Base-jump : invitons Calaïs et Zétès à Chamonix !

Après plusieurs accidents, le base-jump est à nouveau autorisé à Chamonix. Une occasion de célébrer Calaïs et Zétès, les hommes-volants.

Le base-jump, vous connaissez ? Un truc de fou : en gros, vous vous jetez du haut d’une montagne avec un costume d’homme-volant (les femmes-volantes sont aussi autorisées), vous planez pendant quelques dizaines de secondes, et – si possible – vous ouvrez un parachute au dernier moment pour éviter de vous écraser au sol. Il paraît que cela fait monter le taux d’adrénaline…

Sans grande surprise, ce sport extrême a fait quelques dégâts au cours des dernières années. À Chamonix, haut lieu du base-jump, on a dû prier les hommes-oiseaux écervelés de bien vouloir aller s’écraser ailleurs. Au bout de quelques années, cependant, le taux d’adrénaline étant légèrement redescendu, la municipalité s’est résolue à autoriser à nouveau le base-jump, pour autant que les fous volants prennent quelques précautions.

Pour la réouverture de la saison du saut, je proposerais d’inviter deux personnages de la mythologie grecque, Calaïs et Zétès. Ils auraient en effet le profil pour le base-jump ; et avec eux, au moins, pas de risque de recevoir un maladroit sur la tête. Fils du dieu-vent Borée, ils avaient en effet reçu le don de pouvoir voler à travers les airs à grande vitesse.

Calaïs et Zétès faisaient partie des cinquante héros qui, sous la conduite de Jason, sont partis chercher la Toison d’or dans la lointaine Colchide. Au cours de leur navigation à travers la Mer Noire, ils sont tombés sur un vieux devin aveugle, Phinée, qui était en piteux état : il se faisait en effet harceler par des Harpies qui l’empêchaient de manger.

Commençons par voir comment Phinée lui-même décrit son sort :

« Les Harpies m’arrachent la nourriture de la bouche : elles arrivent en volant de je ne sais quel endroit obscur pour me gâcher mon repas. Je n’ai aucun moyen de m’en sortir. Quand je veux manger, je pourrais plus facilement échapper à mes propres pensées qu’à ces monstres, tant leur vol est rapide à travers les airs.

Et si elles me laissent un petit morceau à grignoter, il exhale une odeur fétide et la puanteur en est insupportable. Aucun mortel ne résisterait à s’en approcher un seul instant, même avec un cœur dur comme l’acier. Toutefois, la nécessité qui me taraude sans fin me force à rester ici et à avaler cette nourriture dans mon pauvre estomac. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 2.223-233

Beurk ! Les Harpies fondent donc en volant sur la nourriture de Phinée. Ce qu’elles ne parviennent pas à lui prendre, elles le souillent de leurs déjections puantes. Il est temps d’appeler Calaïs et Zétès à la rescousse.

« Calaïs et Zétès s’empressèrent de préparer un repas pour le vieillard ; pour les Harpies, ce serait leur denier festin… Les deux jeunes gens se tenaient près de Phinée, pour pouvoir chasser les Harpies de leurs épées lorsqu’elles arriveraient.

Et de fait, à peine le vieillard avait-il touché à la nourriture que les Harpies, semblables à un vent rapide ou à l’éclair, surgirent des nuages sans prévenir : en poussant un cri, elles se précipitèrent, avides de prendre de la nourriture. Les héros les aperçurent à mi-distance et ils poussèrent un cri. Mais les Harpies avalèrent tout et s’enfuirent au loin en survolant la mer. Il ne subsista qu’une odeur insupportable.

À leur suite, les deux fils de Borée dégainèrent leur épée et s’élancèrent. Zeus leur avait en effet insufflé une ardeur infatigable. D’ailleurs, sans l’aide de Zeus, ils ne seraient pas parvenus à suivre les Harpies, qui volaient toujours plus vite que le zéphyr lorsqu’elles fondaient sur Phinée, et aussi lorsqu’elles le quittaient. (…)

Calaïs et Zétès, lorsqu’ils rattrapèrent les Harpies à proximité des Îles Flottantes, les auraient sûrement mis en pièces contre la volonté des dieux, si la rapide Iris [messagère des dieux] ne les avait pas aperçus. Elle s’élança depuis le ciel à travers les airs et les retint par ces mots :

‘Il n’est pas permis, fils de Borée, de chasser à coups d’épée les Harpies, les chiennes du grand Zeus. Et moi, je vous garantirai par serment qu’elles ne s’approcheront plus de Phinée.’ »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 2.263-290

Et voilà : Phinée va de nouveau pouvoir manger des hamburgers qui ne puent pas, Calaïs et Zétès iront faire du base-jump à Chamonix, et les Harpies se réfugieront dans une grotte, en Crète, où elles bouderont pour l’éternité.

Une réflexion sur “Base-jump : invitons Calaïs et Zétès à Chamonix !

  1. Je connaissais le « bungee jumping », où la personne se lance dans le vide, tout en étant attachée par une corde qui la retiendra, mais non le « base jump » qui est plus suicidaire puisqu’il n’y a même pas de corde. C’est un peu comme la roulette russe: il s’agit de jouer avec le destin ou avec le hasard. En venir à choisir ce sport est sans doute parfois le résultat d’un goût pour les paris stupides. Lors de ces paris plus nombreux chez les adolescents qu’à un âge plus mûr, le défi est souvent de prouver son « courage » dans son groupe social en vue d’épater la galerie ou le bourgeois. Mais on peut se demander si le véritable courage consiste en ces actions mirobolantes que sont le « base jump », l’essai d’une drogue dure, la conduite à cent cinquante à l’heure là où c’est interdit, l’absorption de tant ou tant de litres d’alcool pour le week-end…

    L’extrait d’Apollonios de Rhodes montre qu’il mérite de figurer sur une liste de lecture, mais si on ne dispose pas de beaucoup de temps, Homère est préférable. On peut, en effet, comparer ces deux poètes en raison de leur vocabulaire et de leur dialecte semblable. Mais Homère transmet au lecteur une solidité simple, exprime une générosité fréquente pour un grand nombre de ses personnages ou pour des choses de la vie, comme l’aube d’un nouveau jour. Cette générosité, très peu de personnes l’ont à notre époque hypercritique. Chez Apollonios, le style est un peu artificiel, un peu recherché. Par exemple, μένος appliqué chez Homère à un homme m’avait positivement intriguée et je trouve à cette expression une valeur spirituelle intéressante, car admirative, tandis que μένος ὀδμῆς (v. 229) est un peu bizarre et n’entraîne pas l’adhésion (en tout cas pas la mienne: mais chacun ses goûts et puis, comme je lis « sans filet », je peux me tromper dans mon interprétation).

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