • Rrrraaahh ! Tu as vu, des jeunes abrutis ont encore cassé un réverbère ! Voilà où file l’argent de mes impôts.
  • Oui, le pauvre réverbère est bon pour la casse…
  • Et toutes ces bouteilles cassées ! Regarde, ils se sont saoulés toute la nuit avant de casser du matériel. Quand j’étais jeune, cela ne se passait jamais ainsi.
  • Hem ! Tu es sûr ?
  • Ah si ! L’alcoolisme des jeunes est un phénomène nouveau, tout le monde sait cela !
  • Vraiment ? Pourtant, sous l’emprise de la boisson, des jeunes cassent du matériel depuis plus de deux mille ans. Tiens, j’en connais une bien bonne, racontée par Timée de Tauromenion.
  • Timée de Tauromenion ? Connais pas…
  • Mais si, c’est un historien sicilien du IVe siècle av. J.-C. Si tu ne sais pas où se trouve Tauromenion, ce n’est pas grave : aujourd’hui, on dit Taormina.
  • Ah ! Timée de Taôôrminâââ ! Tout s’éclaire à présent ! Non mais, sérieusement, tu crois que je lis ce genre de choses ? De toute manière, je parie que c’est encore un de ces auteurs qui ont été perdus, mais dont on n’a conservé qu’une trace infime dans un de tes précieux bouquins et gnagnagniii et gnagnagnaaa…
  • Effectivement, nous ne possédons plus l’œuvre de Timée, mais il est cité par un auteur plus tardif, Athénée. Je viens d’acheter une traduction d’Athénée en sept volumes. Ça tombe bien, je vais pouvoir te lire l’histoire des jeunes et du bateau ivre. Tu verras que, en matière d’alcoolisme juvénile, on se débrouillait bien dans la Sicile du IVe siècle. Tu m’écoutes ? De toute manière, le foot et le tennis sont terminés, tu as donc tout le temps.

« Timée de Tauromenion dit qu’une maison était appelée ‘la Trière’ [navire à trois rangs de rameurs] pour la raison suivante.

Des jeunes gens qui se trouvaient dans cette maison s’étaient saoulés. Échauffés par l’ivresse, ils avaient atteint un tel délire qu’ils s’imaginaient être aux commandes d’une trière qui passait par un sale coup de tabac sur la mer. Ils avaient complètement perdu la boule, au point qu’ils croyaient que c’était à la mer qu’ils jetaient tous les meubles et les tapis de la maison, parce qu’ils pensaient que le pilote leur disait de débarrasser la cargaison à cause de la tempête. Une foule se rassembla et les gens commençaient à piller les objets que jetaient les jeunes ; mais ceux-ci, même ainsi, ne cessèrent pas de délirer.

Le lendemain, les représentants des autorités se présentèrent à la maison et les jeunes, sous le coup d’une accusation, étaient toujours en proie à leur mal de mer. Interrogés par les magistrats, ils répondirent que, sous la pression d’une tempête, ils avaient été forcés de larguer à la mer la cargaison superflue.

Devant l’étonnement des autorités face à l’égarement des jeunes gens, l’un d’entre eux, qui semblait de fait être l’aîné de la bande, dit :

‘Seigneurs Tritons [dieux de la mer], en ce qui me concerne, sous l’effet de la trouille je me suis jeté sous les bancs des rameurs, parce que c’était l’endroit le plus bas du navire.’

Les magistrats leur pardonnèrent leur écart de conduite et, après leur avoir interdit se remettre à boire, ils les laissèrent partir. Les jeunes gens exprimèrent leur reconnaissance (et (le chef de la bande) dit :

‘Si nous échappons à la grosse mer, et si nous atteignons le port, nous érigerons dans notre patrie des autels en votre honneur, sous l’appellation de Sauveurs Manifestes, et aussi pour les divinités marines, parce que vous vous êtes manifestés à nous de manière propice !’

Et c’est suite à cet incident que la maison fut appelée ‘la Trière’. »

[Timée de Tauromenion, cité par Athénée Deipnosophistes 37c-e]

  • Eh bien, tes petits Siciliens, ils avaient une sacrée descente ! Même avec une grosse cuite, mes copains et moi n’avons jamais vidé la maison de maman et papa.
  • Oui, contrairement à ce que l’on entend souvent, tout n’était pas forcément meilleur avant. On a tendance à oublier les pires moments.
  • Mais au fait, j’y songe : notre fils a prévu une fête avec des potes à la maison ce weekend, tandis que nous serons à Venise pour les vingt ans de notre mariage. Tu ne crois pas que nous devrions mettre les meubles à l’abri avant de partir ?

Qui est grec ?

achille_noir_blancUn Africain ou un Macédonien peut-il être grec ? Même après deux mille ans de débats, personne n’est d’accord.

Une participation au blog par Frances Martin, étudiante à l’Université de Genève.

Quinze ans après Brad Pitt dans Troy, les férus de mythologie peuvent enfin retrouver Achille sur leurs écrans. Dans la série Troy : Fall of a City , sortie ce printemps, les héros d’Homère ont une fois de plus repris vie – avec quelques petites variations. Achille, ainsi que Patrocle, Énée, et même Zeus et Athéna sont incarnés par des acteurs d’origine africaine.

Face à ce casting, nombre de spectateurs se sont mis à leurs claviers pour protester : « Comment rentrer dedans avec un Zeus et un Achille noirs ? Ils ont fumé quoi là ? »« Achille, héros grec type par définition, campé par un acteur noir c’est un casting de débile ! »

« Bientôt on fera un Vercingétorix asiatique ou un Jules César maghrébin. »

Un homme noir ne pourrait donc pas être grec. Mais au fait, qui peut l’être ?

Remontons quelques années en arrière – deux millénaires et demi, pour être précis – et penchons-nous sur le cas de la Macédoine. Dans l’Antiquité comme aujourd’hui, le rapport des Macédoniens aux Grecs était flou : trop proches d’eux pour être barbares, mais trop « autres » pour être tout à fait grecs, on ne savait pas vraiment que faire d’eux. Relevons tout de même qu’ici, le débat tourne autour de la culture et de la langue ; la couleur de peau n’entre pas dans l’équation.

Au VIIᵉ siècle av. J.-C. déjà, le poète Hésiode tente de clarifier la relation entre Grecs et Macédoniens. Voici ce que nous dit un auteur tardif à ce sujet :

« Macédoine : le pays a été nommé à partir de Macédon, fils de Zeus et de Thyia fille de Deucalion, comme le dit le poète Hésiode : ‘Enceinte, elle accoucha de deux fils pour Zeus qui se réjouit du tonnerre : Magnès, et Macédon qui combat à cheval. Ceux-ci habitèrent dans la région de la Piérie et de l’Olympe.’ »

[Hésiode fragment 7, cité dans les Ethnika d’Étienne de Byzance , lui-même cité par Constantin Porphyrogénète De thematibus 2]

Thyia, mère de ce Macédon qui aurait donné son nom à la Macédoine, n’est pas la seule fille de Deucalion : elle a également un frère, Hellen, qui a lui aussi donné son nom à un peuple, les Hellènes, c’est-à-dire les Grecs. En résumé, le premier des Grecs, selon Hésiode, serait l’oncle du premier des Macédoniens. Ces derniers ne seraient donc pas tout à fait grecs, mais seraient des parents proches.

La réalité, cependant, n’est pas si simple. Où tirer la ligne quand il s’agit des fondements de la culture grecque ? Un Macédonien pourrait-il incarner le « héros grec type » Achille dans Troy : 500 av. J.-C. ? Aucune source ne traite de cette situation en particulier, mais au Vᵉ siècle av. J.-C., l’historien Hérodote nous raconte un épisode comparable :

« Que les descendants de Perdiccas (la famille royale macédonienne) sont des Grecs, comme ils le disent eux-mêmes, j’en suis moi-même certain, et dans les passages à suivre, je prouverai bien qu’ils sont grecs. De plus, les Hellénodices qui organisent les Jeux Olympiques ont reconnu que c’est vrai. En effet, lorsque Alexandre choisit de concourir et se rendit sur place, les Grecs qui allaient se mesurer à lui à la course le repoussèrent, déclarant que ce n’était pas un concours pour les barbares, mais pour les Grecs. Mais Alexandre prouva qu’il était Argien, et on jugea donc qu’il était grec; il participa à la course du stade et arriva en première place ex aequo. »

[Hérodote 5.22]

Résumons : le roi macédonien Alexandre – non pas Alexandre le Grand, mais un ancêtre du même nom – veut prendre part aux Jeux Olympiques, quintessence de la culture grecque. Les concurrents tentent de l’exclure, se plaignant peut-être que « bientôt on aura un boxeur perse ou un conducteur de char scythe ». Alexandre réussit toutefois à démontrer qu’il descend d’une lignée grecque, ce qui le qualifie pour les Jeux Olympiques.

Qu’en est-il, dans tout cela, de notre Achille noir ? Qu’en auraient pensé les Grecs ? Il est difficile de le savoir, mais une chose est certaine : aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la question de « qui est grec » reste compliquée.

 

[image : quel Achille se cache là-derrière? Cratère à figures rouges, Vᵉ siècle av. J.-C.]

Pour les inconditionnels du texte grec original, voici le fragment d’Hésiode, tel qu’il nous a été transmis par un compilateur de l’époque de l’empereur Constantin Porphyrogénète :

Μακεδονία· ἡ χώρα ὠνομάσθη ἀπὸ Μακεδόνος τοῦ Διὸς καὶ Θυίας τῆς Δευκαλίωνος, ὥς φησιν Ἡσίοδος ὁ ποιητής·

Ἣ δ’ ὑποκυσαμένη Διὶ γείνατο τερπικεραύνῳ

υἷε δύω, Μάγνητα Μακηδόνα θ’ ἱππιοχάρμην,

οἳ περὶ Πιερίην καὶ Ὄλυμπον δώματ’ ἔναιον.

Bien parler, à quoi bon ?

demosthenesPourquoi se fatiguer à bien parler ? La mauvaise foi est une activité autrement plus gratifiante.

Bien parler ne sert à rien. On peut être Président des États-Unis tout en s’exprimant comme un balourd, ou Président de la République Française en lançant : « Casse-toi, pauvre con ! » Un Conseiller Fédéral suisse peut également devenir un objet de risée pour avoir prononcé, sur un ton d’entrepreneur des pompes funèbres, un discours sur le rire.

Par conséquent, ne perdez pas votre temps : il est inutile d’apprendre à bien parler. Contentez-vous de trouver une ou deux phrases qui fassent mouche ; ou mieux, demandez à un conseiller de vous les souffler à l’oreille. Pour le reste, communiquez avec quelques tweets tous les jours.

Structurer votre pensée ? N’y songez même pas. De toute manière, vos auditeurs penseront que vous leur faites la leçon. Articuler ? Inutile, vous faites mieux d’accompagner vos rares discours d’une musique de fond. Soigner votre gestuelle et l’expression de votre visage ? Ne vous épuisez pas avec de pareils artifices : vous aurez plus de succès en plaçant à côté de vous un mannequin (féminin ou masculin, selon les circonstances) bronzé, souriant et généreusement dénudé qui saura attirer les regards.

Et pourtant, niant l’évidence, figurez-vous qu’il existe encore quelques naïfs pour croire à l’utilité d’un discours bien ficelé. Tenez, voici un exemple particulièrement risible : Raphaël Comte, un garnement qui n’a même pas atteint la quarantaine, perpétue la croyance dans les beaux discours. Des personnes de mauvaise foi me rétorqueront qu’il siège au Conseil des États en Suisse, l’équivalent du Sénat dans d’autres pays, qu’il a présidé à cette auguste assemblée pendant une année, et qu’il s’en serait même bien sorti. Peut-être, mais ses beaux discours n’ont pas permis à la Suisse de remporter la Coupe du Monde de football…

Il n’est pas le seul de son espèce : il semblerait que d’autres politiciens s’accrocheraient, envers et contre tout, à un amour contre nature à l’égard du bien parler. Or tout le monde sait que les beaux discours ne servent qu’à déguiser des arguments malhonnêtes, ou au mieux à pinailler sur des détails inutiles alors qu’il faudrait agir sur les grands problèmes de notre temps. Déjà au IVe siècle av. J.-C., l’orateur Isocrate constatait que les faiseurs de discours passaient leur temps à couper les cheveux en quatre au lieu d’aborder les vrais problèmes.

« Comment pourrait-on surpasser Gorgias, qui a eu l’audace d’affirmer que rien n’existe ? ou Zénon, qui a essayé de démontrer que les mêmes choses étaient à la fois possibles et impossibles ? ou Mélissos qui, alors que les éléments de la nature sont infinis, a entrepris de trouver des preuves de leur unité ?

Toutefois, alors même que ces penseurs ont démontré de manière éclatante qu’il est facile d’inventer un faux discours sur le sujet de leur choix, les orateurs continuent tout de même d’occuper le même terrain. Au lieu de couper les cheveux en quatre à prétendre démontrer par les mots ce que les faits ont démenti depuis longtemps, ces gens devraient poursuivre la vérité, enseigner à leurs disciples ce qui relève de la gestion de notre cité, et les exercer à acquérir de l’expérience dans ce domaine. Ils devraient se dire qu’il est bien préférable de se faire une opinion convenable sur des sujets utiles que d’acquérir un savoir exact sur des choses inutiles. De même, il est préférable de faire de petits progrès sur les thèmes d’importance que d’être vraiment meilleur sur les détails et sur les points qui ne servent à rien dans la vie. »

[Isocrate Éloge d’Hélène 3-5]

Sacré Isocrate, tu nous mènes en bateau ! Ainsi, il faudrait que je m’exerce, que je prenne des cours dans ton école, et que j’apprenne à bien parler pour pouvoir gérer les affaires de l’État ? La politique demanderait du travail, alors qu’il me suffit de lancer quelques slogans percutants et de les faire circuler sur les réseaux sociaux pour attirer l’attention des électeurs ? Non, au lieu de soigner mon discours, je préfère m’en tenir à une recette qui marche à tous les coups : la mauvaise foi.

[image : A. Bernard Sykes, Démosthène s’exerçant au bord de la mer (1888)]