Jésus a bu de la piquette

piquetteLe vinaigre que l’on a fait boire à Jésus sur la croix n’a rien à voir avec notre vinaigre de cuisine : c’était de la piquette

Pour la période de Pâques, une petite réflexion sur le goût du vinaigre. Dans ses derniers instants, Jésus crucifié reçoit une éponge imbibée de vinaigre, au bout d’un bâton. Dès qu’il a bu, il rend son dernier soupir. Que penser de ce vinaigre ? Ceux qui ont déjà tenté de boire une cuillère à soupe de vinaigre de cuisine savent qu’il y a de quoi grimacer : l’acidité de notre vinaigre rend le breuvage quasi imbuvable.

Alors, un dernier acte de sadisme à l’encontre du crucifié ? Probablement pas, comme on va le voir. Commençons par examiner les récits parallèles des Évangiles. Pour une fois – nous avons de la chance – Matthieu, Marc, Luc et Jean se sont mis d’accord pour raconter le même épisode, même s’il y a quelques petites variations dans leur récit.

« Les magistrats se moquaient, disant : ‘Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même, s’il est vraiment l’Oint, celui qui a été désigné par Dieu !’

Les soldats aussi, qui s’étaient approchés, le provoquaient, en lui présentant du vinaigre et en lui disant : ‘Si toi, tu es le roi des Juifs, sauve-toi !’ »

[voir Évangile de Luc 23.35-37]

Alors, ce vinaigre ? Le mot grec est ὄξος (oxos) : c’est du vin qui pique, autrement dit un vin de piètre qualité qui a un peu tourné. En français, on dirait de la ‘piquette’. Il s’agit du vin du pauvre ; c’est aussi la boisson que l’on livrait aux soldats de l’armée romaine. Dans le témoignage de Luc, ces soldats provoquent Jésus en lui présentant un peu de leur ration journalière. Ils le narguent – cette piquette humilie Jésus – mais ils ne sont pas en train de lui faire boire du vinaigre de cuisine.

Attention toutefois : ce n’est pas si simple ! Car en mentionnant la piquette, l’Évangéliste a manifestement voulu produire un écho à un passage des Psaumes : « Ils ont mis du poison dans ma nourriture ; quand j’ai soif, ils me font boire du vinaigre. » (Ps. 69.22) On peut considérer que le psalmiste parlait bien d’une boisson qu’il ne faut pas absorber telle quelle, puisqu’il produit un parallèle avec du poison. Puis le passage du Psaume a été récupéré par Luc et réinterprété à la lumière de l’épisode des soldats narguant Jésus avec leur ration de vin.

S’il fallait, cependant, une confirmation quant au fait que l’oxos sert à étancher la soif, on la trouverait auprès de Jean, qui nous rapporte l’histoire en des termes légèrement différents :

« Après cela, Jésus savait que tout était déjà accompli ; pour que se réalise ce qui figure dans les Écritures, il dit : ‘J’ai soif.’ Or il y avait là un récipient plein de vinaigre [oxos !]. On fixa une éponge imbibée de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Lorsque Jésus eut pris le vinaigre, il dit : ‘C’est accompli !’ et laissant retomber sa tête, il rendit son dernier souffle. »

[voir Évangile de Jean 19.28-30]

Avec ce second témoignage, on sera frappé de constater que les soldats narguant Jésus ont disparu de la scène. Un récipient plein de vinaigre se trouve opportunément là (on se demande qui l’avait laissé traîner au sommet d’une colline), et il sert explicitement à désaltérer Jésus, dont la soif fait écho, elle aussi, à un passage des Psaumes : « Ma vigueur est devenue sèche comme un tesson, la langue me colle aux mâchoires. » (Ps. 22.16)

Récapitulons : chez Luc, l’épisode du vinaigre illustre la manière dont des soldats viennent narguer Jésus sur sa croix ; chez Jean, au contraire, ce vinaigre est bien là pour désaltérer un homme à l’agonie. La piquette de Jésus est la boisson du pauvre, mais on peut être rassuré au moins sur un point : ce n’était pas du vinaigre de cuisine.

[image : Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), La crucifixion (détail; autour de 1509)]

Une réflexion sur “Jésus a bu de la piquette

  1. Pâques, ce n’est pas seulement quatre jours de congé où l’on prend sa voiture pour filer loin de son travail et de son lieu de résidence. Un texte grec ou plutôt des textes grecs nous racontent la Passion et la Résurrection du Christ. C’est bon à savoir, qu’on y croie ou pas. Si on ne connaît plus cette origine, alors probablement, un jour ou l’autre, certains demanderont la suppression de cette fête et des jours de congé qui vont avec. On travaillera donc tout le temps. A moins qu’on n’invente une autre religion et d’autres fêtes?
    Aux hellénistes de nos jours, on fait boire du vinaigre et de la piquette. Encore heureux qu’on ne nous crucifie pas, merci bien. Mais si je n’étais pas persuadée que nous ne défendons pas une cause perdue et si je ne croyais pas que nous ressusciterons, je n’écrirais pas ici et maintenant.

    De joyeuses Pâques et merci pour le site signalé dans l’article.

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