Des pères donnent le sein à leurs enfants, une fille allaite son père

cimon_et_peroNos repères changent, les rôles attribués aux femmes et aux hommes, ou aux parents et à leurs enfants, sont moins nettement définis : un processus de réinvention qui remonte à l’Antiquité

« Quoi ? Des hommes qui donnent le sein à leurs enfants ? Une fille qui allaite son père ? Mais où va notre monde ? À chacun son rôle, pardi ! »

Le débat sur la définition du genre est complexe, ardu et parsemé d’embuches. En schématisant à l’extrême, on pourrait dire que, pour les uns, on serait homme ou femme parce qu’on est né avec une morphologie donnée ; pour les autres, le genre résulterait d’une construction mentale, d’une convention.

De même, les parents sont les parents, et les enfants sont les enfants. Inverser les générations ? Impensable. Et pourtant…

Les différences morphologiques permettent à certains de justifier des inégalités de rôles : « Tu vas rester à la maison pour t’occuper des enfants, puisque de toute manière ce n’est pas moi qui peux les porter dans mon ventre ou les allaiter. » Ou alors : « C’est moi qui commande parce que je suis ton père. Tu peux accumuler les années, mais tu ne pourras jamais me rattraper. »

Alors, on échange les rôles ? Plutôt difficile : l’utérus du mâle, ce n’est pas pour demain ; la lactation masculine relève pour l’instant du fantasme ; et jusqu’à nouvel avis, les parents vont rester les parents.

Il n’est toutefois pas interdit de donner libre cours à nos pensées, ne serait-ce que pour voir si tout est aussi clair que nous le pensons. Un père qui donne le sein à des enfants, une fille allaitant son père : situations improbables qu’évoque un poète de l’Antiquité tardive, Nonnos de Panopolis.

Les lecteurs assidus de ce blog ont déjà croisé le chemin de Nonnos : d’origine égyptienne, ce poète du Ve siècle ap. J.‑C. a composé les Dionysiaques, un poème-fleuve de 48 chants (le double de l’Iliade !) sur Dionysos. Le dieu du vin dirige une vaste expédition militaire qui le conduit jusqu’en Inde, où il affronte des hordes d’ennemis aussi sauvages que bizarres.

C’est dans ce contexte que Dionysos est opposé à des personnages qui suscitent l’attention du lecteur précisément parce qu’ils ne se comportent pas comme les Grecs. Si en Grèce ce sont les femmes qui donnent le sein à leurs enfants, il existerait – nous dit Nonnos – des peuplades éloignées où les hommes s’acquitteraient de cette tâche.

« (…) et ceux qui occupent l’extrémité de l’île des Grées, où les enfants, au lieu de téter de leur mère comme cela se fait d’habitude, prennent le sein mâle de leur père, porteur de lait (…) »

[voir Nonnos de Panopolis, Dionysiaques 26.51-54]

Un peu plus loin, le poète rappelle l’histoire étrange d’Éérié, une fille qui, par son lait maternel, sauve la vie de son père.

« Tectaphos (…) avait une fois échappé à la mort en se nourrissant, par ses lèvres assoiffées, du liquide issu du sein de sa fille – c’est elle qui avait imaginé cette ruse pour sauver son père –Tectaphos dont la peau desséchée se défaisait, un cadavre ambulant.

Le roi Dériadès avait mis à exécution une menace terrible et il écrasait Tectaphos d’un amas de liens. Il le gardait prisonnier dans une fosse puante, sans nourriture ni boisson, le corps exténué par la faim, sans qu’il puisse voir ni le soleil ni le beau disque de la lune. L’homme était dissimulé dans les profondeurs souterraines de la terre, enchaîné, sans boisson, sans la moindre nourriture, sans voir personne, dans les flancs de la terre, dans le creux de la roche, il gisait misérable.

Avec le temps, la faim l’avait épuisé ; de sa bouche vide, il émettait un faible souffle, et sa respiration faisait croire qu’il avait rendu son dernier soupir. Des odeurs nauséabondes s’exhalaient de sa peau desséchée comme d’un cadavre.

Il y avait une armée de gardiens pour surveiller le prisonnier ; c’est alors que sa fille, une rusée, les confondit par un discours trompeur. Se présentant en suppliante, elle poussait un cri profond, la jeune fille, tout en secouant ses vêtements par ruse.

‘Gardiens’, dit-elle, ‘ne me tuez pas ! Je ne porte rien sur moi, je suis venue voir mon père sans nourriture ni boisson. Des larmes, oui ! des larmes, voici tout ce que j’ai à livrer à mon géniteur ! Mes mains vides parlent pour moi. Si vous ne me croyez pas, eh bien ! si vous ne me croyez pas, défaites mon corsage irréprochable, arrachez mon voile, secouez mes vêtements de vos mains. Je suis venu sans la moindre boisson salvatrice.

Allez-y ! Enfermez-moi aussi avec mon père dans les profondeurs souterraines ! Vous n’avez rien, rien à craindre de moi, même si le roi l’apprend. Qui se met en colère contre quelqu’un qui prend pitié d’un mort ? Qui s’irrite contre un misérable mort ? Qui ne s’émeut devant une personne qui a rendu son dernier souffle ? Je vais fermer les yeux de mon père, ces yeux qu’il n’a pu clore. Enfermez-moi ! Quelle raison d’envier la mort ? Qu’une sépulture unique reçoive deux défunts, le père et sa fille !’

Avec ces paroles, elle parvint à les fléchir. La jeune fille entra donc dans la fosse, un rayon de lumière pour son père dans l’obscurité. Une fois au fond du gouffre, elle déversa de ses seins, dans la bouche de son père, le lait salvateur, sans trembler.

En entendant raconter l’acte de piété d’Éérié, Dériadès fut saisi d’admiration. Le père de cette jeune fille avisée fut libéré de ses liens, pratiquement à l’état de cadavre. L’histoire se répandit loin à la ronde, et l’armée des Indiens fit les louanges du sein salvateur qu’avait tendu la fille pleine de ruse. »

[voir Nonnos de Panopolis, Dionysiaques 26.101-145]

Ce récit ne constitue bien sûr pas un plaidoyer pour l’effacement des générations. Le roi Dériadès est stupéfait par le comportement de la jeune fille qui, par la ruse (« rien dans les poches, rien dans les mains ! »), parvient à tromper la vigilance des gardiens de son père. Nonnos, comme les autres auteurs qui ont traité le sujet, met surtout en avant le dévouement de la fille. On retrouve, sous une nouvelle forme, l’héroïsme d’une Antigone parvenant à donner les honneurs funèbres à son frère malgré la présence de soldats armés.

Néanmoins, un tel récit suscite l’étonnement, peut-être aussi un certain malaise. Un père, qui a contribué à donner la vie à sa fille, est sauvé par cette même fille grâce à une exceptionnelle inversion des rôles entre les générations. Ce thème a été traité par divers auteurs latins et repris par plusieurs peintres.

On ne cherchera pas nécessairement à généraliser la pratique. Pour Nonnos, au Ve siècle, l’histoire venait de l’Inde lointaine ; mais aujourd’hui de telles remises en question sont toujours plus proches de nous.

[image : Hans Sebald Beham (env. 1500-1550), Cimon et Péro (une variante de la même histoire)]

Torture : pour ou contre ?

torture_bisLa fin justifie-t-elle les moyens ? Doit-on torturer des individus pour leur arracher des renseignements qui pourraient sauver des vies ?

Au cours de la dernières décennie, les gouvernements de plusieurs pays ont admis l’idée selon laquelle on pouvait infliger des traitements confinant à la torture : cela permettrait soit de sauver des vies, soit de rendre justice à des victimes d’actes de terrorisme. Diverses techniques de contrainte physique et psychologique ont été appliquées sur des prisonniers de Guantánamo. Barack Obama avait promis de fermer cette prison ; au terme de deux mandats de quatre ans, il n’y est pas parvenu. À sa décharge, le débat dure depuis au moins deux millénaires et demi…

La question est discutée de manière indirecte dans un manuel destiné aux personnes qui veulent apprendre à bien parler, la Rhétorique à Alexandre. Ce manuel, datant du IVe s. av. J.-C., est attribué – faussement – à Aristote.

Rappelons que, dans l’Athènes classique, torturer des hommes et femmes libres ne se faisait que de manière exceptionnelle. En revanche, torturer un esclave ne posait a priori pas de difficultés, puisque l’esclave était considéré comme un outil, au même titre qu’un bœuf ou une charrue.

Les esclaves, qui vivaient à proximité de leurs maîtres, savaient beaucoup de choses. On considérait donc qu’il était légitime de les soumettre à la torture pour leur tirer des aveux : « Aristomachos a-t-il empoisonné son rival ? » « Où Xanthippe a-t-elle caché les bijoux ? » « Est-ce qu’Alcibiade a participé à cette réunion illégale ? » Les maîtres pouvaient essayer de faire disparaître un esclave pour éviter qu’il ne témoigne contre eux ; ou au contraire, ils pouvaient tenter de prouver leur bonne foi en livrant sans discuter leur esclave pour une séance d’interrogatoire musclé.

L’auteur de la Rhétorique à Alexandre ne se prononce pas sur la légitimité de la torture, mais nous propose des arguments qui nous permettront de soutenir l’une ou l’autre option, selon la position que nous souhaitons défendre en public.

Commençons par voir comment défendre l’usage de la torture :

« La torture consiste à obtenir des aveux d’une personne qui est au courant des faits, mais de les obtenir contre son gré. Lorsqu’il est opportun pour nous de donner du poids à une telle pratique, il faut dire que : a) les particuliers obtiennent par la torture des preuves sur des points d’une importance capitale pour eux ; b) il en va de même des cités, sur des points cruciaux également. C’est pourquoi la torture est plus fiable que les témoignages : en effet, les témoins ont souvent intérêt à mentir, tandis qu’il est préférable pour ceux qu’on torture de dire la vérité, puisqu’ainsi ils cesseront bien vite de souffrir. »

[voir pseudo-Aristote, Rhétorique à Alexandre 16.1 (1432a)]

Bref, torturer serait efficace : comme les personnes que l’on soumet à ce traitement n’aiment pas souffrir, elles vont parler vite et bien. Un simple témoin ne ferait pas l’affaire car il peut mentir en restant tranquillement installé dans un fauteuil.

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L’auteur du manuel envisage maintenant l’option inverse, consistant à décrédibiliser la torture :

« Lorsque tu veux ôter à la torture sa crédibilité, il faut commencer par dire que : a) ceux que l’on soumet à de tels traitements deviennent les ennemis de ceux qui les ont livrés, raison pour laquelle ils mentent fréquemment à propos de leurs maîtres. Ensuite, tu peux dire que : b) souvent ils n’avouent pas la vérité à leurs tortionnaires, pressés qu’ils sont de mettre fin à leurs souffrances. Il faut montrer que, même dans les cas où des hommes libres ont été soumis à la torture, beaucoup ont témoigné contre eux-mêmes parce qu’ils voulaient échapper à la souffrance qu’ils étaient en train de subir. Il est donc beaucoup plus logique que les esclaves veuillent échapper à leur supplice en proférant des mensonges contre leurs maîtres, plutôt qu’ils refusent de dire un mensonge tout en endurant de nombreuses souffrances physiques et psychologiques pour éviter des tourments à d’autres. »

[voir pseudo-Aristote, Rhétorique à Alexandre 16.2-3 (1432a)]

Ici au contraire, torturer serait contre-productif : pour échapper à la souffrance, les personnes torturées seraient prêtes à dire n’importe quoi pourvu qu’on cesse le traitement.

Les mêmes arguments ont été utilisés à profusion, soit pour défendre les méthodes musclées utilisées à l’encontre des prisonniers de Guantánamo, soit au contraire pour décrédibiliser une telle approche. Jusqu’aux événements du 11 septembre 2001, les systèmes juridiques de nombreux pays – y compris les États-Unis – ne reconnaissaient pas l’usage de la torture. En créant la prison de Guantánamo, les Américains se sont comportés en bons élèves des sophistes de la Grèce ancienne : Guantánamo ne faisant pas partie du territoire américain, il serait possible d’y appliquer des méthodes proscrites par le droit américain. On a ainsi mis en œuvre un principe que les Grecs appliquaient volontiers, selon lequel il existerait deux catégories d’humains, les libres et les non-libres.

[images extraites de Bartolomé de las Casas (1474-1566), Regionvm indicarum per Hispanos olim devastatarum accuratissima descriptio, insertis figuris æneis ad vivum fabrefactis. Version allemande publiée à Heidelberg entre 1663 et 1676]

Simulateur de vieillesse

oldUne combinaison à enfiler, qui simule les effets de la vieillesse : la dernière trouvaille pour mieux comprendre nos aînés. Les Grecs, eux, rêvaient plutôt de se débarrasser de cette combinaison.

Vous êtes jeune ? Tant mieux, profitez-en car cela ne dure jamais assez longtemps. En Europe, la moyenne d’âge de la population augmente de manière inexorable. Pour nous rendre attentifs à ce que représente vraiment le poids des ans sur un corps usé, un institut a mis au point une combinaison qui simule les effets de la vieillesse.

Une fois affublé de cet accoutrement, vous avez pris 40 ans de plus : mobilité réduite, doigts engourdis, vue et audition diminuées, et la liste pourrait facilement s’allonger.

Pourquoi une telle combinaison ? Serions-nous devenus masochistes ? Les personnes âgées sont souvent confrontées à des situations difficiles, rendues encore pire par l’incompréhension qu’elles suscitent de la part des plus jeunes.

Le problème du grand âge ne date cependant pas d’aujourd’hui : déjà les poètes grecs se lamentaient sur le caractère inexorable de la vieillesse. L’un d’eux, Callimaque de Cyrène (IIIe s. av. J.-C.), a cherché à s’affranchir du poids de la poésie ancienne comme on se débarrasserait de la combinaison qui rend vieux.

Le passage que nous allons évoquer ici aurait pu disparaître à tout jamais. Un petit miracle a fait que ce texte, copié sur un papyrus en Égypte au IIe s. ap. J.-C., a été retrouvé au début du XXe siècle par des savants britanniques.

Nous possédons ainsi le début d’un poème de Callimaque contenant une sorte de programme littéraire : contrairement à ses prédécesseurs, qui composaient des pièces longues et lourdes, il va miser sur la brièveté et la légèreté. Une cure de jeunesse, quoi !

Or Callimaque est tout de même un poète. Il aime bien les allusions, les détours, les formulations énigmatiques… Essayons d’y voir un peu plus clair.

« En effet, lorsque, pour la première fois, j’ai placé sur mes genoux une tablette à écrire, Apollon Lycien m’a dit : ‘(…) [zut, il y a un trou dans le papyrus !] aède, engraisse autant que tu veux les bêtes pour le sacrifice ; mais, mon brave, garde la Muse légère. Je t’exhorte aussi à fréquenter les chemins qui ne sont pas fréquentés par les chars, à ne pas pousser ton véhicule sur les mêmes traces que les autres, ni sur une route large, mais au contraire sur des chemins vierges, même s’ils sont plus étroits.’ Je lui ai obéi ; car nous chantons parmi ceux qui aiment le son aigu de la cigale plutôt que le vacarme des ânes. Qu’un autre braie comme une bête à grandes oreilles ! Je préfère être un petit animal ailé, oui ! tout à fait ! pour que, me nourrissant de la suave rosée tirée de l’air divin, je me dépouille à mon tour de la vieillesse, qui me pèse autant que l’île à trois pointes sur le funeste Encelade ! »

Oulalah ! « l’île à trois pointes sur le funeste Encelade » ? C’est la Sicile, qu’une déesse avait autrefois jetée sur le géant Encelade pour le neutraliser. Oui, croyez-moi, les dieux sont capables de vous écrabouiller en vous jetant une île à la figure. Le pauvre Encelade, coincé encore aujourd’hui sous la Sicile, se retourne de temps en temps, provoquant les éruptions de l’Etna.

Voici donc Callimaque écrasé par le poids de la vieillesse comme s’il avait la Sicile sur le dos. C’est un peu sa combinaison pour rendre vieux, et il rêve, comme nous tous, de pouvoir se débarrasser de cette carapace, comme un serpent qui se débarrasserait d’une couche de peau. D’ailleurs le mot grec geras désigne à la fois la vieillesse et la mue du serpent.

Rajeunir son corps, et rafraîchir la poésie, en recherchant une légèreté qui nous échappe tout de même. Callimaque n’aurait pas apprécié la combinaison qui rend vieux.

 

[image : une ancienne du village d’Embera (Australie)]

Il interdit à sa femme de se maquiller

makeupUn Athénien expose comment il entend contrôler le comportement de son épouse. En ligne de mire : le maquillage.

Il est beaucoup question du contrôle de l’apparence des femmes par les hommes : burqa et burkini font l’objet d’un débat nourri qui montre que, derrière des prescriptions religieuses, on peut aussi reconnaître un débat de société. Les hommes peuvent-ils imposer des normes quant à l’apparence des femmes ? Les femmes sont-elles consentantes ? Faut-il légiférer sur ces questions ? Et peut-on ramener le contrôle de l’apparence à un seul courant religieux ou culturel ?

Dans le débat relatif à la place de l’islam dans les sociétés européennes, le maquillage constitue un cas intéressant : il semblerait que l’islam autorise le maquillage pour les femmes, mais pas pour les hommes.

Dans une Europe qui se réclame de racines gréco-romaines, voyons comment un Athénien conservateur envisageait les choses au IVe siècle av. J.-C. Xénophon évoque un propriétaire agricole, Ischomaque, qui explique à Socrate comment l’on doit gérer à la fois ses terres, son personnel et son couple. Ischomaque a pris pour épouse une jeune fille de quinze ans et lui a immédiatement enseigné un certain nombre de préceptes.

« Ischomaque reprit : ‟Mon cher Socrate, voilà qu’un jour je vois [mon épouse] tout enduite d’une grosse couche de fond de teint, afin d’avoir l’air plus pâle qu’elle ne l’était réellement. Elle avait aussi mis passablement de fard rouge, pour paraître plus rose qu’elle ne l’est en vérité. En plus, elle portait des chaussures à plateforme, pour sembler plus grande que sa taille.

Je lui dis : ‘Femme, dis-moi, puisque nous partageons notre vie, comment me préférerais-tu ? Voudrais-tu que je te montre mes biens tels qu’ils sont, sans me vanter que j’en ai plus qu’en vérité ni rien te cacher de la réalité ? ou que j’essaie de te tromper en prétendant que j’en ai plus qu’en vérité, en exhibant de la monnaie falsifiée, des colliers en toc et des vêtements teints à la fausse pourpre dont je prétendrais que c’est du vrai ?’

Elle répondit aussitôt : ‘Fais attention à ce que tu dis : ne me fais pas ce coup-là ! Si tu devenais ainsi, je ne pourrais plus t’aimer du fond du cœur.’

‘Bon !’, dis-je. ‘Ne nous sommes-nous pas mariés aussi pour jouir ensemble de nos corps ?’

‘C’est du moins ce que disent les gens’, me répondit-elle.

Je repris : ‘Alors est-ce que tu préférerais, puisque nous partageons aussi nos corps, que j’essaie de te présenter mon corps fort et en bonne santé, et par conséquent avec un teint sain, ou faut-il que je me présente à toi enduit de vermillon, avec les yeux soulignés de pigment rouge ? Et voudrais-tu que je te fasse l’amour en te trompant sur la marchandise et en te donnant à voir – ou à toucher – du fard plutôt que ma propre peau ?’

Elle répliqua : ‘Ah non ! Pour ma part, je préférerais te toucher toi plutôt que du vermillon, et je préférerais voir tes yeux à toi, en bonne santé, plutôt qu’une peau soulignée de pigment rouge !’ ”

Alors Ischomaque raconta comment il avait poursuivi : ‟Je lui ai dit : ‘Femme, tu peux considérer que, toi aussi, tu me plais plus avec ta propre peau qu’avec du fond de teint et du fard. Tout comme les dieux ont fait que les chevaux préfèrent les chevaux, les vaches préfèrent les vaches et les moutons préfèrent les moutons, de même les humains trouvent que le plus agréable, c’est le corps tout simple d’un autre humain. Avec des trucs, on peut plus ou moins donner le change face à des gens de l’extérieur et les tromper sans se faire prendre ; mais quand on habite ensemble, on va forcément se faire prendre la main dans le sac si l’on essaie de tromper l’autre sur la marchandise : soit on se fait coincer au sortir du lit avant d’avoir eu le temps de s’arranger, soit le maquillage se trahit parce qu’on sue ou l’on pleure, ou alors c’est en prenant un bain que tout devient visible.’ ” »

[voir Xénophon, Économique 10.2-7]

Ischomaque n’aime donc pas voir son épouse maquillée, et il ne veut pas qu’elle porte des chaussures à plateforme. Pourquoi ? Parce qu’il a l’impression qu’on le trompe sur la marchandise. Pour lui, l’être est plus important que le paraître.

Ici, la motivation n’est pas présentée comme résultant d’une croyance religieuse : Ischomaque veut de la transparence dans le couple. On relèvera qu’il prend un engagement réciproque, puisqu’il renonce à se maquiller lui-même, et il ne va pas non plus maquiller les comptes du domaine. Ses instructions à son épouse posent néanmoins la question du contrôle de l’autre. A-t-il le droit de prescrire une apparence à son épouse ? Et elle, peut-elle poser des exigences envers son mari ? La différence d’âge et le statut social interdisent toute forme d’égalité en la matière. Le débat sur le contrôle de l’apparence des femmes n’est pas entièrement nouveau.

[image : un mannequin maquillé (gcardinal from Norway)]

Prends garde au loup !

loupLongtemps pourchassé, le loup revient dans nos montagnes, réveillant d’anciennes peurs.

Dans tout l’arc alpin, on observe un retour du loup. Alors qu’il avait été complètement éradiqué par les chasseurs, divers programmes de réintroduction du canidé ont permis de développer de nouvelles meutes en Italie, en Suisse, en France et dans plusieurs autres pays d’Europe. Et la cohabitation se passe parfois bien.

Cela ne se fait cependant pas sans difficultés. Non seulement les bergers s’inquiètent de voir leurs troupeaux de moutons décimés par le féroce animal, mais les habitants des régions alpines montrent peu d’empressement à répéter l’expérience du Petit Chaperon Rouge avec leurs propres enfants. On veut bien lire l’histoire, écrite par Charles Perrault en 1697, mais pas servir son gosse en dessert à la bête…

Ce serait cependant oublier l’expression proverbiale « l’homme est un loup pour l’homme », dont on trouve la première trace dans une pièce du dramaturge latin Plaute.

Derrière le loup se cache parfois un homme, comme on va le voir dans un extrait d’un roman grec écrit entre le IIe et le IIIe siècle de l’ère chrétienne. L’histoire de Daphnis et Chloé, produite par Longus, peut se résumer brièvement ainsi : Chloé, une pure et tendre jeune fille, grandit à la campagne sur l’île de Lesbos. Elle tombe amoureuse du beau Daphnis, qui vit lui aussi loin de la ville. Mais tous les deux ignorent les choses de l’amour. Daphnis perd son pucelage grâce à une femme d’âge mûr (nous en reparlerons peut-être dans une autre édition de ce blog), ce qui lui permet de montrer à Chloé comment tout cela fonctionne. En définitive, il s’avère que les deux jeunes gens sont issus de très bonnes familles citadines. Ils retournent donc à la ville et se marient.

Mouais… et le loup dans tout ça ? Le loup, c’est un rival, Dorcon, qui – lui aussi – trouve Chloé à son goût. Il croquerait bien la petite, mais ses tentatives pour obtenir la jeune fille par des moyens réguliers se soldent par un cuisant échec : trop maladroit, pas assez beau, il ne fait pas l’affaire. C’est alors que Dorcon décide d’enlever la fille en se déguisant en loup !

« C’était la seconde tentative infructueuse de Dorcon, qui avait perdu de bons fromages dans l’opération. Il se décida donc à kidnapper Chloé lorsqu’elle se trouverait seule. Il avait observé que, en alternance, un jour Daphnis le jour suivant Chloé amenait le troupeau à l’abreuvoir. Or voici qu’il inventa une ruse digne d’un berger.

Il prit la peau d’un grand loup qui avait été autrefois encorné par un taureau et tué au combat. Il s’en couvrit le corps en laissant la peau pendre jusqu’à ses pieds. Les pattes de devant recouvraient ses mains, tandis que les pattes de derrière allaient jusqu’aux talons. La gueule béante lui entourait la tête comme le casque d’un soldat en armes.

Ainsi transformé – autant que possible – en bête sauvage, il se rendit vers la source où se désaltéraient les chèvres et les moutons après avoir brouté. La source se trouvait dans un creux du terrain ; elle était rendue très difficile d’accès par des épines, des ronces, des genévriers au ras du sol et des chardons. Il était donc tout à fait plausible qu’un loup de cache précisément là.

Dorcon se mit en embuscade dans ce lieu pour épier le moment où les animaux allaient s’abreuver. Il espérait beaucoup que, dans son accoutrement, il ferait peur à Chloé et pourrait lui mettre le grappin dessus.

Un moment passe, et voici que Chloé fait descendre son bétail vers la source, laissant derrière elle Daphnis, occupé à couper du feuillage vert pour les cabris au pâturage. Les chiens, chargés de surveiller les moutons, suivent derrière les chèvres. En bons chiens, ils reniflent. Et voici qu’ils repèrent Dorcon alors qu’il bouge pour ravir la jeune fille !

Ils poussent des aboiements aigus, comme il se doit lorsqu’ils rencontrent un loup. Sous le coup de l’attaque, Dorcon n’a même pas le temps de se relever : ils l’entourent et lui plantent les crocs à travers la peau.

Dorcon, qui a honte qu’on ne le découvre, se blottit tout silencieux dans le bosquet. Quant à Chloé, dès qu’elle voit ce qui se passe, elle est troublée et appelle Daphnis à son secours. Et les chiens, eux, déchirent d’abord la peau de loup, puis s’en prennent au corps de Dorcon. Celui-ci pousse de grands glapissements et demande en suppliant l’aide de la jeune fille, ainsi que de Daphnis qui est enfin arrivé.

On rappelle les chiens avec les signaux habituels, on les calme, on amène Dorcon vers la source (il a des morsures sur les cuisses et les épaules), on lui nettoie ses plaies là où les crocs se sont plantés, on lui fait un emplâtre à partir de l’écorce verte d’un orme, et on le lui applique. »

[voir Longus, Daphnis et Chloé 1.20-21]

Tout est bien qui finit bien : Dorcon le faux loup s’en sort avec quelques morsures de chiens. Quant à Daphnis et Chloé, ils sont tellement innocents qu’ils n’ont rien compris. Ils soignent le pauvre Dorcon, qui peut repartir toujours aussi frustré. Mais ses jours sont comptés : peu de temps après, ce sont des brigands qui lui font la peau. Blessé mortellement, il obtient tout de même un baiser de la belle avant de rendre son dernier soupir.

En définitive, laissons les loups être des loups, laissons les chiens garder les troupeaux, et la cohabitation devrait être possible. Le Petit Chaperon Rouge n’a rien à craindre.

[image de Gustave Doré (1867) pour une édition des Contes de Perrault]

Trump, 2e (et dernier) épisode : le politicien fou

Trump in AmesDonald Trump est-il fou ? Et la folie ne serait-elle pas un instrument de communication politique, comme l’a démontré l’Athénien Solon ?

Candidat à l’élection présidentielle américaine, Donald Trump multiplie les déclarations à l’emporte-pièce, au point où l’on commence à s’interroger sur sa santé mentale.

C’est du pain bénit pour son adversaire : plus on aiguillonne Trump, et plus il s’enfonce dans des propos outranciers.

On peut toutefois se demander si la folie n’est pas aussi un instrument de communication politique. Au VIe siècle av. J.-C., l’Athénien Solon se serait servi de cette arme pour convaincre ses concitoyens de poursuivre une guerre longue et pénible contre leurs voisins de Mégare à propos d’Égine, une île située en face d’Athènes.

C’est à nouveau Plutarque, infatigable érudit, qui nous renseigne sur cet épisode marquant de la vie politique athénienne.

« [Les Athéniens] menaient une guerre longue et ardue contre les Mégariens à propos de l’île de Salamine. Lassés, ils promulguèrent une loi interdisant à quiconque, sous peine de mort, d’écrire ou de dire qu’il fallait revendiquer Salamine.

Solon ne supportait pas un tel manque de résolution, et il constatait que de nombreux jeunes demandaient que l’on reprenne le combat, mais qu’ils n’osaient pas prendre les choses en main à cause de cette loi. Il fit donc semblant d’avoir perdu la tête, et des gens de sa maison firent courir le bruit dans la cité qu’il était devenu fou.

De son côté, il composa en secret des poèmes élégiaques et les apprit par cœur pour pouvoir les réciter. Et voici que, tout à coup, il s’élança sur la place publique avec un petit chapeau en forme d’entonnoir sur la tête.

Une foule nombreuse se rassembla ; Solon grimpa sur le rocher d’où s’exprimait le crieur public et chanta son poème en vers élégiaques. Voici le début de ce poème :

Me voici, tel un crieur venu depuis l’aimable Salamine, pour chanter un poème plutôt qu’un discours !

Ce poème s’intitule Salamine et il fait cent vers ; il est très bien écrit.

Une fois que Solon eut terminé de chanter, ses amis manifestèrent leur enthousiasme. Pisistrate, notamment, encouragea ses concitoyens et leur enjoignit de se laisser convaincre par celui qui venait de s’exprimer. Faisant machine arrière, ils abolirent la loi, reprirent le combat et donnèrent le commandement à Solon. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 8.1-3]

Comme quoi feindre la folie peut parfois aider ceux qui font de la politique. Solon joue au fou et parvient ainsi à contourner la censure imposée par une loi. Dans le cas de Donald Trump, toutefois, on peut se demander s’il fait vraiment semblant…

[image : Donald Trump attendant le châtiment de Zeus…]

Trump, 1er épisode : hommage à la mère d’un soldat tombé au combat

trump1En attaquant la mère d’un soldat américain tombé au service de son pays, Donald Trump semble ignorer le poids que portent les mères dans les conflits armés. Retour sur les mères spartiates, particulièrement dévouées à leur patrie.

Donald Trump enchaîne joyeusement les gaffes et les énormités, mais il parvient encore à nous surprendre. Dommage que ce ne soit pas toujours drôle… Récemment, il s’en est pris à la mère d’un soldat américain tombé en Irak : debout en silence à côté de son mari lors de la convention démocrate, elle n’aurait rien eu à dire, ‘peut-être qu’elle n’était pas autorisée à dire quoi que ce soit.’

Ne soyons pas naïfs : la famille Khan a vraisemblablement été instrumentalisée aussi bien par les démocrates que par les républicains américains ; de plus, personne ne demande ici d’approuver l’action militaire américaine en Irak. Cependant, lorsqu’un candidat à l’investiture présidentielle déclare avoir travaillé dur et consenti de gros sacrifices, le malaise est palpable : peut-il seulement comprendre ce que représente le sacrifice d’une mère qui perd son fils dans une guerre ? face au silence et à la douleur de cette mère, n’a-t-il pas manqué une belle occasion de se taire ?

De tous temps, les mères ont essuyé les dégâts collatéraux des guerres. À la chute de Troie, la vieille Hécube exprime sa douleur face à la folie guerrière des hommes. Euripide en témoigne dans deux tragédies poignantes, Hécube et Les Troyennes. La seconde a d’ailleurs fait l’objet d’une reprise par Jean-Paul Sartre, qui suscite encore beaucoup d’intérêt aujourd’hui. Mais ce sont sans aucun doute les mères spartiates qui éveillaient, parmi les Grecs, la plus grande admiration pour les sacrifices qu’elles étaient prêtes à consentir.

Plutarque est une source presque intarissable d’anecdotes sur le dévouement des mères spartiates. Il les a rassemblées dans ses Apophtegmes de femmes spartiates. Pour ceux qui trouvent le mot ‘apophtegme’ trop compliqué, remplacez par ‘déclarations’. Voici donc une déclaration attribuée à une mère qui faisait ses adieux à son fils avant qu’il ne parte au combat :

« [Une mère] remit en outre à son fils son bouclier et l’encouragea en disant : ‘Mon fils, (reviens) soit avec ton bouclier, soit dessus.’ »

[voir Plutarque, Apophtegmes de femmes spartiates 241f]

Le bouclier aurait donc pu servir de brancard pour rapporter le corps d’un soldat ; mais il était exclu que le fils revienne sans son bouclier, ce qui aurait signifié une fuite honteuse.

Si l’on en croit Plutarque, les mères spartiates ne se contentaient pas de subir le sacrifice ultime : au besoin, elles auraient été prêtes à l’accomplir de leurs propres mains pour sauver l’honneur de la famille et de la patrie.

« [Une mère] laconienne [de Sparte] mit à mort son fils parce qu’il avait abandonné son poste et s’était ainsi rendu indigne de la patrie. Elle dit : ‘Ce rejeton n’est pas de moi.’

On cite d’ailleurs cette épigramme :

Damatrios avait enfreint les lois et sa mère le mit à mort, elle une Lacédémonienne, lui un Lacédémonien. Brandissant une épée devant elle, et grinçant des dents, elle prononça des mots typiques d’une femme laconienne : ‘Mauvais rejeton, file à l’ombre, et que [le fleuve] Eurotas, par haine de toi, n’y coule pas, même pour les biches farouches. Avorton inutile, mauvaise portion, va-t-en dans l’Hadès, va-t-en ! Ce qui n’est pas digne de Sparte, je ne l’ai pas non plus mis au monde.’ »

[voir Plutarque, Apophtegmes de femmes spartiates 241a, combiné avec l’Anthologie Palatine 7.433]

Si les Grecs ont fait circuler ces anecdotes sur les mères spartiates, c’est précisément parce que de tels comportements étaient considérés comme extrêmes. Pour les autres Grecs, l’horreur de la guerre résidait dans le déchirement que devaient ressentir les mères, à la fois désireuses de contribuer à la défense de leur cité et anéanties par la perte d’un fils qu’elles avaient porté dans leurs entrailles. Mais ce dernier sentiment, ni Donald Trump ni aucun autre homme ne pourra entièrement le saisir.

En fin de compte, faut-il simplement se résigner à considérer Trump comme un fou ? Rendez-vous dans une semaine, avec un second épisode sur la trumpitude.

[image : Donald Trump]

Michelle Obama, aussi cool que Pénélope

michelle_obamaMichelle Obama décroche le premier prix de la coolitude pour l’élégance avec laquelle elle soutient l’ancienne adversaire de son mari. Aussi cool que Pénélope.

Bravo, Madame Obama ! L’épouse du président des États-Unis ne se contente pas d’ignorer avec panache le maladroit plagiat commis par l’épouse de Donald Trump : elle apporte aussi un soutien vibrant et bienvenu à Hillary Clinton. Au passage, Michelle Obama confirme son statut de personne la plus cool du pays, tout en diffusant un message admirable de dignité. À qui la comparer ? À Pénélope, pardi !

Pénélope, l’épouse du héros Ulysse, n’est pas seulement un symbole de fidélité. Certes, elle résiste aux avances de ses prétendants pendant une bonne vingtaine d’années, mais surtout elle le fait avec classe et finesse. On se souvient de la promesse qu’elle a faite à ses prétendants pour les faire patienter : lorsqu’elle aura achevé l’ouvrage qu’elle est en train de tisser, elle acceptera d’épouser l’un des hommes qui dévorent les biens du palais d’Ulysse ; mais pendant la nuit, elle défait le travail accompli de jour. Cette ruse dure un bon moment, jusqu’à ce que l’un des prétendants découvre la supercherie et la contraigne à terminer l’ouvrage.

Le temps presse désormais, les prétendants se font plus insistants, ils deviennent carrément insolents et ils songent à se débarrasser de Télémaque, fils d’Ulysse et de Pénélope. Cette dernière fait alors preuve d’un courage remarquable, affrontant les prétendants et les tançant vertement. C’est le vil Antinoos qui se fait moucher :

« L’intelligente Pénélope à son tour conçut un plan : elle allait se montrer aux prétendants puisqu’ils étaient si arrogants. Elle avaient en effet appris que, dans le manoir, on s’apprêtait à éliminer son fils. C’était ce que lui avait rapporté le héraut Médon, lequel avait eu vent du projet.

Pénélope se rendit donc dans la grande salle, accompagnée de ses suivantes. Divine parmi les femmes, elle se présenta devant les prétendants et s’appuya contre un montant du mur solide, non sans avoir ajusté sur ses joues un voile splendide.

Elle s’adressa à Antinoos en l’apostrophant :

‘Antinoos, homme arrogant et perfide, on raconte que, parmi le peuple d’Ithaque, tu l’emportes sur tes compagnons par la sagesse et la parole. Or tu ne répondais pas à cette description… Imbécile ! Comment, toi, peux-tu ourdir la mort et le trépas de Télémaque ? Tu ne respectes donc pas le droit des suppliants, dont Zeus est pourtant le garant. C’est un sacrilège que de tramer le mal contre les autres.

Ne sais-tu donc pas que ton père est arrivé ici en fugitif ? Il avait peur du peuple, qui était très irrité : car il s’était rangé du côté de pirates de Taphos pour accabler les habitants de la Thesprotie, alors que ceux-ci étaient nos alliés ! Ils voulaient le tuer, lui arracher le cœur et dévorer ses ressources, dont l’abondance surpassait tous les désirs.

Or Ulysse l’a sauvé, et il a retenu le peuple, qui était pourtant fâché. Et maintenant, voici que tu dévores sa maison, sans rien payer ! Tu courtises son épouse, tu cherches à tuer son fils et tu me causes beaucoup de peine. Allons ! Je t’enjoins de cesser et de dire aux autres de faire de même !’ »

[voir Homère, Odyssée 16.409-433]

Il faut un sacré cran pour tenir tête à ces prétendants ; or Pénélope ne se gêne pas pour rappeler à Antinoos d’où il vient : son père ne doit sa vie qu’à la générosité d’Ulysse. De même, il faut du cran pour rappeler à tous les Américains que la Maison Blanche où réside Michelle Obama, descendante d’esclaves, a été construite par des esclaves… Encore bravo, Madame Obama ! Pénélope n’aurait pas mieux fait.

[image: Michelle Obama]

Sportifs russes tricheurs, héritiers d’une antique tradition

54.742Les sportifs russes sont accusés d’avoir triché aux Jeux Olympiques de Sotchi et risquent l’exclusion des Jeux de Rio. Ils ne font que perpétuer une tradition qui remonte à l’Antiquité.

On apprend – surprise ! – que nos amis russes ont triché aux derniers Jeux Olympiques, et qu’ils n’y sont pas allés de main morte : non seulement l’enquête révèle un système organisé avec un soin diabolique, mais on découvre que les services secrets du grand Vladimir auraient prêté leur concours aux athlètes russes pour qu’ils fassent belle moisson de médailles.

Mais est-ce vraiment une surprise ? Seuls les naïfs croient encore à des Jeux Olympiques propres où évolueraient des sportifs épris de luttes à la loyale. En fait – cela n’excuse pas les Russes – la tricherie fait pratiquement partie de l’ADN des Jeux Olympiques depuis des temps immémoriaux.

Au IIe siècle ap. J.-C., Pausanias le Périégète visite le site d’Olympie. Il est occupé à la rédaction d’une description de la Grèce, lointain ancêtre du Guide Bleu. Parmi les nombreux monuments qui retiennent son attention, il y a des offrandes laissées par des athlètes qui ont triché aux Jeux Olympiques : une fois leur forfait découvert, ils ont été condamnés à payer à Zeus une indemnité, convertie ensuite dans l’achat d’un objet consacré au dieu :

« Si vous allez vers le stade en suivant la route qui part du Métrôon, il y a sur la gauche, vers la limite du Mont Kronion, une assise de pierre avec des marches. Sur cette assise se dressent des statues de Zeus en bronze. Elles ont été fabriquées avec le montant des amendes infligées à des athlètes qui avaient enfreint les règlements du concours. Les habitants de l’endroit les appellent des Zanes. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.2]

Pausanias se demande évidemment quand de tels comportements ont commencé :

« Les six premières statues ont été érigées lors de la 98e olympiade [388-385 av. J.-C.] : c’est Eupolos de Thessalie qui a corrompu les concurrents à la boxe en les payant, à savoir Agétor d’Arcadie, Prytanis de Cyzique, et aussi Phormion d’Halicarnasse, vainqueur olympique de l’édition précédente. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.3]

Donc on achetait des concurrents dès le début du IVe siècle av. J.-C. Il s’agit là du premier cas signalé, ce qui n’exclut pas que l’on ait commencé bien plus tôt, sans que les tricheries ne laissent de traces.

Les arbitres veillaient, mais les coupables n’acceptaient pas toujours de baisser leur culotte pour prendre la fessée. Comme nos chers Russes qui font le gros dos, les Athéniens eux aussi ont fait étalage d’une certaine arrogance jusqu’à ce que le dieu Apollon en personne y mette bon ordre :

« (…) on raconte que l’Athénien Kallipos, qui concourait au pentathlon, acheta ses adversaires à prix d’argent. C’était la 112e olympiade [332-329 av. J.-C.]. Les Éléens [qui veillaient sur le bon fonctionnement des jeux] infligèrent une amende à Kallipos et aux autres concurrents, mais les Athéniens envoyèrent [l’orateur] Hypéride pour convaincre les Éléens de renoncer à l’amende. Or ces derniers ne voulurent pas leur accorder un traitement de faveur, et les Athéniens affichèrent une grande arrogance à leur égard : ils refusèrent de verser l’amende alors même qu’ils étaient exclus des Jeux Olympiques. Cela dura tant et si bien que le dieu de Delphes [Apollon] leur déclara qu’il ne leur rendrait plus d’oracles avant qu’ils aient payé leur amende aux Éléens. C’est ainsi que les Athéniens finirent par payer : on fit des statues pour Zeus, au nombre de six. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.5-6]

Chers grands amis russes, prenez-en de la graine et gardez-vous d’une inutile arrogance.

Mais le récit des turpitudes olympiques ne s’arrête pas là : voyons encore le cas d’un athlète qui, ayant perdu par forfait, prend très mal son élimination :

« [Apollonios] fut le premier Égyptien à se voir infliger une amende par les Éléens. Ce n’est pas pour avoir donné ou reçu de l’argent qu’il fut condamné, mais pour une autre raison que je vais exposer.

Au moment du concours, il n’était pas encore arrivé, et les Éléens l’éliminèrent conformément au règlement. Il avait avancé comme excuse qu’il avait été retardé par des vents contraires dans les Cyclades ; mais un autre Alexandrin du nom d’Hérakléidès avait dénoncé la supercherie. En fait, Apollonios s’était mis en retard parce qu’il s’était fait de l’argent en concourant dans les jeux qui se déroulaient en Ionie [sur la côte d’Asie Mineure].

C’est ainsi qu’Apollonios, ainsi que tous les autres boxeurs qui ne s’étaient pas présentés dans les délais, furent éliminés du concours par les Éléens, lesquels remirent la couronne de la victoire à Hérakléidès sans qu’il ait eu besoin de combattre. Sur ces entrefaites, Apollonios s’équipa de ses courroies comme pour le combat et il se rua sur Hérakléidès alors que celui-ci s’apprêtait déjà à recevoir sa couronne. Hérakléidès dut se réfugier auprès des hellanodices [juges olympiques]. Quant à Apollonios, son manque de jugeote allait lui causer les pires ennuis. »

[voir Pausanias le Périégète 5.21.12-14]

Qu’on soit russe, grec ou égyptien, on ne triche pas avec le règlement – et en cas d’élimination, on n’aggrave pas son cas. Si la tricherie est une vieille tradition olympique, du moins certaines règles de base existent depuis toujours pour la maintenir à un niveau supportable.

[image : lutteurs, IIe s. av. J.-C., Walters Art Museum]

Les larmes des héros

Men_running_in_a_chariot_race_at_the_Piha_Surf_Club_carnival,_ca_1938Ronaldo à terre, en larmes, le genou blessé. Un héros pleure-t-il ?

On n’oubliera pas de sitôt les images d’un Cristiano Ronaldo à terre, versant des larmes de frustration sur un genou abîmé par un choc violent avec un adversaire. La finale de l’Eurofoot 2016 a certes manqué de vivacité. Cependant le drame ronaldien, suivi de la réaction de fierté des Portugais face à des Français soudain dépourvus de leur énergie initiale, aura apporté une touche humaine à une partie qui menaçait de s’enliser.

On a aussi beaucoup parlé d’un papillon venu consoler Ronaldo, se posant sur son visage pour sécher ses larmes.

Mais au fait, un héros de la trempe de Ronaldo, connu pour son arrogance, a-t-il le droit de pleurer ? Sans doute : c’est précisément le caractère excessif du personnage qui lui donne son relief particulier. Les héros de l’épopée pleuraient aussi de chagrin, de rage, de frustration et d’humiliation.

Retour sur une autre compétition sportive, les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle, au chant 23 de l’Iliade. Patrocle est mort, son fidèle compagnon Achille est partagé entre le désespoir et la colère – il verse quelques hectolitres de larmes à l’occasion – puis il décide de célébrer la mémoire du disparu en mettant sur pied des jeux athlétiques : course de char, boxe, course à pied. Pour les prix, on ne se contente pas de médailles, mais Achille offre des trépieds, du bronze ou encore des femmes.

La course de chars donne lieu à un duel particulièrement serré entre les concurrents de tête. Sur les cinq cochers, Diomède et Eumélos ont pris la tête et luttent pour la première place :

« Et voici qu’Eumélos aurait dépassé Diomède, ou du moins il lui aurait disputé la victoire, si Phoibos Apollon ne s’était pas irrité contre le fils de Tydée [Diomède] : il lui arracha des mains son fouet brillant. Dépité, Diomède laissa couler des larmes de ses yeux, parce qu’il voyait ses juments aller encore plus vite, mais elles se faisaient mal en courant sans aiguillon.

Athéna se rendit compte qu’Apollon apportait une aide illicite au fils de Tydée. Elle s’élança au secours du conducteur de troupes [Diomède] et lui remit un fouet, tout en redonnant de la vigueur aux juments.

Puis, en colère, elle se dirigea vers le fils d’Admète [Eumélos]. La déesse brisa le joug de son attelage ; les juments filèrent de part et d’autre de la piste, tandis que le timon tombait à terre. Quant à Eumélos, il culbuta hors du char et heurta une roue, s’éraflant les coudes, la bouche et le nez, puis se cognant le front, au-dessus des sourcils. Ses yeux s’emplirent de larmes, et il en perdit la voix vigoureuse.

Le fils de Tydée le contourna, contrôlant ses chevaux aux lourds sabots, et s’élança pour prendre une avance décisive sur les autres. »

[voir Homère, Iliade 23.382-399]

Tydée remporte donc la victoire, laissant Eumélos pleurer sur sa malchance. On reconnaît derrière ce coup du sort une manœuvre de la déesse Athéna.

ronaldo1bw.jpgHeureusement pour les héros, le sport peut aussi donner à rire. On peut espérer que, une fois la victoire portugaise pleinement savourée, Cristiano Ronaldo parviendra à porter un regard moins triste sur sa sortie de piste. Il pourra se souvenir de la mémorable glissade d’Ajax alors qu’il est sur le point de ravir la victoire à Ulysse dans la course à pied. Le premier prix consiste en un cratère précieux, vase magnifique ; pour le second, ce sera une vache. Les deux coureurs sont au coude à coude lorsqu’Ulysse demande un petit coup de pouce à Athéna (encore elle !).

« Comme ils approchaient de la fin du parcours, voici qu’Ulysse appela la déesse aux yeux pers, Athéna, à son secours, priant en son for intérieur : ‘Écoute-moi, déesse, apporte ton secours bienveillant à mes jambes !’

Pallas Athéna entendit ses prières et rendit ses membres rapides, aussi bien les pieds que ses mains au-dessus. Et comme ils étaient tous deux à un doigt de se saisir des prix, Ajax glissa dans sa course – mis en difficulté par Athéna – sur les bouses des vaches mugissantes que l’on avait sacrifiées, celles-là mêmes qu’Achille aux pieds rapides avait tuées en l’honneur de Patrocle. La bouche et le nez d’Ajax se remplirent de bouse.

L’endurant Ulysse, arrivé le premier, s’empara du cratère ; quant au brillant Ajax, il saisit la vache. Mais voilà qu’il se retrouva avec la corne de la vache rustique dans la main, crachant encore de la bouse ! Il s’adressa alors aux Argiens : ‘Aïe ! C’est la déesse qui a entravé mes pieds ! Depuis toujours, elle se tient à côté d’Ulysse comme si elle était sa maman, et maintenant aussi elle lui donne un coup de main.’

Tout le monde rigola gentiment de ce qui lui était arrivé. »

[voir Homère, Iliade 23.768-784]

Alors, les héros doivent-ils pleurer ou rire ? Les deux, mon général ! Il y a un moment pour pleurer, et Ronaldo Cristiano avait bien le droit de laisser éclater son dépit. Ensuite, il faut savoir aussi rire de sa mésaventure.

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